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CHAPITRE XXIII

ECOLE VENITIERTNE.

Première période. — Influence des artistes de Trérise et de Padooe. Guariento, Altichieri, Aranzi, Ginsto, Squarcione, Mantegna.

On n*est pas dans Thabitude de chercher de la poésie chrétienne dans Thistoire de la république de Venise; drame vénitien^ épopée vénitienney sont des accouplements de mots qui n'ont pas encore figuré dans rénumération des produits littéraires des peuples modernes; Téloquence* vénitienne n'a pas fait beaucoup plus de bruit^ et comme les compositions lyriques, élégiaques ou pastorales n*y ont été ni as* sez nombreuses ni assez saillantes pour être la matière de recherches sérieuses de la part des écrivains étrangers, Yenbe, une fois dépouillée de sa grandeur politique et commerciale n'a pas même obtenu le

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genre d'hommage qui est dû aux nations les plus avancées dans leur déclin, quand elles ont fait dans leurs beaux jours des provisions de gloire et de dignité pour leur vieillesse.

Cette injustice a tenu à plusieurs causes, dont la plus importante a été Vavortement de la langue vulgaire chez les habitants des Lagunes; car le dialecte vénitien 9 le plus naïf et le plus harmonieux de tous ceux qui se parlent en Italie , est tellement limité dans ses ressources, que son emploi devient impossible quand il s'agit de mettre de la force ou de la dignité dans le langage ; et les Vénitiens eux-mêmes avaient si bien senti cette impuissance, qu'aux funérailles des doges, des capitaines de mer et des hommes illustres dans tous les genres, l'orateur chargé de prononcer leur éloge funèbre se croyait obligé de recourir à une langue morte pour interpréter dignement les sentiments de reconnaissance et d'admiration que le héros, objet de la cérémonie, avait laissés dans les cœurs de ses concitoyens. A plus forte raison les auteurs de poèmes héroïques durent-ils s'imposer Fobligation Jemprîsonner leurs pensées dans un idiome qui, outre Tinconvénient de n'être pas fait pour elles, avait encore celui de créer dans l'État je ne sais qu'elle poésie savante et privilé^ée dont le peuple était exclu, et d'empêcher la circulation de la vraie poésie, de la poésie populaire» dans tous les membres du corps social.

La langue latine devint donc, parmi les patriciens et parmi les savants chargés de leur éducation, la

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laogue de Tenthousiasme et de rimagination ; les victoires sur terre et sur mer furent chantées en latin ; les annales de Venise furent écrites en latin par les historiographes de la république ; et, par un excès de fanatisme qu'on a peine à comprendre^ la divine ce* médie de Dante fut traduite en latin.

Tous les monuments de cette littérature bâtarde subsistent encore aujourd'hui; mais personne jus* qu'à présent n'a songé à les retirer du cercueil où ils ont été déposés en naissant. Il semble qu'on soit convenu de les regarder comme des œuvres mortes, et en quelque sorte comme des non-valeurs dans l'inventaire des richesses intellectuelles de l'Italie moderne. Ce jugement a pu être quelquefois trop sévère, mais au fond il n^est pas injuste : l'injustice a été de s'arrêter à certaines formes déterminées, comme répopée et le drame ; et sur ce que Venise n'avait rien produit de marquant dans aucun de ces deux genres, d'affirmer que le génie du peuple vénitien n'avait pas répondu à la grandeur du rôle qu'il a joué dans l'histoire. On n'a pas recherché si la sève poétique qui fermenta toujours dans ces âmes ardentes ne s'est pas échappée par une autre issue^ et si, à défaut des formes classiques envahies par une langue étrangère^ elle n'en a pas revêtu d'autres plus originales et plus accessibles aux imaginations populaires. Cette i^echerche aurait conduit à des conclusions bien différentes de celles qui ont été admises jusqu'à pré* sent par rapport à la poésie vénitienne, réputée la plus pauvre de toutes, et cependant si riche, si variée, si

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grande et si merveillei^se quand on Fenvisage sous la double forme de la légende et de l'art.

