SCHIAVONE
par le seigneur de CoUalto au pauvre Scbiavone, pour la décoration extérieure et intérieure de son château de San-Salvatore, près de Trévise ; car ce personnage, dont les aventures romanesques pourraient fournir la matière d'une très-intéressante digression, s'était laissé captiver par les qualités superficielles de TArétin et avait été dupe, comme tant d'autres, de cette fausse jactance militaire dont il couvrait ses vices.
On devine d'avance que les peintures exécutées, sur une telle recommandation et par l'ordre d'un adepte si docile, devaient offrir un curieux contraste avec celles qu'avait tracées, dans le même lieu, quelques années auparavant, le chaste pinceau de Pordenone. Il est vrai que celui-ci avait à décorer une chapelle, tandis que Scbiavone avait à décorer une façade et un plafond, deux genres de décorations dans lesquelles il avait déjà fait ses preuves et pour lesquelles il avait, outre ses propres inspirations, celles qu'il avait puisées à l'école de Titien et dans ses ouvrages. Aussi les nudités mythologiques n'y furent-elles pas épargnées, et l'artiste, saisissant l'occasion d'offrir un hommage indirect à son maitre, reproduisit, non pour la première fois, l'éternelle histoire de la Danaé parée de tous les charmes qui moti« vèrent la pluie d'or, et l'histoire plus éternelle encore de la Vénus endormie sur les fleurs et sous les yeux d'un Satyre que T Amour a blessé d'une de ses flèches.
Ceci ne prouve pas qu'Andréa Scbiavone ait été un peintre plagiaire. Il eut, au contraire, son originalité propre, non-seulement pour le dessin et le
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coloris, mais aussi quelquefois pour Tinventiôn des sujets tant religieux que mythologiques, et je signalerai, dans ce dernier genre, une riche et gracieuse composition où il s'est surpassé lui-même, et qui représente Jupiter nouveau-né servi par des nymphes qui cherchent aie distraire par leurs chants.
Il n'en est pas moins vrai qu'il ne fit que des additions insignifiantes aux procédés de son maître, et qu'on peut dire de lui, comme de ses deux condisciples Bonifazio et Paris Bordone, qu'ils n'introduisirent aucune innovation importante dans l'école Vénitienne. Il n'en fut pas de même des deux autres élèves de Titien dont il nous reste à parler, et sur esquels son influence fut bien plus courte et bien plus restreinte. Ces deux élèves privilégiés étaient fiassano et le Tintoret.
Bassano fut encore plus naturaliste que Titien^ mais il le fut d'une tout autre manière. Il le fut plus minutieusement, plus prosaïquement, mais aussi beaucoup plus innocemment; le premier resta toujours bien loin derrière son maître pour la reproduction pittoresque des magnificences de la nature, bien que celles qu'il avait sous les yeux dans sa ville natale, ne fussent pas inférieures à celles que le peintre de Cadore avait dans la sienne; mais il n'était pas doué de cette imagination synthétique qui fait saisir, entre les objets naturels, les rapports les plus propres à faire ressortir leur valeur poétique. Il s'appliquait avant tout et même exclusivement, à les rendre tels qu'ils étaient, dans leur réalisme le plus vulgaire.
BASSAIfO. 263
En un mot, Bassano fut un peintre de genre, et c'est tn cela que consiste Finnovation quUl introduisit dans rëcole Vénitienne.
Ses habitudes domestiques, le cercle restreint de ses idées, la bonhomie de son caractère, la simplicité de ses mœurs, son aptitude à la vie de famille, son séjour presque permanent dans son cher faubourg de Bassano qu'il appelait sa petite Venise^ toutes ces circonstances réunies étaient on ne peut plus favorables à la satisfaction et au développement de ses goûts presque rustiques. Non-seulement il prenait ses modèles au hasard, dans la vie commune, sans distinction de types ni de costumes, mais il étudiait avec amour tout ce qui se rapportait aux travaux rustiques, les animaux, les instruments de labour, les produits des champs et jusqu'aux moindres ustensiles de ménage*
Cette innocente passion, combinée avec la lecture assidue de la Bible, ouvrait à Tartiste une mine inépuisable qu'il ne cessa d'exploiter pendant toute la durée de sa longue carrière, et qui ne fut pas sans influence sur les vertus héréditaires de cette famille patriarcale. C'était uniquement par ce côté pratique et non par la sublimité des aspirations, qu'elle se mettait en contact avec l'idéal. Le père, tout en nourrissant son âme des livres saints, y cherchait des sujets qui pouvaient se prêter à sa délectation favorite, et les héros bibliques avaient moins d'attraits pour lui que les pasteurs, à cause du cortège d'animaux dont ceux-ci étaient entourés. Mais son
264 l'art CHBÉTIElNr.
personnage de prédilection était Moé à cause du grand rôle qui lui était dévolu comme conservateur de la création animale* Après lui venaient Jacob et les autres patriarches avec leurs troupeaux auxquels le peintre, dans sa préoccupation naïve, assignait souvent un rôle plus important qu*à leur maître.
Ce fut par des motifs analogues qu'il préféra, entre rous les . sujets du nouveau Testament, celui de la Natwiié du Sauveur^ et qu'il peignit V Adoration des bergers plutôt ^^^^ V Adoration des Mages. Mais la présence des animaux, soit dans Vétable, soit dans le fond du paysage nocturne, n'était pas la seule cause de cette préférence. Les effets de lumière^ dans l'une et l'autre de ces compositions, étaient pour lui un autre attrait qui finit par devenir un piège, dans ce sens qu'il subordonna peu à peu les combinaisons poétiques et pittoresques aux combinaisons optiques, traitant les figures de ses tableaux comme si elles n'avaient été pour lui que des corps lumineux ou des corps sombres, et les faisant servir à réfléchir les rayons du soleil ou n'importe quelle lumière artificielle^ de sorte qu'on pourrait le regarder, sous ce rapport, comme le précurseur de Rembrandt. Mais, sous d'autres rapports plus essentiels, il accéléra les progrès de la décadence^ et il les accéléra d'autant plus sûrement que la nouveauté de sa touche lui faisait pardonner non-seulement les incorrections de son dessin et le décousu de son ordonnance, mais aussi la vulgarité et la promiscuité de ses types; car il faisait poser les mêmes modèles, plus ou moins
rustiques, pour la Vierge avec son enfant dans la crèche, pour la ménagère portant des poules ou récoltant le foin, pour la reine de Saba devant Salomon, pour la Madeleine pécheresse ou pénitente, et par conséquent pour la femme adultère, que Bassano peignit, sans vocation, comme une taxe traditionnelle payée par tous les peintres de l'école Vénitienne.
Tous ces inconvénients n'empêchèrent pas que ses tableaux ne fussent très-recherchés, non-seulement à Venise où l'on en voit encore un bon nombre, mais aussi à Padoue, à Vicence, à Brescia, et jusque dans la capitale de l'Autriche où l'empereur Rodolphe II voulut l'attirer, parce qu'il regardait comme autant de merveilles les douze tableaux qu'il avait reçus de lui, et qui représentaient la série des tableaux champêtres correspondant aux douze mois de l'année. Enfin les succès de l'artiste déconcertèrent si bien la critique et dépassèrent tellement ses prévisions, qu'au lieu de mettre à contribution ses facultés inventives, il se contenta de faire copier et recopier à l'infini, par ses fils et par ses disciples, les produits, de plus en plus vulgaires, de son infatigable pinceau, et ce fut ainsi qu'il contribua très-innocemment, dans ses vieux jours, à la décadence de l'école Vénitienne, pendant qu'un autre artiste, moins innocent, mais beaucoup plus hardi, la précipitait dans la même voie par la puissante impulsion de son génie. On comprend que je veux parler ici de Jacopo Robusti auquel son premier métier, qui était celui de son père, fit donner le nom de Tintoreito.
266 l'art chrétien.
C'était la première fois, depuis Bellini, que Venise produisait un peintre dont elle eût quelque raison d'être fièrç, ce qui ne rendit pas moins rude Tappreptisaage de celui* ci. La rapidité même de ses succès fut la première cause de ses misères. Admis, à dix*huit ans, dans Fatelier de Titien (1529) quand celui-ci, devenu* le favori de Charles-Quint, était dans toute la plénitude de son talent et de son orgueil, il montra bientôt des dispositions si extraordinaires, qu^ son maître en prit ombrage et le renvoya au bout de quelques jours, mais sans le perdre de vue; car il avait soupçonné en lui un rival futur, et ce soupçon, daus une âme aussi bassement jalouse, ne devait pas rester stérile.
