‹ De l'art chrétien (volume 4)Chapitre 21 sur 39 · IV— 2C · texte numérisé non relu

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il a marché trop servilement sur les traces de ses devanciers. Quelle différence entre sa Madeleine et celle de Titien! Cette difTérence est encore plus grande dans la manière dont les 4!sux artistes ont traite le sujet favori de l'école vénitienne : la Femme adultère devant le Christ^ et en général tqus les sujets religieux dans lesquels le paysage était obligatoire, comme la Fuite en Egypte^ Moïse sAwédes eauXy la Prédication de saint Jean^BaptistejSaint Jérôme dans sa solitude^ et d'autres épisodes du même genre, bibliques ou évangéliquesy qui ppuv^ent donner matière à des comparaisons curiei^e^ entre ces deux a^^tistes si diversement doués^ sans que cette diversité ait jamais altéré les rapports de bienveillance d'une part et de respect de Tautre qui existèrent entre eux jusqu'à 1^ fin V

L'infériorité de Paul Yéropèse était encore plus inévitable dans les nudités ou^ pour parler plus exactement^ dans les demi-nudités ^ mythologiques et autres, qui furent imposées par le$ exigences du patronage à son chaste pinceau. Également dépourvu de la verve cynique de Titien et de la verve voluptueuse du Gorrége, il ne pouvait donner qu^une satisfaction incomplète à ceux qui regardaient ce genre de naturalisme comme la' plus précieuse conquête de l'art contemporain, et l'on s'étonne que Tintoret, si

i. Les premières relations entre P. Véronèse et Titien durent avoir lieu, quand ce dernier peignait, à l'âge de plus de quatrevingts ans et après la mort de VArétin^ le tableau de la chapelle de saint Nicolas dans l'église de Saint-Sjébasti^n.

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kdiib à midK les plus délicates nuances de la carnation fëanninB, n'ait pas eu, après la démission de Titien, le monopole de cette marcluuadise. Mais Paul Véropèse s'était acquis un. tel renom, même dans les pays étrangers, par la splendeur de ses grandes compositions, qu'on voulait, à tout prix, avoir des produits quelconques de son pineeau; et ce fut ainsi qu'il eut à pendre, pour l'empereur Rodolphe II, les amours de Céphale etProcrisy et pour le roi Philippe II, la poésie de Vénus et Adonis^ qu^il dut répéter plusieurs fois, aussi bien que la fable de Diane et Actéon^ avec des variantes suggérées soit^ par la diversité des goûts, soit par sa propre répugpance. Ce qu'il y a de certain, c'e$t que son imagination iîit sujette à d'étranges défaillances dans la production de ces demi-nudités, comme on peut le voir par celle qu'il peignit dans une des salles du palais ducal, c'est-àdire dans le lieu leplus propre à lui inspirer un chefd'œuvrCj si ses dispositions personnelles s'étaient prêtées à cette inspiration. Le sujet qu'il s'agissait de représenter était Venlhement (f Europe à qui Jupiter, sous la forme prosaïque d'un taureau, lèche amoureusement les pieds, bien que le modelé de c^s pieds, comme de toutes les autres parties nues, soit mou et boursouflé, sans parler de la vulgarité de l'héroïne et de l'absence de tous les charmes propres à motiver une si glorieuse aventure.

Il arriva cependant une fois à Paul Véronèse de se surpasser lui-même en s'inspirant d'un chef-d'œuvre de Titien, Ce chef-d'œuvre était le magnifique tableau

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qu'il avait peint^ dans ses beaux jours, pour la chapelle de la famille Pesaro et le fruit de cette inspiration fut le tableau presque aussi magnifique qu'on peut voir à FAcadémie des Beaux-Arts, et qui est connu sous le nom de la Vierge au piédestal» Pour se rendre compte de Tessor extraordinaire qu'a pris le génie de l'artiste dans la production de cette œuvre vraiment grandiose, il faut savoir qu'il avait, outre le stimulant de l'émulation , celui d'une longue dette de reconnaissance envers la famille Grimani , dont le membre le plus illustre, Jérôme Grimani, devenu cardinal, occupe, dans l'ordonnance générale de la composition, la place que Titien avait donnée à Tapôtre saint Pierre. Le portrait est facile à reconnaître, ne fût-ce qu'à sa ressemblance avec l'un des disciples d'Emmaûs dans le tableau du Louvre. Ici ce personnage est représenté sous les traits et avec les attributs de saint Jérôme, son patron, et il a pour pendant un saint François qui est copié trop servilement sur celui de Titien. Mais cette faute est amplement rachetée par la supériorité que Paul Yéronèse a prise sur son modèle dans l'exécution de la figure principale. Non-seulement il a corrigé la pose peu gracieuse de la Vierge, mais il lui a donné un type idéal qu'on ne retrouve, au même degré, dans aucun autre de ses tableaux, pas même dans celui de V Assomption^ dont il décora le plafond de l'église deir Umilta et dans lequel les inspirations ne devaient pas lui manquer pour s'élever à la même hauteur ; car il s'agissait encore d'une composition triomphale,

