‹ De l'art chrétien (volume 4)Chapitre 2 sur 39 · C0LE VÉNITIENNE · texte numérisé non relu

C0LE VÉNITIENNE

Ce point de vue, difficile à comprendre aujourd'hui, ëtait commun aux artistes et à leurs patrons, et ce fait est un des éléments les plus essentiels d'appréciation, quand on a devant les yeux une œuvre quelconque, d'art ou de poésie, dont saint Georges est le héros. Nulle intercession n'était si puissante que la sienne pour se faire pardonner . les péchés*' commis dans la profession des armes ; or cette profession, presque héréditaire dans la noble famille des Lupi, avait été exercée avec une sorte de passion par Rolandino^ui se souvenait peut-être, en vieillissant, de s'être laissé trop souvent inspirer dans ses vengeances par la louve peinte sur son écusson. En tout cas, ce n'était pas sur la profession elle-mêjpe que portait son repentir; car, au-dessus de la porte de la chapelle, on lit une inscription dans laquelle la qualification de milex egregius est ajdutée à son nom, qualification renforcée plus tard dans son épitaphe où on l'appelfe un champion indomptable dans les combats *.

Ses intentions furent trompées de plusieurs manières : d'abord le magnifique sarcophage flanqué de dix statues de grandeur naturelle et destiné à recevoir sa dépouille morteflle, avec celles de son père, de ses frères et de ses trois neveux, non-seulement ne contenait qu^un seul cadavre a la fin du siècle der*-

1 . In BeUispugil indomitus, La simple qualification de Miles est donnée aux trois petits-fils dont les noms sont inscrits les derniers:

22 l'art CHRÉTIEll.

nier, mais fut brisé à tel point par le vandâlisine révolutionnaire, qu'on put à peine en recneillir quelques fragments méconnaissables ^.

Les peintures ne pouvaient manquer d'avoir teur part de cette dévastaJlîon, et, si cette part fut plus restreinte, ce fut uniquement parce que les maté^ i4aux n^offraient pas de prise à la spéculation, k tout prendre, il j a des portions assez bien conservées pour qu'on puisse mesurer, plus qu'approximativement, la hauteur à laquelle se sont élevés les deux artistes, particulièrement Avanzi, dont la supériorité sur Alticbieri est mise ici dans tout son jour, La science du dessin dans les lignes, celle du modelé dans les^formes, celle de la dégradation dans les divers plans, celle des transitions et des demi-teintes> en un mot, tous les progrès techniques regardés comme l'apanage exclusif du siècle suivant, sont si bien marqués ' ou si fortement pressentis dans cette série de compositions, qu'on est obligé de voir, dans Àvanzi, quel(|ue chose de plus qu'un précurseur.

La plus importante de ses compositions, dans l'ordre hiérarchique, celle qui frappe tout d'abord les regards^ est le crucifiement, sujet avec lequel les deux artistes étaient déjà fainiliarisés, puisqu'ils l'avaient déjà traité dans la chapêUe de Saint-Félix; mais on voit que cette répétition, l^in de refroidir

i . Pour les profanations dont ce sarcophage fut l'objet "îde la part des soldats- français, voir la préface de M^SelTatîeoà s» traduction de Fintéressant opuscule de M. Forster sur la chapelle de Saint-George.

leur verv^, n'a fait que la stimuler da;fantage; car ici le pathétique a. quelque cbose de si saisâssant, qu'tf absorbe^ pmr ainsi cUre^ les autres genres de mërite et ne laisse pa^àTe^rit la liberté suffisante pour sq^iprécier tout d*abord la beauté de Vordonnaoce^ Ifr bon goût des draperies^ la justesse des propor**tioDs,. Vheureux encadrement des groupes ent^ le»qoek on ne saurait trop admirer celui des saintes femmes soutenait la Yiei^e épanouie. Jamais cet épisode de la passion n'a été rendu avec un sentiment pkis vrai ni plus profond.

Dans la fresque ou est représenté le couronnement de la Vierge, œ n'est pas la figure principale qui ré» pond le mieux à Tattente du spectateur, ce sent les aages. qui chantent ses louanges, en s'accompagnant de- divers instruments et dont les mouvements , Fespression et les formes sont en parfaite Ijarmonie avec k» i^hère hnDineuse dans laquelle ils se mew^iit;.

A droite de L'autel se trouve la peinture votive proprement dite, celle où Ton voit Rolandino da Soragna qui vient, avec sa femme,, ses fîk et ses pe-» tit9-fils se prosterner devant ]b Vierge et l'enfant; Lui seul et le plus jeune de ses fils,' Aolandino, le Cnidateur de la ckapelle, &pnt conduits par le sa^ cA à qui elle est dédiée. Les autres* membres de lai jnille sont sous la protection de leurs patrons reqwettfe, parmi lesquels on distingue deux saintes adoptées par eux pouar des ^motifs de dévotioo domestique, samle EucieeysainteCaAhefine d'Âlcaandrie, les seules qiH

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partagent avec saint Georges l'espèce de glorification terrestre que l'art a le privilège de décerner.

On comprend d'avance qu'entre les trois légendes que l'artiste avait à tracer, la plus importante pour lui ^ait celle de saint Georges ; aussi lui a-t^il donné beaucoup plus de développement qu'aux deux autres. £n ccynparant entre eux les six compartiments qui correspondent aux six actes; de ce drame si riche en épisodes, on en trouve un que l'artiste a traité avec une prédilection toute particulière et dans lequel il a déployé à la fois toute la noblesse, toute la richesse et toute la délicatesse de son pinceau. C'est celui où il a représenté le baptême du roi barbare après sa conversion . C^ëst saint Georges lui-même qui, sans quitter sa clague et ses éperons, verse l'eau baptismale sur le front incliné du nouveau converti derrière lequel sont agernouillées, comme lui^ la reine et la princesse qui a failli être la proie du dragon. D'autres femmes, dans llEt même attiipde, forment avec elles un groupe d'une beauté ravissante, qui, par une gradation habilement ménagée, se., détache des personnages du second plan, dont l'expression et le geste disent assez ce qui se passa dans Içur âme. Ujûe élégante église gothique sert de fond au tableau, et la perspective est combinée de telle sorte , qu'elle force, pour ainsi dire, le regard à s'arrêter, sur une croix disposée de manière à former le point central d'attraction.

