‹ De l'art chrétien (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

SAVONAROLE

Le nom de Savonarole est devenu populaire paru les partisans des idées républicaines et parmi le adversaires de la hiérarchie catholique, et toutes le fois qu’on le prononce aujourd’hui, il semble rappelé exclusivement le souvenir d’une mort ignominieus infligée à l’un des plus énergiques défenseurs de la li berté civile et de la liberté de conscience. Ce qui a 1 plus contribué à perpétuer cette erreur, c’est la téna cité avec laquelle on a fixé les yeux de la postérité su deux faits par lesquels on a prétendu résumer la vi publique de Savonarole, savoir le refus d’absoudr Laurent de Médicis à l’article de la mort, s’il ne ren dait pas préalablement l’indépendance à sa patrie, c la hardiesse avec laquelle il passe pour avoir secoué 1 joug de l’autorité pontificale. Sans examiner jusqu’ quel point cette double prétention est confirmée o démentie par les monuments contemporains les plu authentiques, plaçons nous d’abord dans le point d vue qui nous intéresse immédiatement, et assistons comme amis de l’art et de la poésie chrétienne, il 1 lutte si vive, si dramatique et si imposante, soutenu par un simple moine contre son siècle à la face d

SAVONAROLE

l’Italie toute entière. Son but est de rétablir le règne du Christ dans le cœur, dans l’esprit et dans l’imagination des peuples, et d’étendre le bénéfice de la rédemption à toutes les facultés humaines et à tous leurs produits. L’ennemi qu'il combat de toute la force de son âme et de toute la puissance de sa parole, c’est le paganisme dont il a trouvé l’empreinte partout, dans les arts comme dans les mœurs, dans les idées comme dans les actes, dans le cloître comme dans les écoles du siècle.

Quand il eut résolu, à l’âge de 22 ans, d’embrasser la vie religieuse, sa prédilection pour saint Thomas d’Aquin l’avait fait entrer de préférence dans l’ordre des dominicains, auxquels ce savant docteur av ait luimême appartenu ; mais il y était entré avec la ferme résolution de rester toute sa vie simple frère convers, afin d’échapper par ce moyen au fatras d études profanes et scolastiques par lesquelles on taisait une diversion si funeste au but tout difiérent que le fondateur s’était proposé. Néanmoins il fit ses vœux dans un couvent de Bologne, et même il surmonta sa répugnance pour l’enseignement de la philosophie d Aristote , du jour où ses supérieurs lui eurent donné l’ordre de l’expliquer; seulement il eut soin d en retrancher les questions les plus oiseuses, et de taire ressortir, toutes les fois qu’il en trouvait l occasion, la supériorité de l’Écriture sainte sur toutes les autoiiUs philosophiques.

L’étude de la parole de Dieu, telle qu elle est contenue dans l’Ancien et le Nouveau Testament, devint dès lors la passion dominante de toute sa vie, et au bout de quelques années sa parole, jusque-là ti ainante et inanimée, devint pénétrante et victorieuse dans la chaire de vérité comme dans les discours les plus

l’art chrétien.

familiers 1). Dans un chapitre provincial tenu à Reggio, le célèbre Pic de la Mirandole fut si émerveillé de son éloquence et si épris de la beauté de son âme qu’il crut ne pouvoir pas désormais vivre loin de lui (2) ; et ce fut par suite de l’enthousiasme avec lequel il en parla immédiatement après à Laurent de Médicis, que ce dernier fit revenir Savonarole à Florence et le plaça dans le couvent de Saint-Marc en qualité de lecteur.

Ce fut dans cette retraite, sous un grand rosier de Damas, qui était la principale décoration du jardin, qu’il commença le cours de ses prédications devant un auditoire d’abord peu nombreux, mais qui se grossit bientôt si considérablement, qu’il fallut se transporter dans 1 église du couvent, laquelle se trouva elle-même trop étroite pour contenir l'affluence toujours croissante d’auditeurs étrangers, de sorte que 1 année suivante (1490), on permit à frère Jérôme, qui venait d’être élu prieur de Saint-Marc, d’en réunir un bien plus grand nombre dans l'enceinte spacieuse de la cathédrale de Florence.

Ses premiers sermons furent une exégèse effrayante de certains passages de l’Apocalypse, desquels il déduisait, avec l’accent et l’autorité d’un prophète, l’approche d’une grande crise pour l’Église de Dieu, et de tribulations inouïes pour les peuples qui ne chercheraient pas dans la pénitence un abri contre sa colère. L’invasion des Français en Italie et l’occupation de Florence par un monarque étranger ayant vérifié les

(1) Le premier essai de Savonarole comme prédicateur fut si malheureux, qu’à la fin du Carême le^nombre de ses auditeurs ne passait pas vingt-cinq. Il leur annonça lui-même que désormais, au lieu de prêcher, il s’adonnerait entièrement à l’étude de l’Ecriture sainte.

(2) Che non qli pareva poi poter vicere senza lui. Burlamachi, Vita di F. G. Savonarola, édit, de Venise, p. 39.

SAVONAROLE

arédictions qui concernaient spécialement les Florentins, et ayant fourni à Savonarole l’occasion de figurer iomme leur libérateur, la reconnaissance et la vénération pour l’envoyé de Dieu se joignirent à l'enthousiasme qu’on avait déjà pour le prédicateur, et l’effet le tous ces sentiments réunis fut si puissant et si con • -agieux sur toutes les classes de la population, qu’on se croyait reporté aux plus beaux siècles de l’Église mimitive (1). Pour avoir leur part de cette manne niraculeuse qui tombait si abondamment du ciel, les labitants des villes et des bourgades voisines désertaient leurs demeures, et les rustiques montagnards lescendaient des flancs de l’Apennin pour se diriger /ers Florence, où des flots de pèlerins se précipitaient ,ous les matins quand on ouvrait les portes aux preniers rayons du soleil, et où ils étaient retenus par la •harité vraiment fraternelle dont ils devenaient l’objet; ;ar c’était à qui leur rendrait les devoirs de l’hospitaité chrétienne : on les embrassait dans la rue comme les frères, môme avant de savoir leur nom, et il y eut les citoyens pieux qui en recueillirenl jusqu’à quarante i la fois dans leur maison (2).

Quand on pense que cet enthousiasme se soutint icndant sept années consécutives, qu’il fallut prêcher iéparément aux hommes, aux femmes et aux enfants )ar l’impossibilité de les admettre tous ensemble dans e dôme, que tous ces succès inouïs étaient obtenus lu milieu des cris de rage poussés par la faction des ièdcs (3), qui le dénonçaient tous les jours à la cour

(1) Talche pareva prop/io una primitiva chiesa. Burlamachi, >. 39.

(•>) Burlamachi, p. 39.