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c'est-à-dire de ce qui était le plus approprie à la nature de son talent et à la tournure de son imagi* nation.

Ce même caractère triomphal se retrouve, à un certain degré, dans ce qu'on appelle ses grandes Cènes f et, au plus haut degré, dans les peintures dont il décora le palais ducal.

La plus fameuse entre ses grandes Cènes est celle qu'il peignit pour le réfectoire des Bénédictins de saitit George et que plusieurs ont regardé, non-seulement comme le triomphe de l'artiste, mais presque comme le triomphe de la peinture elle-même. Bien que cette immense machine, dan# laquelle on ne compte pas moins de cent trente figures, soit désignée sous le nom de Noces de Cana^ cette désignation évangélique, même en y joignant la petite auréole qui entoure la tête presque invisible du Christ, ne isaurait faire prendre le change au spectateur sérieux sur le rôle insignifiant que joue le sentiment religieux dans cette composition colossale où le luxe du pinceau et toutes les qualités techniques sont dé* ployés sur la plus grande échelle qu'on eût vue jusqu'alors. Aussi l'admiration est-elle précédée d'une sorte d'éblouissement causé par la richesse et la va riété des couleurs, ou plutôt par l'harmonie lumineuse qui résulte du parfait accord que l'artiste a su mettre entre elles, et dont le concert qui se joue sur le premier plan, entre lui, Titien, Bassano et Tintoret, pourrait bien êlre Temblème. Mais il y a une har- ^ monie plus importante que celle-là, qui est troublée

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par la promiscoitë des pefisdniiages au profit desquels l'eau doit être miraculèuseiiiefit cbaxi^ée en vin. Oo se demande si c'est par allusion à un futur miracle du flbéme genre, ou par un esprit de tolérance philosophique^ que des souverains turcs et chrétiens boivent dans les métites coupes el sont assis à la mémo table.

Le Repas chez Simon le Pharisien^ qui se trouve dans la même salle du Louvre et qui décorait jadis le réfectotre des pères Servîtes, à Venise, est plus satisfidsmt sotis le rapport dé Tunité d'intérêt, parce que Tartiste y â tracé dîstinctemectt le rôle de la Ma* deleiiie essuyafat«les pieds du Sauveur; mais le vdh sinagede l'autre tableau nuit beaucoup à celui-ci. Il ne faut qu'un coup d^œil pour s'apercevdr que le colons a beaucoup modns d'éclat, que les tons sont moins clairs, que des teintes lourdes et grisâtres ont remplacé le bleu de ciel, et que les têtes sont ea général moins spirituellement dessinées, quoiqu'elles ne manquent ni dé variété, ni d'énergie. La seule supériorité qu'on puisse lui accorder, c'est que le type du Christ y est bien plus noble que dans le tableau des noces de €ana.

Utie autre composition du même genre qui fut peinte^ Irois ans plus tard, pour uoe très-modique rétribution, est le Repas chez Léoi^ qui ornait jadis le réfectoire des pères dbminicains de Saint-Jean et Paul^ et qui se trouve maititenant à l'Académie de Venise. Ici l'architecture occupe encore plus de place que dans les autres cènes du peintre , ce >qui iest