Les autres compartiments ne sont ni si bien conservés que cehii-ci, m si magbtralement ^écuté^.

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Bien que le coloris soit en général d'une grande vigueur et d'une grande vérité, il y a des défaillances de pinceau y et même des défaillances d'imagination, particulièrement dans la scène finale où l'artiste, qui n'était probablement pas Avanzo, a représenté le martyre de saint Georges. La même critique et la même conjecture peuvent s'appliquer aux fresques à demi ruinées qui ont pour sujet la légende si populaire et si poétique de sainte Catherine d'Alexandrie; mais il en est tout autrement des fresques, beaucoup mieux conservées, qui ont pour sujet la légende de sainte Lucie de Syracuse, et parmi lesquelles il en est une que le peintre lui-même a voulu marquer d'un sceau de prédilection en y inscrivant son nom *; c'est celle où il a tracé, avec sa verve la plus accentuée, le supplice de la sainte étendue sur la roue, gardant toute sa sérénité au milieu des tortures, tandis que des groupes de spectateurs attendris semblent prier pour elle. Tous ces contrastes, avec la variété d'incidents dramatiques auxquels ils donnent lieu, sont rendus avec une telle sûreté de main et de cou d'œil, qu'on a peine à comprendre que les • progrès techniques accomplis par les peintres des générations suivantes, eussent pu y ajouter quelque^ chose. Non loin de la chapelle de Saint-Georges, est une aibtre chapelle dont les peintures, bien que tracées par Je pinqeau de Titien, perdent tout leur

i . Le nom iiiscrit est Avantius. Voir Popascule de M. Fôrstcr d^à cité.

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cbarme esthétique pour celui qui s^est arrêté avec compéteDce devant le chaf-d'œuvre d'Avaaiao.

La controverse qui s'est élevée entre les partisans. dfAvanzo et ceux d'Âltichiera relativement à leurs parts respectives dans les travaux dont nous venons de parler, n'ayant qu'un intérêt purement local^ nous nous bornerons à admettre, en guise de compromis, que^ dans la chapelle de Saint-Félix, le principal rôle fut dévolu à Altichiero, tandis que, dans la chapelle de Saint-Georges, ce fut Avanzo qui eut la prééminence ou du moins qui remporta la palme nonnseulement sur son collaborateur, mais sur tous les rivaux qu'il pouvait avoir à Padoue ou dans les villes environnantes, peut-être même sur tous ceux, que pouvaient lui opposer les écoles alors si florissantes de Tltalie centrale.

D'autres ouvrages moins importants sont attribués aux mêmes artistes sur des témoignages qui ne sont pas toujours satisfaisants, du moins quant à la part qui revient à chacun d'eux. Je me contenterai de signaler les fresques à demi ruinées du porche de l'église de Saint-Michel, et celles dont on a conservé des fragments dans la bibliothèque de Padoue et qui représentaient/ sans doute par allus|on à quel<que événement contemporain, le triomphe de Marius et la captivité de Jugurtha. Ce qui subsiste des unes et de% autres suffit pour prouver que leurs auteurs avaient été beaucoup mieux inspirés, en peignant la chapelle de Saint-Félix et celle de Saint-Georges. Quant auK travaux qu'ils exécutèrent en commun

dftns le palais^ communal de Vérone, et qui deyaient exciter plus tard, selon Vasari, l'admiration de Mantegnà, il u^en reste plus aucun vestige.

On s'étonne que le tyran de Padoue qui attirait, à son service, par des récompenses honorifiques ou pécuniaires, des artistes étrangers n'ait laissé aucun monument pour attester sa munificence envers les deux plus grands peintres de ses États et de son temps. On aimerait à croire que ce fut leur dédain plus que le sien qui en fut la cause; mais c'est trop exiger du génie, que de lui demander l'abstention en présence de la tyrannie impérieuse ou même importune. Quoi qu'il en soit, ni François Carrare, ni sa femme Buzzacarina, qui faisait aussi bâtir et décorer des édifices religieux*, n'ont attaché leur nom à aucun monument où figurent ceux d'Altichiero ou d'Avanzo, C'était le florentin Giusto qui était pour ainsi dire, le peintre de cour; et ce fut à ce titre qu'après la mort de Fratiçois Carrare, il fut choisi par sa veuve pour exécuter dans le baptistère les peintures murales qu'on y voit encore aujourd'hui et qui étaient pour elle une espèce d« commémoration funèbre; car c'él^jtit dans cette chapelle qu'était placé le tombeau de son époux, etc^est pour cela qu'elle s'y est fait peindre dans une altitude d'invocation, de;;irant l'image de la Vierge et celle de saint Jean-Baptiste.

îfîit

i . Ce ^1^ eHe qui firMtir, en 1372, le couveni et Féglise des Sei^ites.]r

28 lVrt chb^tieit..

Bien qu'il y ait encore à Padoue et ailleurs d'autres ouvrages attribués à Giusto', celui-ci est de beaucoup le plus imporlaDt et sufHt pour doaaer nue idée de sa manière qui révéla, au premier coup d'ceil, un apprenti formé par les disciples immédiats de Giotto. Par conséquent on y trouve, mais pas à un degré transcendant, les qualités que promet une pareille filiation. Seulement les têtes de femmes sont eu général d'une rondeur trop uniforme et les autres sont trop faiblement caractérisées. S'il y avait quelque hardiesse à signaler dans cette agglomération de peintures qui couvrent toutes les surfaces disponibles, ce voulu produire l'artiste pour le lessous de la petite coupole, en m abrégé de la gloire céleste centriques d^anges et de saints vers le Rédempteur dans sa mière fois peut-être que l'art, e, essayait ce tour de force Lécbniques qui demandaient eu- !e, avant d'être complètement v^ncues.

