‹ De l'art chrétien (volume 4)Chapitre 26 sur 39 · Gaye, vol. II, p · texte numérisé non relu

Gaye, vol. II, p

2. Dès 1535, Paul III l'avait nommé architecte, sculpteur et peintre du palais apostolique.

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nouvelles conquêtes. Cet abandon fut plutôt Teffet des circonstances que de sa lassitude propre ou du désenchantement d'autrui. On continuait à lui demander, non pas des peintures à fresque qui étaient désormais au-dessus de ses forces physiques, ni des tableaux à rhuile pour lesquels il professait une invincible répugnance, mais de simples dessins, multipliés à l'infini par ses disciples, et dont plusieurs furent mis en couleur par le Vénitien Marcello Venusti, auteur d'une copie du Jugement dernier^ qu'on voit au . Musée de Naples. A cette période de décadence appartiennent son petit tableau de V Annonciation^ la Prière au Jardin^ le Christ et la Samaritaine^ la Vierge avec F enfant Jésus endormi sur ses genoux^ toutes compositions connues par les reproductions qui en ont été faites, et portant toutes à peu près la même empreinte. Non-seulement l'artiste y a donné aux muscles un développement ^exagéré, mais il semble qu'il ait voulu grossir de plus en plus les os qu'ils recouvrent, de sorte que les figures sont lourdes dans leurs mouvements et massives dans leurs proportions. La Vierge elle-même n'a plus ce type gracieux qu'il lui avait conservé jusqu'alors à travers toutes les vicissitudes de son talent, et qui se retrouve , non-seulement dans les sculptures de sa jeunesse et de son âge mûr, maisjusque dans la fresque du Jugement dernier j où elle s'efface, en sa qualité de Mère de miséricorde y parce qu*au jour suprême, il n'y aura de place que pour la justice.

Ainsi Michel-Ange conserva jusqu'au bout de sa

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k«ig;ue (arrière cette prédilection fatale pour .le matérialisme musculaire, étudiant Tanatomie avec une telle passion y que sa constitution , toute roburte qu'elle était , finit par en être affectée S PuiS; quand il fut contraint d'y renoncer^ il médita, en guise de consolation, un ouvrage didactique sur cet intéressant sujet I Et cependant, on peut dire que nul ne poursuivit \ idéal avec plus de penévérance et par plus de chemins que lui; nul ne fut plus essentidlement idéaliste. Las premières per^ctives, dans cette direction, lui avaient été ouvertes par les prédicatîoris de Savonarole, et Ton sait que, de toutes les impressions de sa jeunesse, celle-là fut la plus durable. C'était là qu'il avait puisé ces notions hardies et sévères qui devaient faire de lui un advei^aire si incommode de tous les genres d'usuipation et die» tous les genres de décademx^. Dès lors son idéal politique avait été la RépuhUque^ ncm pas la république mercantile et industrielle exploitée par une dynastie de banquiers ambitieux, mais la République vraiment libre, avec les garanties religiinises et morales que veut la vraie liberté. Ce qui prouve combien il était épris de cet idéal^ ce ne sont pas seulemâeiit les sacrifices qu'il fit, ni les dangers personnels qu'il aourut pour le réaliser^ ce «ont, surtout les habitudes austères de presque toute sa vie, sa fierté presque sauvage, mêlée souvent à une simplicité d'enfant, sa faim

1 . // tagliar dei corpt gU tu>es>a stemperato lo stomaco^ che non poteva ne mangiar^ ne: here^ che pro gli fmetsse^ Coadivi*

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et sa soif de la jasiîce, son aversion pour toute espèce de luie, excepte pcmr le luxe de la génërosité^^ ta frugalité excessive qui ne se démentit pasméiae dans ses vieux jourB% en un mot^ tout ce qui tend à établir l'empire de Tàme sur le corps, et Tempire du caractère sur les besoins artificiels de la concupiscence.