(3) C’était le nom qu’on donnait aux adversaires de Savonarole; ses partisans étaient appelés piagnoni ou pleureurs.

l’art chrétien.

de Rome et le menaçaient hautement de la potence on ne sait plus ce qu’on doit le plus admirer dans Savonarole, ou son inépuisable fécondité comme orateur évangélique, ou la facilité de son âme à s’élevei au-dessus de la région des tempêtes populaires, ou sa confiance vraiment surhumaine dans une assistance supérieure qui ne pouvait lui manquer (1).

11 ne fallait rien moins qu’un pareil secours poui purifier tout ce que le paganisme avait souillé ; car i n’y avait pas une seule branche des sciences ou des arts, pas une seule faculté de l’esprit humain qui eûi échappé à cette contagion. A force de se prosterne) devant cette vieille idole, on avait fini par se dégoûtei de l’ignominie de la croix, et Burlamachi nous dil que Savonarole trouva Florence remplie de gens nobles , habiles, ingénieux et regorgeant de sagesst humaine, qui non-seulement avaient perdu la foi, mai; encore se moquaient de ceux qui l’avaient conservée et encore plus de ceux qui la défendaient (2). 11 y avai des artistes de premier ordre qui avouaient naïvemen qu’ils ne l’avaient jamais eue, et parmi ceux qui gardaient plus de mesure pour éviter le scandale, la profession du christianisme se bornait le plus souvent ï des pratiques extérieures. Les maîtres chargés de l’édu cation publique ne donnaient pour la plupart que de; aliments empoisonnés à l’esprit de la jeunesse, tournant exclusivement son admiration vers les fables d( la mythologie grecque, ou vers les héros des ancienne:; républiques, et ne lui laissant même pas soupç.onnei

(l) U y avait des prêtres et des moines qui refusaient l’absolution à quiconque assistait aux sermons de Savonarole. Voir le ser j mon du mardi de Pâques de l’année 1195, dans le recueil imprime à Florence l’année suivante, 1 vol. in-4°.

(?) Burlamachi, Vila di fi a Gir. Savonarola, p, 87.

SAVONÀROLE.

que le christianisme avait eu aussi les siens qui les avaient surpassés tous. Bien plus, on choisissait entre les ouvrages profanes ce qu’il y avait de plus propre à corrompre à la fois l’esprit et les mœurs ; et malgré tout ce que les historiens contemporains ont dit de la corruption de ce siècle, on est encore étonné de trouver parmi les livres dont Savonarole demandait hautement la suppression dans les écoles, les ouvrages si licencieux de Tibulle et de Catulle, et jusqu’à l’Art d’aimer d’Ovide (1), qui cependant peut passer pour une œuvre édifiante en comparaison d’un autre recueil dont le titre seul révèle toute l’infamie, et contre lequel le saint prédicateur demanda formellement un édit de proscription (2). Voilà jusqu’où allait la perversité des docteurs trop épris du paganisme et le fatal aveuglement des familles !

Ce système d’éducation profane était continué sous une autre forme dans l’enseignement supérieur des universités et des cloîtres, sans excepter ceux des dominicains, bien que l’étude de la philosophie scolastique fût interdite par les constitutions de saint Dominique, sauf les cas de dispense (3). La logique d Aristote, surchargée de subtilités nouvelles, assujettissait à ses procédés arides et froidement réguliers la science théologique elle-même, c’est-à-dire celle qui par sa nature est la plus indépendante de ce genre d’entraves; et l’autorité de l’Écriture sainte n’était pleinement reconnue qu’autant qu’elle avait le bonheur d être d’accord avec celle du philosophe péripatéticien. Que

(1) Voir la fin du sermon pour le IIP dimanche do l’ A vont 1495, dans le recueil déjà cité.

(2) Voir la lin du sermon pour le lundi après le IIP dimanche de Carême, ibid.

(3) Sermon pour le lundi après le IIP dimanche de Carême.

l’art chrétien.

dis je? l’étude des livres saints et surtout de l’Ancien Testament était si honteusement négligée, qu’on demandait naïvement au petit nombre de ceux qui s'er occupaient à quoi pouvait servir une pareille lecture et quel fruit ils pouvaient retirer de la connaissant d événements passés et accomplis depuis tant de siècles question si grossièrement stupide, qu’il serait impoS' sible d’y croire, si elle n’avait été adressée à Savonaroh lui- même, pendant son noviciat, par un religieux d’ailleurs très -exemplaire et animé des meilleures in tentions (1).

Aussi 1 éloquence de la chaire avait elle dégénéré en argumentation purement scolastique, et les prédi cateurs en vogue, faisant un uniforme mélange d( 1 Evangile et de la logique, venaient la tête farcie d< toutes les subtilités de l’école, jeter cette poussière aride aux yeux de leurs auditeurs, sans se souciei aucunement des choses de Dieu et de la foi (2).

Heureux furent encore les pauvres d’esprit ; cai quand Savonarole parut avec l’abondance et le chob heureux de ses citations bibliques, ce fut dans ces âmes simples qu’elles retentirent comme les coup! redoublés d’un tonnerre nouveau, et il sembla que h même charbon ardent eût embrasé leurs cœurs et purifié ses lèvres Ce n’était plus en son propre nom qu’i menaçait les peuples de châtiments prochains et terribles, et qu’il cherchait à exorciser la science et le: arts possédés par le démon du paganisme, c’était ai nom des prophètes qui avaient crié malheur à qui

(1) Voir le sermon du V- dimanche de Carême.

(2) Sono Le sultililà d<i filosofi cotne polvere.. Fanno d queuta filoaofia e delta Scritlura satüa e iogica un mescnglio, i queslo vendono soprà H pergami, e le co 'e di /no e délia fed , lasciano slare. Sermon pour le IV' dimanche de Carême.

SÂVONAROLE.

ionque fléchirait le genou devant les idoles. Amos était jour lui le type de cette rude et énergique simplicité iont Dieu aime tant à se servir pour confondre la icience des sages (1), et les prophéties du pasteur de rhecué, par la juste application que Savonarole en avait faire, semblaient avoir eu spécialement en vue 'idolâtrie intellectuelle oh Florence était alors plongée. Quand, en parlant du crime irrémissible du peuple l’Israël (2), le prophète lui reproche d’avoir bu dans a coupe des réprouvés, vinum damnatorum biberunt, ion interprète dit aux Florentins que ce breuvage naudit n’est autre chose que le paganisme avec tous >es souvenirs antiques, ses voluptés et ses cérémonies profanes (3). Ceux qui jurent par le péché de Samarie, fui jurant m dehcto Samariæ, sont, d’un côté, les leunes Florentins que l’orgueil fait courir après la logique et la philosophie, et de l'autre, les professeurs le théologie qui ne savent étudier que les vaines subtilités qui sont l’aliment éternel des disputes de .’école (4). De même ceux qui s'écrient : Vive la voix ie Béerscebah, vivit via Bersabe , sont les savants qui se font une idole de la science et ne veulent remonter \ la cause première qu’à l’aide des lumières de leur raison ; la défense faite par Isaac à son üls Jacob de prendre une épouse parmi les filles de Chanaan était an avertissement prophétique aux chrétiens pour les empêcher de chercher la vérité dans les livres des philosophes (5). Entre les sept plaies de l’Egypte, il y en

(1) Dio non elesse un filosofo, mauno paslore e simpHce uomo ? voltva che a lui fosse creduto. Sermon du II« dimanche de rAvent

j (2) Amos, i, G-8.