' Pour prix de ses bons et loyaux services, Giusto fut promu par son patron à la dignité peu lucrative de citoyen de Padoûe;^t quand il mourut en 1400, ses deux fils, Dominique et Daniel, eurent l'attention doublement délicate de placer son tombeau contre

i. Je mécontenterai de citer les frdsques légwdaîres de [& chapelle de Lnca Belludi, à Padoue. ' '

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le mur extérieur du baptistère. Là se trouvaient à la fois son meilleur ouvrage et la dépouille mortelle du tyran qui avait su apprécier son médiocre génie^ Quant à son rival Avanzo, nulle inscription funéraire n'a révélé ni l'année de sa mort, ni le lieu de sa sépulture.

Pétrarque, dans la dernière période de sa vie, semble avoir exercé sur l'école de Padoue une influence analogue à celle de Dante sur l'école florentine. C'était sous sa direction qu'on avait peint^ dans le Palazzo del Capitanio^ l'Histoire de Thèbes, la Captivité de Jugurtha^ le Triomphe de Marins et d'autres sujets assez mal choisis dans les annales de Rome ; mais il ne faut pas oublier que son premier enthousiasme avait été pour l'antiquité classique. Si le peintre siennois^ Simon Memmi, fut chanté dans ses vers, ce fut surtout à cause de céfameux portrait de Laure, que l'Italie adppta et multiplia comme un trésor national . Après le jubilé de 1350^ quand les Confessions de saint Augustin dévinrétit la lecture favorite de Pétrarque, et qu'il ne parla plus qu'avec honte et remords de ses premiers ouvrages, cette passion pour Tart antique, qui l'avait tant 'édifié dans le tribun Rienzi, dut se refroidir un peu et son exemple^ joint à Tardeur de son prosélytisme^ fit que Speroni, en célébrant ses louanges, ajouta la qualification de prédicateur à celle de poète et le cita

1. Voir dans le Kunstblatt de 1838, n» 13, l'excellent travail de M. Forster.

30 L iUBT CHIGÉTIËISr.

pour modèle à ceux qni montaient en chaire pour convertir les àmes^

Il n'est donc pas étonnant que les peintres -qui le connurent dans ses vieux jours, aient placé son partrait agenouillé dans quelques-unes de leurs fresques,

. et il est encore moins étonnant que, parmi les objets précieux qu'il léguait en mourant à ses amis les plus chers, se soit trouvée une image portative de la sainte Vierge, deveniie dès lors la compagne de tous ses voyages, y compris le dernier! .

L'école fondée à Padoue par Squarcione joue un jrôle important dans l'histoire de l'école vénitienne, à cause des éléments nouveaux qu'elle y introduisit soit par l'action directe de son fondateur, soit par l'influence beaucoup plus décisive de son disciple Mantegna. Les ouvrages laissés par Squarcione sont tellement rare^ qu'il mériterait à peine une mention fugitive, si cette rareté n'étak pas compensée par les traditions non moins fécondes que sévères qui distinguèrent ison enseignement et qui ne furent pas toutes puisées à des sources étrangères; car son âme

' n'était pas fermée aux émotionâ' de Tidéal, comme le prouve son enthousiasme pour le bienbeurettx fier-* nardino da Feltre^ qui fut pour lui l'objet d'une espèce de cube domestique et dont il voulut que le nom fiât porté par son fils, comme jgage des

i . // Petrarca fu Poeta e predicatore, e molto pià che non son quelli che vanno per liJPergoli, Speroni, t. V, p. 859.

Sor laconversion de Pétrarque, voir^ dans ses «euyres, SeniL lib. Vin, ep. I.

ÉGoiiE vÉsnriwnŒ, 31

actions croissantes dont la protection d'iso paveil lAJtron ne pouvait manquer d'être la source*

Mais avant que les leçons de ses premiers maîtres eussent p^rtë tous leurs fruits, il alla chercher hors de sa patrie et même au delà des Alpes un supplément à réducation qu'il avait reçue^ et son ardente imagination fut tellement captivée par les spectacles variés qui passèrent successivement sous ses yeux^ qu'il ne put se décider à rentrer dans Padoue que quand la maturité de 1 âge lui en eut fait un besoin i C'était en 1439, quand il avait déjà plus de quarante ans. Les acquisitions faites par lui dans ce long intervalle, avaient été déterminées d'avance par son goût prononcé pour l'antiquité classique, et, bien que ce goût ne manquât pas d'aliment dans l'université de Padoue, surtout au point de vue littéraire, elle était bien inférieure à d'autres cités moins savantes, au point de vue monumental,^ et c'était du monnments, et surtout de monuments plastiques que âquancione était avide. Qr l'Jtalie méridionale s'enricfaôssaît idors tous le^ jours de déeouVeites nouvelles, el Florence, sous la domination inteUi- *gente des premiers Médicis, partageait avec la papauté la gloire de régulariser •«t de /féconder le moulinent intellectuel connu sous le nom ide IbsuaSs^ €anoe\

On peut donc r^arder comme œitaintque^ sur quinze années de pérégrinations hors de sa ville natale, l'artiste dont nous parlons en passa quelquesunes à Rome et en Toscane^ et que sa passion déjà

32 l'art CHB^lEIf.

très-vive pour l'art antique, devînt dès lors trop . dominaote pour lui permettre de chercher ailleurs des inspirations. Mais les sculptures grecques qu'il avait sous les yeux laissaient encore des lacunes à remplir, et ce fut à l'Allemagne, dont les produits commençaient à envahir le nord de l'Ilalie, que mda ce dernier complément de sa

ne idée de l'influence qu'exerça sur ■intres et des graveurs allemands, il . Padoue, le grand tableau à cinq u'il peignit dans toute la maturité 3ur l'église du Carminé. Jamais on ne soupçonnerait, en le voyant, que c'est là l'ouvrage d'un pinceau italien, tant on y trouve l'empreinte du génie tudesque non-seulement dans la sécheresse des contours, dans la vulgarité des types pt dans la rc^deur des draperies, mais aussi dans le , style dVchjtecture et jusque dans les moindres détails; ce qui n'empét:he pas d'admirer l'énei^que vitalité des principales "figures, et particulièrement de saint Jérôme, qui est une concepti»Mi complètement originale de l'artiste.