Le jeune Tintoret ne perdit pas courage. Apres avoir complété son éducation par Tétude des modèles antiques et parcelle des dessins pris sur les ouvrages de Michel-Ange, il posa nettement le problème dont la solution devait être le but suprême de son activité dévorante, et, pour l'avoir toujours présent à l'esprit, il écrivit cette formule ou plutôt cette devise sur le mur de sa chambre : « Le coloris de Titien et le dessin de Michel-Ange. >i C'était une erreur analogue à celle dans laquelle devait tomber, un peu plus tard, l'Ombrien Baroccio, quand il fondait l'espoir d*uue régénération de l'art sur l'alliance du dessin de Michel- Ange avec le coloris du Corrége.
Il y avait déjà longtemps que les hardiesses du grand artiste florentin avaient trouvé des partisans dans les lagunes. C'était Pordenone qui avait donné
le premier exemple, mais en gardant presque toujours une juste mesure, et en ne démentant jamais, par une imitation servile, les traditions de son école. Titien, qui écoutait beaucoup trop les suggestions de Vasari et celles de son amour-propre, fit un pas de pli^s, mais seulement un pas, dans cette voie dangereuse, et Tintoret eut la faiblesse de croire qu'en Vy laissant bien loin derrière lui, il pourrait à la fois se venger de ses dédains et des rigueurs de la fortune.
Il se mit donc à étudier, sur des modèles vivants, les attitudes les plus violentes et les raccourcis les plus imprévus dont ils étaient susceptibles, se réservant de combiner les unes et les autres de la manière la plus propre à satisfaire sa fougueuse imagination, et ne perdant jamais de vue le rôle transcendental qu'il destinait aux nudités tant anatomiques que dynamiques. Pour mettre sa science au niveau de ses inspirations, il bravait les exhalaisons des cadavres pqtréfiés ou écorchés afin de se faire une idée bien exacte de Tiusertion des muscles et de leurs fonctions, et il rectifiait ou perfectionnait, par des observations sûres et multipliées, les applications que ses devanciers avaient faites de Toptique à la peinture. C'était ainsi qu'il se fabriquait des ailes icariennes, pour s'élever, irisuetum per i(er, à des hauteurs où nul rival ne pourrait le suivre et d'où son pinceau privilégié laisserait tomber des chefs-d'œuvre qui exciteraient la stupéfaction de ses contemporains.
£n effet, son attente pe fut pas trou^pée, ou du mqins elle ne le fqt que dans une mesure très-com-
268 l'art GHRériEN.
patible avec le sentiment de sa supériorité. Peu à peu il parvint à triompher à la fois et de ses rivaux el des traditions de l'ancienne école, auxquelles il eut. la triste satisfaction de survivre, sans y avoir rien substitué qui pût arrêter la décadence dont il avait été l'aveugle promoteur et dont les symptômes n'étaient nulle part plus visibles que dans ses œuvres. Ses contemporains, qui ne prévoyaient pas ce dénoûment, ne pouvaient pas le faire entrer dans leurs éléments d'appréciation. Mais la postérité, plus riche en termes de comparaison et pourvue de moyens plus sûrs pour remonter des effets aux causes, est te* nue de juger les conquérants et les novateurs dans le domaine de l'art, comme elle juge les conquérants et les novateurs dans le domaine de la politique, c'est-à-dire d'après les résultats, bien constatés, de leurs innovations ou de leui's conquêtes.
Rien ne pouvait être plus hardi que le programme par lequel Tintoret débuta dans sa carrière; mais comment l'a-t-il rempli et Ta-t-il rempli jusqu'au bout? Nous ofFre-t-il vraiment dans ses œuvres, même les plus admirées, cette alliance, si présomptueusement promise, du dessin de Michel-Ange et du coloris de Titien? La réponse à ces questions varie, non-seulement suivant les dates, mais aussi suivant la nature des ouvrages à l'occasion desquels on les pose. Ce n'est pas toujours dans les compositions auxquelles il attachait le plus d'importance, que Tintoret s'est montré grand coloriste, et, sous ce rapport, il a plus perdu que gagné, en avançant dans
TIKTOlltT. 269
sa carrière. La branche de l'art daos laquelle il se montra l'égal de Titien^ fut précisément celle qui se prétait la moins aux excentricités de son imagination, je veux dire le porti*ait, et les chefs-d'œuvre qu'il a laissés en ce genre, sont assez nombreux pour donner une idée de ce qu'il aurait pu faire, s*il avait su tempérer la fougue de son génie. Son portrait du Doge Moceuigo, dans l'Académie des Beaux-arts, peut soutenir la comparaison avec tout ce que Técole Vénitienne a produit de plus parfait, et l'on a souvent occasion d'appliquer le même jugement à d'autres ouvrages dispersés dans les collections des pays étrangers, particulièrement dans celles d'Angleterre, où Ton trouve plusieurs portraits de doges et de sénateurs, presque tous anonymes^ mais d'une touche assez vigoureuse pour faire oublier l'intérêt qui s'at* tache à l'individualité nominale. Les succès de Tintoret , dans cette espèce de naturalisme , furent si décisifs, et les comparaisons entre lui et son rival plus qu'octogénaire, furent si souvent à son avantage^ que la palme cessa presque de lui être disputée, même après que l'heure de la décadence eût sonné pour lui» Outre les portraits en buste et les portraits en pied destinés à jouer, dans les familles patriciennes, le même rôle que les images des ancêtres chez les Romains, on lui faisait exécuter de grands tableaux de dévotion dans lesquels des sénateurs^ ou des procurateurs de Saint-Marc ou des magistrats quelconques étaient peints humblement agenouillés devant la sainte Vierge ou devant saint Marc,
et revêtus des insignes de leurs fonctions. Une composition de ce genre, qui se trouve dans l'ëglise des sainte Jean-et-Paul, suffit pour donner une idée des innovations qui s'introduisaient dans les tableaux de dévotion 9 tant pour les dimensions que pour Tordonnantie, si difTérente de celle de Bellini et de son école. Les figures accessoires empiètent peu à peu sur la figure principale et Tidée d'invocation fait place à ridée de commémoration. D'autre fois le tableau eM. transformé, au moyen d'une devise ou d'une maxime, en une véritable prédication, comme dans celui du Musée de Berlin, où Ton voit Tévangéliste saint Marc introduisant trois procurateurs qui ont pris pour devise fraternelle très et unus, et résumant son instruction par cette parole solennelle : pensate ia fin.
On ne comprend pas pourquoi Tintoret a si rarement peint des portraits de femme; car ses peintures mythologiques ne laissent aucun doute sur son aptitude à exprimer, avec non moins de perfection que Titien, les nuances les plus délicates de la carnation féminine. Je me contenterai de citer quelques ouvrages dans lesquels on dirait qu'il a voulu se vetiger des comparaisons souvent injustes qu'on faisait entre son rival et lui, sous le rapport de la délicatesse de la touche et de la transparence du coloris> deux qualités éminentes du pinceau de Titien et que les progrès de Tâge n'avaient nullement affaiblies. L'uq des chefs-d'œuvre dont je veux parler, se trouve dans une petite salle du palaisducal {F anti^collegio) et représente Bacchus et Ariane dcins Vile île Naxos.
Le sujet n'ëtail pas neuf, pas plus cjue cfelUi de Léda caressée par le Cygne; mais il les traita Tun et l'autre avec tant de verve et d'originalité^ sans rien sacrifier à la fougue de son imagination, qu'il sembla être entré dans une voie nouvelle. On fut encore plus émerveillé de son tableau de la Foie lactée^ dans le* quel, malgré la bizarrerie des lignes, il a su rendre la Reine de TOlympe plus attrayante que ne Tavait fait audun autre peintre avant lui^ ce qui n'implique aucune notion d'idéal ou de majesté divine. Cette même restriction s'applique à soh tableau des Netif Muses f l'une des productions les plus exquises et en même temps les plus savantes, je ne dis pas seule* ment de Tintoret, mais de toute l'école Vénitienne.' Seulement on regrette que, dans l'intérêt de sa science anatomique et pittoresque, il ait supprimé \ts léger costume dont les sculpteurs antiques avaient l'habitude de revêtir ces chastes filles de Jupiter. On regrette encore plus qu'après avoir peint le méhie sujet, avec les trois Grâces, pour l'empereur Rodolphe II, il ait tracé, pour le même pi*ince, l'histoire d'Hercule et Jole^ qui trouva plus d'un admirateur à Venise. Mais ce qui est plus regrettable que tout et imprime une tache à sa mémoire^ c'est qu'ayant à peindre, pour le roi Philippe II, un ta* bleau représeniani le Liwement de pieds f il lui donna pour pendant le Bain de Calistol C'est la seule prévarication de ce genre dont son biographe fasse mention ; mais il était impossible de pousser plus loin la profanation.
272 l'art GHRËTIEiy.
L'exploitation des nudités mythologiques et autres aurait pu être pour Tiutoret une branche lucrative de commercé. C'était par un exploit de ce genre, c'est-à-dire en peignant une figure de femme nue sur le palais Zeno, qu'il avait commencé, dit Ridolfi, à exciter l'attention des Vénitiens. Bientôt d'autres peintures murales, exécutées sur le Rialto et auxquelles Titien lui-même ne put refuser son suffrage, vinrent confirmer l'impression déjà produite, et ce double succès, joint à celui qu'obtinrent, à l'exposition de la place Saint-Marc, le portrait de son frère et le sien, le lança, comme un cheval fougueux mais bien dressé, dans l'immense arène qui s!ouvrait à son imagination.
