L ABT caMJbtam
sur $a bsoûf k la place qu'avait occupée jusqu'alors la Judith de Donatello.
Un mois après^ Michel-Ange^ alors au comble de la fareur auprès de ses coucitoyeus^ mettait la main au Êuneux cartou de la guerre de Pise, avec un ncm>* veau stimulant pour ne pas tromper Tattente publique; ce stimulant était la concurrence formidable de Léonard de Vinci.
Le choix du sujet n'était pas heureux, et ne pouvait (iaire briller dans l'artiste que des qualités subaU ternes. C'était une guerre inique et brutale, poussée à outrance par une bourgeoisie cupide qui foulait aux pieds la liberté d'autrui, au moment même où elle se vantait d'avoir reconquis la sienne* De plus, c'était une guerre qui n'avait été signalée par aucun triomphe dont le souvenir méritât d être perpétué par le pinceau d'un grand artiste, de sorte que Michel-Ange^ à défaut d'inspiration religieuse ou patriotique, se fit un jeu de multiplier les difficultés techniques, pour se donner le mérite de les vaincre, variant et compliquant à l'infini les mouvements et les attitudes, et accomplissant des tours de force qui étaient moins faits pour exciter l'admiration que la stupéfaction. Jamais on n'avait vu tant de science anatomique déployée dans la tension des divers muscles, particulièrement dans ceux du visage, jamais on n'avait vu tant d'invraisemblances iiccumulées pour introduire des nudités et des raccourcis de membres dans toutes les positions imaginables, et il fallait- toute la naïveté, ou plutôt toute la niaiserie
mCBEL^AMGE. 351
d'éathousiasme de Vasari, pour parler, comitie il le fait, de ces figures dwines daDS lesquelles se troU"* vait exprimée, selon lui, la divinité de Pari avec une perfection, où n'avait jamais atteint aucun autre génie*
Sans se prosterner, comme le biographe, devant la divinité de cette œuvre, les contemporains y virent un immense progrès accompli dans une direction nouvelle, et les jeunes artistes, au lieu de compléter leur apprentissage dans la chapelle de Masaocio comme ils l'avaient fait jusqu'alors, vinrent le compléter sur le fameux carton. Plusieurs qui étaient déjà en pleine possession de leur renommée, crurent lui donner une sanction de plus en se mêlant à la foule des initiés ou de ceux qui aspiraient à le devenir ; de sorte que la liste des disciples ou plutôt des sectateurs plus ou moins fanatiques qui se rencontrèrent ou se succédèrent devant l'autel du nouveau dieu , embrasse toute la génération de peintres qui fit briller quelques derniers rayons de gloire sur l'école Florentine au seizième siècle \
Ainsi Michel-Ange, à trente ans, se voyait décerner par ses concitoyens le sceptre de la sculpture et de la peinture, et rien ne pouvait désormais mettre obs-
i. Ijè cartoa de U guerre de Pise, tran^orté plus tard au {lalais Médîcis, fut déchiré et dispersé dans différentes villes d'Italie» Quelques groupes ont éfté gravés par Marc- Antoine et Agostino Yeaeziano. IJne oopûe, en elair^obscur, de touCe la composition, se trouve au château d'Holkam, en Angleterre. On croit que c'est celle que fit Aristotile da San-Gallo, en 1S42.
tacle à la révolution qu'il était appelé à produire dans ces deux branches de Fart, quand le pape Jules II eut la fantaisie de se faire construire par lui un monument sépulcral qui surpassât, sous le rapport des dimensions et de l'exécution, tout ce qu'on avait fait de plus magnifique pour ses prédécesseurs.
Cette offre n'était pas seulement séduisante, en vue du patronage pontifical; elle l'était encore plus à cause de la vocation de plus en plus prononcée que l'artiste se sentait pour la sculpture, malgré le succès, vraiment inouï, qu'avait obtenu son carton de la guerre de Pise. On eût dit que, pour se trouver dans son élément, il avait besoin d'entrer en lutte avec le marbre, et de le forcer à devenir l'interprète de ses conceptions originales et gigantesques. Aussi son attitude et son expression, en dégrossissant ses blocs, étaient-elles celles d'un assaillant, mais d'un assaillant qui était sûr de frapper juste et qui jouissait d'avance de son triomphe ^
V i . Un témoin oculaire disait : « A propos d'ébauches, je puis dire avoir vu Michel-Ange, bien qu'âgé de plus de soixante ans et n'étant pas des plus robustes, faire sauter plus d'éclats de marbre en un quart d'heure, que n'auraient pu faire des garçons d'atelier dans un espace de temps trois ou quatre fois plus considérable. Chose incroyable pour ceux qui ne l'ont pas vue 1 II entamait le marbre avec tant de furie qu'il me semblait que tout son ouvrage allait se briser en morceaux. D'un seul coup, il faisait sauter un éclat de l'épaisseur de trois ou quatre doigts, et il frisait de si près la ligne indiquée que s'il avait enlevé le moindre petit morceau de plus, il courait risque de perdre son bloc. »
MICH£L<AirGE. 353
Il n'y avait donc pas de perpective plus propre à flatter son imagination^ que celle d'avoir à sculpter un tombeau pour un Pontife comme Jules il, que rien de médiocre ne satisfaisait^ et qui^ de plus, avait une haute idée de son rôle et du vide immense que sa mort laisserait dans le monde. Ce fut sans doute en spéculant syr cette faiblesse bien connue, que Tartiste traça le dessin d'un grand monument quadran* gulaire, à deux étages, destiné à être vu de quatre côtés et à être décoré de statues historiques, allégoriques et autres, dont le nombre ne s'élèverait pas à moins de quarante. Là dessus, une «large part était naturellement faite à la passion du sculpteur pour les nudités savantes, et une part non moins large à la vanité de son nouveau patron, dont la figure, couchée sur le sommet de ce vaste cercueil, était accompagnée de celles de deux femmes : Tune représentant la Terre^ sous la figure deCérès, inconsolable d'une telle perte; l'autre, représentant le Gel qui se réjouit d'une telle acquisition. Au-dessous, étaient rangés les prophètes, les apôtres, et les vertus , ces dernières distribuées deux à deux sur les quatre angles. Plus bas, on voyait les emblèmes tout nus des sciences et des arts, les pieds et les mains liés, comme ayant été paralysés par la mort de leur protecteur. C'était le symbolisme le plus arbitraire qu'on eût encore vu, et ce n'était là que son moindre défaut; car, en envisageant cette composition par son côté moral et religieux, il
était difficile de n'être pas fi'appé de certaines dis-
354 l'art CHiufnxir.