Mais, à dire vrai, sa vocation était bien plutôt d'enseigner que de peindre, et ce,, fut moins pour compléter sou apprentissage que pour recueillir des matériaux qu'il entreprit les longs voyages dont nous avons parlé. Il était revenu à Padoue tout fier de ses nouvelles conquêtes, et là il avait étalé aux yeux de ses disciples et de ses concitoyens la plus belle col-

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lection qu'on eût encore vue non-seitlement de dessins^ mais encore de statues» de torses, de bas-reliefs . et d'urnes cinéraires; c'était plus qu'il n'en fallait 4)0ur bouleverser lés imaginations dans une ville que son université rendait éminemment classique et pour laquelle la première des gloires était de contribuer dans les arts comme dans les lettres, à la résurrection glorieuse du paganisme.

Le principal but de son enseignement semble avoir été la fusion des éléments antiques avec les éléments germaniques représentés alors, dansl'école de Padoue^ par une colonie de peintres venus d'au delà des Alpes et parmi lesquels ou distinguait Barthélémy d'Allemagne, Martin de Cologne, Jérôme le Teutonique et un certain Jean d'Allemagne qui se retrouve dans récole vénitienne comme collaborateur d'Antoine de Murano et de Barthélémy Yivarini.

Il faut que Squarcione ait rempli sa mission à la satisfaction de ses concitoyens, puisque, d'après son propre témoignage consigné dans un document authentique^, il ne compta pas moins de cent trente-sept élèves, parmi lesquels trois ou quatre seulement firent honneur, par leurs ouvrages, aux leçons de leur maître, mais furent presqàe totalement éclipsés par un condisciple dont la renommée devait bientôt remplir l'Italie tout entière. Cet astre qui commençait alors à tracer son orbite, était Mantegna, et les

1, Voir le savant opuscule du marquis Selvatico sur Squarcione et son école.

34 l'art ca&iâTi£ir.«

moins imperceptibles des satellites qui gravitaient autour de lui, étaient Dario da Trevigi, Marco Zopïpo et Nicolo Pizzolo. Une Madone avec Tenfant Jésus, qu'on voyait autrefois à Venise dans le palais Manfrini, prouve l'importance exclusive que Marco Zoppo attachait à la correction de son dessin et au modelé ' de ses figures^ dont les bouffissures maladives pré- , sentent souvent des ternies scrofuleuses, surtout dans les anges. Nicolo Pizzolo était plus digne d'avoir Squarcione pour maître et Mantegna pour émule, et l'on peut dire qu'entre eux trois, ils nous donnent un avant-goût de cet idéal héroïque qui devait être plus spécialement le privilège de l'école vénitienne. Le seul portrait connu de Squarcione a été tracé par le plus cher et le plus grand de ses disciples, et ce n'est pas un pinceau que ce dernier lui a mis dans la main, mais une épée^ œ qui, joint à son regard martial et à son costume tout militaire, lui donne bien plus l'air d'un condottiere que d'un artiste. C'est aussi dans le même costume et avec les mêmes attributs que Mantegna s^est peint lui-même sous la figure d'un jeune homme armé d'une lance, et l'on a trouvé un document dans lequtil il se donne fièrement la qualification de soldat ^ Quant à Pixzolo qui, comme peintre, se montra quelquefois l'égal de Mantegna, Yasari dit de lui, qu'il ne lui manqua, pour exceUer dans âon art, que d'avoir autant de

1. Carlo {TjrcOf délie arti e degli artifki di Mantopa, vol. 1, p. 225.

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pasâon pour la peinture que pour les armes; car œ fut son humeur belliqueuse qui, en rengageant dans des querelles presque toujours sanglantes, fut cause de sa fin prématurée et ne lui permit d'esécuter qu'un petit nombre d'ouvrages dont le plus remarquable^ représentant une Assomption , avec une multitude de figures accessoires, se trouve dans l'église des Ejremitani de Padoue et dans cette même chapelle de Saint-Christophe, à laquelle les premières firesques de Mantegna ont donné une juste célébrité.

Ce n'était ni à lui, ni à Pizzolo qu'avait été faite l'aUocatioa de ce travail, mais à Squarcione luimême qui en avait chargé ses deux, élèves de prédilection, comme s'il avait été plus fier des produits de son enseignement que des produits de son propre pinceau. Mais il s'aperçut bientôt que le jeune Mantegna, dont l'éducation s'était faite au milieu des firagments de sculpture antique, avait compromis l'originalité de son talent, et il lui reprocha durement d'avoir fait ressembler ses figures à des statues plutôt qu'à des personnages vivants.

■On a suppase que cette dureté provenait d'une autre cause qui touchait à des susceptibilités de cœur bien plus qu'à des susceptibilités d'amour-propre. Après avoir été recueilli dans l'atelier de Squarcione comoie un intelligent apprenti^ que sa pauvreté rendait doublement intéressant, Mantegna était devenu le fik adoptif de son maître, qui jouissait d'avance, par cette adoption, de la renommée vers laquelle marchait rapideioBent celui qui en était l'objet; mais

une rencontre imprévue vint briser ce lien à peine formé et changer cette douce perspective en une amère déception. Jacopo Bellini, appelé à Padoue pour orner de peintures la chapelle du fameux guerrier Gattamelata, n'y était pas venu seul. Il était accompagné non-seulement de ses deux fils Giovanni et Gentile qui devaient un jour faire oublier ses services, mais aussi de sa fille INicolosia qui conquit si bien l'affection de Mantegna, que le lien filial qui attachait ce dernier à Squarcione, dut faire place à un autre lien à la fois plus doux et plus indestructible.