Ses études préparatoires avaient été assez longues et assez sérieuses pour le garantir d'un grand nombre d'éçueils. Mais comment auraient-elles pu régler l'éruption d'un volcan dont la lave bouillonnante n'avait d'autre issue que celle qui lui était offerte par les grandes toiles ou les grandes surfaces sur lesquelles l'artiste promenait son brûlant pinceau? Jamais l'inspiration ou plutôt la verve artistique n'avait pris des formes si étranges, et si la Grèce avait produit un génie d'une énergie si exubérante et si sauvage, elle Taurait regardé comme un nourrisson répudié d* Apollon et des Muses.
Comment conciliera-t-il ce besoin de produire sans fin et sans frein, avec les lois que la tradition, d'accord avec le bon goût, a imposées aux peintres qui tfaduisenl, à leur manière, ce qu'il y a de plus impo-
TiirroRET. 273
sant, de plus consolant et de plus touchant dans les Saintes Écritures? L'expédient dont se servira l'artiste^ doué de cette activité dévorante, san^ la moindre notion de Tidéal , sera nécessairement Timprovisation, avec des intermittences qui deviendront de plus en plus rares, à mesure que Tengoueraent toujours croissant dont il sera l'objet, rendra la critique plus timide et enfin muette. C*est grâce à ces intermittences dont les produits sont faciles à reconnaître, qu'on se peut donner de loin en loin, le temps de respirer dans la cou^rse haletante à laquelle se condamne celui qui veut suivre Tintoret à travers les vastes surfaces qu il a couvertes de ses compositions tant religieuses qîie patriotiques.
Celle qui excita le plus d'enthousiasme et souleva le plus de rumeur, se voit encore aujourd'hui à Venise. Elle représente le miracle opéré par saint Marc en faveur d'un esclave brutalement torturé pour avoir fait un pèlerinage illicite à son tombeau. Comme ce n'était pas un tableau d'autel, mais un tableau de confrérie, l'artiste se trouvait à l'aise, pour faire ressortir, à son gré, le côté dramatique et le côté pittoresque de son sujet, et pour appliquer largement les procédés dont une longue élude l'avait rendu maître. Cette application fut faite avec une audace qui charma les uns et scandalisa les autres. Jamais l'intérêt religieux ou légendaire n'avait été si complètement sacrifié à l'intérêt scientifique ; jamais l'intervention miraculeuse d'un saint n'avait été si
matériellement et si lourdement représentée ; jamais
274 l'art GHRÉviEnr.
OD n'avait mis tant d'agitation et de coofusioii dmi& une scène de ce genre ; mais les membres le& plus habiles de la. confrérie^ loin d'élever aucune objec<^ tion, voulurent que l'artiste fut chaîné de peindre trois autres miracles du même saint, savoir : une intervention semblable à la précédente au mi]ieade& horreurs d'une tempête, puis une âme qui s*élève vejrs le ciel, laissant le corps qu'elle habitait se décomposer par la pluie^ enfin les. contorsions d'un possédé qu'on exorcisait sous les sombres reflets d'une lumière lointaine, trois sujets choisis tout exr près pour donner à Tintoret l'occasion de déployer, sous de nouveaux aspects, les qualités merveilleuses qu'on avait tant admirées dans sa prenûère compo-* sition. Mais ce furent les défauts de ces qualités qui parurent, au lieu de la progression qu'on avait, at-tendue de lui, et les juges clairvoyants parurent dès lors pressentir les ravages qu'un génie si rebelle à toutes les règles, ne pouvait manquer de faire dans une école déjà penchée vers la décadence ' .
Ce résultat était d*autant plus inévitable,, que celte école était alors assaillie de tous côtés par des ior fluences étrangères. D'une part, le maniérisme de l'école de Parme s'y introduisait par l'entremise de Schiavone, de l'autre, le maniérisme de l'école romaine y pénétrait ou plutôt s'y préjcipitait par plusieurs brèches à la fois, grâce ajux intelligences q/ut
ii. Le previier dé ces tableaux se troure à l^Académie des Bea«»*arlisi» U y en Jk dem;; aHtMs à Vlsotifée de la bâl^liblftèque de Sdiot-MarCft
TiinroiiET. 275
leurs représentanis entretienaient dana la [4ac6, et surtout ^âce au zèle acti£ de Vasaori et de VÂrétin^ le& deux patrons da FloreKHin Salviati qui supplan* taU souvent les artistes indènes po^nr la décoratioB taal extérieure que intérieure des pelais^ et «néme souvenl pour celle des> égHses^ Une autre mftuence presqu aussi pernicieuse était ceUe de Battista Franco, Vénitien seulement par la naissance et qui, après avoir passé sa vie à étudier^ sans aucun fruit^ les ouvrages des gratids dessinateurs de Rome el de Ploreace» s'était prévalu de la protection de Titien^ pour se faire allouer des travaux où il avait pour ûoocurreDts les prenûers peintres de Fécole Vénitienne. Tintoret, qui était u» de ces concurrents et dont les* rapporta avec lui étaient ceux d'un géant avec uni pygtnëey ne soupçonnait pa& ce qu'il pou*» vait y avoir de commun dans leurs tendances res* peetiyes, pas plus qu'il ne soupçonnait la portée de son propre rôle comme démolisseur des traditions auxquelles l'école nationale devait sa grandeur et son originalité. Jamais on ne vit un pareil génie do*nûné par une illusion si étrange et il faut ajouter si contagieuse. Ekes phénomènes analogues se sont pro*duits à certaines époques, dans les faits qui consti«iuaiaà l!bistoire intellectuelle des peuples^ mais jamais suc une: si vaste échdle, ni avec des cotDséquenees si faciles à déduire ; de sorte' que la puis^nce gigan» tesque de l'artiste prodigieux dont nous parlons^ pourrait se comparer à celle de Polyphème^ après que son œil unique eut été crevé par le roi d' Ithaque.
276 l'art chrétien.
Voilà le point de \ue où il convient de se placer, pour juger les produits successifs de cet itiratigable pinceau. Pendant les trente années qui suivirent son grand succès à la confrérie de Saint-Marc, il couvrît à lui seul une plus grande étendue de surfaces que tous les autres peintres vénitiens. Pour lui, l'effet général était tout, comme dans la peinture de décoration, et il savait concilier la rapidité de son improvisation avec l'emploi des artifices techniques les plus propres à dissimuler les incorrections de son dessin. Jams^s on ne vit un accapareur si rusé, si persistant et si passionné. Pour satisfaire cette passion vraiment dominante, il sacrifiait toutes les autres, y compris celle du gain, et ses prodiges de désintéressement, quand il s'agissait d'un couvent ou d^une confrérie, rendait toute concurrence impossible. De là l'impérieuse nécessité de faire vite, de peur d'être devancé dans une tâche qu'il convoitait. De là aussi une décadence inévitable^ dont l'Arétin, qui n'était pourtant pas son ami, lui signalait le danger, dès l'année 1548, tout en joignant ses félicitations à celles de tant d'autres sur le fameux tableaudu Miracle de saint Marc\ Mais on eût dit qne Tin- * toret, quand il avait le pinceau à la main, était saisi d'une sorte de vertige entretenu par sa prodigieuse facilité d'exécution. 11 entassait les figures les unes sur les autres, multipliant, au gré de son imagination
1 . Beato il nome vostro^ se reduceste la prestezza del fatto in la {HUientia del fore.
TmTORET. 277
fantastique, les contorsiojqis et les raccourcis et, traitant les épisodes qui prêtaient à la violence ou à la terreur, avec une prédilection qu'il ne cherchait pas à dissimuler.
Sa jouissance dut être complète, quand il peignit, dans Têglise de la Madonna delPorto^ F Adoration du Veau dor et le Jugement dernier^ deux sujets éminemment adaptés aux tours de force les plus imprévus, et dont il s'était sans doute réservé le choix, à titre de compensation pour son travail gratuit. Le second surtout avait pour lui un attrait tout particulier, à cause de l'impression encore récente qu'avait produite à Venise, comme dans le reste de l'Italie, la fameuse fresque de la chapelle Sixtine, et Tintoret n'était pas assez modeste pour désespérer d'égaler Michel-Ange. 11 l'égala cttefTetf et même on pourrait dire qu'il le surpassa, mais ce fut en exagérant sa manière^ saqg s'approprier la grandeur de son style ^ qu'il ne fallait pas chercher uniquement dans la grandeur des dimensions. Vasari nous dit qu'en voyant, pour la première fois, cette ins^ention extra^ ifugantej il resta d'ubovd stupéfait, mais que ensuite îï lui sembla qu'elle avait été peinte pour rire {pare dipinta da burld). Il y avait des damnés de tout âge et de tout sexe, des corps à des degrés divers de putréfaction et de résurrection, des perspec-' tives infernales et des perspectives célestes, du christianisme et du paganisme; car Caron y figurait nécessairement avec sa barque, non pas comme imitation serviie de Michel-Ânge, mais comme complé-
278 l'art GHicÉriEN. ^
ment d'effel; pittoresque. Le côté sérieux du sujet était celui dont l'artiste s'était le moins préoccupé, et Ton peut légîlimemenl: douter que l'artiste, en présence de son propre ouvrage, ait jamais eu la tentation de méditer sur sa fin dernière.