flonaoces qui blessaiafit autre chose que le bon goût S
En supposant que Michel-Ange ait poussé trop loin la déférence pour son impérieux patron , il faut dire que jamais faiblesse de ce genre ne fut si rude« ment, ni si longuement expiée. L'expiation com-» mença du vivant même de Jules II (1 506), et se prolongea, avec des redoublements d'amertume, jusque bien avant dans la vieillesse du grand homme. Â chaque nouvelle élection de Souverain Pontife, c'était un nouveau conflit qui se terminait toujours par la suspension des travaux relatifs à ce malheu-» reux monument. Et quand il croyait le moment venu de les reprendre, des héritiersqui, contrairement aux traditions de leur famille, semblaient plus occupés de la succession de leur oncle que de sa gloire, vio* laient tous les engagements contractés par lui. A force de chicaner leur victime sur la valeur des tra-*vaux déjà faits et même sur le prix des matériaux, qui avaient nécessité de longs séjours à Carrare, ils faisaient réduire, par des altérations successives du contrat primitif, le nombre des statues d'abord à six, puis à trois, au mépris de la clause impérative con^ tenue d^ns le testament du défunt ; et, en guise de sti^ mulant à rémulaiion de l'artiste, ils cherchaient à flétrir son honneur par kti plds graves imputations,
i . Toutes ces statues ont été dispersées. Deux se trouvent dans le musée du Louvre, deux dans la grande salle du Palais Vieux, et quatre servent de décoration à la grotte du jardin BoboU, derrière le palais Pitti.
MIGHEL-AMGK. 355
ràocusant d'ayoir dëtouméi à son profit» une partie des fonds déposés entre ses mains. Bien que l'accusateur fut UD souverain) (c'était le duc d'Urbin) Taccusé lui fit répondre fièrement qu^ il aidait fabriqué un Michêl^Ànge ai^âc les matériaux qu'il aiHiit troui^s dans son propre cœur. On voit que son biographe Condivi n'a pas eu tort d'appeler cette série de tribulations et d'angoisses la tragedia dsl SepotcrOj ou l'histoire tragique du tombeau ^
U est difficile de n'être pas profondénûiént ému de^ vant U statue de Moïse, quand on pense à ce doulou* reux en&ntement. De toutes les grandes œuvres d'art, c'est sans contredit celle qui a coûté le plus de souffrances à son auteur. 11 ne faut pas oublier que, chez Michel-Ange, la fierté fut égale au génie, non seulement la fierté d'artiste sachant quel rôle il joue dans le monde, mais la fierté républicaine puisée à une source non suspecte. Avec ce double instinct au fond de l'àme, qu'on se figure, s'il est possible, les tortures qu'il dut endurer, et !ê besoin qu'il dut éprouver de chercher, dans les régions supérieures de l'idéal, soit religieux, soit esthétique, un soutien contre ses tentations de murmure ou de défaillance. Ceci, joint à d'autres épreuves qui lui vinrent plus tard, nous ex** plique la sauvagerie de son humeur, qui ne fit que croître avec l'âge, et l'accent de tristesse profonde qui forme, pour ainsi dire, la note dominante de
i . Un dessin du plan primitif de ce monument se trcnive à Florence, dans la collection de la galerie des Ufïïzi.
356 l'art chrétien.
plusieurs de ses écrits daps la dernière partie de sa
carrière.
Quoiqu'il en soit, le découragement n'a pas laissé son empreinte sur cette statue de Moïse^ ni sur les deux figures qui l'accompagnent et qu'on est convenu d'appeler Rachel et Lia, c'est-à-dire la vie active et la vie contemplative. Partout ailleurs, on s'arrêterait pour les admirer, particulièrement la première dont la beauté, l'expression et le regard si puissamment tourné vers le ciel, font bien plus que racheter ce qu'il peut y avoir de défectueux dans le mouvement du corps, et dans la jointure des mains, qui sont un peu lourdement dessinées. Mais le géant, qui est assis au milieu, et qui couvre tous ces défauts de son ombre, concentre sur lui seul, malgré qu'on en ait, toute l'attention et toute l'admiration du spectateur. Il n'y a peut-être pas, dans tout le domaine de l'art, une autre œuvre devant laquelle la critique, si elle est vraiment intelligente, soit tenue d'être si timide; d'autant plus que la statue n'étant pas à la place que lui avait donnée son auteur, ni soutenue par l'entourage qu'il lui avait destiné, ne se trouve plus ici à son véritable point de vue. Mais, ce sont seulement des beautés de second ordre qui sont compromises par ce déplacement et la figure imposante du législateur prophète n'en produit pas moins tout son effet. « La statue de Moïse, dit M. Fer kins, bien qu'elle laisse à désirer sous le rapport de la spiritualité^ ne manque nullement didéalité à la manière de Michel-Ange, c'est-à-dire du genre
MlCHELrAirOE. 357
(t idéalité qui appartient à une créature plus élevée que l'homme ; bien que matériellement liée à la terre*. M
L'artiste s'est particulièrement préoccupé de l'autorité du regard, qui est ici rendue avec une intensité dont il n'y a peut-être pas d'exemple dans la sculpture ancienne ou moderne. Seulement cette fixité de direction semble peu d'accord avec ce qu'il y a d'indéterminé dans l'action ; car le moment choisi n'est y ni celui où Moïse reçoit la loi , ni celui où il la transmet, ni celui où il brise les tables. C'est le même vague qu'on remarque souvent, et qu'on n'approuve pas toujours, dans les œuvres plastiques de Michel*Ânge. Si quelque chose leur manque, c'est la signification nette, et peut-être aussi ce qu'on appelle le caractère^ ce qui explique pourquoi il ne fit jamais de portraits. On a dit que la tête de Moïse était un portrait approximatif de[ Jules II, et que l'artiste avait voulu à la fois symboliser et idéaliser ce terrible Pontife qui semblait avoir fait du Vatican une espèce de Sinaï, d'où il ne parlait qu'en s'accompagnant de foudres et d'éclairs; mais il y a tout autant de raisons pour voir dans cette tête, à lignes rudes et anguleuses, celle de Michel-Ange lui-même^ instincti-
!• Historjr of sculpture^ vol. II, p. 41 . Cet ouvrage où la matière est traitée à fond et qui m'a été communiqué en Italie, avant sa publication, m'a permis d'être succint en traitant de cette branche de l'art chrétien. J'étais persuadé qu'un travail si remarquable et si consciencieux ne pouvait manquer d'avoir chez nous les honneurs de la traduction.