Quand les trois Bellini terminèrent leur œuvre en 1459, un autre grand changement était survenu dans la destinée de Mantegna qui, après de longues négociations dont maître Luca, sculpteur florentin, fut l'intermédiaire, se rendit enfin aux pressantes sollicitations du marquis dé Mantoue qui voulait à tout prix l'attirer ou, pour mieux dire, l'enrôlera son service *, car la sympathie militaire était complète entre Tartiste et son patron. Ce dernier qui aspirait à tous les genres de gloire, la gloire des arts et des lettres, aussi bien qu'à celle des armes, semblait avoir pressenti instinctivement la hauteur à laquelle s'élèverait le génie de Mant^na, déjà si magnifique dans ses débuts. Il n'y a que ce pressentiment qui puisse expliquer llnsistance si caressante et les promesses si libérales par lesquelles Louis de Gouzague, alors chef de cette dynastie guerrière, s'efforça de combattre, pendant plus d'un an, les aifections et les souvenirs qui attachaient Mantegna au théâtre de ses premiers

ÉCOLE VÉIflTIEimE. 37

succès. La victoire, longtemps disputée, devint plus facile par le départ simultané de son beau-père et de ses deux beaux-frères qui, après avoir terminé la chapelle de Gattamelata, reprirent le chemin de Mantoue, après avoir achevé de peindre les ouvrages qu'il avait commencés tant à Vérone qu'à Padoue et particulièrement les fresques de la chapelle de Saint-Christophe dans l'église desEremitani.

Ce fut surtout ce dernier ouvrage qui exerça une influence décisive sur l'école vénitienne par l'entremise de la famille Bellini, influence qui, en se combinant avec celle de Gentile da Fabriano^ donna son caractère à cette école jusque-là flottante entre des traditions diverses. Mais l'empreinte laissée parMantegnafut toujours la plus persistante, malgré son émigration à Mantoue. Outre les fresques dont nous avons parlé, il laissait à Padoue et à Vérone plusieurs tableaux fort admirés, bien que le style et les formes se ressentissent encore de sa première éducation ^ 11 y laissait les premiers produits de son burin, non moins appréciés que ceux de son pinceau, et il y laissait plusieurs élèves qui n'étaient pas indignes de continuer ses traditions et avec lesquels il entretenait encore des relations plusieurs années après son

i . La plupart de ces tableaux ont été dispersés ou perdus ; l'un des plus remarquables est celui qu'on voit encore aujourd'hui dans l'église de St. Zenon à Vérone et dont un fragment se trouve au Louvre. Celui de la tribune de Florence et celui de la galerie Brera à Milan sont de la même époque et dans le même goût, ainsi que celui de la collection Baring en Angleterre.

38 l'art GHairiEN.

départ. Trois de ces continuateurs méritent une mention spéciale^ ce sont Bartolommeo Montagna, dont on a conservé plusieurs tableaux dans le musée de Yicence et plusieurs fresques dans le dôme et dans réglise de Santa corona; Francesco Buonsignori dont on peut voir quelques ouvrages dans le musée de Vérone et dans Téglise de San Fermo ; et Libérale da Yerona qui travailla beaucoup dans sa ville natale et dont l'apprentissage se révèle si bien dans les lignes rudement et vigoureurement tracées d'un saint Sébastien qui se trouve à la galerie de Milan.

Tous ces peintres et d'autres, sortis de la même école, furent appréciés dans leurs patries respectives et partout où les leçons de Mantegna avaient porté quelques fruits ; mais, à Venise même, ils furent si peu encouragés, qu'on n'y trouve, à vrai dire, point de traces de leur passage, comme si les lagunes avaient été pour eux une barrière infranchissable. Cette exclusion avait sa source bien plus dans une antipathie naturelle pour certaines formes de style, que dans les susceptibilités d'une nationalité jalouse; car enfin Gentile da Fabriano était plus étranger que Mantegna ou ses disciples, ce qui ne l'empêcha pas d'être traité avec plus de distinction que ne le fut jamais aucun artiste indigène. Cette sympathie s'explique par l'analogie qui existait entre le& qualités distinctives du peintre Ombrien et celles qui, formant le fond du caractère des Vénitiens, se reflétaient plus ou moins dans toutes les branches de l'art, dans leur sculpture, toujours gracieuse, même quand elle est

• ÉCOLE VéNTTIKSflfS. 39

incorrecte, dans ' leur architecture élégante et svelte

\ ' où rien n'est imite des lourdes constructions ëtrus-

ques, mais surtout dans leur dial'ecte, le plus doux

^- qu'ait enfanté cette belle langue italienne déjà si

douce par elle-même, le plus approprié par sa

naïveté au commerce intime des âmes, et qui sem->

i ble ne détruire la proportion entre les consonnes et

les voyelles que pour glisser plus doucement sur les

lèvres, comme les gondoles sur les lagunes.

On comprend maintenant pourquoi le peintre Crivelli ne fut pas prophète dans son pays et dut al* 1er chercher fortune dans Tltalie centrale. Son culte pour Mantegna était trop exclusif^ du moins au début de sa carrière, et, non content de professer ce culte par le style de ses peintures,' il y mettait des inscriptions empruntées à celles de son maître ou de son modèle, et, parmi les tableaux qui restent de lui, il en est plusieurs où il se donne, comme Mantegna, la qualification de soldat; mais il le surpasse souvent par la vigueur et la fraîcheur de son coloris, admirable- . blement conservé jusqu'à nos jours, comme on peut

i le voir dans plusieurs de ses ouvrages à la galerie de

Milan . Il parait que ceux qu'il fit après un long séjour en Ombrie, avaient, outre ce genre de mérite, celui de la grâce, de l'expression, du mouvement, et même quelque chose de pénétrant, fruit d'observations qui n^avaient pas été stériles. Quant à Mantegna, il passa près d'un demi-siècle au service de la dynastie de Gonzague ; mais nous n'avons pas a suivre, sur ce nouveau théâtre, les évolutions de son génie.

40 l'aBT CHRIÉTIEN.

Fort heureusement pour Venise, ce ne fut pas là., qu'elle alla chercher ses inspirations; ce ne fut pas même à Padoue« alors enclavée dans le territoire de • la république, ce qui rendait le voisinage d'autant plus dangereux : non, l'école vénitienne sut puiser à une source plus pure, et mérita d'offrir pendant près d'un siècle le spectacle d'un développement analogue à celui que nous avons tant admiré dans l'école ombrienne. Ce n'est pas qu'elle se soit élevée à cette hauteur par ses propres forces ; au contraire les influences étrangères y ont abondé plus qu'aucune autre part ; mais elle repoussa toujours avec un instinct admirable toutes celles qui ne s'accordaient pas avec sa tendance éminemment religieuse. Plutôt que de subir la dictature patriarcale de Mantegna, à laquelle très-peu d'artistes cherchaient à se soustraire , elle aima mieux franchir les espaces intermédiaires pour se mettre en communication avec l'école pure et mystique qui commençait à fleurir dans les montagnes de l'Ombrie; et cette prédilection, fondée sur des sympathies profondes, se manifesta assez tôt pour avoir le temps de prendre racine dans les esprits, avant la grande invasion du naturalisme et du paganisme dans Part.