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beaucoup <fire; mais Texécution de ces grandes toiles devait nécessairement développer les qualités décoratives de son talent , d'autant plus qu'il y avait, entre les ordres religieux qui l'employaient, une sorte d'émulation pour le pousser dans cette direction. Ses cherà moines de Saint-Sébastien voulurent aussi avoir une Cène dans le réf^toire de leur couvent, et leu^ protégé dut répéter pour eux le Repas chez Simon le Pharisi'en.ll n'avaitpas pu refuser la même faveur aiix religieux dii couvent de San-Nazàro, dans sa ville natale, et il dut l'accorder encore à d'autres établissements du même genre ; car il y a dans la galerie de BItlatly dans celle de Turin ^ dans le pataià rdyal de Gènes et pleut-ètre ailleurs , des ouvrages de sa mâiti, dont les dirnëbàions et le sujet lie compiôrtàient pas une autre destitiation. On serait tebté de croire que sa verve commençait à se refroidir, quand il peignit le tableau de la Gèiiev qu'on voit dans l'église de Sân- Giuliano, et que j'aime mieux appeler un produit de lassitude qii'iin pi^oduit dé décadenee. En tout cas, l'enthousiasmé patriotique allait bient6t non-séule* ment remédier à Ce refroidissement, mais donner iià génie de Pslul Yéronèsé un essor qui ne devait plu^ se ralentît jusqu'au terine, hêlaà! ttop rapproché de sa carrière.

Nous avôni vu comment lé zèJé dé Son patl'oii Jacopo Côtitaridi avait du presque (àite violence à sa mdéestiè, pôui* l'asàocièf à Tiritoret dans la décdl-atiott dît pakis dueirij; hi^i qu'il y eût deâ droits atitërieurs à ceux de ce formidable accapareur. Se^drëits

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de priorité remontaient à F époque qui suivit immédiatement son voyage de Rome, exécuté sous les auspices de Girolamo Grimani dont le patronage lui avait procuré l'honneur de décorer la salle du Conseil des Dix où il avait tracé, entre autres peintures allégoriques, celle qui représente les Vices foudroyés par Jupiter et qui orne aujourd'hui le plafond de la chambre de Louis XIV, à Versailles.

Mais une tâche bien autrement attrayante était réservée à son pinceau ou plutôt à son cœur, après la grande victoire de Lépante, quand il eut à peindre dans la Sata del Collegioj ce triomphe des armes chrétiennes sur les ennemis de la République et de la foi. La destination de cette salie^ qui servait aux réceptions diplomatiques, donnait une double importance aux peintures monumentales dont il s'agissait de la décorer, et dont le sens devait être assez clair pour ne laisser aucun doute aux représentants des nations étrangères sur les principes d'après lesquels le sénat Vénitien gouvernait les peuples et se gouvernait lui-même. Voilà ce qu'il faut avoir présent à l'esprit, quand on entre dans cette salle à laquelle rien ne se peut comparer dans les palais les plus dispendieux des royautés modernes. Ce qui frappe d'abord les regards sur les parois latérales, ce sont les admirables portraits de trois doges que Tintoret, qui prenait ici sa tâche au sérieux, a peints, dans une attitude suppliante, devant les célestes pa* Irons de la République. Francesco Donâ est à genoux

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devant sainte Catherine, Micolo da Ponte devant la Vierge entourée d'anges et de saints, André Gritti devant la Vierge sans cortège. Al vise Mocenigo devant le Rédempteur, mais ce n'est pas encore devant le Rédempteur triomphant. C'était à Paul Véronèse qu'était dévolue cette lâche privilégiée, et c'est le fruit de ses plus sublimes inspirations que les yeux du spectateur rencontrent, quand il les lève au-dessus du trône ducal et jusqu'aux compartiments du plafond. Ce n'est pas une vaine curiosité qu'il satisfait en les fixant sur le Christ au nom duquel on avait vaincu, sur sainte Justine dont la fête coïncidait avec le jour de la victoire, sur les portraits d'Augustin Barbarigo et de Sébastien Venier qui en avaient été les instruments providentiels. La progression ascendante atteignait son point culminant dans le compartiment central où l'artiste avait tracé, avec toute la majesté dont un pareil symbole est susceptible, l'image imposante de la Foi, au-dessous de laquelle il mettait, avec une fierté toute chrétienne, cette belle inscription que les générations suivantes n'ont pas toujours comprise :

Fmss

mTNQUAM DERELICTA, FUITDAHEIVTUM REIPDBLlCiE.

Les deux autres compartiments représentaient, l'un, Neptune et Mars^ avec cette inscription: Robur imperii; l'autre, V^ni^e appuyée sur la Justice et la

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Voit, avec cette in$cri{:Aitiii qui Servait dfe ôdrrectif à là jîrêaiîère : Custodes liber tatîs.