! (3) Sermon du mardi après le Ier dimanche de Carême.

(4) Sermon du mardi après le IV« dimanche de Carême,

| (5) Sermon du Vendredi saint.

l'art chrétien.

avait au moins trois auxquelles l’imagination de Save narole trouvait moyen de prêter une signification am logue(l); les Juifs, qui se dégoûtaient de la manne dar le désert et soupiraient après les poissons d’Égypte étaient la figure des chrétiens qui, ayant sous la main 1 parole même de Dieu, la négligeaient pour se livrer des études profanes (2) ; et dans le récit de la pêch miraculeuse „ quand l’apôtre saint Pierre se plaie d’avoir travaillé pendant toute la nuit en vain avec se compagnons (3j, cette plainte, appliquée à la stérilit des prédications modernes, voulait dire qu’à force d prêcher la rhétorique et la philosophie, la lumière d la foi s’est obscurcie, et une nuit affreuse est survenu pendant laquelle les pêcheurs ont jeté leurs filets san rien prendre, c’est-à-dire sans sauver les âmes, parc que, au milieu de cette abondance extraordinaire d sermons, l’esprit de Dieu avait cessé de vivifier l’élc quence, et les orateurs étaient devenus plus étranger que jamais à la science de la foi (4). Avec cette pre occupation fixe et cette ferveur de zèle, on compren que Savonarole ait été si entraînant et si pathétiqu toutes les fois qu’il recommandait à ses auditeurs 1 lecture des livres saints, ou qu’il leur parlait des coi solations qu’il y avait puisées lui-même.

« Croyez, leur disait-il, croyez à la suffisance d

(t) Voir le sermon très-remarquable du mardi de la Semait sainte, dans lequel on trouvera un morceau décisif sur les indu genres, et sur le droit que le Pape a de les accorder. Certes l< protestants n’auraient pas tant admiré Savonarole s’ils avaient 1 ce sermon et plusieurs autres du même recueil.

(2) Sermon du mercredi : c’est un dos plus beaux, et il rou presque entièrement sur le sacrement de l'Eucharistie, et les en nemis les plus acharnés de Savonarole n’en ont jamais contes l’orthodoxie.

(3) Saint Luc, v, 5.

(4) Sermon du mardi de Pâques.

SAVONAROLE

Verbe et à la sagesse du Christ qui vous a laissé sa parole exprimée de manière qu'elle pût se passer de la science du siècle. On dit que la logique et la philosophie peuvent affermir les esprits dans la foi, comme si une lumière supérieure avait besoin d’être confirmée par une lumière inférieure. Rappelez-vous ce philosophe du concile de Nicée que des évêques trop savants voulurent en vain convaincre par des syllogismes, et qui, après s’être laissé persuader par un simple croyant, adressa aux premiers ces paroles si remarquables : 1 7 obis pro verdis verba dedi,

Je vous ai donné des mots pour des mots . Allez

dans toutes les écoles de Florence, vous trouverez des docteurs payés pour enseigner la logique et la philosophie, vousy trouverez des maîtres pour toutes les sciences et pour tous les arts, mais pas un seul qui soit chargé de l’enseignement de l’Écriture

sainte . Ne vois-tu pas, docteur insensé, qu’en

voulant appuyer la foi sur les sciences profanes, tu l’abaisses et l’avilis au lieu de l’élever et de l’agrandir ? Souviens-toi de l’histoire de David marchant contre le géant Goliath ; laisse là cette pesante armure de la logique et de la philosophie, et armetoi d’une foi vive et simple à l’exemple des apôtres

et des martyrs (1) . Quelle douceur ineffable l’âme

chrétienne ne trouve-t-elle pas dans la lecture de l’Écriture sainte! L’homme fatigué du long pèlerinage de la vie s’assied et se repose quelquefois sur a route pour se rafraîchir et se fortifier par ce viatique, et alors il jouit, pour ainsi dire, de la présence lu Christ son hien-aimé, et. il se soulage par les

1) Sermon du lundi après le IIIe dimanche de Carême. La tra- :tion est littérale; seulement je me suis permis quelques transitions de phrases.

T. II

l’art chrétien.

« larmes d’attendrissement que lui fait verser le sp « tacle des miséricordes de Dieu (1).. O Florence ! 1 « contre moi tout ce que tu voudras ; je suis monté « chaire aujourd’hui pour te dire que tu ne détrui « pas mon œuvre, parce que c est 1 œuvre du Chr « Que je meure ou que je vive, la semence que . « jetée dans les cœurs n’en portera pas moins « fruits ; que si mes ennemis sont assez puissants p< « me chasser de tes murs, je n’en serai point affli « car je trouverai bien quelque part un désert ot « pourrai mç, réfugier avec ma Bible, et jouir d « repos qu’il ne sera plus au pouvoir de tes concitoy « de troubler (2).

Pour certains esprits superficiellement philosophiq tout cela n'est qu’une lutte momentanée entre un mo ignorant et fanatique d’une part, et de 1 autre, Fini ligence humainedontrien ne saurait arrêter la marc Cependant, ce moine était au moins aussi versé ( les plus savants de ses adversaires dans les études p fanes qu’il voulait non pas ruiner de fond en coml mais subordonner à des études chrétiennes. Il conn; sait aussi bien qu’eux les annales de la Grèce et Rome mais il ne les trouvait ni plus glorieuses ni p instructives que celles des nations qui avaient p. depuis sur la scène du monde, en y déployant la b nière de la croix. Dans l’antiquité même, il refusai prééminence 5 ceux qui, comme Tite-Live et Thij dide, n’avaient écrit que l’histoire du passé, et i revendiquait pour les historiens juifs, les seuls eussent consigné dans le même livre le récit du p; avec l'histoire figurative de l’avenir (3). Il faut ave

(t) Sermon du mardi après le IVe dimanche de Carême

(2) Sermon du mardi après le III* dimanche de Carême.

■ 3) Sermon du 111" dimanche de l'Avent.