358 l'akt chrétieh.
Tement adoucie par des inspirations qui pouvaient bien lui venir, à son insu, des modèles antiques; car la forme du front et la manière dont les cheveux y sont plantés, rappellent un peu le Jupiter Olympien, comme le profil des deux statues latérales rappelle celui de certaines statues qu'on rencontre dans les musées de Rome. Peut--étre pourrait-on reprocher à l'artiste d'avoir poussé qn peu trop loin sa répugnance pour les draperies conventionnelles. Les siennes, avec leurs brisures brusques et leurs plis non moti^ vés, manquent le plus souvent de grâce et d'ampleur; mais, dans le Moïse, tout cela devait être saertfié au but principal, qui était de faire ressortir, de la ma*nière la plus saisissante, dans l'ensemble et dans les moindres détails, l'énei^ie physique et morale du personnage historique ou symbolique qu'on avait voulu représenter.
Le monument auquel cette statue colossale était destiné, devait montrer Jules II vainqueur des ennemis étrangers et de la mort même. Ce n^était pas assez pour lui ; il en voulut avoir un autre qui le montrât vainqueur de ses propres sujets, et qui fût placé de manière à donner, autant que possible, une sanction inviolable à sa puissance, même temporelle. Les sujets indociles qu'il s'agissait de tenir en respect, étaient les Bolonais, et le Pape crut qu'en mettant sa statue en bronze dans une niche, au frontispice de leur cathédrale, il embrouillerait dans leur esprit les notions de maître et de patron, d'autant plus que le geste de la statue était équivoque et
MIGHBI.*ANGB. 359
pouvait aussi bien se prendre pour un^ malédiction que pour une bénëdicti(Hi.
Avant d'entreprendre cette nouvelle tâche, Michel- Ange dut se réconcilier avec le souverain Pontife, dont il avait brusquement quitté le service, pour un manque d'égards que sa fierté n'avait pas enduré. Pour recouvrer son artiste favori^ le Pape recourut aux négociations et même aux menaces vis-a-vis de la République florentine qui ne voulut pas se compromettre par un refus. Michel*- Ange rassuré se rendit donc à Bologne, où la réconciliation fut aussi brusqqe que l'avait été la rupture.
Il fallut donc que le génie du grand homme s'abaissât encore à une œuvre de circonstance, dont la destruction n'était que trop facile à prévoir. 11 y perdit seize mois entiers, et il est superflu d'ajouter qu'il ne fut soutenu par aucun genre d'inspirations. Heureusement pour lui, son patron n^avait nullement la prétention d'être idéalisé dans ce portrait colossal, qui devait perpétuer non pas uii souvenir, mais une menace. C'était l'intention, nettement exprimée, du Pontife lui-même, qui voulut que l'artiste lui mit dans la main gauche, non pas un livre, mais une épée*.
Les impressions personnelles de Michel-Ange, dès longtemps familiarisé avec son modèle, lui facilitèrent singulièrement sa tâche. Il fit une statue grandiose,
1 . E richiesto sua santità se dovessi porte un lihro nella sinistra^ gli di e : mettivi una spcbda^ ckè io non so lettere. Vasari.
360 l'art GHR^TIEir.
majestueuse, richement et magnifiquement drapée, dit Vasari, et dont le visage exprimait la force, la promptitude et la terribilité. Pour qu'elle restât debout, il aurait fallu rendre toute réaction impossible contre la domination pontificale. Or^ la réaction éclata du vivant même de Jules II (1 51 1 ), quand la dynastie des Bentivoglio rentra, malgré lui, dans ce qu'elle appelait son domaine héréditaire* Le nom du grand artiste, qui avait coulé la statue, ne put la sauver de la fureur populaire. Après avoir été abattue de sa niche, comme d'un trône usurpé, elle fut impitoyablement mise en morceaux, qui servirent plus tard à la fabrication d'une fameuse pièce d'artillerie pour l'arsenal du duc Alphonse de Ferrare*.
Mais cette catastrophe trouva Michel -Ange en possession d'un titre bien autrement solide à l'admiration de la postérité. Dans la matinée du V^ novembre 1509, jour de la Toussaint, les peintures de la voûte de la chapelle Sixtine avaient été enfin découvertes. C'était l'inauguration d'une ère nouvelle dans l'histoire de l'art, et c'était aussi un triomphe éclatant sur ses envieux dont les intrigues, si l'on en croit Vasari, lui avaient suscité cette tâche toute nouvelle pour lui , dans l'espoir que sa renommée n'y survivrait pas *.
Que l'on admette ou que l'on rejette cette légende,
1 . Ce canon fut appelé la Giulia. La tète de la statue fat sauvée et conservée longtemps chez I.e duc de Ferrare. â. Le biographe impute cette intrigue à Bramante.
accréditée sur une autorité trop suspecte , ii est certain que Michel-Ânge, avant d'obéir à son fougueux patron , protesta de son inaptitude à ce genre de travaux, et poussa la défiance de lui-même jusqu'à recommander à son choix le plus dangereux de ses rivaux , qui n'était autre que Raphaël. Mais plus il faisait de difficultés» plus le Pontife s'emportait contre lui^ et ce fut plutôt à sa colère qu'à ses arguments "^ qu'il céda, quand il consentit enfin à se charger seul de cette œuvre colossale.