Ce ne fut pas pour Mantegna une médiocre faveur de la fortune, d'avoir commencé sa carrière ^vec la seconde moitié du quinzième siècle, et d'être venu précisément à point, pour avoir sa part de la riche moisson intellectuelle que les peuples moins civili*

ÉCOLE VIÉWITIENNE. 41

ses de l'Europe enviaient alors à Tltalie. Ce n'ëtait ni à Mantoue, ni à Florence qu'il en avait cueilli les prémices, mais à Padoue^ dont Tuniversité avait plus fait pour la renaissance des études classiques, que tout le patronage des Médicis, souvent payé trop cher par ceux qui le recherchaient. La fréquence des sièges que cette ville eut à soutenir et le dévouement de la population à la république avaient maintenu les caractères à la hauteur des intelligences, et nulle part il n'était si facile de transformer, sans contrainte, les étudiants en soldats. Aussi les habitants avaientils pris saint Georges pour patron, et c'était son image qui était peinte sur leurs bannières, quand ils marchaient au combat; ils avaient, en outre^ le privilège de fêter les généraux que Venise envoyait défendre ses États de terre ferme, et, parmi ces généraux, il y en eut plus d'un qui dut suggérer, sans trop de désavantage, des comparaisons intéressantes aux lecteurs des biographies de Plutarque. La génération contemporaine de Mantegna avait vu passer deux héros qui avaient conquis son admiration à des titres divers, Gattamelata et Louis Sforza qui avaient commandé successivement les armées vénitiennes et avaient préparé, par leurs exploits, la grande pacification de 1 454 qui s'étendit à toute l'Italie et permit au génie national de se développer^ sans entraves, dans toutes les directions.

Cette ère est surtout mémorable dans l'histoire de recelé vénitienne. Elle s'ouvre magnifiquement avec trois noms qu'il est impossible de séparer les uns

ij.2 l'art chrétien.

des autres; ces trois noms sont Gattamelâta^ Dona* tello et Bellini, et l'on peut dire que jamais il n'y eut d'association plus imposante ni plus légitime.

La statue équestre de Gattamelata fut une entreprise hardie de Donatello à qui ses patrons florentins n'avaient jamais fourni l'occasion d'aborder ce formidable problème. Aussi le cheval s'est-il ressenti de l'inexpérience de l'artiste ; mais la figure et la pose du cavalier sont pleines de dignité, et l'oeuvre, prise dans son ensemble, présente un caractère énûnemment monumental.

Quand le vieux Donatello, rassasié d'admiration, faisait ses adieux aux Padouans en 1456. d'autres artistes, moins heureux que lui, cherchaient à per^pétuer, d'une autre manière, le souvenir des grandes choses que Gattamelata avait trouvé moyen d'ac** complir pendant la courte durée de son commande^ ment ; car il ne l'avait exercé, au service des Vénitiens, que depuis 1434 jusqu'à 1440. Or c'étaient les victoires remportées par lui pendant ces six années, qu'il s'agissait d'immortaliser ou plutôt de consacrer, comme de pieuses légendes, dans une chapelle de l'église de Saint -Antoine de Padoue. L'idée de faire venir des peintres de Venise était d'autant moins naturelle que l'école de Squarcione avait déjà fait ses preuves et que Mantegna, si l'on en croit Ridolfi, n'avait travaillé aux fresques^ de l'église des Eremitani qu'après avoir terminé, dans un oratoire près de Sainte-Lucie, les peintures commémorât ives des exploits de Gattamelata. Mais œtte

ÉCOLE TÉNITIEHHE. 43

prise de possessic») ne put balancer Tinfluence de George Comaro qui avait déjà employé avec succès le pinceau de Jacopo Bellini cour peindre des poi^ traits de famille, et qui connaissait son aptitude spéciale à bien saisir le caractère des guerriers, aptitude mise hors de doute par les dessins originaux qull a laissés et surtout par le portrait de Bertoido d'Esté, tué au siège de Corinthe, comme il 6tait son casque pour respirer plus librement ^

Aux yeux des Padouans, cette condition était de rigueur, et si Paolo Uccello fut préféré par eux aux autres peintres florentins, ce ne fut pas tant pour sa science de la perspective que pour la réputation qu'il s'était Élite parmi les hommes de guerre, comme peintre de batailles et de portraits militaires. Ce fut * sans doute ce préjugé, né de la reconnaissance et de l'admiration^ qui détourna le Véronais Victor Pisanello de sa vocation primitive et lui fit abandonner la peinture pour la numismatique 4 dont il fiit le véritable restaurateur, et qui devint, entre ses mains et plos tard entre celles de ses élèves, un supplément précieux à Thistoire des guerriers célM)res du quinzième et du seizième siède.

Les progrès que fit alors cette branche importafnte de Fart, furent dus^ en grande partie, à celte mémorable pacification de vingt années dont nous avons parlé plus haut et qui forme le plus beau titre de gloire de François Sforza. Pour que Victw Pisa-

i. Jnonimodi MareMi\ p. iS8«

44 l'art GHRETIEir»

nello pût produire tous les chefs-d'œuvre qui portent son nom, il fallait que son génie fût affranchi de toutes les entraves qui pouvaient gêner son expansion. Or la période de sa plus grande activité coïncide précisément avec cette longue clôture du temple de Janus, qui fut assez féconde en bienfaits de tout genre, pour qu'on dût l'appeler, du moins en Italie, la dernière trêve de Dieu.