A Venise, comme dans le reste du monde chrétien, la légende fut la forme primitive de la poésie, et si elle n'y jeta pas de racines plus profondes, du moins elle s'y épanouit en une plus grande variété de fleuns qui formèrent comme la décoration de son berceau, et ne perdirent rien de leur fraîcheur dans les beaux jours delà république. Chaque temple, chaque monastère, chaque monument religieux ou national y naissait avec son cortège de légendes, qui allait se grossissant de siècle en siècle, et, comme si les traditions locales avaient été insuffisantes, le peuple allait conquérir celles de TEgypte, de l'Asie Mineure et de la Grèce, qu'il naturalisait dans ses lagunes, à mesure qu'il y apportait les reliques des saints et des martyrs, pour les soustraire aux outrages des infidèles, devenus maîtres des pays où avaient été fondées les premières églises chrétiennes.

L'ardeur des Vénitiens pour ce genre de conquêtes continua pendant toute la durée du moyen âge ; et, soùs ce rapport, on peut dire qu'aucune nation européenne ne s'est tant enrichie des dépouilles étrangères, sans que pour cela le génie national ait rien perdu de son originalité et de sa fécondité. Au contraire, la fusion des éléments indigènes avec les éléments venus du dehors, a donné naissance à une poésie légendaire plus riche qu'aucune autre dans ses variétés, et de plus unique dans son genre, en ce qu'elle réunit le sens profond des légendes italiennes

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et germaniques avec le charme des créations les plus brillantes de Timagination orientale. Telle fut laforme favorite de la poésie vénitienne, jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle la forme de l'art lui fut substituée par un instinct mystérieux et infaillible, qui devina le moment où cette substitution devait avoir lieu ^ afin que le génie national n'éprouvât pas une sorte de stagnation.

Ce n'est pas que Venise ne pût faire remonter bien plus haut l'introduction et la culture des arts parmi ses citoyens ; là, comme dans toutes les grandes villes de l'Italie, on a pu citer, à l'appui de ce genre de prétentions, des dates très-imposantes et des^noms très-diffîciles à débrouiller dans la nuit des temps; mais l'origine de l'école vénitienne proprement dite^ dans l'acception rigoureusement nationale de ce mot, ne remonte pas au delà du quinzième siècle. Avant cette époque la république avait bien fait des appels au talent de plusieurs artistes, étrangers, soit Grecs, soit Florentins, pour les charger de la décoration de ses temples et de sçs palais ; mais, à Tesception de quelques essais d'imitation superficielle, leurs travaux n'y portèrent d'abord aucun fruit, et cette stérilité semble avoir été plus particulièrement incurable dans les peintres byzantins qui furent appelés plusieurs siècles avant ceux de Florence, et dont les rapports avec Venise ne furent, à vrai dire, jamais totalement interrompus; et cette ténacité, tout en ralentissant les progrès de l'art dans une certaine direction, ne contribua pas peu à donner à ses produits et particu-

lièrement aux images de dévotion^ cette dignité imposante qui est au-dessus du domaine de la critique et à laquelle ne sauraient suppléer ni la correction des formes ni le charme du coloris. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer, dans la basilique de Saint-Marc, les vieilles mosaïques contemporaines de sa construction, a\ec celles qui furent plus savamment exécutées d'après les dessins des grands artistes du seizième siècle.

La même remarque doit s'appliquer à l'architeC'" ture qui n'a été si originale et si pittoresque que parce qu'elle a reproduit ou du moins reflété, souvent à l'insu des architectes, tantôt les lignes générales, tantôt le style d'ornementation des monuments byzantins. En cela^ comme en tout le reste, Venise mise en contact^ par sa vocation commerciale, avec une civilisation décrépite, fut servie par un merveilleux instinct, grâce auquel ses importations, en fait d'art^ de sentiments et d'idées, ne compromirent que rarement et très^tard le développement normal du géizie et du caractère national. Jamais peut-être, excepté sous Charlemagne, on n'avait vu une assimilation si bien entendue d'éléments étrangers, ni ,un triage si clairvoyant de leur valeur respective.