11 faut remarquer que le procédé de la peinture à firesque ne lui était pas moins étranger que celui de la peinture à l'huile , et qu'à l'âge de trente-cinq ans qu'il avait alors atteint, iln^avait peint que trois ou quatre tableaux à la détrempe, dont le plus connu, supposé qu'il en soit l'auteur, est dans la galerie des Uffizi, à Florence. 11 suffit d'y jeter un coup d'œil pour y reconnaître l'ouvrage d'un sculpteur, et d'un sculpteur plus épris des formes anatomiques que de la poésie de son sujet. Les poses et les mouvements semblent calculés pour faire ressortir, non pas tel ou tel sentiment , mais le jeu des articulations et des muscles , et, comme les deux figures principales ne se prêtaient qu'imparfaitement à la passion de l'artiste pour le nu, il s'en est dédommagé en introduisant dans le fond du tableau des nudités accessoires dont l'idée semble lui avoir été suggérée par Luea Signorelli, le seul entre les peintres contemporains auquel il daignât faire quelquefois des emprunts.
362 l'art GHBlhïKN.
Évidemment , ce n'e^t pas une œuvre de sa première jeupesse. On n'y trouve aucune trace de l'influence exercée sur lui par Ghirlandaio, rien de cette grâce de contours ni de cette suavité d'expression qui distinguent les deux médaillons en marbre dont nous avons parlé plus haut.
Ces qualités, pour lesquelles le dédain de Michel- Ange alla toujours croissant , ne sont pas. aussi com^ plétemcnt exclues du tableau qui est à Londres , et qu'il serait difficile d'attribuer à une autre main que la sienne. Les anges, bien qu'inachevés, sont d'une beauté qui surpasse tout oe que Michel- Ange a produit en ce genre^ et Tenfant Jésus, ainsi que le petit saint Jean sont modelés et drapés avec un goût exquis^ sans le moindre pédantisme anatomique. Quant à la Vierge, c'est un de ces types abstraits que l'artiste aimait à opposer aux types traditionnels des écoles ; car la tradition, en matière d'art, lui était antipathi* que, et cette antipathie éclata surtout dans les relations qu'il eut avec les peintres les plus aeorédites de récole Ombrienne ^
Michel-Ange avait donc raison de dire qu'il n'était pas peintre, et d'insister sur son incompétence à remplir une tâche qui, à raison de son importance et de son étendue , demandait un pinceau plus exercé que le sien. Bénie soit la volonté despotique qui la lui fit
i . Un jour dans un accès d^humeur, il dit à Frâncesco Fran-* cia qu'il était un goffo^ un lourdaud. Il donna la même qualification au Pérugin qui le cita devant le tribunal des Huit, à Florence, mais sans pouvoir obtenir la réparation qu'il demandait.
MIGHBL-AlfGE. 363
entreprendre malgré lui ; car nous lui devons , je n'ose pas dire» ce qu'il y a de plus admirable y mais assurément ce qu'il y a de plus grandiose dans tout le domaine de l'art chrétien.
Sous un rapport, il était plus compétent que per* sonne pour traiter le sujet en question ; car, outre que la Bible était un de ses livres de prédilection, ce n'était pas dans une àme comme la sienne que pouvaient s'effacer ou même s'affaiblir les impressions produites par Savonarole, quand il interprétait à sa manière les prophètes de i' Ancien-Testament. Or, c'étaient précisément ces prophètes , avec le caractère et les écrits desquels il était dès longtemps familiarisé, qui devaient être les figures proéminentes sur la voûte de la chapelle Sixtine, non pas sous le rapport du rôle qu'elles avaient à jouer, mais sous le rapport de l'importance artistique que leur donnait leur isole* ment même.
Déplus, on peut dire qu'entre tous les personnages bibliques, c'étaient ceux qui avaient le plus d'affinités avec le génie de Michel-Ânge , et peut-être aussi avec les dispositions habituelles de son àme. Aussi sa main puissante n'a-t-elle pas tracé de vigoureux et impassibles interprètes des décrets de la Providence , mais des hérauts fatigués de leur mandat , qui communiquent à regret , et avec un cœur brisé, leurs visions prophétiques. Isaïe , dont le \isage affaissé est empreint d'une résignation voisine du découragement, semble demander à l'ange qui l'inspire, si q& n'est pas encore tout, lérémie, si éloquent à pleura bs
364 l'art cirBi^TiEir.
maux qu'il prophétise j est absorbé par sa tristesse patriotique et a Tair de se recueillir pour regarder dans l'avenir comme dans un abtme. Daniel, au contraire , montre ^ dans sa pose , dans ses traits, dans l'énergie de son regard et de son geste , et jusque dans sa chevelure hérissée comme une crinière , le double caractère qui le distingue , savoir : l'intrépide confesseur de la foi de ses pères, et le prophète privilégié dont la vue a été réjouie par une perspective plus distincte des consolations futures. Il y a, dans cette jBgure, une verve juvénile et un élan de fierté qui semblent indiquer, de la part de l'artiste, une prédilection subjective, c'est-à-dire qu'il faut en chercher l'explication dans des affinités personnelles.
Les Sybilles n'ayant pas , comme les prophètes , la conscience de leur rôle , par rapport à l'avenir religieux du monde, ne pouvaient pas être caractérisées comme eux. Aussi Michel- Ange a-t-il donné à quelques-unes d'entre elles cette expression vague qu'on remarque souvent dans ses compositions allégoriques ; mais il s'est attaché d'autant plus à varier les traits , les mouvements et les attitudes , et à maintenir l'équilibre entre la force et la grâce, ce qui demandait un effort dont il faut lui savoir gré. Tous ceux qui ont vu la chapelle Sixtine, savent de quel succès cet effort a été couronné dans la production de la Sybille Delphique , qu'on ne saurait trop admirer , mais pour laquelle l'admiration sera toujours mêlée de regrets , à cause c)ti contraste entre cette
MIGIIEL-ANGE. 365
figure si gracieuse et les figures presque athlétiques par lesquelles il dépara systématiquement ses com<positions subséquentes.