Mais les religieux du couvent, ravis de voir affluer dan^ leur église la foule des admirateurs , voulurent donner un nouvel alimeut à cette admiration ^ en employant le pinceau de Tintoret à peindre pour eux plusieurs autres tableaux de moindres dimensions, dont les plus importants et les moins négligés sont la Présentation de la Vierge , et surtout h Martyre de sainte Agnès ^ produit d'un effort momentané que l'artiste avait du faire sur lui-même, mais qu'il renouvela rarement ensuite dans ses compositions religieuses, comme on peut le voir en parcourant les églises de Venise, où la multitude de ses œuvres jointe à leur médiocrité^ sous le rapport de l'inspiration , fatigue encore plus l'esprit que les yeux. Cette double lassitude se fait surtout sentir dans l'église de San-^Giorgio maggiore^ et elie se ferait sentir encore davantage à l'Académie des beaux-arts où sont accumulés tant de tableaux du même maître , si les regards ne pouvaient pas s'y reposer sur quelcjues cbefs-d'œuvre exécutés par lui dans ses moments lucides. Il y a plusieurs portraits qui ne le cèdent en rien à <^ux de Titkn , ni pour la touche, ni pour le caractère. 11 y a une belle nudité qui , sans être mythologique , peut disputer la palme à celles de son rival ^ et est tout aussi
TrWTOftET. 279
dépcmrtue d'idéal que les sienires , bien qu'elle représente la Mère du genre htttnam dans le paradis terrestre. H y a deus compositions représentant la F'emme Mluitère devant le Christ, et ce ne sont pas leâ seules qui lui aient été inspirées par ce sujet <fevenu de plus en plus obligatoire *. Il trouva même moyen de le rendre plus attrayant pour les amateurs de science anatomique ^ en y introduisant des figures accessoires dans un état de nudité complète. L'histoire de Suzanne au bain^ Tintéressait au même Ikre, et il ne se contenta pas d'exercer une fois son pinceau Mrce thème biblique, objet d*une véritable désécratîon , depuis que Titien l'avait mis à la mode ; mais il y aurait de Tinjustice à confondre le naturalisme de ce dernier avec celui de Tintoret , bien qu'il ait poi!tssé quelquefois très-loin la complaisance pour ses patrons. Il avait puisé trop peu dMnspirations dans Iq commerce deTArétin, et son attitude vis-à vis de lui avait'été trop fière et parfois trop menaçante, pour lui pernjetlre d'aspirer au genre d'initiation dont ce corrupteur des intelligences encore plus que des âmes, réservait le bénéfice à ses adeptes.
Au reste , lors même que cette sourde antipathie eût éclaté «n hostilité ouverte , Tintoret n'en aurait pas longtemps souffert; car l'explosion d*enthousiasme qui le plaça au premier rang de l'école vénitienne , coïncide , à peu d'années près , avec le coup
!• OuU'c ces deux compositions, il y en avait une autire an palais Vidmani, et une quatrième qui fut peinte pour le vicomte Basile Pdlding, grand- amatenr de tableaux véniliens.
280 l'art GBtBÉTIEN.
d'apoplexie qui fit disparaître i'Arétin, sans regret et sans bruit. Titien j qui avait plus de quatre-vingts ans, n'était plus un rival à redouter/ surtout pour la rapidité de Texécutiop^ et ce genre de mérite passait maintenant avant tous les autres. C'était comme un vertige qui , après avoir gagné les confréries , les ordres religieux et surtout les ordres en décadence , comme les Bénédictins, avait (inlpar tourner les têtes les plus sages et même celles que l'âge avait le plus blanchies.
Grâce à celte fascination réciproque-, on voyait surgir successiveftnent , et presque simultanément , sur les différents points des lagunes , de véritables moissons de peintures, comme* si le précepte de croître et de multiplier avait été étendu à cet ordre de créations. On comprend que cette croissance et cette multiplication n'étaient pas précisément des conditions de progrès. Aussi, ne ^is-je pas obligé d'apprécier, en raison directe des masses , les œuvres colossales qui en furent le produit, et je suis sûr que ceux d'entre mes lecteurs qui les auront visitées sur les lieux mêmes , me pardonneront sans peine mes abréviations et même mes omissions.
Il faut cependant consacrer quelques heures à la contemplation ou, si l'on veut, à la critique des peintures de la confrérie de saint Roch, monument d'audace cyclopéenne auquel on ne peut rien comparer dans tout le domaine de l'art moderne. L'éditice était neuf et magnifique, et l'on voulait que la décoration intérieure fût digne de l'architecture qui était l'on-
TraTORfiT. 281
vrage de Sansovino* Pour atteindre ce but on avait fait s^pel aux peintres les plus habiles ; mais Tintoret qui avait ^eint d'avance à huis clos le sujet qui devait être mis au concours, ofîrit, selon sa coutume, de la terminer gratuitement, pour acquitter, disait-il, certaines obligations qq^il avait à saint Roch, et ce fut ainsi qu'il se débarrassa de ses quatre compétiteurs\ Cette présomption parait incroyable, quand on a passé en revue les cinquante-^ix tableaux exécutés ou plutôt improvisés par la même main ; et quand on voit les effets de cette improvisation dans les ombres qiii ont noirci presque partout, on se demande ce qu'est devenue la devise adoptée par l'artiste à son début : le coloris de Titien et le dessin de Michel- Ange. Loin de tenir la première partie de cet engagement, il donnait un exemple qui pouvait oter à l'école Vénitienne le seul avantage non contesté qu'elle eut sur les autres écoles. Quant à l'imitation de Michel-Ange, ce n'est guère que dans les peintures du plafond qu'on en aperçoit quelques traces, parce que l'imitateur a choisi, dans l'Ancien Testament^ les sujets qui avaient le plus de rapports avec ceux qu'avait traités son modèle. Mais quand on a parcouru des yeux les lugubres compartiments des parois latérales où sont représentés les sujets empruntés au Nouveau Testament, on ne peut se défendre d'une impression pénible qui ne tient pas seulement à la
i . Ces coinpétiteui*s étaient Schiavone, Salviad, F. Zucchero et Paul Véronèse.
282 l'art cmuévœn,
fatigue de l'oi^ane visuel. On sent qoe tmis ces épisodes évangëliqvieB ont été choisis^ non pas en vne des ini^iAtvoDsqii^ilspcHi'^aieiit fournir, mais en vile des tours de force on des effets de lumière on des eontoTsiotYs musculaires auxquelles ils pouvaient servir de prétexte. Encore faut-H ajouter que la correction du dessin est loin d'en égaler la hardiesse. Que dire de la vulgarité des types qui, en se combinant avec la vulgarité des mouvements et des gestes^ exclut, dans les personnages et dans les groupes qu'on a devant soi, toute idée de noblesse et de dignité ? Dans le Baptême du Christ^ on ne prendrait certainement pas saint Jean-Baptiste pour un précur^ seur respectueux, et les tableaux de la Résurrection et de r Ascension trahissent une imagination peu familiarisée avec la notion de fils de Dieu. Ce défaut est encore plus frappant dans le tableau de la Cène, qui est le moins satisfaisant de tous, mais non le plus repoussant. Ce superlatif appartient à Iti Piscine probatiqucj sujet de prédilection de l'artiste, puîsqn^ a voulu le répeler deux fois, et dans lequel il n'a pas craint de représenter le Sauveur des hommes au milieu d'une troupe de femmes demi-nues, les unes rongées par les ulcères et se tordant dans tous les sens, les autres couchées sans précaution dans une promiscuité que l'artiste s'est efforcé de rendre pittoresque.
La composition sur laquelle il semble avoir concentré tous ses efforts, je dirais presque toutes ses inspirations, est le Ùrucifiement, qui lui valut Thon-
TnntiRET. 28S
neizr d'^e embrassé par Augustin Garrache, et rhoEmecn* plus grand encore d'être immorlalisë par son burin. H est certain qu^en se plaçant au point de vue de ses admirateurs, qui étak celui du pur naturalisme, abstraction faite de toute notion d'idéal, il est impossible dé refuser son adnriration ou tout au moins sa stupéfactioh à cette œuvre colossale dans lacpielle sont combinés de pareils eflets, avec une babiieté d'agencement qu on peut appeler prodigieuse, puisqu'il s'agissait de grouper et d'équilibrer entre elles, dans une vanété infinie de poses et de mouvements, plus de quatre-vingts figures répHties sur une surface de quarante pieds de longueur. S'il était permis de faire à cette composition l'application rétrospective de notre phraséologie moderne, on pourrait dire que c'est le chef-d'œuvre de la petn1?ore romantique.