Cette préoccupation instinctive fut sans doute la cause des progrès si lents que fit YéccAe de Giotto dans les Etats vénitiens. C'était là que Técole italo* byzantine avait jeté les racines les plus profondes ; mais elle ne se recrutait pas seulement dans Venise même* Outre que les artistes grecs n^oubliaient pas

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le ohemm des lagunes^ il y avait, sur la terre ternie^ un autre centre que sa position géographique ou* vrait à toutes les influences; c'était Trévise , alors indépendante, qui prétait et empruntait tour à tour des peintres et des sculpteurs à son ambitieuse voisine qui devait bientôt l'absorber ^. Une dynastie généreuse, trop dédaignée par les historiens de Tart^ bien qu'immortalisée par les vers de Dante ', la dynastie des Camino^ en combinant son patronage avec celui d'un pauvre Trévisan devenu pape sous le nom de Benoit TQ^ éleva leur patrie commune à un degré de splendeur qu'elle n'avait jamais connue ; et cette splendeur, à la fois monumentale, poétique et militaire, servit en outre à mettre en relief des vertus héroïques qui furent alors^ moins que jamais, le partage esdusif du sexe le plus fort«

Pour comprendre l'essor que prirent alors toutes les branches de l'art dans la ville de Trévise. il faut savoir qu'il y avait là un célèbre couvent de Dominicains dont le nouveau pontife avait été prieur, et dont l'église^ dédiée à saint Nicolas, était pour les Trévisans ce que saint Marc était pour les Vénitiens. Par Teffet d'une piété doublement filiale envers son ordre et envers sa patrie, Benoit XI avait £siit construire et décorer, presque entièrement à ses frais^ ce monument qui n'est plus imposant que par ses di-

1 . A l'entrée du couvent de Saint-Nicolas, il y a un tombeau qui porte la date de 1276^ avec le nom du sculpteur : DonatuSf magister sancti Marci de Fenetîfs, S. Ptti'galoire, à la fin du chant xvi.

s L^ART GHEÉTlEir •

mensionsy mais qui , avant les profanations du vandalisme, pouvait être visité à la fois comme un sanctuaire et comme un musée. Outre les peintures exécutées par Gabriel di Villa et par Marco son fils, on y admirait ou, pour mieux dire, on y vénérait^ comme souvenir de la pieuse munificence. du fondateur, un dyptique où était tracé son portrait, et surtout un calice et une croix regardés par leurs heureux possesseurs comme les chefs-d'œuvre de la ciselure contemporaine.

A toutes ces merveilles se joignirent bientôt les merveilles encore plus imposantes de Tarchitecture sépulcrale, quand l'église de Saint - Nicolas devint comme le Campo Santo de la ville de Trévise et que ses vastes nefs ne furent plus assez spacieuses pour contenir tous les tombeaux qui s'y pressaient. Le saint Pontife (car il fut canonisé plus tard) ne vivait plus alors. Il avait été empoisonné à Pérouse en 1 304. Mais son œuvre n'en fut pas moins continuée par la dynastie de Camino, particulièrement par Gabriel de Camino qui devint aussi, lui, prieur du couvent de Saint-Nicolas et dont les héroïques vertus donnèrent un nouveau lustre à sa famille. Son modeste monument funèbre, qui a été démoli avec tant d'autres, le représentait à genoux, le regard tourné vers le ciel, comme pour indiquer le lieu où il avait cherché son appui dans ses innombrables tribulations.

Cette Gala de Camino qui figure dans le purgatoire de Dante et qui s'illustra par l'étude de la

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poësie provençale, voulut aussi que ses restes fussent déposés dans le même lieu, mais avec toute la pompe d'ornementation qu'elle croyait être due à sa double illustration. Sa fille Clara voulut reposer à côté d'elle, dans l'humble costume de dominicaine, et d'autres rejetons de la même dynastie continuèrent à montrer, dans le cours du quatorzième siècle, la même prédilection ; de sorte qu'il y eut, dans les travaux auxquels ce patronage multiple donna lieu, de quoi entretenir une espèce d'école à laquelle Venise qui, de protectrice, était devenue souveraine, procurait à la fois des auxiliaires et des débouchés.