On éprouvera la même admiration et les mêmes regrets , quand on aura bien examiné les trois compartiments où Eve est représentée , au moment de
sa création , au moment de sa tentation et au moment de son expulsion. C'était un triple problème difficile à résoudre : la mère du genre humain belle et innocente, puis belle et séduisante, puis enfin belle et désolée. Mais , quoique l'artiste ait merveilleusement réussi dans chacune de ces trois solutions , ce n'est ni l'état d'innocence^ ni l'état de désolation qui l'a le mieux inspiré ; c'est l'état intermédiaire , celui où la tentatrice use de tous ses moyens de séduction pour faire d'Adam son complice. C'est là que Michel-Ânge a déployé tous les charmes de son pinceau , comme s'il avait su, par expérience, combien ceux de la femme sont irrésistibles ^ Cette figure était aussi celle que préférait Raphaël entre toutes celles que son rival avait tracées sur cette voûte , et c'est la seule dont on puisse affirmer avec certitude qu'il la copia de sa propre main , sans doute afin de s'en inspirer au besoin '.
Ainsi , dans ces trois compartiments , nous trou-
1 . Les sonnets de Michel- Ange et plus encore sa correspondance avec Sébastiano del Piombo, prouvent qu'il n^avait pas toujours été à l'épreuve des tentations de ce genre.
2. Le dessin qu'en fit Raphaël, se trouvait autrefois dan^i la collection de sir Thomas Lawrence.
366 l'art GHiuhtEtr.
yons la beauté naUive qui s'ignore , la beauté qui ne s'ignore plus et qui séduit , et la beauté qui sent sa déchéance et qui pleure. Dans un des quatre angles de la chapelle , on voit ce que j'appelerais la beauté héroïque ou la beauté libératrice qui vient de triom* plier de laibrce brutale. C'est Judith, la femme forte et pure; et^ bien qu'elle ne soit pas vue de face, ni même de profil ^ son attitude et son mouvement^ pleins de grâce et de noblesse, ne permettent pas à l'imagination de se la figurer autrement que trèsbelle.
Malgré toute la perfection avec laquelle Michel-* Ange a rendu , dans cet ouvrage seulement, la beauté féminine , il est difficile de ne pas croire , quand on lève les yeux vers cette toute, qu'il se complut encore davantage dans ia beauté virile, non^seulement paroe que les saillies musculaires , plus prononcées dans l'homme ■. prêtaient davantage à l'ostentation anato**» mique , mais aussi parce que la force, jointe à la grâce, avait pour lui plus d'attraits que la grâce ^ms la force. Voilà ce qui explique, sans la justifier, cette profusion de nudités, purement accessoires, qui ornent , selon les uns , qui déparent , selon les autres , les compositions bibliques auxquelles elles servent d'accompagnement. Si , d'un côté , les convenances locales sont blessées par ce naturalisme presque profane , de l'autre , on est forcé d'avouer qu'au point de vue de l'art proprement dit , il est difficile de rien imaginer de plus parfait. Toutes les attitudes possibles , en tant qu'elles sont compatibles avec la
MICHEIi-Al^GE. 367
décence et le bon goût , sont rendues avec une jud<tesse de coup d^œil , ave^^ un sentiment exquis des belles formes ^ avec une souplesse et une fermeté de main , qui n'ont jamais été réunis , au même degré, dans aucun artiste ; et , bien que la plupart des têtes soient dépourvues d'expression , dans le sens dramatique du mot , il en est deux ou trois dont le regard y quoique perdu dans le vague, a quelque chose de plus significatif, et qui sont assez heureusement caractérisées pour prouver que^ si le peintre n'a pas ajouté ce genre de mérite à tous les autres > c'est uniquement parce qu'il ne Ta pas voulu.
Si les prophètes nous ont montré la grandeur et la majesté dans le repos , les représentations bibliques empruntées à la Genèse nous montrent la grandeur et la majesté dans l'action ; action aussi simple qu'imposante dans le récit de Moïse , mais qui , malgré cette simplicité , a toujours offert à l'art des difficultés désespérantes.
Michel-Ange n'a pas su les vaincre toutes ; mais il a vaincu toutes celles qui n'étaient pas insurmontables de leur nature, et il a résolu le problème de manière à imposer, plus ou moins , sa solution à tous les peintres qui ont essayé de le résoudre après lui , sans excepter Raphaël lui-^mémé.
11 s'agissait de renfermer dans neuf compartiments, placés au milieu de la voûte, les traits les plus sail* lants de l'histoire primitive du monde et de l'espèce humaine, et cette série de compositions avait, pour l'artiste, d'autant plus d'importance, qu'elles for-
368 l'art chrétiew.
maient comme le point ceiilral vers lequel convergeaient toutes les autres.
Dans les six premiers seulement se présentait la grande difficulté, celle d'exprimer dignement Tinlervention directe et personnelle du Père éternel dans Tœuvre de la création. Ou a eu raison de dire que le génie de l'homme ne fit jamais rien de si prodigieux avec des lignes et des couleurs. D'abord, ou voit la mainToute-Puissanle qui débrouille iropérieu* sèment le chaos, et qui^ d'un geste non moins impérieux^ indique au soleil et à la lune leur place et leurs fonctions^ Ici , comme dans le compartiment suivant où la séparation se fait entre la terre et les eaux , le Père éternel plane majestueusement et légèrement dans l'espace, entouré d'auges dessinés et groupés avec un art merveilleux. Tout est savamment calculé pour ajouter à l'efiel que doit produire sur tout spectateur bien préparé la contemplation de cette figure grandiose. Les draperies sont disposées avec goût sur des membres accusés avec mesure , et il y a des raccourcis qui sont comme la traduction énergique d'un verset de la Genèse; tel est le raccourci du bras droit , au moment où le Créateur tire du néant le soleil et la lune.
Dans les deux compartiments où sont représentées la création du premier homme et la création de la première femme, ce n'est plus sur le principal personnage c'est-à-dire sur le Créateur que se portent l'attention et surtout l'intérêt du spectateur, c'est sur la créature qui parait, suivant la diversité des sexes^
MIGHEL-AirGE. 369
toute resplendissante de la beauté qui lui est propre. Ici se reproduit encore la remarque que nous avons faite plus haut. Quelque belle que soit la figure d'Eve, on ne saurait la comparer avec la figure d'Adam, qui est sans contredit la plus parfaite que Michel-Ânge ait jamais tracée, soit ptmr les formes qui sont exquises, soit pour la grâce et la noblesse du mouvement, soit pour l'harmonie des proportions. C'est, dans l'art moderne, ce que devait être, dans l'art antique, le fameux canon de Polyclète, avec cette différence, que le sculpteur chrétien cherchant à retrouver un idéal perdu, exécutait une œuvre qui se rapportait à un grand dogme religieux, celui de la déchéance originelle, tandis que l'artiste grec n'avait d'autre mérite que celui de constater la construction normale du corps humain, et de faire une application savante, mais prosaïque, de la géométrie à la sculpture.