On voit que cet idéal politique toudiait de prés à l'idéal ascétique^ tel que le précèiait Savonarole, et, là-dessosy il se ressentit toujours de la profonde impression que produisirent sur lui les paroles ac^bes du réformateur Dominicain. Cette forme de l'idéal , la plus sacrée de toutes, à cause de son objet transcendental, lui était théoriquement chère. De là, son antipathie insurmontable pour les moines dégénérés, qui la perdaient de vue et qu'il rendait responsables de tout le mal qui s'était fait dans le monde \

Mais ces deux formes de l'idéal, tout en restant gravées dans son souvenir, ne l'occupèrent que passagèrement, tandis que les deux autres dont il nous reste à parler, ne laissèrent que rarement son âme et son imagination en repos. La lecture de Dante et de Pétrarque, jointe aux élans de sa nature ardente et poéliqtiœ, l'avait familiarisé, jeune encore^ avec un

i . Il dotait tous les ans un certaiii nombre jàe jeunes fille» pauvres et il donnait à son servkéar Urinoo, jusqu'à a^ao ée«s 4'ûr À k fais^ sans parler de sa ogiunificeace envers son neveu lipnardo.

•2. Il disait un jour à Condivi : per ricco chUo mi sia stato, son visuto sempre da povero,

'i. Il disait un jour à Vasari : / frati hanno guast€Uo il mando^

4A4 l'art ghretun.

genre d'exaltation dont l'expression la plus parfaite et la plus délicatement nuancée se trouve, mais sur des tons très-diflerents^ dans chacun de ces deux poètes. La Béatrix du premier et la Laure du second avaient fait vibrer dans le cœur du jeune artiste la même corde qui avait si fortement vibré dans les leurs et ces vibrations, renforcées par son initiation précoce à la philosophie platonicienne, Pavaient lancé, presque sans boussole, à la recherche d'un idéal qui se fit bien longtemps attendre, et dont la découverte tardive semble, d'après son propre aveu, avoir été précédée par plus d'une chute; mais on peut dire de lui ce qui a été dit du philosophe Vico, que, quand il tomba, ce fut toujours en regardant en haut. Cette direction de son regard nous est attestée par ses biographes et, encore mieux, par ses propres écrits. Condivi dit l'avoir entendu bien souvent discourir sur l'amour, et il ajoute, du ton modeste d'un homme qui n'a pas la prétention d'être initié à ces mystères, qu'il a ouï dira à ceux qui étaient présents à ces entretiens , que les idées de Michel- Ange ressemblaient beaucoup à celles de Platon. Sans nier ni . confirmer cette ressemblance, qui n'était }3as de sa compétence, l'honnête Condivi, qui avait vécu longtemps dans l'intimité de son héros, s'élève énergiquement contre les calomniateurs qui cherchaient d'avance à flétrir sa mémoire, et lui rend le plus positif de tous les témoignages en déclarant qu'il n'a

jamais entendu sortir de sa bouche, dans ces occasions, comme dans toutes les autres, que des paroles^

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non-seulement irréprochables, mais capables d'éteindre toute passion désordonnée dans le cœur de la jeunesse ^

Le témoignage qu'il se rend indirectement à luiméme, dans ses compositions poétiques, est encore plus concluant, et surtout plus éloquent. Il est impossible d'exprimer plus clairement et plus magnifiquement sa croyance au commerce intime des âmes, indépendamment de l'attraction des sens, comme il est impossible de placer sous la sauvegarde d'un principe plus élevé, les jouissances si exquises et parfois si périlleuses dont ce commerce est la source. Pour lui, le beau est inséparable de l'éternel, et la partie périssable de la créature humaine, c'est-à-dire le corps, quand elle le réfléchit à un degré suffisant, peut, non moins efficacement que la vertu, aider l'âme, impatiente de sa prison ici-bas, à prendre son essor vers les régions dont elle est descendue ; car il peut arriver que l'amour dont on s'enflamme pour une immense beauté, ramollisse le cœur et fasse que le rayon divin le pénètre plus facilement. Mais cet amour ne doit avoir rien de commun avec celui qui établit l'empire des sens sur les facultés supérieures. L'un attire vers le ciel, et ne tient aucun compte des altérations que chaque heure amène dans la beauté terrestre qui le produit; il ne connaît ni défloraison, ni langueur, et il anticipe, dès cette vie, sur les délices

1 . Non senti^ mai uscir di quella hocca se non parole onestis^ simCy e cke avevan forza di estinguere neîla gioventà ogni incom^ posto e sfrenato desiderh^ che in lei potesse cadere.