Il y eut même un redoublement d'émulation et d'encouragement, quand les Vénitiens eurent pris possession de Trévise; car ce fut seulement alors (1348) que l'architecte dominicain, Fra Nicolo da Imola, mit la dernière main à la construction de l'église de Saint-Nicolas, tandis qu'un rival encore plus renommé que lui, Fra Benvenuto délia Cella, exécutait d*autres travaux qui ajoutaient chaque jour à la popularité de son ordre et à la sienne; d'autant plus que c'était encore un frère mineur nommé Marco qui fournissait les dessins des vitraux, à cause de sa supériorité universellement reconnue dans cette branche de l'art. De plus, il ne faut pas oublier que Trévise^ loin de rester étrangère au mouvement de renaissance classique dont Pétrarque avait donné le signal, comptait parmi ses habitants, non-seulement des appréciateurs de la littérature grecque et

iO l'art CBRÈriES.

romaine, mais encore des collecteurs enthousiastes qui, pour l'acquisition des sculptures antiques, faisaient concurrence à la noblesse vénitienne et, en quelque sorte, à la République elle-même ^»

D'après tous ces indices de vitalité, il semblerait^ que la Marche Trévisane aurait dû être aussi mûre que la Lombardie pour la révolution introduite par Giotto et qu'il avait si heureusement inaugurée à Padoue dès Tannée 1306, c'est-à-dire près d'un demi-siècle avant l'époque dont nous parlons. Mais les traditions des écoles locales se défendirent longtemps contre les innovations florentines, et, dix ans après le départ de Giotto, ce n'est pas un de ses disciples ou de ses imitateurs que nous trouvons en possession de son héritage et ornant des produits de son pinceau encore novice les églises et les palais ; c'est Guariento, qui n'a tenu presque aucun compte des progrès dont la preuve était sous ses yeux, et qui, malgré cela et peut-être pour cela même, a joui, pendant tout un demi-siècle, d'une vogue non interrompue qui lui a permis de laisser des monuments de son médiocre génie dans plusieurs villes importantes qui en conservent encore des débris*.

Un jour vint cependant où ce représentant si populaire de l'école italo-byzanline vit surgir un rival

1 • Voir un curieux document dans Frederici, memorie Trevigiane^ p. 184.

2. Les plus intéressants de ces débris se ti*ouyent dans le musée de Bassano et dans celui de Vérone.

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qui, en sa qualité d'élève réputé de Giotto, menaçait d'élever autel contre autel. Ce rival était Tomaso de Modène qui, après avoir peint, à Venise même, quelques madones médiocrement admirées, était venu chercher fortune à Trévise où les Dominicains de Saint-Nicolas y qui furent ses premiers patrons, lui firent exécuter, dans leur église et dans leur salle capitulaire, les peintures qu'on y voit encore aujour* d'hui, et qui ne durent pas être les seules; car elles ne suffisent pas pour expliquer le changement qui survînt, cinq ans plus tard, dans la fortune de leur auteur, quand l'empereur Charles IV le fit venir en Bohême^ pour y peindre son château de Carlstein. On y conserve encore un Ecce homo qui lui est attribué, mais qui est moins authentique que son ta^ bleau de la galerie de Vienne représentant la Viéi^e avec l'Enfant Jésus, entre saint Wenceslas et saint Palmasius. Au reste, ni ce tableau, ni celui qui se trouve à la galerie de Modène, ne révèle, dans le peintre dont nous parlons, un imitateur bien prononcé du grand réformateur florentin.

Quoiqu'il en soit, son départ laissa le champ libre au vieux Guariento, à qui était réservée, comme couronnement de sa carrière, une tâche qui devait identifier sa gloire avec celle de la République. Pour en comprendre toute l'importance, il faut savoir que Venise venait de sortir d'une guerre, à la fois maritime et continentale , qui avait été pour elle ce que la seconde guerre punique avait été pour Rome, c'est-a^ire l'occasion d'efforts et de sacrifices hé-

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roiques qui, en se combinant avec une invocation plus fervente des secours surnaturels, devaiept donner au caractère national son empreinte définitive. Tous les États de terre-ferme étaient menacés à la fois, particulièrement Trévise, qu'on voulait punir de son dévouement à ses nouveaux maîtres. Au plus fort de la crise, on vit le sénat vénitien décréter la peine de mort contre quiconque se rendrait coupable de capitulation, puis on proclama la fameuse formule romaine ne quid Respublica detrimenti copiât^ et les actes répondirent pleinement à la proclamation. Mais bientôt un ennemi intérieur contre lequel rhéroîsme ne pouvait rien, vint se joindre aux ennemis du dehors; c'était la peste qui, après avoir dépeuplé les villes ci rcon voisines, s'abattait sur les lagunes et enlevait à la République épuisée des milliers de défenseurs. Partout où il y avait des images de la Vierge, sur les places publiques comme dans les églises, on voyait des foules agenouillées et silencieuses se succéder jour et nuit; car ce fut de ce côté que se tourna le redoublement de dévotion populaire; et quand l'année 1364 amena, presque en même temps, la cessation des deux fléaux, la peste et la guerre, cette dévotion, comprimée par le malheur, éclata en transports de reconnaissance à laquelle s'associèrent et ceux qui avaient combattu et ceux qui avaient délibéré.