SAVONAROLE

’il y a quelque chose de sublime et de bien profonment chrétien dans cette répugnance pour ce qui ïst plus et ne doit plus être : l’instinct de la perpéité est inséparable de celui de l’immortalité, et lui-ci a été tellement développé par le christianisme, ic le point de vuè a complètement changé dans les udes historiques pour tous ceux qui sont arrivés à la énitude de ce développement. C’est ce qu’on peut ;jà remarquer dans ces informes essais d histoire îiverselle tentés par les écrivains ecclésiastiques des emiers siècles du moyen-âge; c’est ce qu’on peut àr avec tous les caractères de perfection et d’unité ms l'incomparable discours de Bossuet, et c’est ce i on peut trouver en germe dans plusieurs passages ss sermons de Savonarole Pour déconcerter l’enthouisme des érudits qui avaient toujours le regard fixé ir l’antiquité classique, il leur montrait à l’orient les istes débris de cette race grecque dévorée par la pre intellectuelle que son schisme avait rendue incuble, et également impuissante à secouer le joug des rbares et celui de l’erreur (1) ; à l’occident, loin de ercher à détourner les yeux de ses auditeurs du ectacle de la grandeur romaine, il aimait, au contire, à leur en dérouler l’imposant tableau ; mais *tai t pour mieux faire ressortir ensuite la conquête la ville éternelle par le Christ qui avait mis tout la aux pieds d’un simple pêcheur; et alors, il avait ir d’entonner un chant de triomphe en paraphrasant s paroles du prophète Isaïe : Civitatem sublimera miliabit , conculcabit eam pes pauperis , gressus

1) Che nacque per l’ heresie e ti peccati dell' Oriente e dei xi ? Sono andati tutti in vaslità e sollo gli infedeli. Sermon vendre di après le II" dimanche de Carême

l’art chrétien.

egrnonun (1) ; La cité orgueilleuse sera humiliée, ell sera foulée sous le pied du pauvre, et par les pas d ceux qui sont dans l’indigence.

Pour donner une direction plus chrétienne à l’édu cation publique, il n’y avait pas à compter sur le générations qui avaient vécu dans l’habitude de regai der la découverte d’un manuscrit grec ou latin comm un des plus grands bienfaits du ciel; il fallait attendr que tous ces savants vieillards dont Savonarole se pla gnait d’avoir trouvé les cœurs aussi durs que la pierri fussent descendus l’un après l’autre dans la tombe (2 et préparer par des institutions dignes d’un peupl chrétien, l’avénement de la génération nouvelle si laquelle il invoquait plus spécialement les bénédictior de Dieu.

On pourrait composer un bien magnifique reçue de toutes les allocutions touchantes adressées par h aux enfants qui faisaient partie de son auditoire. J; mais les entrailles du prédicateur n’étaient plus ému< que quand il parlait à cette portion innocente et ch< rie de son troupeau ; il les appelait à recueillir un joi le fruit de ses travaux et à veiller sur les destiné* futures de leur pairie (3) ; mais en attendant il prép rait ce bel avenir en mettant à leur portée toutes h grandes vérités de la foi et en provoquant de salutairréformes dans l’éducation domestique ; il disait ai mères qu’elles manquaient au plus sacré de leu devoirs en se déchargeant du soin d’allaiter leurs e

(1) Sermon du mardi après le IVe dima nche de Carême.

(?) Guarda tutti colora che oggi seguitan la dottrina di qu filosofi, qli Iroverai tutti duri corne piètre. Sermo n du sam après le IV* dimanche de Carême — I liegidi e maxime i vec che anno il vizio nella parle intellettioa, non si pi s sono c< vertire. Sermon du V" dimanche de Carême.

P) Sermon du 111” dimanche de Carême.

SAVONAKOLE.

fants sur des nourrices mercenaires qui leur transmettaient leurs propres vices et les corrompaient ainsi dès le berceau (1) ; il disait aux pères qu’ils étaient tenus de donner à leurs fils encore en bas âge le degré d’instruction sans lequel leurs dispositions naturelles ne pourraient pas se développer plus tard ^2), et c’était surtout à cet enseignement élémentaire dans lequel était comprise l’étude des langues mortes, que Savonarole voulait donner une base et une tendance qui fussent plus en harmonie avec le but des sociétés chrétiennes.

Trop éclairé pour avoir la pensée de proscrire les chefs-d’œuvre que les peuples anciens avaient laissés comme autant de traces lumineuses de leur passage dans l’ancien monde, il les admettait volontiers comme auxiliaires de la civilisation moderne et comme instruments de culture pour l'imagination et le goût ; mais la faculté de s’approprier ces décorations étrangères ne devait pas empêcher que les fondements et le couronnement de l’édifice fussent empruntés exclusivement au christianisme. Il approuvait tort que les professeurs de Florence missent leurs élèves à même de connaître le génie d Homère, de Virgile et de Cicéron, sans que des traductions vinssent s’interposer comme des corps opaques entre ces grandes lumières et eux ; mais comme du point de vue où il s’était placé

(1) Yoi \'ale male, perché roi glt fuie al'atare ila genle grossa, e diventano poi s pirili grossi, e chi divxnta libiuinoso, chi iracondo chi .slizzuso, percltè yli /ale altulare ancora dalle scluave, e quel primo lalle üa grande inchnuzione al fanciullo, etc. Sermon du Samedi saint.

Ainsi la priorité n’appartient pas à l’auteur d Émile ni à 1 école des philanthropes.

(2) Sermon du lundi après le 111“ dimanche de Carême. — Pour les vues en matière d’éducation chrétienne, c’est peut-être le plus remarquable de tout le recueil.

T II

l’art chrétien.

pour les juger, le génie de certains Pères de l’Église avait encore plus de profondeur et d'élévation, et contre-balançait au moins par cet avantage dans le fond l’infériorité des formes, il demandait que les meilleurs ouvrages de saint Jérôme et de saint Augustin, et particulièrement le livre de la Cité de Dieu, fussent admis à un partage égal avec les auteurs profanes, afin, dit-il, que la jeunesse ne reçoive pas une leçon de paganisme sans 'recevoir en même temps une leçon de Christianisme , et qu'on lui enseigne simultanément l’éloquence et. la vérité (1). C’était par le même motif qu’il voulait sanctifier la mémoire des enfants en y gravant dès l’âge le plus tendre l’histoire des saints et des martyrs qui avaient honoré l’Église par des vertus bien autrement héroïques que celles des grands hommes de Plutarque (2).

[je mal causé par les abus qui s’étaient introduits dans l’éducation publique était aggravé et reproduit sous des formes encore plus dangereuses par des artistes voués à toutes les inspirations profanes qui leur venaient de leurs patrons et d’ailleurs. Les monuments de l’art païen devenus l’objet d’une sorte de culte dans le jardin des Médicis, avaient insensiblement

(1) Voir la fin du sermon pour le mardi après le 111° dimanche

de Carême.