Ceux à qui toutes ces improvisations effrénées n'ont pas donné le vertige, peuvent prolonger et varier leurs jouissances dans la salle intérieure où l'artiste a traité.sept autres sujets empruntés au Nouveau Testament. Le tableau de la Fuite en Egypte repose un peu l'àme et les yeux par le charme du paysage ; mais il semble que ce soit pour rendre plus violente, par le contraste, la secousse que fait éprouver le Massacre des Innocens^ qui échappe à l'analyse comme à la critique et dont on ne peut dire autre chose ^non que c'est le produit informe d'une imagination en délire.
Quand Tintoret commencacetteespèce d'épopée bir
284 l'art GHRiriEir.
blique,' à ]'àge de quarante-huit ans, (1 560) son génie, qu'il n'est pas facile de distinguer de#on tempérament, était dans toute sa force. Pour lui^ le besoin de produire n'était pas moins impérieux que le besoin de vivre, et mil sacrifice ne lui coûtait pour trouver une issue quelconque à la fermentation intérieure qui le dévorait. L'appel fait par la confrérie de saint Roch lui avait procuré plusieurs années de béatitude, mais sans mettre le comble à ses vœux. Sa peinture du Crucifiemeiit avait excité toute l'admiration qu'il pouvait désirer ; mais il avait l'ambition de monter du Calvaire au Capitole, et le Capitole pour un peintre vénitien, c'était le Palais ducal.
Cette ambition avait été à moitié satisfaite, quancl il avait été chargé, quelques années auparavant, de peindre, dans la salle du grand conseil, le couronnement de Frédéric Barberousse et son excommunication. Des batailles, sur terre ou sur mer, auraieot été mieux adaptées à l'humeur et au pinceau du bouillant artiste; mais il s'était consolé en déployant, dans la première de ces compositions, toute la pompe de la Cour romaine, et en y introduisant, à l'exemple de Bellini et de Titien, un grand nombre de portraits contemporains dont le succès était assuré d'avance. Quant à la seconde composition, il avait trouvé moyen d'y introduire, au mépris de la décence et du bon goût, une ignoble mêlée dans laquelle les combattants se ruaient les uns sur les autres pour s'arracher les débris des cierges que le Pontife avait jetés par terre en fulminant l'excommunication.
TIRTORIT. 285
Tintoret, avec sop imagination superficielle et n^Aurellement vulgaire, se souciait peu de la portée symbolique de cette cérémonie qu'un peintre comme Bellini aurait pu rendre imposante et à laquelle il aima mieux donner le piquant attrait d'une bouffonnerie pittoresque.
Mais cette diversion n'avait pas donné le change à sa passion dominante. Le duc de Mantoue, l'un de ses plus grands admirateurs, lui fournit un jour une belle occasion de la satisfaire, en l'invitant à venir peindre, d^ns son palais de Castello, les exploits accomplis par ses ancêtres avec le concours de la République. Cette dernière circonstance était faite pour remuer en lui la fibre patriotique. Mais des nuages qui s'amoncelaient depuis quelque temps à rhorizou, lui faisaient pressentir une tâche bien autrement attrayante qui la remuerait plus fortement encore. Enfin la grande explosion^ si impatiemment attendue par la génération nouvelle, éclata en 1 570, et fit tressaillir tous les cœurs sur lesquels l'honneur et la foi avaient conservé quelqu'empire. Jamais Venise niavait offert un pareil spectacle depuis la guerre de Chioggia, et même alors, le mobile des actions héroïques qui sauvèrent la patrie, fut complé* tement étranger aux intérêts de la chrétienté, tandis qu'à Famagouste et à Lépante, c'étaient surtout les insultes faites à la croix du Christ, qu'on brûlait de venger.
Le dénouement de cette courte et glorieuse campagne est connu de tout le monde. Mais ce qu'on
2&6 l'art /^HBÉvieir.
connaît bcQuccHtip' mokis c'est la part (|ii'eurmt,. de loin, k ce tsiomphe des armes cbrécieniws^, des hé^ ro& d'un autre genre, fondateurs des mUices» spirituelles dont nous avons déjà signalé Tapparition dsoK les lagunes» C'est à peine si la crainte de nous écarter de notre sujet, déjà si vaste par lui-même, ncms a permis d'effleurer, en passani:, cet autre suj;^ si dîecourageant pour quiconque voudrait lui donner les développements proportionnés à soni importance. La lutte à outrance engagée par l'Arétin avec Jean- Pierre CaraOa, représente un dualisme qui s'étend à toutes, les branches de la littérature et de l'art, à la sculpture comme à la peinture, à la poésie comme à riiistoire, aux a(&ires religieuses comme awk afTatres * diplomatiques. Les succès obtenus ne consistaient pas dans de grandes batailles gagnées, mais dans la con^ structbn de forteresses morales et intellectuelles que l'amour des âmes, c'est-à-dire la charité, dans son acoepldon la plus sublime^ savait rendre inexpugnables^ C'était elle qui déposait dans les jeunes, cceurs des. germes dont elle atteiiKlait l'éclosion et quipla* çait de braves sentinelles pour surveiller le. malkk esprit qui tenterait de les étouffer. Ce fut elle enfla qui, par son alliance intelligente avec l'idéal ascétique et l'idéal chevaleresque^ purifia les imaginatioiis en même temps, qu'elle retrempait les caractères.
Tout ce travail intérieur se poursuivait sans^ bruit, mais avec ardeur, pendant la longue paix qui précéda l'explosion de 4570. Il y eut un redoubleinent de zèle et plus qu'un redoublauent de succès, à partir
xoPCMLErT'. 28T
de l'aDnée 4555, quand kd cardinaux de la pronMi-* tion de Paul III prirent enfin le dcsaiis daoi» le sacré cûUége et parvini*ent à ëlerer leaA-Pierre Caralfa sur lelrooe pontifical. L'Arëtin Tenait de maorir à Venise quelques mois auparavant, et Ton put mesurer Fimmense progrès qu'avaient fait ses adversaires, par rindifFéreuce avec laquelle on apprit sa mort e€ par la promptitude avec laquelle son nom fut oublié. Cette victoire du bon sens et du bon goût avait été préparée de longue main par la coalition d'un certain nombre d'hommes auxquels leur naissance, leurs hiinières ou leur sainteté avaient donné un ascen^ daot graduel sur les esprits et sur les âmes, et qui étaient devenus, dans leurs sphères respectives, les instruments de la régénération la plus merveilleuse dent les. annales du christianisme fessent mention. k leur tête, il faut placer ce Battisira Egnazio, Tidole de la jeunesse» patricienne à laquelle il prêcha, pendant quarante ans, en vertu d'un mandat spécial de la République, F amour de* Dieu et de la patrie, coBBine inlrcfxkielmim au culte des lettres quif ne professait pas au même point de vue que TArétia; car ce dernier, systématiquement hostile à l'idéal sous toutes ses formes* et fidèle écho des courtisai» dteCèfnedc'Médick, avait usé de tout son crédfCpour proscrire la Dmne Comédie que les imprimeurs florentins n'osaient plus reproduire. La réhabilitatibn du grand poète fut un des effets les plus glorieux et les.plu» dwiables de la réaction dont nous parlons, et y^ntse^ en omvrant un asile à sa mémoire, lui sus-
288 l'aBT GHR^TlEEir.
cita des admirateurs qui multiplièrent rapidement les éditions de ses œuvres.
Dans cette strat^ie spirituelle, dont les manœuvres furent très-habilement dirigées, les conversions littéraires servirent souvent de prélude aux conversions religieuses, et quand les convertis entraient dans cette dernière phase, c'était Gabriel Giolito qui devenait leur pourvoyeur. En combinant les inspirations du bon goût avec celles de sa conscience, ce célèbre imprimeur avait élevé son art à la hauteur d'une propagande, et c'était pour concourir, à sa manière, à la régénération des âmes, qu'il multipliait les éditions et les traductions des meilleurs ouvrages ascétiques, parmi lesquels il y en avait un qui était comme le code par lequel se gouvernait sa famille; car sa maison était un véritable sanctuaire, et sa femme et ses filles^ modèles accomplis de vertu et de beauté, y vivaient aussi régulièrement que dans
un cloître.