C'était le doge lui-même, Marc Cornaro, l'un des plus grands caractères de son siècle, qui encourageait ces pieuses démonstrations. Malgré cette una-

nimité de sentiments^ il se trouva, dans une boutique d'orfèvre, un iconoclaste fanatique, nommé Maioni, qui se mit à parcourir la ville en dëiruisant partout les images de la Vierge. Dans la disposition où étaient les esprits/ ce n'était pas seulement un scandale, c'était aussi un crime de lèse-majesté nationale, et le châtiment fut proportionné aux susceptibilités populaires, c'est-à-dire que le coupable, après avoir été promené sur un pilori flottant dans toute la longueur du grand canal, eut à subir la peine du fouet sur les places les plus fréquenlées de la ville en finissant par la place Saint-Marc, et dut achever son expiation dans une prison perpétuelle ^ Cette pénalité terrible, émanée d'un pouvoir qui savait peser et mûrir ses décisions, nous donne l'idée de l'importance attachée par les Vénitiens à cette partie du culte et par conséquent au rôle des artistes chargés d'y pourvoir.

Or c'était immédiatement après cette offense et sa punition y que Guariento était chargé de tracer sur les murs de la salle du grand conseil, une série de compositions patriotiques et religieuses dont la principale devait être un monument de reconnaissance pour la patronne céleste à laquelle le peuple attribuait sa récente délivrance. Dans la partie supérieure, était représenté le Christ posant une couronne d'or sur la tête de la Vierge qu'entourait un brillant cortège de chérubins et de séraphins^ et

1» Marin Sanudo; Fita di Marco Cornaro.

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au* dessous étaient écrits ces quatre beaux vers de Dante :

Jjamorche mosse già teternopadre Per figlia aver di sua Deità trina Costei che fu del figlio suo poi madré De runiverso qui la fa regina.

C'est-à-dire que cette peinture était l'inauguration de la Vierge comme reine de Venise ; et pour que la pensée qui avait présidé à cette pieuse composition fut encore plus clairement exprimée, on y avait ïn^ troduit comme symbole de la fraternité qui devait régner entre les citoyens, saint Antoine et saint Paul ermite partageant le pain qu'un corbeau venait leur apporter dans leur solitude. Les autres parties dç la salle étaient couvertes de tableaux historiques où étaient tracés les sièges et les batailles qui avaient procuré le plus de gloire aux armées de la république, et dont il importait le plus de transmettre le souvenir à la postérité. Ainsi tout l'avenir de la peinture vénitienne était là ; tout son cycle lui était tracé d'avance dans l'ordre de subordination suivant lequel il devait être rempli, c'est-à-dire, l'élément religieux et mystique planant au-dessus de l'élément social et patriotique; c'était une première prise de possession du domaine de l'art^ c'était comme une grande pensée nationale traduite par un pinceau étranger.

Malheureusement Marc Cornaro mourut deux ans après sa promotion à la première dignité de la Repu-

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bliqne^ et riœpulsion qu'il avait donoée aux arli fiit subitement ralentie. D'autres causes contribuèrent à produire ce ralentissement. La crise qui s'était terminée par la paix de 1 364, devait être suivie d'une autre plus longue et plus terrible dont le point culminant fut la guerre de Chioggia^ épreuve décisive dans laquelle le caractère national se montra si ferme et si grand. Jamais on ne vit des cités vaincues arborer avec tant de joie la bannière de leurs vainqueurs. Saint MarCy salué partout comme patron adoptify n'était plus seulement un évangéliste et un apôtre, mais encore une espèce d'archange libérateur qui, comme saint Michel, terrassait les démons; car pour les peuples délivrés, leurs tyrans respectifs n'étaient pas autre chose. Le spectacle que cette délivrance donna non-seulement à Tltalie, mais à la ciirétienté tout entière, est si émouvant et si nou* veau dans l'histoire, qu'on regrette de n'avoir pas le droit de s'y arrêter davantage; et cependant les destinées futures de l'école vénitienne sont intimement liées à cette révolution qui eut pour effet de favoriser ou même de provoquer l'expansion des aptitudes jusqu'alors comprimées; car les villes conquises, c'est-à-dire joyeusement soumises, ne fournirent pas seulement à leurs nouveaux maîtres leur contingent d'impôts et de guerriers ; après un siècle de culture, chacune d'elles devait payer à la reine des lagunes et des mers, un autre genre de tribut, que les royautés conquérantes ont eu rarement à percevoir. Cadore devait lui envoyer son Titien,