(2) C’est une des recommandations sur lesquelles il revient le plus souvent, Voir le sermon du mardi après le IVe dimanche de Carême. — Burlamachi dit, p. 93, qu’on avait commencé à enseigner la grammaire aux entants dans les ouvrages de saint Léon et de saint Jérôme, et à expliquer le traité de saint Ambroise de Offiriis. Il ajoute que Savonarole avait écrit un opuscule pour détourner les jeunes gens de la lecture des poètes licencieux — Dans le mémoire justificatif adressé par les magistrats florentins à la cour de Rome, il était du que Savonarole voulait qu’on enseignât à la jeunesse l’histoire du Rédempteur et celle des saints. Bartoli, Apol. di Savonarola, p. 331 Fir, 1782, in-4”.

savonarole.

iltéré les notions du Beau lel que les peintres et les sculpteurs chrétiens l’avaient conçu jusqu’alors. D’une luire part, le naturalisme encouragé par la corruption croissante des mœurs avait pris ouvertement possession des lieux saints, et la profanation commise par le moine Lippi se renouvelait tous les jours, i’est-à-dire qu’à la place de la Madone, de la Madeeine et même de saint Jean, on mettait dans un sableau d’autel des portraits de jeunes filles le plus souvent trop connues, autour desquels se pressait, sans respect pour le saint sacrifice, un concours pruyant de curieux et de profanes (1).

Dans ces sortes de représentations tout était calculé le manière à dépraver l’imagination des spectateurs. Des nudités attrayantes y étaient étalées sans pudeur, ît non-seulement on n'y observait pas le costume traditionnel de la Vierge et des saintes femmes, mais pelui qu’on leur donnait les taisait ressembler à des •ourtisanes. C'était le reproche que Savonarole adresait aux peintres a\ec l’accent de la plus véhémente ndignation, leur demandant de quel droit ils venaient laler ainsi leurs vanités dans les églises, et ne croyant ainais leur avoir assez dit que la sainte Vierge s’en liait vêtue simplement et modestement comme une auvre fille, et que la beauté céleste de son visage tait comme le reflet de la sainteté de son âme, ce qui lisait dire à saint Thomas que jamais aucun homme e l’avait regardée avec des yeux de concupiscence i2).

(1) Sermon du samedi après le II» dimanche de Carême.

(~i) Io vi (lico ch’ e la arulava veslita corne poverella sempliccunte e appena eyli vedeva il visa.. Voi faie parer La Venjine 'aria veslitn corne una merelrice, etc. Sermon du samedi après : 11" dimanche de Carême.

Sur la beauté de la Vierge, voir le sermon du vendredi après ; II" dimanche de Carême.

Il paraît que ce genre de licence avait déjà caus bien des ravages, puisque Savonarole affirmait que si les artistes avaient su comme lui tout le scandai qui en était résulté pour les âmes simples, ils auraien eu horreur de leur propre ouvrage. Cependant leur pinceaux étaient encore plus licencieux quand il travaillaient à la décoration des palais ou des maison particulières, c’était là que le paganisme se donnai libre carrière, et faisait entrer par les yeux dans l’es prit des enfants ce qui autre part y entrait par le oreilles. Les madones qu’on plaçait dans les oratoire . au lieu d’édifier la famille qui s’y assemblait pou prier, produisaient souvent un effet contraire, et si u citoyen pieux, dans sa sollicitude paternelle, expri mait son dégoût pour toutes ces images lascives e demandait une vierge dont le regard, l’âge et le ca rac.tère fussent un préservatif contre toute pensé impure, alors l’artiste pervers la lui peignait avec un longue barbe au menton (1).

Le sacrifice de toutes les nudités qui choquaient 1 pudeur dans son asile le plus sacré c’est-à-dire jusqu sous les yeux maternels, était le premier gage qu Savonarole exigeait des parents convertis, opposant leur relâchement dans une matière si grave la sévérit d’Aristote qui, avec les seules lumières de sa philosc phie païenne, avait été assez éclairé pour signaler dar sa politique le danger qu’il y avait à placer des imagf déshonnêtes devant les yeux des enfants (2).

Mais à quoi pouvait servir la destruction de tous b monuments profanes, si le principe qui leur ava

(1) L’artiste qui joua ce tour s’appelait Nunziata; il excellait faire des girandoles pour la fête de saint Jean. Ce trait est racon par Vasari dans la vie de Ridolfo Ghirlandaio.

(2) Sermon du I,r dimanche de Carême.

SAVO.NAROLE.

donné naissance n’était pas attaqué jusque dans sa racine, et si les imaginations n'étaient pas définitivement affranchies de l’influence anti-chrétienne qui les avait dominées ? Pour tenter une pareille œuvre, une des plus hardies dont il soit fait mention dans l’histoire de l’esprit humain, il ne fallait rien moins que le génie de Savonarole et son inébranlable loi dans la divinité de sa mission.

Sans recourir aux longs circuits de la méthode analytique, il avait vu que la décadence des beaux arts tenait principalement à la décadence du culte parmi les chrétiens, et il en avait conclu que la régénération de l'un conduirait nécessairement à celle des autres. 11 se mit donc à inculquer le plus fortement qu’il put à ses auditeurs la nécessité du culte intérieur dans ses rapports avec les besoins de l’âme, et à leur expliquer la haute signification des cérémonies pratiquées dans l’église catholique et le rôle sublime que 1 art était appelé à y jouer (1). En mettant ainsi dans tout son jour le véritable sens, soit allégorique, soit mystique de tant d’usages et d’institutions si merveilleusement appropriées aux intelligences les plus simples, il rouvrait aux artistes une mine aussi pure que féconde, que leurs devanciers étaient bien loin d’avoir épuisée.

Mais sur ce point les vieillards ne se montraient pas moins endurcis que sur celui de la littérature profane, et leur exemple fut presque généralement suivi par ceux qui venaient immédiatement après. Ce fut donc uniquement sur les générations placées entre l’enfance proprement dite et l’âge mûr (2), que Savonarole fit

(i ) Tu vfdi quel sunlo là in quella cliiesa e di : io voglio far buuna vila td essere simile a lui. Sermon du samedi apres le Ie1' dimanche de Carême,

(2) Il détendit qu’on amenât les enfants au -dessous de dix ans

reposer ses plus belles espérances pour l’avenir, espérances qu’il cultiva pendant huit années consécutives avec un amour sans pareil, et qui le soutinrent dans des épreuves souvent bien amères que lui suscita la haine implacable de ses ennemis.