On comprend l'influence que durent exercer sur la génération nouvelle les deux missionnaires que je viens de signaler; et cependant cette influence fut bien loin d'avoir l'intensité de celle qu'exercèrent les ordres religieux nouvellement fondés, particu* lièrement les deux ordres qui avaient eu des soldats pour fondateurs. Sur des âmes trempées comme celles dignace de Loyola et de Jérôme Miani, la perspective d'un prochain conflit avec les Turcs ne pouvait pas agir comme sur des âmes vulgaires, et l'on comprend que les disciples formés par ces deux
héros n'aient pas pousse le dépouillement du vieil homme jusqu'à prêcher le pardon des outrages et des supplices infligés aux populations chrétiennes par la brutalité musulmane. Aussi leur sympathie avec les futurs acteurs du grand drame qui se préparait, fut-elle complète ; et quand le jeune Torquato Tasso vint, en 1 562, lire, dans le palais Vënier, son épopée chevaleresque, son succès était assuré' d'avance par les dispositions de ses auditeurs, parmi lesquels se trouvait probablement Sébastien Vénier, le futur commandant de la flotte vénitienne à lapante.
Il faut donc se figurer toutes les classes de la population en proie à une exaltation religieuse et patriotique dont on n'avait pas vu d'exemple depuis la fameuse croisade de l'aveugle Dandolo; il faut se figurer l'impatience fiévreuse causée par la longue accumulation des matériaux combustibles dont la mine était chargée; il faut se figurer, s'il est possible, les transports de la jeunesse patricienne en montant sur les galères et sur les bombardes, les émotions joyeuses du départ, les émotions terribles de la victoire et de ses suites, les émotions enivrantes du retour, et, comme conséquence de toutes ces émotions, le besoin de perpétuer, sous la forme la mieux adaptée au génie national, le souvenir d'un triomphe qu'on pouvait regarder comme le triomphe de la chrétienté tout entière.
Tintoret crut sans doute que ce serait aussi le sien., fionifazio, Paris Bordone et Schiavone étaient morts ; il était donc le seul survivant de l'école de
290 l'art GHBIÉTIEN.
Titien qui, en sa qualité de vieillard presque centenaire, ne pouvait pas être un concurrent sérieux, ce qui ne Tempêcha pas tout d'abord de nouer des intrigues avec quelques vieux sénateurs, pour se faire adjoindre le Florentin Salviati dans Texécution des peintures patriotiques qu'on avait en vue. Mais ces intrigues furenl complètement déjouées par le stratagème habituel de Tintoret, c'est-à-dire par un mélange de désintéressement et d'audace, qui rendait toute concurrence impossible. 11 aurait promis de faire des miracles, tant il brûlait de mettre la main au tableau dans lequel il pourrait enfin donner carrière à toute la fougue de son imagination, car il s'agissait de reproduire les scènes les plus émouvantes de cetle mêlée terrible, la fureur des combattants, le roulis des vagues écumantes, les nuages orageux da is le ciel, les nuages de fumée sur la mer, le choc des «ralères prises ou prenant à Tabordage, et surtout les éclairs de la mousqueterie, et du canon dont la lueur intermittente, projetée sur ce champ de bataille mobile, devait servir à marquer les divers plans de la composition.
Le sujet fut tel qu'on pouvait l'attendre du génie spécial de l'artiste, renforcé par un surcroît extraordinaire d'inspirations patriotiques, et l'on peut dire (|ue l'incendie de 1 577, en détruisant ce chef-d'œuvre avec- tant d'autres, détruisit le plus bel ouvrage de Tintoret, ou du moins son ouvrage de prédilection Les autres batailles qu'il peignit après celle-là, n'avaient plus ce puissant attrait de sympathie con-
TIHTOBET. 291
temporaine à laquelle rien ne peut supplëer, pas même l'admiration la mieux sentie. Il avait eu le bonheur de placer dans son tableau monumental les portraits de Sébastien Vénier et d'Augustin Barbarigo, dont le dernier, blessé d'une flèche à l'œil, n'avait survécu que quelques heures à sa victoire. C'était pour Tintoret une double palme à cueillir; car il n'excellait pas moins dans cette autre branche de l'art que dans les batailles, et il avait en outre la douce satisfaction d'être l'interprète privilégié de la reconnaissance publique.
Il était en même temps l'interprète de l'orgueil national dans la revue rétrospective des victoires que la République avait remportées sur terre et sur mer, et dans l'exécution du vaste plan de décoration triomphale qui devait faire du palais ducal une sorte de capitole chrétien. Son tableau de la Prise de Zara^ qu'il peignit dans la salle du scrutin, était comme le pendant de celui de la bataille Lépante, non pas au point de vue des inspirations, mais au point de vue pittoresque et stratégique. Ici le rôle des galères était subordonné à celui des troupes de terre, qui, après avoir affronté, en lignes serrées, lescharges des cavaliers hongrois, les faisaient fuir dans le plus grand désordre, laissant derrière eux des roues et des armures brisées, des drapeaux déchirés et une quantité d'autres débris recueillis par le vainqueur comme autant de trophées de sa victoire. Ce vainqueur était Marino Faliero, de lugubre mémoire, et son portrait^ depuis longtemps supprimé dans la
292 l'art GHRléTIEir.
série des Doges, fut frappé de la même proscription dans la commémoration de son plus beau fait d'armes.
Si on avait livré au seul pinceau de Tintoret toute la décoration du palais ducal, les symptômes de décadence qui avaient déjà marqué plusieurs de ses œuvres, se seraient aggravés de plus en plus, et cela sans dessiller les yeux de ses patrons qui s'obstinaient à voir en lui la lumière de l'école vénitienne. Heureusement pour cette école et pour Tintoret luiméme, plus heureusement encore pour l'honneur de la République^ il se trouva parmi les commissaires choisis par les sénateurs, un certain Jacopo Contarini qui avait distingué, à travers le voile dont se couvrait sa modestie, les grandes qualités d'un autre peintre qu'il jugeait supérieur à tous ses rivaux, et ce peintre immortel qui n'honora pas moins l'humanité que son siècle et sa patrie, était Paul Véronèse. « Pourif quoi^ lui demanda Contarini, montrez-vous si a peu d'empressement à servir la République? » « Parceque, y> répondit fièrement son client, « mon « métier n*est pas de rechercher les honneurs, mais (( de les mériter. »
Cette réserve était d'autant plus surprenante que son pinceau avait déjà été employé à la décoration de la nouvelle bibliothèque où sa supériorité, reconnue par ses collaborateurs eux-mêmes, avait été récompensée par une chaîne d'or; et la publicité donnée à cette récompense lui avait ouvert^ quelque temps après, les portes du palais ducal où il avait révélé, déprime abord, son talent spécial pour les re-
PAUL yj^Ro^èsE. 293
présentations allégoriques et symboliques, et son talent plus spécial encore pour donner à ses compositions, par la splendeur inimitable de son coloris, le genre de charme qui était le plus en harmonie avec leur destination. L'artiste dont le pinceau fascinait ainsi les r^ards, n'était point sorti de Técole dont Titien était le chef et l'oracle. Son éducation artistique avait été aussi pure que son éducation morale, et le souffle de TArétin n'avait flétri aucun des heureux germes qui avaient été déposés dans son àme. Ce privilège, combiné avec des dispositions naturelles qui furent rapidement cultivées, produisit des résultats qui étonnèrent et encouragèrent ses maîtres. L'un d'eux était son propre père, Gabriel Cagliari, qui exerçait la profession de sculpteur ; l'autre était son oncle, Antoine Badile, qui jouissait, comme peintre, d'une grande réputation à Vérone, tout eu étant inférieur à Giovanni Carotto, presque rival de Titien, et regardé justement comme la grande lumière de l'école Véronaise. Aussi le jeune Cagliari fit-il auprès de lui son dernier apprentissage, avant d'aller chercher, hors de sa ville natale, Toccasion d'appliquer les leçons qu'il avait reçues.
Après une première aventure à Mantoue, auprès du cardinal Hercule Gonzague qui lui décerna la victoire sur ses trois concurrents, Véronais comme lui ^, il alla peindre quelques façades dans les envi-
i . Ces trois peintres qui, plus tard, travaillèrent beaucoup à Venise, étaient Battistadel Moro, Paolo Farinato et DomenicoRiccio.