16 LART CHRÉTXEir.

Castelfranco son Giorgione j Bassàno son da Ponte^ Trévise son Paris Bordone, le Frioul son Pordenone, Vérone son Paul Cagliari, Vicence son Palladio^ Brescia et Bergame, les dernières conquises, leur Moretto et leur Palma ; enfin à Padoue était réservée une mission plus belle encore, celle de devenir à la fin du quinzième siècle le véritable berceau de l'école vénitienne proprement dite, telle qu'elle apparut à l'époque où les écoles rivales sedoutaient à peine de son existence.

Mais avant que tous les éléments fussent réunis pour compléter cette auréole, il y eut tantôt des intermittences causées par des préoccupations absorbantes, tantôt des appels temporaires faits à des artistes du dehors, particulièrement à ceux de Trévise, parmi lesquels on en signalait plusieurs qui jouissaient alors d'une assez grande vogue% mais qui n'étaient pas à la hauteur de la tâche que le nouveau doge et son conseil avaient en vue. Un décret rendu Tannée même où Michel Sténo fut élu, c'est-à-dire en 1400, ordonnait de remplacer, par de nouvelles peintures, celles qui tombaient de vétusté dans la basilique de Saint-Marc et dans la chapelle du palais ducal; et quand plus tard, en 1413, les sénateurs lui donnèrent Thomas Mocenigo pour successeur, ils imposèrent,

1. Federici nomme Zanino Baratella, Libérale da Campo^ Antonio et Giorgio da Trevigi. Il parle surtout avec admiration des peintures exécutées de 1390 à 1406, dans Péglise de Sainte-Catherine, et il ne les croit pas inférieures à celles de Giotto à Padoue; mais il ne nomme pas le peintre.

ÉCOLE VÉHIITENNE. 17

à ce dernier comme condition expresse de leur vote, rachèvement des restaurations commencées dans l'église de Saint-Marc qui était comme le Capitole de* cette république chrétienne. I^ moment était d'autant mieux choisi, que la paix venait enfin d'être signée entre les puissances belligérantes^ et l'élection d'un pape vénitien , Grégoire XII, semblait assurer pour longtemps, le triomphe du parti guelfe. En même temps, les relations commerciales, renouées avec rOrient, réparaient les brèches que les corsaires génois avaient faites aux fortunés privées et fournissaient aux citoyens que leurs récents services avaient feit agréger au patriciat, les moyens d'élever promptement leur fortune au niveau de leur dignité. Ce rapide accroissement de richesse, loin de nuire au bon goût par une émulation mal entendue, multipliait les constructions élégantes et hardies, et comme les arts, ainsi que les caractères, étaient encore bien loin de leur période de décadence, il n'y avait, dans cet épanouissement de la prospérité publique, aucun symptôme qui fût de nature à troubler les jouissances du patriotisme. Au contraire, elles durent acquérir vgske intensité nouvelle, par la perspective du nouveau genre de gloire que promettait l'annexion de Padoue et de son université, dès lors très-célèbre et destinée à le devenir encore davantage*.

1. En i 413, quand la paix fut rétablie, le sénat vénitien rendit un décret qui changeait la destination de Timpôt prélevé sur

46 li'Airr chréuvn.