Préparer et assurer le triomphe de l’art, de la poésie et de la foi chrétienne pour une ère nouvelle qui devait s'ouvrir glorieusement avec le xvie siècle, et à Florence plutôt qu’ailleurs, à cause de ses richesses spirituelles (1), voilà le but que se proposait Savonarole en imprégnant le cœur et l’imagination de la jeunesse de ce parfum si exquis de piété tendre at enfantine dont la suavité se prolonge ordinairement bien avant dans la vie.

Le succès passa tellement ses espérances que luimême crut ne pouvoir l’attribuer qu’à une intervention miraculeuse de la miséricorde divine, et jamais il n’était plus pathétique que dans l’effusion de sa reconnaissance pour l’auteur de ce bienfait (2). C’était pour son cœur une jouissance assez douce pour être comme une anticipation de sa récompense céleste ; on voit par plusieurs passages de ses discours que l'innocence du premier âge lui inspirait je ne sais quel sentiment exalté qui ressemblait à de 1 adoration; il disait qu’un enfant qui s’est conservé sans péché après être arrivé à l’usage de son libre arbitre, acquiert une si grande

(1) Firenz-e è la dit à tli Dio . .. Qui si la j iv bene elle nell a, lire. Sermon du I"' dimanche de Carême. Vten quù, Firenze, tu di die sci povera ; io dico quanta aile richezze spiriluali, lu sei la più ricca cillà d’ Itulia. Sermon de la veille du dimanche des Rameaux

(2) Voir, à la fin du sermon pour le mardi après le Ier dimanche de Carême, la belle paraphrase de ce verset du Psaume .• Ex ore in/anlium el iactanliivi per/ecisli tandem. Ce sermon esladmirable d’un bout à l'autre.

SAVONAROLE

pureté d’esprit et de cœur, que les anges du ciel viennent souvent s’entretenir avec lui (1). Aussi était-ce par cette portion chérie de son auditoire qu’il faisait adresser des prières à Dieu pour obtenir soit des forces pour lui-même quand il se sentait épuisé soit, des magistrats vertueux pour Florence, quand on procédait à de nouvelles élections (2).

C’était un speclacle bien extraordinaire pour les Florentins, que de voir cette jeunesse auparavant si bruyante, si indisciplinée, si rebelle au frein des lois, se soumettre à une règle de vie si contraire à ses habitudes et à sa fougue naturelle, et se passionner pour de pieux exercices au point de ne pas songer à autre chose pendant sept années consécutives. Dans la maison paternelle on récitait le rosaire, ou on lisait l’office de la sainte Vierge, suivant la différence des âges, et surtout l’on se conformait, d’après la mesure des capacités individuelles, au plan d’éducation chrétienne recommandé par Savonarole ; au dehors on assistait à tous ses sermons, et la veille des fêtes solennelles on allait ensemble faire des guirlandes d’olivier, on s’asseyait sur le gazon distribués en groupes qui formaient autant de chœurs, on chantait des Laudes à la louange de Dieu ou de Marie, et ceux qui avaient passé près de là disaient en revenant qu’il leur avait semblé voir une scène du paradis (3).

Ces Laudes, composées pour la plupart par d’assez bons poètes et chantées sur des airs très-connus, étaient un des moyens les plus efficaces employés par Savonarole pour le projet de régénération qu’il avait

(1) Sermon du dimanche des Rameaux. Il fut fait exprès pour les enfants.

(2) Sermon du jeudi après le Ier dimanche de Carême.

(3) Sermon du dimanche des Rameaux.

l’art chrétien.

en vue. Il savait que l’usage de s’assembler le samedi soir après Nones dans les principales églises de Florence, pour chanter des cantiques spirituels en chœurs alternatifs devant une image de la Madone, qu’on recouvrait ensuite au milieu d’un concert formé par l’orgue, les voix et les cloches, remontait sans interruption jusqu’au xm6 siècle, et avait acquis assez d’importance pour qu’on en vînt à nommer un capitaine dci Laudes') ; il savait que pendant tout le temps que dura l’interdit de 1376, les hommes, les femmes et les enfants se pressaient tous les soirs dans les églises pour se consoler par ces chants de la suppression temporaire du culte, et il voyait lui-même une compagnie de trombistes , organisée jadis aux frais de l’État pour accompagner le caroccio en temps de guerre, les prieurs et le gonfalonnier en temps de paix, venir tous les samedis sur la place du Palazzo Vecchio jouer des airs nationaux en honneur de la justice rendue au peuple dans la semaine qui venait de s’écouler v l). D'une autre part, il n’ignorait pas la vogue croissante qu’avaient obtenue les chants licencieux composés pouï les danses et les orgies du carnaval, et de ses observations personnelles combinées avec les traditions historiques, il concluait très-légitimement que la musique exerçait un grand empire sur l’imagination des Florentins, et pouvait décupler le mal causé par la verve satanique de certains poètes. 11 résolut donc d étendre sa réforme jusqu’à cette branche de 1 art.

Ici encore le problème était insoluble par rapport aux vieillards, de la mémoire desquels il était impossible d’extirper toutes les turpitudes qu’ils y avaient entassées comme des ornements; mieux eût valu

(1) L 'Osservatore Fiorenlino, vol. I, p. 139 et suiv.

SAVONAROLE

avoir à nettoyer les écuries d’Augias. C’était donc uniquement à l’enfance et 5 la jeunesse que pouvait s’appliquer le plan du réformateur, et, dans cette limite, son triomphe sur la musique profane fut d'autant plus complet, qu’il le célébra précisément pendant les jours du carnaval, au milieu des chants pieux ît des bénédictions de 1 immense majorité du peuple.

Dans sa réforme musicale, il avait deux objets principaux en vue : d abord, de remettre en vogue le chant à simple, si expressif et si majestueux des hymnes ■eçues dans l’Eglise depuis un temps immémorial, :omme Y Ave, maris Stella, ou le Veni, Crcatoi , qui tait si heureusement approprié aux besoins du monent (1); ensuite il voulait substituer des airs plus iécents à ceux sur lesquels Laurent de Médicis et sa our avaient accoutumé de chanter les Laudes coinosées par lui avec une pureté de style qu’on n’attend as de fauteur des chansons à boire et à danser, ont la grossièreté cynique dépare le recueil de ses ouvres (2). Afin que le peuple ne fût pas désorienté ar ces compositions nouvelles, on avait eu soin d‘y dapter les airs les plus populaires, comme l’air du lisan, celui de la cigale, etc.; et cette condescenance avait épargné aux poètes l'embarras de monter 3s chœurs tdut exprès pour leurs chants. Savonarole e proscrivit formellement ni les paroles ni la mu-

(1) Vorrei ancora che voi can'asle cjua'che voila délia chiesa me Ave. maris Slella, o Veni, Creator, etc. Sermon du lundi rès le IIIe dimanche de Carême.