406 l'art GHRlÉTIEir.

du Paradis. L'autre attire ^rers la terre et se oourrit dé fausses espérances } c'est une erreur qui fait dëvier de sa fin toute âme faible qui s'y laisse prendre^ erreur malbeureusement très-commune, cw il en est peu que la grâce transporte à la conlemfdatîoB d^ beautés éternelles et qui tournent leurs désirs de cse cÀté^là. Aussi lepoële, faisant sans doute d'anaiers retours sur lui-même, ne peut-il s'empêcher de s'éerier :

Oh che miseria é V amoroso stato^ !

En suivant ainsi HËchçl^Ange dans la généralité de sa thèse et dans les applications particulières qu'il m fait II des objets sur lesquels il laissa le obamp libre aui eonjecturesy on tf ouve qu'il ayaît puisé, instinctivement peut-être, à deux sources très-éloignées l'une de Tautre, et que son idéal, dans l'espèce dont il est iei question, n'est autre chose que la fusion des idées Platoniciennes avec les idées chevaleresques du moyen âge, ce qui le distingue essentiellement des poètes de l'école de Pétrarque^ très^babiles à exhaler d'harmonieux soupirs, mais dépourvus de cet accent à la fois mâle et tendre auquel on reconnaît les héros de la chevalerie chrétienne. Déjà du temps de Michel'- Ange, les chevaliers de cette espèce étaient presque af»si rares que ceux de la Table Ronde, surtout dans les deux villes entre lesquelles il avait partagé sa vie el ses afiEsctions, et qui étaient les dmx principaux

1 . f^nt ee mereeaii sauf les sappressiens et les transpositions, est t^adnît dés sonnet» 9, 5, 7, S, 9, iO. On tronve les mèoMt idées dans plnsieups madrigaux.

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foyen de la omlisation italienne, mais auM d^ la dér cadence. Nëanmoins^ ou pouvait encore reoaeillir, de loin en loin, un écbo, distinct ou affaibli, de ces traditions dont Feinpire ne s'exerçait plus que sur des individus isolés, et ce n'était pas chez le sexe le plus fort que cet écho trouvait le plus de retentissement. De là vint dans les Ames d'élite un redoublement d'amour ou plutôt de culte pour la femme, qui représentait, tant bien que mal, un idéal trépassé, mais encore cher aux imaginations poétiques, comme celle de Michel-Ange. Seulement , on risquait de courir après une chimère, et de saisir, comme il le lit plusieurs fois, non pas Fombre pour la réalité, mais la réalité qui donne la mort, au lieu de la réalité qui donne la vie. Quoi qu'il en soit, il ne se lassa jamais de poursuivre son idéal, bien qu'il éludât longtemps sa poursuite, et les déceptions les plus amères ne purent rien contre son courage ni contre sa foi . C'est à ce point de vue, purement psychologique, qu'il faut étudier les poésies de cet homme extraordinaire dont le cœur palpita de tous les genres d'enthousiasme, et en qui le feu sacré revêtit successivement toutes les formes. Ce fut peut-être Marsile Ficin, le traducteur de Platou, qui en fit jaillir les premières étincelles, et ces étincelles se changèrent, pour ainsi dire, en incendie, à la voix de Savonarole. Dès lors, l'amour de la pâ* trie et l'amour de la liberté marchèrent de front avec l'amour du beau, et tous ces amours, heureux ou malheureux, finirent pas être évidemment absorbés dans l'amour de Dieu. Cette absorption et les vicissi-

408 l'art chrétieïc.

^ tudes qui la préparèrent^ de près ou de loin^ forment la matière des plus belles compositions poétiques de Michel-Ânge, Ce n'est ni la clarté, ni l'élégance qui en font le principal mérite. Souvent il se contente de laisser poindre sa pensée, même quand elle est sublime, et Ton voit qu'il ne lui en coûtait pas moins de polir les vers que de polir le marbre.