Il faut mettre au nombre des bonnes inspirations de Michel-Ânge, celle de n'avoir pas traduit littéralement, avec son pinceau, certains passages du texte sacré qui ne se prêtaient pas à ce mode de traduction, et il faut lui savoir gré d'avoir su si bien concilier le respect pour la Bible avec le respect pour son art. S'il avait représenté le Père éternel communiquant, par son souffle, la vie au premier homme, il aurait infailliblement échoué contre les difficultés de cette représentation ; tandis qu'en montrant le créateur transmettant, pour ainsi dire, le fluide vital à sa créature par le simple contact, il a conservé aux
370 l'art GtiRifriÉir.
dëUx acteurs de cette scène solennelle, toute la noblesse d'attitude et de mou\etuentqu'elle demandait. De même, dans la création d'Eve, au lieii d'imiter les anciens peintres qui la rej)réseïitaitent,^ d'après la narration Mosaïque, sortant du corps d'Adam^ il l'a placée de matidère à établir clairement ses rapports d'origine et de subordination tant avec Tauteur médiat qu'avec l'auteur immédiat de son être ; et il est résulté de cette disposition nouvelle que la figure de la femme, étant dégagée de ses entraves traditionnelles, comme dans le bas-relief dé Jacopo délia Quercià, à Bblogne, é. gagné prodigieusement en grâce, en expression et en beauté»
Maintenant^ si^ après avoir examiné cette vaste composition Sans ses détails, on veut résumer ses iikipressions, pour là juger. dans son ensemble, on li'aura pas de peine à lui assigner la place qui lui appartient dans l'histoire de l'art. Cette place est ta {>remièré de toutes, tant au point de vue de la scieni^e qu'au point de VUfe de l'inspiration biblique. Pour s'élever, d'un premier essor> à une pareille hauteur, il fallait, dans l'artiste, des qualités latentes encore plus prodigieuses que celles dotkt il avait fait preuve jusqu'alors; il fallait une main intelligente qui vînt briser, à point nommé, l'enveloppe de cette chrysalide qui attendait son jour; il fallait un génie puissamment méditatif, puissamment intuitif et puissamment plastique, pour suffire à la conception, à la gestation et à. la production de toutes ces idées presqu'accablantes par leur grandeur. Je serais même
iitcttBt-AiroB. d71
tenté d'ajouter, au risque d'être accusé de paradoxe, qu'il fallait professer, comme te faisait Michel- Ange, le culte de la sculpture et le dédain de la peinture, pour arriver à modeler si vigoureusement la figure humaine, et à réaliser à tel point le beau concret dans toutes les parties qui le constituent.
Mais, en dépit de toutes séâ professions exclusives, il fut à la fois grand peintire et grand sculpteur, et il suffit de voir les décorations architecturales qu'il peignit à la voûte de la chapelle Sixtihe, en guise d'encadrements à ses peintures, pour se convaincre qu'il fut aussi grand architecte. Que ne pouvait^on pas attendre d'une telle accumulation de dons dans un seul honune, si un patronage intelligent^ éclairé par l'immense succès qu'il venait d'obtenir, avait fait tomber devant son génie toutes les barrières qui pouvaient l'empêcher de produire de nouvelles mer- Veilles dans la même direction?
Au lieu de cela, quelle série de déceptions, de tribulations et de déviations vint attrister les années qUi suivirent l'achèvement de cette œuvre*, alors si universellement admirée ! Et ces hiittées, vu l'âge qu'il avait alors, auraient dû êtte les plus belles et les plus fécondes de sa vie l L*avènement de Léon X n'eut pas des suites moins désastreuses pour lui que pour sa patrie et pour la Papauté. Pendant toute la durée de ce Pontificat trop vanté, Michel-Ange ne produisit pas
i . Les fresques de la voûte ne furent découvertes au public qu'en 1513, très-peu de temps avant la xnort de Jules II.
372 l'art cHRiriEir.
un seul ouvrage de sculpture ou de peinture, malgré l'attente de ses admirateurs et l'élan que son dernier succès avait naturellement donné à sa puissante imagination ^ Les entraves qui l'enchaînaient alors n'étaient pas volontaires. Elles venaient de celui-là même qui se donnait pour le protecteur suprême des arts et des lettres, et qui, en lui imposant son patronage soi-disanf héréditaire, y mettait des conditions tellement étranges, qu'on ne sait comment qualifier l'in» venteur et l'invention,
Léon X n'employa donc ni le ciseau, ni le pinceau du grand artiste dont Florence était dès lors si fière ; mais il lui demanda de faire la façade de l'église de San-Lorenzo, dans laquelle reposaient les cendres de ses ancêtres, et qui venait d'acquérir une nouvelle importance dynastique par sa récente promotion au trône pontifical. La tâche était glorieuse sans doute, mais insuffisante pour un génie aussi actif que celui de Michel-Ânge. Une seconde tâche fut donc ajoutée à la première, une tâche subalterne t[ui demandait à peine une capacité médiocre, et qui donnait plus d'exercice à ses membres qu'à ses facultés intellectuelles. Alors commencèrent ces malheureux voyages de Carrare qui occupent une si grande pljace dans sa biographie, depuis qu'il eut le malheur de retomber sous le patronage des Médicis. Il fallut régler des comptes^ diriger des opérations mécaniques, stimuler
i • Le Christ de la Minerve est de i52J , année de la mort de Léon X,
MIOHEl-AirGE . 373
et payer des ouvriers, surveiller l'extractioD des blocs et leur transport jusqu'à leur destination, aller parfois à Rome pour recevoir des instructions et discuter son salaire, puis, après un court séjour à Florence,' s'ensevelir souvent, pour six ou huit mois, tantôt à Carrare, tantôt à Pietra Santa, devenues alternativement sa prison périodique. Voilà' le genre de vie auquel il fut condamné, avec des intermittences plus ou moins longues, pendant presque tout le règne de Léon X. Ce fut ainsi qu'on trouva moyen de confiner cet aigle, sans prendre souci de la portée de son r^ard, ni de l'envergure de ses ailes.