Dans le sermon du samedi après le IL dimanche, il s’exprime js nettement encore : Lasciale andave i canli figurait, e canle i c mli fermi ordiriali dada chiesa.

'2) Les Laudes composées par Laurent de Médicis sont au nome de dix. Sa mère, Lucrezia i’ornabuoni, à laquelle il devait tous ; sentiments de piété qu’il avait dans le cœur, en avait aussi mposè quelques-unes.

t. ti.

l’art CHRÉTIEN.

sique ; mais à force de faire répéter par des voix ei fantines les suaves mélodies qui s’étaient exhaléi comme un parfum du cœur de leurs pieux ancêtre il les fit apprécier par les Florentins à leur juste v; leur, et cette branche importante de l’art chrétie eut sa part des améliorations introduites dans touti les autres.

Ne pas reconnaître dans Savonarole le dialecticie puissant, l’orateur accompli, le théologien profom le génie vaste et hardi, le philosophe universel c plutôt le juge compétent de toutes les philosophie serait un démenti trop impudent donné à 1 histoii et à ses contemporains. On se croirait sans dou plus en droit de lui refuser ce sentiment si exquis c brcut dans les arts d’imagination, qui n’est pas toi jours le privilège des plus grands génies et qui suppo une sensibilité d’ame et une délicatesse d orgam aussi difficiles à rencontrer l’une que l’autre dans i solitaire voué aux mortifications du cloître, et cepei dant il n'y a nulle exagération à dire que tout cela trouvait réuni à un très-haut degré dans Savonarol

Dès son début dans la vie monastique il s’éta imposé l'obligation de sacrifier tout ce qui devena pour lui l’objet d’une affection trop vive, et ce s; crifice n’était jamais si douloureux que quand il fa lait se défaire de quelque image de saint ou d’un liv pieux orné de miniatures (1). Dans le couvent modè qu’il se proposait de fonder à Florence et qui éta une utopie aussi chère à son cœur qu’à son imagin tion (2J, les frères convers devaient s’occuper partiel

(1) Burlamachi.pp. 58, 59.

(2) Idem, pp. 70, 71. — Il en est aussi question dans la pér raison du sermon pour le dimanche de Quasimodo. Le couvt devait renfermer deux cents moines d’élite, «pii seraient pla<

SAVOXAROLE.

èrement d’ouvrages de sculpture et de peinture, et lacés ainsi tout près du sanctuaire à la source des ispirations les plus pures, ils devaient être là comme es vestales préposées à la garde du feu sacré. Il savait ar sa propre expérience combien le pinceau des arstes véritablement chrétiens pouvait aider l’âme à ecouer ses langueurs et faciliter ses aspirations vers lieu ; car souvent on le voyait à genoux passer de mgues heures en oraison devant une image du crucix dans l’église d ' Orsanminhele (I). 11 y a plus, c’est u’on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que a théorie du Beau , telle qu’elle est exprimée en fragments épars dans quelques-uns de ses sermons, surasse en originalité comme en profondeur tout ce que ms écrivains du même siècle ont dit sur ce sujet, en épétant plus ou moins servilement les trivialités ’Aristote ou de Quintilien. Sans m’arrêter à ses déeloppements ingénieux sur le mai , le beau et le bon onsidérés dans leurs rapports avec la prédication hrétienne (2), je me contenterai de citer une de ses •lus remarquables digressions adressées plus particuièrement aux artistes :

« Yos notions, leur disait-il, sont empreintes du : plus grossier matérialisme... La beauté dans les ; choses composées résulte de la proportion entre les parties ou de l’harmonie entre les couleurs; mais dans ce qui est simple, la beauté c’est la transfigu- : ration, c’est la lumière; donc c’est par delà les

ans Florence comme un centre de lumières pour éclairer l'Ijilie.

(1) Bartoli, Apolot/iv de Sav«narole, p. 7

(2) Illumina e, deleciaie , inclinare. Ce sont, si l’on veut, des lées platoniciennes ; mais au moins elles prouvent que, même |ans l’antiquité, Savonarole savait bien placer ses affections. Voir î sermon du samedi après le III'* dimanche de Carême.

l'art CHRÉTIEN'.

« objets visibles qu’il faut chercher la beauté suprême « clans son essence... Plus les créatures participent « et approchent de la beauté de Dieu, plus elles sont « belles, de même que la beauté du corps est en rai- « son de la beauté de l’âme; car si vous preniez deux « femmes dans cet auditoire également belles de corps, « ce serait la plus sainte qui exciterait parmi les spec- « tateurs le plus d’admiration, et la palme ne man- « querait pas de lui être décernée même par les « hommes charnels (1) »

11 ne sentait pas moins vivement les beautés de la nature, et il comprenait mieux que personne le sens de ces belles paroles de saint Paul : Tain milita ge | nero linguai um sunt in hoc mundo et nihil sine voce est (2). Pendant un court séjour qu’il lit en Lombardie, le Frère Jacques de Sicile, qui eut le bonheur de l’accompagner dans presque toutes ses excursions, se laissait souvent gagner par l’enthousiasme dont Savonarole était saisi à la vue du spectacle imposant et varié qui se déroulait devant leurs yeux ; ils choisissaient alors queique site solitaire et ravissant, et après s être assis à l'ombre sur le gazon, l’on ouvrait un livre des Psaumes pour y chercher un texte approprié à toutes ces merveilles de la plaine et des montagnes, qui racontaient aussi à leur manière la gloire et la grandeur de Dieu (3).

Savonarole avait laissé plus d un souvenir de ce! genre parmi les moines de Saint-Dominique de Fiesole, avec lesquels il avait parcouru plus d’une fois les col-

il i Vendredi après le IIIe dimanche de carême. Sermon sur l’entretien de Jésus avec la Samaritaine.

(-) H y a tant d espèces de langues dans ce monde et rien n’y esL sans voix. / Epixt. ad ÜOiin h , xiv, 10

(:i) Burlamaehi, p. 85.

Unes d’alentour, laissant couler à pleins bords la céleste poésie qui bouillonnait dans son âme et faisant éprouver à ceux qui l’entendaient quelque chose d’analogue à ce qu’avaient éprouvé les deux disciples d’Emmaüs quand ils se demandaient l’un à l’autre s'ils n’avaient pas senti leurs cœurs brûler au dedans d’eux-mêmes pendant que Jésus s’entretenait avec eux fl). Une journée entre autres était restée délicieusement gravée dans leur mémoire, c’était celle où Savonarole, pétrissant la moelle qu’il avait tirée de quelques rameaux de figuier, en avait fait de petites colombes blanches qu’il avait ensuite distribuées entre Jes moines, leur expliquant avec l'éloquence d’un projphète et d’un poète la double intervention de cet oiseau mystique dans l’alliance que Dieu lit avec Noé au sortir de l’arche, et dans celle qu’il scella plus tard par le sang de son Fils ( 2).