Ainsi ^ à <]ater da commeDcement du quinziènie siècle, rhistoire inteUe<^iftelle de Venise «devient insëparaîble de celle de Padoae, riche des smiveiiirs qa'y a laissés Pétrarque, œt adorateur ^ chrétien desle<?lres antiques. Un aaime gënie florentin, Giotto, y a laissé des traces encore phis visibles de son passage; maïs, aoit qae la langue qu'il parhk avec son pinceau ne iùi pas assez bien comprise/ soit que le terrain ne fut pas^soffisamment préparé pour «es innovations, il est certain que les germes déposés par lui furent lént^ à porter leurs fruits , et qu'il ne laissa ni à fiadoue, ni à Vérone, aucun disciple capable de coutinuer son œuvre* On peut voir dans un tableau de 4360-, conservé au musée de cette dernière yiUe et par conséquent postérieur de plus d'un demi-siècle aux fresques de Giotto dans la chapelle de l'Ârena, ee qu'était devenue, dans cet intervalle, i'impresftîon qu'il croyait avoir produite dans cette partie de ritaKe, comme dans toutes les autres.

Enfin, en 1372, nous voyons apparaître un otmti-

dualeur di^e de lui dans le peintre Altichieri de Vérone qui^ après s^être adjoint un peintre bolonais^ nommé Jacopo Avanai, pour orner de pieintures historiques le palais des seigneurs délia iScala, ae lUd* joignit encore, pendant sept années eonséoutives,

les filles publiques à Padoue. Cet impôt devait servir à augmeâ* ter le salaire des professeurs qu'on craignait de perdre ou qu'on voulait attirer.

i. Ge tableau représente le couromienieiit et la Tierge avec plusieurs samts et cette inscription : OpusTarom^ 1 KO.

pour exécuter en comman les fresques qu'on admire encore ADJomd'hui, sur les murs de la chapelle de Saint-Félix^ dans l'église de SaÎDl-Antoine de Padoq^^ Les fresques de la chapelle de Saint-Félix sont saps contredit la plus «belle œuvre de peinture ^que le quatorzième siècle ait vue éclore dans toute l'Italie septentrionale. La partie légendaire fut sans doute une pieuse commémoration d'un pèlerinage de fionifazio Lupi à Saint-Jaoques de (uompostelle. Soit que le fondateur ait fait passer les émotions de son aine dans i^Ue des deux artistes appelés' à les interpréter^ sûâit que la nouveauté du sujet,, jointe à sa ricJiesse dramatique^ se soit emparé plus vivement de leur imagination, il est certain qu'ils ont déployé, dans l'ensemble de la composition et dans la distribution des parties, une grandeur de conception devant laqneille la critique reste muette, bien qu'elle pût s'exercer légitimement sur certains détails d'exécution défectueuse qui passaient inaperçus pouv les coistemporains.

Les BEb&mes qualités et les méipes inspirations se révèlent , avec une accentualion plus forte encore , dans les Iroôs eompartiments où se trouve repréaenté le grand drame du Golgotha^ avec toutes les scènes accessoires. La supa-iorité incontestable de cette compositioa tient à une canse bien simple : c'est qu'elle fut exécutée 4a dernière de toutes, pro-

1 .Xa diapélie était orîgmaîrement dédiée à saint Jacques ; ce fîit seulement en 1504 qu'on lui donna un autre nom.

bablementen 1380, après la mort de Bonifazio Lupi, dont le tombeau, placé dans cette chapelle, est surmonté de rimage du Christ sortant victorieux du sien et déployant sa bannière symbolique comme gage d^ la résurrection future. Malheureusement cette peinture, ainsi que celles dont elle est le complément, sont beaucoup plus endommageas que les autres, et le temps n'est pas le seul agent qui leur ait fait éprouver ses ravages.

Eli même temps que les deux artistes achevaient conjoiiAement la décoration de la chapelle de SaintjFélix, Raîmundino Lupî, frère de Bonifazio, faisait construire, tont près de la méibe église, sous l'invocation de saint Georges, une autre chapelle sépulcrale oti son monument funèbre serait entouré des statues de ''ses neveux. €t de leurs descendants, sans préjudice des portraits agenouillés qui devaient être rangés symétriquement devant les patrons respec- .ti^ des divers membres de la famille.

On sait queda légende de saint Georges était la légende favorite dés guerriers du moyen âge, à plus forte raison de ceux pour qui le voisinage des lieux, théâtre de ses exploits et de son martyre, rendait cette légeiide, pour aihsi dire, vivante. Aussi plus ori approchait de la Dalmatie, plus on trouvait d'églises ou de sanctuaires consacrés à ce saint doublement militant, par le glaive et par la parole, alternativement libérateur et prédicateur, et réunissant les deux vocations les plus bénies de Dieu et les plus honorées par les hommes.

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