Jamais là branche subalterne de Tatt^ qu^oti appelle la décoration^ n'avait été élevée à une paréâlè hauteur. Sous le pinceau de Paul Véronèse, elle touchait presqu'à l'idéal, grâce à fa. prépondérance de l'élé-i ment religieux dans ses composîtions patriotiques qui ne se bornaient pas à exalter Tamoitr-propre national. Son succès fut immense, à cause de la double sympathie qu'il trouva dans toutes les classes d^ €À^ toyens. Aussi ses admirateurs furent-ils étonnés. dé sa réserve, quand il fut question de réparer, datis la salle du Graiid-Conseil, lé désastre causé par le fatal incendie de \ 577, et ce fut alors qu'il fit à son patron Jacopb Contarini la noble réponse qùé nous avonà citée plus haut, et par suite de laquelle il fut chargé de peindre Tun des giànds compartiments du plafond. L'autre devait être peint par Tintôret, sans doute à cause du résultat satisfaisant qu'avait déjà prbdtîit Fas^ sociation de tes deux génies, lès èeulsqui fùssénlt alors capables dé remplir dignement une pareille tâche;

Cette association produisit en effet des résultats inespérés, du moins en ce qui concerne Tintôret qui avait déjà laissé paraître plus d'ub symptôme de décadence et dont la verve, déJ)lofabléhient féconde, sembla se corriger àU contact de là verve plus saine et plus contenue de son collaborateur. Tous deux avaient à représenter Venise dans sa gloire, et ce siîjét, éminemment triomiphàl, était tf o{]f bien adapté au talent spécial de Paul Yéronèse, pour qUè s^

vàjjh vÉaoïnksis. 915

partisittis pussent doutev un instant de sa supériorité sur son rival. Son biographe Ridolfi, dont l^g impnMi^ns personnelles semblasC s'accorder avec ceUelà, ne trouve que des paroles d'enthousiasme pour exprisfier son admiration pour cette grande compo* $îtioa symbolique dans laquelle Tartiste^ inspiré à la fois par rémulationi par le patriotisme et par la majesté du lieu , a représenté Venise entre deuxtours^ emblème de sa double force, recevant le diadème royal deà mains de la Victoire, et servie par la Re* notnmée qui, en publiant la ^oke de la République avec sa trompette d'or^ a pour cortège THonneur, la Liberté, la Paix et l'Abondance. Au-dessous se des-' sine une noble architecture sur laquelle sont rangés des portraits à riches costumes, et plus bas^ sur le premier pian, sont groupés pittoresquement des guerriers, des étendards et des prisonniers^ le tout éclairé par ixùe lumière resplendissante dont les reflets sont si habilement combinés, qu'on est d'abord t€»té de crdine que l'artiste a oublié d'y mettre des ombres; et puis enfin l'on est tenté de dire, avec Riddfi, qu'il a déployé, dans celle ceuvre colossale, un génie surnaturels

Tintoret eut âAissi ses partisans et même ses partbans fanatiqiiies. Il est certain que l'ouvrage exécuta par kii à c^ de celui de Paul Véronèse^ était fait pour déconcerter les [H*évisions de ceux qui l'avaient crû irrévocablement engagé dans les voi^ de la décadence. Pour soutenir la concurrence d'un voisin si redoutable, il oublia sa méthode expéditive et son

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système de coloris qui ne laissait aucune transparence aux ombres, et il parvint à produire des tons pleins de finesse et d'harmonie qu'on n'était plus habitué à trouver dans ses œuvres. Cette réhabilitation purement technique n'ajoutait rien à la valeur poétique de la composition qui, sous ce rapport, restait inférieure à celle de Paul Véronèse, Mais cette infériorité disparaissait soit dans les portraits énergiquement caractérisés qu'on voyait au-dessous de la figure rayonnante de Venise entourée de génies ailés et de cercles d'or. Enfin telle est la fascination exercée par ce merveilleux compartiment, malgré le voisinage de l'autre, qu'un juge compétent et non prévenu a dit, après les avoir comparés entre eux, que Tintoret a dit moins égalé Paul Véronèse et tapeuU être surpassé^*

C'était déjà beaucoup que Tintoret eût réussi à rendre presque douteuse la supériorité de son rival, et l'on pouvait tout attendre des effets combinés de l'émulation et du patriotisme dans l'achèvement de la tâche immense qui leur était dévolue ; car ce n'était plus seulement la campagne de 1 571 et ses résultats qu'il s'agissait d'immortaliser. Cette commémoration d'une victoire récente, quelque glorieuse qu'elle fiit, ne suffisait plus à l'exaltation du sentiment national. Tout ce qui ressemblait à une croisade , sur une grande ou sur une petite échelle, dans les exploits des générations précédentes, prenait, aux yeux de la

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