De tous les États entre lesquels se partageait la Péninsule, aucun n'en profita plus ni même autant que la République de Venise. D'abord elle en profita pour son commerce qui n'eut jamais plus d'extension, et pour le perfectionnement de ses manufactures qui ne furent jamais si florissantes, surtout des manufactures d'armes, objet d'envie au dehors et de jalouse surveillance au dedans. En même temps on encourageait, par des privilèges, une industrie plus récente, source de richesses et de gloire, mais d'une gloire plus durable que celle des armes; je veux parler des établissements d'imprimerie, dont le plus ancien, fondé par Wendelin de Spire avant ceux du reste de l'Italie, remonte à l'année 1469, de sorte que son fondateur peut être regardé à bon droit, comme le précurseur de cette infatigable génération d'imprimeurs dont Aide Manuce fut comme le coryphée, et qui contribua tant, par ses éditions d'ouvrages classiques et chrétiens, à élever l'éducation religieuse et littéraire de la partie saine du patriciat au niveau de son éducation politique et militaire. Voilà ce qui distingue essentiellement la

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Renaissance vénitienne de la Renaissance florentine. Celle-ci s'opérait sous les auspices d'une dynastie marchande^ non moins païenne dans ses goûts que dans ses mœurs» Celle-là tenait plus de compte des éléments de civilisation fournis par les livres saints^ et il est à remarquer que, bientôt après Tintroduc* tion de l'imprimerie, les traductions de la Bible se multiplièrent à Venise, non pas à titre de curiosité typographique, mais pour satisfaire un besoin que le progrès même des études classiques rendait doublement impérieux. C'était ainsi que l'avait entendu Pétrarque qui avait su concilier le culte de la littérature antique avec celui de la littérature chrétienne, et son autorité n'était nulle part aussi respectée qu'à Venise ; et même l'on peut dire que le siècle qui s'était écoulé depuis sa mort, n'avait fait que l'affermir; car on comprenait beaucoup mieux la valeur du trésor qu'il avait légué à la bibliothèque de Saint-Marc^ et qui ne fut pas un trésor enfoui, pas plus que celui qu'y ajouta, en 1468, le fameux cardinal Bessarion dont le bibliothécaire, Marc- Antoine Sabellicus, devint le premier historiographe de la République.

£n parlant de l'essor qu'un concours de circonstances extraordinaires imprimait aux intelligences et aux imaginations, il importe de ne pas perdre de vue l'influence du mouvement analogue qui se passait au delà des Alpes et qui, malgré la différence radicale des deux races, offrait au génie italien et plus spécialement au génie vénitien des éléments

qu'il pouvait s'assimiler, sans compromeUFe son originalité. Cette assimilation avait déjà eu lieu pour l'arcbitecture ogivale et le voyageur allemand qui, après avoir contemplé la façade du palais ducal, aurait passé en revue tous les édifices du même style récemment construits sur les deux cives du graiid canal, aurait eu le droit d'être fier du génie de ses compatriotes.

Le même sentiment aurait pu se réveiller en lui à la vue de plusieurs autres monuments qui portaient l'enfreinte du même goût, lequel se retrouvait encore quelquefois dans la décoration intérieure des églises ; car les peintres d'Allemagne et de Belgique étaient dès lors accueillis à Venise avec une faveur toute spéciale et il se trouvait des peintres vénitiens assez épris de ces produits étrangers pour aller chercher au delà des monts des procédés nouveaux et des inspirations nouvelles. Déjà ils avaient été précédés, en 1439, par le Napolitain Golaniomo del Fiore, puis par son élève Ântonello da Messina qui peignait, en 1445, le portrait à l'huile cpi'on voit à la galerie de Berlin^ et qui ne tarda pas à introduire cette innovation à Venise dont le séjour semble avoir eu pour lui un attrait tout particulier.

Ce service ne fut pas le seul qu'il rendit à l'école vénitienne. Ce fut grâce à son iniervaition que le fameux bréviaire du cardinal Grimaai, l'une des plus rares merveilles de l'art chrétien au moyen âge, devint la propriété de cet illustre et savant patricien, en attendant qu'une disposition testamentaire léguât

ÉCOLE VÉNITIEinfE. 47

à la République cet inappréciable trésor. Ce n'était pas la première ibis que ce même personnage manifestait son goût pour les ouvrages qui étaient désignés dans le nord de l'Italie, sous la dénomination vague di opère ponentine ; il avait déjà, dans sa collection, la plus riche de toutes en peintures ultramontaines, des productions exquises du pinceau de Memmeling^ et son exemple avait trouvé des imitateurs dans Pietro Bembo et dans Marc- Antonio Pasqua lino, quoiqu'ils fussent tous deux patrons ardents de récole nationale et de ses progrès.

Les relations d'Antonello de Messina avec les principaux peintres vénitiens et particulièrement avec les BeUini, durent fournir à ces derniers et particulièrement au plus jeune, l'occasion de contempler et même d'étudier ces compositions mystiques qui rachetaient par des qualités plus appropriées au but essentiel de l'art chrétien, ce qui leur manquait du côté de rélégance des formes et de Timitation des marbres antiques. On se figure sans peine l'éblouissèment d'admiration qui dut saisir, à la vue d'un pareil recueil, un peintre en qui le sentiment du beau tenait à des dispositions contemplatives, trèsdifficiles à satisfaire. Ici, pour la première fois peutêtre, cette satisfaction était complète ; car il était impossible de rien imaginer qui fut plus propre à la donner que cette série de merveilles dans lesquelles

1. On y voyait entre autres merveilles, le propre portrait du peintre et celui d'Isabelle d'Aragon. Morelli, 75, 76.

48 l'art GHRlÊTIElf.

le fini de l'exécution^ rharmonie et le charme du coloris, la fraîcheur des paysages^ le choix des costumes et surtout la beauté des types de femme offrent une progression ascendante très-habilement calculée pour porter à son comble la jouissance ou plutôt Vémotion esthétique que de pareils chefs-d'œuvre étaient destinés à produire. Non pas que cette qualification fût également applicable à toutes les miniatures contenues dans ce bréviaire^ et l'on reconnaît sans peine une autre main que celle de Memmelingy non- seulement dans ce qu'on pourrait appeler les tableaux de genre, mais même dans certaines compositions mystiques, comme le Paradis avec les cercles concentriques des bienheu-

reux*.