294 l'art chrétien.
rons de Vicence, et ce second succès ayant redoublé son courage, il ne résista plus à l'attrait qui le poussait vers les lagunes, et ses débuts y furent tellement heureux, qu'en les comparant avec ceux de ses devanciers dansla même carrière, il dutse croire Fobjetd'une protection spéciale de la Providence, Son premier ami, qui était aussi son compatriote, fut le père Bernardo Torlioni, prieur du couvent des Hiérony mites de Saint- Sébastien, et ce même couvent fut le théâtre des premiers essais de son pinceau encore timide, mais qui ne tarda pas à s'enhardir sous l'influence d'un patronage non moins aflectueux qu'intelligent. Toutes les conditions de progrès se trouvaient réunies pour lui dans cet asile^ où les vertus claustrales avaient conservé tout leur empire, sans rien perdre de leur charme. C'était le père Bernardo qui, au moment où les symptômes de décadence étaient plus alarmants que jamais^ avait opéré ce miracle. Aussi avait^il conquis la sympathie du grand régénérateur de cette époque, je veux dire de ce Jean-Pierre Carafla qui, dans la lutte engagée contre l'Àrétin et ses adeptes, s'était tenu pendant plus de vingt ans sur la brèche. Cette sympathie en avait attiré une autre au vénérable Prieur, celle de Reginald Pôle, non moins intéressant par ses malheurs que par ses lumières et ses vertus, et cette intelligence instinctive entre des âmes qui nourrissaient des aspirations identiques, nous explique pourquoi le jeune néophyte voulut peindre à son tour et sans doute dans les mêmes intentions que Bonifazio, Lazare et le maui^ais riche^ et les
PAUL VÉROWÈSE. 295
Vendeurs chassés du Temple *, soit en guise d'hommage à ce pieux artiste, soit par déférence pour le vœu de son patron. C'est à la même cause qu'il faut attribuer l'idée qu'eut Paul Véronèse de placer, dans l'hospice des incurables, à côté des deux ouvrages de Palma, une image du Christ en croix^ comme le meilleur sujet de méditation pour ceux qui pleurent et pour ceux qui souffrent. Cette image y fut-elle placée avant la mort de l'Arétin, et l'artiste eut-il le mérite additionnel de braver les sarcasmes du dénonciateur? C'est ce qu'il est impossible d'affirmer avec certitude; car cette bouche impure qui avait proféré tant de blasphèmes, ne tarda pas à être fermée pour jamais et la réaction fut trop rapide pour qu'on eût le temps d'acquérir quelque mérite en méprisant sa mémoire.
Quoiqu'il en soit, Paul Véronèse purifiait toutes ses facultés, son imagination aussi bien que son cœur, au contact de ces âmes d'élite trop familiarisées avec l'idéal, sous sa forme ascétique, pour ne pas le comprendre et le sentir sous ses autres formes. Mais l'artiste qui travaillait sous leurs yeux^ était^ dans un certain sens, tout aussi naturaliste que Titien luimême, et, bien qu'il fût encore bien jeune, puisqu'il avait à peine 25 ans, il yavait^ dans sa manière, une vigueur et une originalité qui déterminaient instinctivement et irrévocablement son point de départ et
i . L'un de ces tableaux se trouve à Londres, Tautre à Saint-- Pétersbourg.
296 l'art GHEÉriËK.
son but. HeureusemeDt son naturalisme, épuré par les belles qualités de son âme, était compatible avec certaines aspirations idéales que ses longs travaux dans le couvent de Saint-Sébastien contribuèrent beaucoup à développer, comme on peut le voir en comparantles tableaux du plafond, exécutés^n 1 555, avec les tableaux du chœur, exécutés de 1558 à 1560.
Quelle différence entre le Couronnement de la Vierge^ qui fiit son coup d'essai et la magni6que composition par laquelle il devait terminer plus tard la décoration du maitre-autel 1 Dans cet intervalle, il peignit successivement et avec un progrès de plus en plus marqué, le Triomphe de Mardochée^ pour le plafond (1556), la Vierge dans sa gloire^ pour le mattre- autel (1558), la Purification et la Piscine probatique (1 560), la Vierge et les Deux Maries aux pieds du Christ en croiXy et de toutes ces peintures, celle qui attira le plus grand concours d'admirateurs et qui procura le plus de félicitations à l'artiste et à ses patrons, fut l'histoire d'Esther et de Mardochée, à cause de son caractère éminemment triomphal, objet d'une prédilection instinctive que nous verrons se développer en lui plus tard. Une prédilection non moins forte et bien plus intéressante devait éclater à Toccasion des tableaux qu'on lui fit peindre dans le chœur, et dans lesquels il avait à représenter, outre le martyre traditionnel de saint Sébastien, celui des SS. Marc et Marcellin marchant oi> plutôt courant, malgré leur mère, au devant de la palme qui les at-
PAUL VlÉBOTrtlSE. 297
tend. L'artiste avait trouvé la veine qui correspondait à une certaine fibre de son cœur et qu'il devait exploiter désormais avec une prédilection bien autrement marquée que celle qu'on lui attribue pour ces festins à pompeuses colonnades que les riches couvents, comme celui de saint George, aimaienta étaler dans leurs réfectoires.
Cette veine dont je veux parler ici , est celle du sacrifice surhumain, c'est-à-dire du martyre, et la manière dont elle fut exploitée par Paul Véronèse, atteste à la fois la pureté de son goût et l'élévation de ses sentiments. L'appareil du supplice, les tortures préalables , les costumes pittoresques des spectateurs et des bourreaux , auraient été pour tant d'autres une tentation irrésistible! Pour lui, tout l'intérêt se concentre sur la victime , non pas sur la victime sanglante ou torturée, mais sur la victime indifférente au coup qui va la frapper et embellie par l'avant-goût de la récompense céleste dont le gage 9 apporté par des messagers célestes , brille déjà devant ses yeux. Quel spectateur n'a pas de peine à détacher les siens de ce visage calme et radieux de saint Sébastien , qui exprime si bien le divorce consommé entre la terre et lui! C'est là ce que j'appelle la transfiguration du martyre , et j'ajoute que cette spécialité si intéressante parmi les produits de l'art chrétien , n'a été cultivée par aucun artiste ni avec autant d'éclat, ni avec autant d'amour qu'elle l'a été par Paul Véronèse.
On pourrait suivre et mesurer les progrès de son
298 l'art GHRETIEir.
talent, à l'aide des peintures de ce genre pour lesquelles les couvents y encore plus que les églises, lui donnaient la préférence sur tous les autres. Les religieuses de Saint-x\ntoine , dans Tile de TorceUo ^ lui faisaient peindre le martyre de sainte Christine , comme couronnement d'une série de compositions dans lesquelles étaient représentés les principaux épisodes de sa vie ^ Le martyre de sainte Catherine était un sujet beaucoup plus populaire et qui devait avoir un attrait tout particulier, tant pour l'artiste lui-même que pour ses admirateurs, Vénitiens ou étrangers, pour lesquels il dut en multiplier les copies , aussi bien que du ravissant tableau qui représente la même sainte en extase , recevant l'anneau d'or de la main de son divin époux^
Le martyre de saint Barthélémy, celui de saint André^ celui de saint Menna , celui de sainte Euphrasie et d'autres que leur humble destination a fait oublier, durent servir de prélude aux chefs-d'œuvre
1. Ces compositions étaient au nombre de dix. Il y en a une à r Académie de Venise, et une autre à Bergame.
2. Le vicomte Basil Fielding voulut 3LVoir le Martyre de sainte Catherine^ figures de grandeur naturelle. Il y a un autre Martyre de sainte Catherine^ par le même artiste, dans la galerie de Dresde. Quant aux exemplaires modifiés du Mariage de sainte Catherine j qui est à Venise dans l'église du même nom, on n'en sait pas le nombre. Il y en a dans l'église de son Brancesco délia Figna et dans celle de san Zacharia, Il y en a à Oxford et à Saint-Pétersbourg. Il y en avait un du temps de Ridolfi, dans le palais Grimaldi à Gènes, trois autres chez des particuliers à Venise, et enfin, il y en avait un plus soigné que les autres et que l'artiste avait peint pour le pape Paul V,
PAUL VEROnSSE. 299
.que son pinceau produisit en ce genre, et qui Furent tous exécutés pour des villes de terre ferme , où on peut les voir encore aujourd'hui. Brescia peut être justement fière de posséder le Martyre de sainte AfrUy dans lequel on retrouve le même système d'idéalisation que nous avons signalé dans le Mar-tyre de saint Sebastien ^ mais avec l'addition significative d'une tête récemment tranchée, dans laquelle il est facile de reconnaître le profil de Paul Véronèse qu'on ne peut pas soupçonner de n'avoir eu en vue qu'un remplissage purement dramatique.
Le Martyre de sainte Jmtine^ qu'il peignit pour l'église des Bénédictins de Padoue^et que son patron Jacopo Contarini fit graver par Augustin Carrache, aurait été digne d'orner une des grandes églises de la capitale , non seulement à cause de la grandeur de la composition , mais aussi à cause de la dévotion spéciale dont cette sainte était l'objet^ à Venise même, comme patronne de la République. Malheureusement les feintes lourdes qui ont remplacé Tazur du ciel, ont 6té à ce tableau une grande partiq de son charme, mais sans lui rien ôter de ce qui constitue la progression ascendante de Tartiste dans la production des œuvres consacrées à la glorification des martvrs.
Cette progression atteignit son point culminant dans le Martyre de saint George^ grâce au surcroît d'inspirations que lui fournit sa ville natale à laquelle cet ouvrage était destiné, grâce aussi peut-être à la popularité du saint dans l'école vénitienne et à son
300 l'art chrétien.
caractère ëminemment chevaleresque, mieux compris par Paul Vëronèse que par aucun autre peintre de son temps. Aussi s'est-il surpassé lui-même dans Toxpression qu*il a su donner à ce noble visage, en y laissant subsister l'empreinte héroïque avec l'élan du regard vers les joieâ éternelles.