Un jour, il crut enfin que le moment était'venu de les déployer, et qu'il lui serait permis de prendre un essor proportionné à ses aspirations. C'était le 20 octobre de Tannée 1 51 9. Comme membre de l'Académie très-inoffensive qui tenait ses sçances périodiques dans le palais Médicis, il avait voté, avec ses collègues, une très-humble adresse au pape Léon X qui était alors tout-puissant, pour le supplier de faire transporter à Florence les restes de Dante, et de réparer ainsi envers sa mémoire l'iniquité dont sa patrie avait été coupable envers luirmême.
Nous avons déjà parlé de Tenthousiasme du grand artiste pour le grand ' poète. Cet enthousiasme n'est pas seulement attesté par les biographes ^ ; il est encore consigné dans des vers qui ne sont pas moins
i . Michel-Ange avait illustré de ses dessins un exemplaire de lu Piyff?^ CpfTfé^'c. Cet exemplaire fut perdu dans un naufrage.
374 l'art csiiSTisir.
énergiqumnent accentués que aos oeuvres d'art, et qui respirent une amertupie que je ne saurais mieux qualifier qu'en l'appelant une amertume Dantesque ;
a Cet astre dont les puissants rayons nous ont dé* couvert les secrets étemels, a reçu aussi lui la recom* pense que ce monde pervers décerne souvent à Té* lite de ses.héros,
v« Ni les œuvres de Dante^ ni ses nobles aspirations ne furent appréciées par ce peuple ingrat qui n'est impitoyable que pour les justes.
a Que ne suis-je tel que lui et né pour un tel sort ! Que n'ai-je le choix d'échanger le comble de la félicité terrestre contre son dur exil avec ses vertus !
« La langue humaine ne peut suffire à sat louange. Elle peut plus aisément flétrir le peuple qui |e persécuta, que célébrer dignement le moindre de ses mérites.
a Patrie ingrate, et la première à pâtir de cette ingratitude! Voyez comme, chez elle, les plus parfaits sont ceux qui ont le plus à souffrir !
« Et que cette preuve tienne lieu de mille autres, savoir : que j^gnais exil ne fut si indignement infligé, comme jamais ici-bas ne parut un plus grand homme que lui! ».
Voilà le résumé des émotions sympathiques que l'artiste nourrissait dans son cœur et qui se remuèrent, avec une nouvelle force, quand il fut question, devant lui, de celte grande réparation nationale. Y souscrire comme académicien ou comme citoyen plus ou moins libre, n'était pas assez pour l'élan de
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son enthousiasme, ni pour la grandeur de la circonstance. Un éclair de joyeuse espérance dut briller .alors devant ses yeux. Quelle perspective enivrante I Quel emploi pour ses facultés méconnues 1 S'il ne pouvait pas être tel que son héros, ni s'approprier son génie, au prix des mêmes souffrances , il pouvait associer son nom au sien, par un monument digne de lui, et jouir d'avance de l'immortalité que promettait une pareille association. Voilà sans doute ce qui lui suggéra l'apostille qu'il mit à la pétition de ses collègues et dont le texte original est précieusement conservé dans les archives 'de Florence .
« Moi Michel- Ange, sculpteur, j'adresse la méijie supplique à Votre Sainteté, offrant d'élever au cUi^in poète un monument digne de lui, dans un emplacement honorable de cette cité ^ » *"
On sait, par le silence de l'histoire, quel fut le succès de cette démarche patriotique, l^s ossements de Dante restèrent à Ravenne, et Michel- Ange reçut, pour toute réponse^ au bout de quelques mois, l'ordre de construire la sacristie neuve de San Lorenzo, pour y sculpter les tombeaux de Julien et Laurent de Médiois, l'un frèt^, l'autre nevevi de Léon ^, qui était alors lé véritable maître de Florence, gouvernée, en son nom y par le cardinal Jules de Médicis, destiné, aussi lui, au trône pontifical, sous le nom tristement célèbre de Clément VIP.
i. Vasari, supplément à la vie de Michel-Ange, p. 357. 2. Delizie degli eruditi Toscani, t. 22, p. 161 •
Un document contemporain , écrit peu de jours après cette notification, nous laisse entrevoir TefTet * qu'elle produisit sur Michel-Ange. I^ fait est qu'il tomba malade à Florence^ et qu'il le fut assez sérieusement pour que la nouvelle s'en répandit jusqu'à Rome *. Il se releva cependant, et nous le trouvons, l'année suivante, peu de temps avant la mort de Léon X, occupé de trois choses importantes': 1® le transport des colonnes de marbre qui devaient décorer la façade de San Lorenzo ; 2^ le dessin des statues qui devaient être placées dans la chapelle neuve; 3^ l'achèvement du Christ de la Minerve, auquel il lui' fut impossible de 'mettre lui-même la dernière main, et qui, pour cette raison peut-être, ne porte pas, d'une manière aussi marquée, l'empreinte ordinaire des œuvres "de ce grand maître '. Mais on peut dire que c'est un chef-d'œuvre de premier ordre, quand on le compare avec les deux tombeaux qui sont dans le chœur**de la même église, et qui furent érigés, l'un à Léon X, l'autre à Clément VII, par des artistes disciples ou imitateurs de Michel-Ange '. Il y a dans ces figures si lourdement monumentales, une vulgarité de forons et de caractères, qui montre
i. Anonimo di Morelli. Note 128,
2. Le sculpteur qui termina pour Michel- Ange le Christ de la Minerve, s'appelait Federigo Frizzi, florentin, et qui ne parait pas avoir joui d'un grand renom parmi ses contemporains.
3. Les scupltures de ces deux tombeaux furent exécutées par Raffaello da Montelupo, Nanti di Baccio Bigio et Baccio Bandinelli.
dans quelle voie de décadence la sculpture était désormais lancée par suite de Tinfluence trop prépondérante de ce génie colossal, sur les traces duquel nul médiocre génie ne pouvait s'aventurer impunément. La même chose devait arriver dans Tautre branche de Fart, après que la peinture du Jugement dernier y dans la chapelle Sixtine^ eut achevé de tourner toutes les tètes.