Il ne faut donc pas s’étonner de trouver des artistes et des poètes parmi les plus dévoués partisans de Savonarole; car c’était dans leurs rangs que devait éclater la sympathie laplus vive, non-seulement parce que sa parole faisait jaillir des étincelles qui embrasaient leurs âmes, mais encore parce qu’il les faisait remonter à la place éminente d’où ils étaient insensiblement descendus. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un héros dans l’histoire dont le nom ait été transmis à la postérité avec un cortège plus imposant d’hommes illustres dans tous les genres ; et on a peine à se persuader qu il est ques- ' ion d’un simple moine quand on énumère les philosophes, les poètes et les artistes de tout genre, archi- .ectes, sculpteurs, peintres, et même graveurs, qui s'offrirent presque tous à lui avec enthousiasme, pour

(1) Sain t. Luc, xxrv, 13-35

(2) Burlamaclii, p fis

l’art chrétien.

être, chacun en ce qui le concernait, les dociles ins truments de sa grande réforme sociale.

A leur tête il faut placer le fameux Jean de la Miran dole, ce savant universel qui avait déjà compris e admiré bien des choses quand il rencontra Savonarole mais qui resta comme stupéfait d’un prodige nouveau la première fois qu’il entendit parler cet homme extra ordinaire. Comme il fut l’ami de Laurent de Médicis son admiration ne saurait être suspecte, et cette circonstance donne également un grand poids au témoi gnage d Ange Politien qui, malgré sa prédilection poui la littérature profane objet des invectives de Savonarole, ne peut s’empêcher de le représenter comme ur homme aussi remarquable par sa sainteté que par s<i science, qui prêchait une doctrine céleste avec une rare éloquence (1).

Le chanoine Bonivieni, poète platonicien enchaîné plus étroitement encore à la Cour et aux préjugés des Médicis, n’en publia pas moins, à l’époque où l’orage commençait à gronder sur la tête du prédicateur, une défense très-énergique de ses doctrines et de ses prophéties (2).

Un philosophe, non moins dévoué que lui à la dynastie régnante, Marsile Ficin, le grand initiateur à la philosophie platonicienne, ne se contentait pas de venir écouter avec respect la parole de celui qu’il regardait comme un envoyé de Dieu ; il se faisait, pour ainsi dire, l’écho de ses menaces prophétiques dans sa correspondance avec ses amis, les exhortant à obéir

(1) Imignis el ductrma et sancUmoniâ vir, cœleslisque doc trinæ prædicalor egregius. Epistolar., [ib. iv, epist. 2.

Jean de la Mirandole et Pulitien moururent tous deux en 1494 avant la calastropne qui termina la mission de Savonarole avec sa vie

(2 à Let ouvrage lut imprimé en 1 496.

SAVONAROLE

enfin aux avertissements salutaires d un si grand homme en qui la sagesse n était pas moins éminente que lasainteté. Malheureusement cet enthousiasme ne tint pas contre le coup qui, en frappant Savonarole, menaçait tous ses partisans, et Marsile Ficin, en se joignant à ceux qui voulaient flétrir leur victime après l’avoir immolée, prouva une fois de plus qu un beau génie n’est pas toujours une garantie contre les défaillances du cœur et du caractère (1).

Quel contraste entre cette lâcheté, qui n a d autre excuse que la peur, et le magnifique hommage rendu, longtemps après, à la mémoire du martyr dominicain, par un auditeur à peine sorti de 1 adolescence, qui recueillait avidement ses paroles, qui les écrivait ensuite, pour les mieux graver dans sa mémoire, et qui i était probablement conduit à ces prédications par Marsile Ficin lui-même qui l’avait tenu sur les fonts baptismaux et lui portait une affection toute paternelle. Ce jeune enthousiaste n’était autre que François Guichardin, le fameux historien, à la tête froide, au coup d’œil sûr, qui, à un âge où ces deux qualités le mettaient à l’abri de toute illusion rétrospective, proclamait Savonarole le religieux le plus riche en science et en vertu que Florenceeût vu, de mémoire d’homme, possédant la philosophie, comme s il l’avait laite, et l’Écriture sainte, comme nulne l’avait possédée depuis ides siècles, d’un jugement exquis non-seulement dans la littérature, mais dans l’intelligence des affaires humaines, éloquent sans artifice et sans déclamation, et sorti victorieux de la plus difficile des épreuves,

(I) Cette honteuse rétractation, conçue dans des termes qui sou lèvent le cœur do dégoût, a été publiée dans le tome IX (nouvelle série) de VArchivio storico italiano. On y trouve aussi un excel- ' [ont travail sur la vie et les écrits de Marsile Ficin.

l'art chrétien.

celle de prêcher si longtemps, avec un succès toujours croissant, devant des auditeurs florentins, habitués à se dégoûter de leurs prédicateurs dès la première ou la seconde saison quadragésimale. Enfin, après avoir remis à l’avenir la solution de cet ardu problème, il termineen disant àses contemporains qu’en tout cas ils ont vu un phénomène extraordinaire, et que, pour le caractériser, ils ont à choisir entre deux qualifications, celle de grand prophète, s’il fut sincère, et celle de très-grand homme, s’il ne le fut pas (1).

Cependant il y avait, dans ces sermons, un côté moins accessible à l'esprit positif de Cuichardin, mais très; attrayant pour les âmes d’élite. C’était le côté mystique, qui correspondait plus spécialement aux aspirations idéales d’nne certaine portion de ses auditeurs ; et comme l’idéal ascétique, tel qu’il le leur faisait entrevoir, n'était nulle part aussi bien réalisé que dans le couvent de Saint-Marc, on s’y précipitait comme dans la voie qui conduisait le plus sûrement à la perfection chrétienne. A la suite des hommes du siècle, comme le diplomate Pandolfo Ruccellai, le médecin Pietro Paolo, le savant helléniste Zanobi Acciajuoli, on y voyait entrer des chanoines du Dôme, issus d'illustres- familles, et même des religieux qui voulaient une règle plus sévère, ou qui aspiraient au bonheur d’être placés immédiatement sous la main d’un tel pasteur. Mais rien, en ce genre, n’égala le spectacle qu’on eut sous les yeux, le jour où les Camaldules de Sainte-Marie-des-Anges, par un acte authentique passé devant notaire, se déclarèrent prêts à quitter leur costume et leur couvent, pour émigrer en masse dans celui de Savonarole. Je ne crois pas que les an-

(t) Voir les Opéré inédite di Guicciardini, vol. III, chap. xvn.

Page 1