Les sujets dans lesquels cet artiste a déployé toute la grâce, toute la richesse, je dirais presque toute la candeur de son génie, se rapportent à des commémorations annuelles auxquelles lui-même ou son patron, quel qu'il fût, devait attacher une importance toute spéciale. Ce sont d'abord des figures isolées, comme sainte Rosalie et sainte Madeleine absorbées l'une et l'autre par la méditation des divers mystères, puis vient le groupe de têtes ravissantes pour la fête du commun des vierges^ et enfin la procession des élus, avec leurs costumes et leurs bannières,

I . Ias deux collaborateurs de Memmeling étaient Gérard de Gand oa Gérard Vander-Meirey l'uii des meOleors peintres à l'huile après Yan-Eycky et livien d*Anvers, beaucoup moins connu.

^GOLE VÉSriTIEllNE. 49

pour la fête de tous les saints. Celte dernière corn* position, la plus riche, la plus poétique et en même temps la plus mystique de toutes, est évidemment une réminiscence du fameux tableau de Yan-Eyck, connu de tous ceux qui ont visité la ville de Gand. Mais il y a, dans la miniature de Memmeling, une addition très-importante qui est peut-être une allusion à un projet de croisade, c'est un drapeau parsemé de fleurs de lis et porté triomphalement par saint Louis^ à côté de Godefroi de Bouillon qui porte aussi le sien. Était-ce une simple commémoration ou l'expression d'un vœu de la part du pontife ou de tout autre personnage illustre dont le patronage intelligent fit éclore ces inimitables merveilles que Fartiste a couronnées dignement par une image de dévotion ? Cette image est celle de la Vierge avec l'enfant Jésus, au milieu des fleurs et des brebis, et rien n'est touchant comme le contraste entre ce riant paysage et la tristesse avec laquelle la mère se prête aux caresses de son fils. C'est le même genre de divination qui communique un si puissant attrait à certains tableaux de Botticelli, et que nous retrouvons, à des degrés divers, dans l'école des Bellini.

Mais pendant que ces germes^ venus du dehors, mûrissaient en attendant le jour de leur éclosion, d'autres artistes franchissaient les monts pour voir de plus près et sur une plus grande échelle, les procédés des graveurs allemands ou des miniaturistes flamands dont les œuvres excitaient leur admiration. Le plus intéressant de ces émigrés fut un certain

50 j^^èsbo: coRÉims.

Jacomeito dont les^ miniature» étaient soavent coo» fondues avec celles de Memmeling qui parait a^oir été son modèle de prédilection,. Sa qualité dMimta^ teur, au lieu de nuire à sa vogue^ fit rechercher ses ouvrages qui étaient tous de petites dimensions et qui décoraient rarement les églises. Il y en avait dans les palais de plusieurs patriciens^ particiailâièFeiiient dams celui de Beruardo Bembo qui lui fît peindre les poT^ traits de ses deux fils en bas âge,, portraits qui de^ vinrent plus tard Thérilage du carcËnal a^vec d'autres tableaux du même artiste\ Mais il en anrait exécaiié de bien plus précieux qui étaient un <d[>jet d'adm»-^ ration pour tous ceux qui visitaient le palais de Znarn Michiel ou celui d'Antonio Pasqualioo. Dans le pre«mier^ on voyait les quatre premiers £Niilkts dfun missel^ sur lesquels étaient tracées des miniatures dont la finesse et la perfection ne: laissaient rien à désirer'. Dans Tautre, c'était un saint Jérôme dont le visage était tout italien, tandis que les édifices ainsi que les autres parties accessoires aceœaient des influences ultramontaines, et l'ensemble cdKrait une fusion si merveilleuse des» deux élémeaits^ que Touvrage qui en était le produit, était attribué' ^r les uns à Memmeling,. par les autres à Aulonello» da Messina,

1 • Voir Vanonimo de Morelli qui YÎt tous ces tableaux dans la collection du Cardinal à Padoue, p. IS, 19.

2. Miniati sottilissimamente e perfettamente. Deux de ces feuillets longtemps conservés au Vatican font maintenant partie d'une collection particulière à Paris.

La fuskm ne fut pas si heureuse dans Tëcola de Mvrano, bien que les peintres véuitiens et les peixi«- Ires allemands eussent poussé Tenteote cordiale ju£r qu'à néler leurs pÎDoeaux pour l'exécution d'un même iouvrage; ces productions mixtes fureat presque toujours marquées par une oertaine rudesse de types qui accusait une trop grande part laissée à l'é^ iément germanique, et que les Vivarini se transmirent, de génénation en générailioin , comme une portion de Tiiérîtage de famille. Leur premier collaborateur iiltramontaîn iiit un catain Giovanni d^Alemagna dont le nom se trouvait inscrit sur plusieurs tableaux avec celui d'Antonio Vivarini*. Après avoir perdu ce premier compagnon, il noua les mêmes relations avec son frère Barlolomeo Vivarini dont il nous reste un assez grand nombre d'ouvrages et des progrès duquel on pourra se faire une idée en comparant le saint Augustin de San Gi(H>anni e Paoloj peint par lui en 1473, avec la belle figure du Christ ressuscité, dans l'église de San Gioifanni in Bragora, Enfin la génération suivante produisit encore un Luîgi Vivarini, appelé à concourir avec Bellini et Carpaccio dans la confrérie de San Girolamo où il égala presque le premier et surpassa de beaucoup le second ; ce Luigi peut être regardé comme le dernier artiste de cette école moitié nationale et moitié étrangère qui vint alors se perdre dans l'école

i. Ces tableaux portent la date de 1445, voir Gicogna, Iscrizioni veneziane^ t. IV, p. 315.

52 l'art ghiuêtten.

métropolitaine, composée ainsi de beaucoup d'éléments mixtes 9 mais assez puissante par elle-même pour se les assimiler tous, y compris ceux qui lui venaient d'Orient et même des colonies lointaines; car non-seulement il y avait des peintres indigènes dans l'ile de Candie^ mais les images de dévotion y formaient une branche de commerce vue d'assez mauvais œil par les Turcs qui les regardaient comme bonne prise, et nous savons qu'un capitaine de galère, nommé Pierre Sagredo, eut la gloire de délivrer huit de ces prisonniers des mains des barbares^

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