Cette sublime production proclamait, d'une manière si éclatante, la vocation spéciale de l'artiste, qu'on est surpris de n'en trouver aucune autre du même genre parmi les tableaux dont il décora tant d'églises de la capitale, et cette surprise devient encore plus grande, quand on sait que sa renommée avait pénétré jusqu'en Espagne et lui avait procuré l'honneur de peindre, pour un couvent aujourd'hui supprimé, le Martyre de saint Giné^ qui figure dignement à côté des meilleurs tableaux vénitiens du Musée de Madrid.
Ceux dont je viens de parler durent être composés à des intervalles assez éloignés les uns des autres^ et leur apparition dut correspondre à celle d'autres productions , fruit d'inspirations analogues et accusant la même progression ascendante. Ceci s'applique particulièrement aux tableaux de dévotion domestique, auxquels le génie de Paul Véronèse, puissamment secondé par son cœur, avait donné un développement et une portée que cette humble branche de l'art n'avait jamais eus, pas même sous le pinceau si fécond de Titien. Nous possédons, dans le Musée du Louvre , une de ses plus précieuses productions en ce genre. C'est celle où il a représenté les disci-
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pies d'Ëmmaùs y qui sont éyidemmentdeux portraits^^ assis à table avec le Christ , qui consacre le pain en levant les yeux vers le ciel , comme pour initier au mystère alors contesté de TEucharistie la pieuse famille dont il est entouré. On peut dire que jamais l'artiste n*a fait d'efforts plus heureux pour idéaliser la figure du Christ. Seulement on est tenté , bien à contre cœur, de lui reprocher d'avoir abusé du Siniie par^^ulos uenire ad me^ et d'avoir donné un rôle trop attrayant aux petits enfants , et même au chien qui était son animal favori , comme le cheval avait été l'animal favori de Pordenone.
Ce tableau, malgré tous les genres de charme qu'il réunit, sauf l'altération partielle du coloris, n'est cependant pas le chef d'œuvre de Paul Véronèse, comme tableau de dévotion domestique. Le Musée de Dresde en possède un autre qui est un véritable drame , et dont le moindre mérite consiste dans l'exécution technique , bien que , sous ce rapport , comme sous tous les autres, il ne laisse rien à dé sirer. La famille est encore plus nombreuse que celle qui assiste au repas mystique d^Ëmmaûs, et les rôles y sont distribués de manière à laisser entrevoir un mystère intime qui se rapporte aux intérêts spirituels d'un de ses membres. Dans le groupe agenouillé devant la Vierge , entre saint Jérôme et saint
i. L*un de ces portraits ressemble tellement à celui de Vincent Grimani, dans le tableau du Musée de Dresde, que je suis tenté de voir, dans celui du Louvre, une collection de portraits de la même famille.
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Jean-fiaptiate, on aperçoit deux hommes, d'une confiance inégale y près desquels se tiennent debout les trois Vertus théologales avec leurs attributs respectifs. La Foi est en tête avec les crovants, et derrière elle, on aperçoit l'Espérance qui encourage le membre rebuté de la famille , en lui montrant la source de toute force et de toute lumière. Il y a tout lieu de croire que cette composition était une sorte de tableau votif destiné à perpétuer le souvenir d'une grâce ardemment implorée et miraculeusement obtenue ^
Je ne sais pas s'il n'y a pas quelque chose de plus touchant encore dans une commémoration du même genre que la famille Grimani dut au pinceau de Paul Véronèse , et pour laquelle il trouva , dans sa reconnaissance j un supplément d'inspirations dont la source ne fut jam^ais tarie. Un de ses premiers patrons j Girolanio Grimani , Tavait emmené à Rome où il remplissait les fonctions d'ambassadeur^ et ce voyage ^ fait sous de tels auspices , avait porté tous les fruits compatibles avec la fierté contenue et la puissante originalité de l'artiste. Or, il arriva qu'un membre de la même famille , Antonio Grimani , voulant remercier Dieu de la guérison d'un fils qu'il avait été sur le point de perdre, crut ne pouvoir mieux faire que de laisser à l'intelligente sympathie
i . La famille dont les membres sont réunis dans ce tableau, est désignée tantôt sous le nom de Goncini, tantôt sous celui de Gocina.
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de Paul Véronèse le soin de perpétuer ce souvenir. Le monument de piété paternelle qui fut le fruit de cette sympathie, se trouve au Musée de Dresde. Le père, suivi d'un cortège militaire, par allusion à sa profession, est agenouillé devant le Christ sur lequel il a les yeux fixés avec l'expression de la plus fervente gratitude, pendant qu'il lui adresse, avec un geste non moins expressif, les paroles du centurion de Capharnaûm : « Domine^ puer meus jdcet in domo et maie torquetur^ Seigneur, j'ai un enfant qui est au lit et qui souffre de grandes douleurs. »
Il y a, dans la galerie du Belvédère, à Vienne, une autre composition du même genre , qui est peut-être plus émouvante encore , parce que la femme malade sur laquelle s'opère la guérison miraculeuse, est là devant le Christ, avec le double attrait de la souffrance et de la beauté, l'implorant avec une ferveur à laquelle s'associent sympathiquement ses compagnes, groupées gracieusement autour d'elle. On di-* rait que les petites dimensions des figures ont été , pour l'artiste , un motif de plus de les rendre expressives, et cette remarque s'applique à plusieurs de ses tableaux de dévotion qui semblent avoir été destinés à des oratoires , comme V Annonciation^ qui fait également partie de la collection du Belvédère, et le Crucifiement j riche et pathétique composition qui
i . Une répétition du même tableau se trouve dans une coUeo tion particulière, à Brescia.
304 l'art GÛRÉTIEir.
faisait partie de rhéritage des ducs d'Urbin, et qui a passé, avec tant d'autres chefs-d'œuvres de l'école Vénitienne , dans la ga]erie des Grands - Ducs de Toscane.
Au-dessus de cette catégorie , qui tient le milieu entre la miniature et le tableau d'autel , il faut placer la catégorie des productions plus ou moins éblouissantes , mais parfois très - inégales j dont le pinceau de Paul Yéronèse décora tant d'églises et de palais. Dans cet ordre de créations , il songea surtout à déployer le luxe de son coloris , et il préféra toujours j dans le choix des costumes et des ornements accessoires ^ ceux qui étaient le plus propres à faire ressortir la richesse de sa palette. A ce titre, P Adoration des Mages fut pour lui , comme pour Bonifazio, un thème de prédilection , et l'on peut voir à Dresde et à Londres^ et surtout dans le palais ducal , quel parti sa poétique imagination savait en tirer. Mais la poésie qu'il y mettait appartenait rarement à la région de l'idéal , et les deux principaux types de l'art chrétien , le type du Christ et celui de la Vierge , semblaient perdre du côté de la noblesse et de la pureté ce qu'ils gagnaient du côté des dimensions y comme si , en se rapprochant des proportions de la nature vivante , l'artiste avait été plus dominé par elle. Quelle différence entre la petite Annonciation de la galerie du Belvédère et celle qu'il peignait pour l'église des Jésuites avec un luxe de couleurs et d'ornements qui transformait l'humble demeure de la jeune fille de Bethléem en
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une somptueuse habitation à colonnes torses et à rideaux à ramages. Cette nouveauté n'était pas, comme on pourrait le croire , Teffet de sa déférence pour le mauvais goût de ses patrons. Elle tenait à des notions systématiques qu il a lui-même consignées par écrit , et qu'il a appliquées très-innocemment aux compositions religieuses , où cette application était possible. C'était pour lui une espèce d'idéal , plus approprié qu'aucun autre aux qualités spéciales de son pinceau .
cr Si jamais j'en ai le temps ^ dit-il dans cette note confidentielle, je veux représenter un repas somptueux dans une superbe galerie , où Ton verra la Vierge, le Sauveur et saint Joseph. Je les ferai servir par le plus brillant cortège d'anges qui se puisse imaginer, occupés à leur offrir^ dans des plats d'argent et d'or, des viandes exquises, et une abondance de fruits superbes. D'autres s'emploieront à leur présenter dans des cristaux transparents et des coupes dorées, des liqueurs précieuses, pour montrer le zèle des esprits bienheureux à servir leur Dieu'. »
Cette profession de foi esthétique nous montre, sous un aspect moins défavorable, le naturalisme de Paul Véronèse, et, quand nous le prendrons désormais en flagrant délit de mauvais goût, nous lui donnerons le bénéfice des circonstances atténuantes, excepté toutefois quand ce défaut ne sera racheté par aucune originalité, comme cela lui est arrivé, quand
i. Ridolfi, vol. I, p. 807,