Mais, pout revenir à cet idéal qu'il cherchait, à la suite de Dante et de Pétrarque, et qui n'était pas moins nécessaire à son .cœur qu'à son imagination, il le trouva enfin, en 1537, précisément à Tépoque où il commençait à goûter les prémices de cette prospérité tardive dont il était redevable à Paul III. Cet idéal, regardé comme tel par tous ceux qui avaient des yeux pour voir, les yeux de l'esprit aussi bien que les yeux du corps, était la fameuse Yittoria Colonna, veuve du marquis de Pescaire, et devenue, depuis son malheur qui avait révélé son génie, l'idole des âmes d'élite, dans l'Italie tout entière. Ce fut devant cette idole, à qui la maturité de l'âge n'avait oté que sa beauté superficielle, que Michel-Ange se prosterna avec un mélange d'amour et de vénération qu'il n'avait encore éprouvé pour aucun être humain. La nature des relations qui s'établirent entre eux, nous est expliquée par Michel-Ânge lui-même dans les poèmes qu'il composa pour elle, et ces explications sont confirmées par quelques fragments qu'on a conservés de leur correspondance. On voit qu'elle exerçait sur lui ce genre d'ascendant auquel il est impossible de se soustraire, quand la femme joint

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àla suavité propre à son sexe, les mâles veilus qui appartiennent au nôtre. Or tous ces dons, acquis ou héréditaires , se trouvaient réunis dans Vittoria Colonna, et relevés par les qualités extérieures les plus attrayantes. Il y a des médailles où son beau profil et sa chevelure nouée à Fautique la feraient prendre pour une Muse; mais elle avait d'autres charmes, quand Michel- A.nge la connut. Elle avait tout mis au pied de la croix, ses joies passées et ses douleurs présentes, et elle ne cultivait plus les affections humaines qu'en vue du progrès spirituel de ceux à qui elles les inspirait.

Il était impossible qu'il tombât dans de meilleures mains, pour la guérison des infirmités morales et intellectuelles qui lui restaient encore. Pour apprécier la valeur du remède et ses effets, nous avons le témoignage le plus compétent, celui du malade luimême, mais du malade entonnant, en beaux vers, son cantique d'actions de grâces. Leur beauté ne consiste pas seulement dans l'heureux choix des mots ou dans l'harmonie du langage ; il y a quelque chose de bien plus exquis que le mérite littéraire, dans cet accent de reconnaissance et d'humilité qui fait , pour ainsi dire, éruption à travers les paroles. On voitqU'il avait besoin d'une main, à la fois douce et ferme, pour remettre dans son juste équilibre, son intelligence ballotée entre le pur acquiescement de la foi et les tentations de la philosophie. Il se compare lui-même au voyageur qui, faute d'apercevoir le CÎel, se perd et s'égare à chaque sentier qui se pré-

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sente ^ Il conjure celle qu'il veut prendre pour sa boussole^ de lui tracer sa règle de vie^ par pitié pour son àmiQ. <x Aide^-moi) s'écrie-t-il enlîn^ à ne pas faire de cbute à la fin de ma course^ 6 vous qui avez dirigé mes pa$ vers le ciel par de si belles routes *• x>

Les jouissances de Micbel- Ange devenaient de fdtia en plus vives et se cbangeatent en besoins de plus en plus impérieux y de sorte que l'absence, quand le devoir la rendait nécessaire, lui laissait un vide bien difficile à remplir ; et ce vide, il le sentait si donloureusement, que, plus d'une fois, celle qui le causait, se rendit tout exprès de Viterbe à Rome, pour le consoler. A défaut de cette consolation, il en cherchait une moins efficace, mais encore bien douce, dans un commerce épistolaire dont le charme les exposait, l'un et l'autre, à l'oubli ou à la négligence de devoirs plus sérieux. Ce fut elle, la femme forte, sans cesser d'être l'amie tendre , qui signala' la première ce danger, et qui lui représenta qu'en continuant oetle correspondance avec tant do chaleur, il serait impossible à elle d'aUer le soir avec ses religieuses dans la chapelle de sainte Catherine, et à lui d'aller de bonne heure travailler à Saint-Pierre, de sorte que l'une manquerait aux épouses du Christ, et l'autre à son vicaire*.

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