Mais vingt années le séparaient encore de ce grand événement de sa vie, que ses contemporains eurent le tort de regarder comme 1q point culminant de sa gloire. Dans ce long intervalle, si rempli de vicissitudes et d'épreuves, ni son imagination, ni son cœur, ni ses bras ne furent oisifs. Plusieurs de ses compositions poétiques, respirant encore un enthousiasme tout juvénile, remontent indubitablement à cette époque, et ce n'est pas dans le récit de ses deux biographes, mais bien plutôt dans Toraison funèbre que Varchi prononça sur sa tombe, qu'il faut en chercher l'explication. C'est là qn'on trouve élevée à la 'hauteur d'une vertu l'unique passion que Michel- Ange n'eût pas vaincue, la passion de l'amour, mais de V amour cliaste et chevaleresque ^ ajoute un peu témérairement l'orateur, qui terminait son éloquente digression par cette question plus téméraire encore ; <c Quel homme vécut jamais plus saintement que lui *? »
i. Avendo soggiogate tutte le passioniy eccetto quelladel casto e cortese amore : la quale vince senza alcuno contrasta ePinfinito
378 l'art cpi^iriEN.
Tout cela était vrai de Michel- Ange dans ses vieux jours, et mêm^ longtemps avant ses vieux jours. Jamais on ne vit upe âme à la fois plus noble et plus passionnée, ni plu^ su^eplible des impressions les plus diverses. De là ces oscillations souvent inexpli? cables entre sa fierté naturelle et les nécessités de sa profession vis-à-vis de la dynastie des Médicis^ dont la toute-puissance ne se faisait pas moins sentir à Rome qu'à Florence. Blessé par Tindigne traitement qu'il avait subi sous Léon X y il se persuada que rien de pire ne pouvait lui arriver sous son successeur, et, quand il apprit Félection de Gément VII, il la salua comme un signal de résurrection pour l'art et de délivrance pour lui-même * ,
Quelle résurrection et quelle délivrance I Au lieu d'extraire des blocs de marbre pour la façade de San Lorenzo, ce qui se rapportait, au moins indirectement, à la gloire de Dieu, il fallait en extraire pour la construction de cette chapelle sépulcrale qui avait uniquement pour but la glorification de la dynastie dans les personnes de d^ux de ses men^res dont il eût été plus sage d'ensevelir les noms dans l'oubli ; car l'un d'eux ji Julien de Médicis, était aussi dépoiu*vu de génie qye d^ caractère ; et Laurent, l'usurpateur
sp4Viio tutte le altrCj e ueUa quale tanta arde maggiormeme cias" cunoy quanto egli è pià degno e pià perfetto,
1. Michel-Ange écrivait à un ami (25 novembre 1523) : Avrete inteso corne Medici è fatto papa : di che mi pare si sia raUegrato tutto il monda ; onde io ^timo che quUy circa farte si farà moite çose >.....
MICHlIti-AIfG^. 379
du duché d*Urbin, le père de Cfitberioe de Médici^^ n'était pps moin» signalé par sa férocité que par ses débauches. Telle fut la tâche, assurément bien in-^ grate a^u point de vue de Tinspiration, qui occupa très*inégalement les bras et Tesprit de Michel-Ange, SQUs le pontificat de Clément YII, sur lequel il avait fondé de si magnifiques espérances.
Quant à son cœur^ il fut occupé ou plutôt embrasé , du moins pour un temps , par une passion qui, après avoir sommeillé, depuis vingt ans, au fond de son âme, se réveilla tout à coup avec une telle force, qu'il brava, pour elle, tous les dangers et toutes les disgrâces. On comprend que je veux parler du dernier effort tenté par les Florentins, eu 1 529 , pour briser leurs chaînes , e% de la part trèsactive que prit Michel- Ange à la défense de sa ps^trie contre les troupes étrangères déchaînées sur elle par Clément YII. Pour qui a eu l'expérience des douleurs patriotiques , la hauteur et le clpcher de San- Blinîato^ où le grand artiste se transforma tout à coup en grand ingénieur militaire, rappelleront toujours un lugubre et glorieux souvenir. Cette lutte héroïque qui , sans la trahison des chefs ^ aurait pu avoir une autre issue, était comme un dernier réveil de lenthousiasme excité par Savonarole, et les plus solides entre ces guerriers républicains étaient pirécisé* ment ces mêmes enfauts enrégimentés pa? lui , treutetrois ana auparavant, pour faire la guerre aux images profanes et au paganisme sous toutes les formes.
L'empire et la papauté , c'est-à-dire les deux plus
380 l'art chrétien.
grandes puissances qu'il y eût alors dans le monde , s'étaient ligués pour cette œuvre d'asservissement. Une fois ce but atteint , on ne daigna même pas observer la capitulation faite avec les vaincus. Un despotisme, sans pudeur comme sans limites , fut substitué au gouvernement populaire. Un bâtard des Médicis, le duc Alexandre^ devint maître absolu de Florence; une bâtarde de Charles-Quint, Tarchiduchesse Marguerite , vint s'asseoir toute radieuse à ses côtés, et ce fut sous ces scandaleux auspices que tut inauguré le nouveau régime, non moins fatal aux mœurs qu'à la liberté.
L'action la plus habile et la plus généreuse du pontificat de Clément Y II , fut le pardon qu'il s'empressa d'accorder à Michel-Ange , à condition qu'il reprendrait ses travaux , déjà très-avancés , dans la chapelle dynastique de San Lorenzo. Dure nécessité, s'il en fut jamais pour un artiste , et pour un artiste de cette trempe ! C'était une nouvelle manière de se laisser enchaîner au char du triomphateur. C'était une tâche encore plus rud!e que celle qui lui avait été léguée par Jules II, et qui, par surcroit de misère, continuait d'être pour lui la source des plus amères tribulations. Ainsi , on ne se contentait plus d'emprisonner l'aigle dans les carrières de marbre, on aimait mieux l'apprivoiser, en le caressant, et l'on espérait , en mutilant ses ailes , rendre tout essor futur impossible vers les régions d' où il venait d'être précipité *.