CHAPITRE XII
8ÀV0HAR0LE.
Le nom de Savonaroleest devenu populaire parmi les partisans des idées républicaines et parmi les adversaires de la hiérarchie catholique, et toutes les fois qu'on le prononce aujourd'hui, il semble rappeler exclusivement le souvenir d'une mort ignominieuse infligée à l'un des plus énergiques défenseurs de la liberté civile et de ta liberté de conscience. Ce qui a le plus contribué à perpétuer cette erreur, c'est la ténacité avec laquelle on a fixé les yeux de la postérité sur deux faits par lesquels on a prétendu résumer la vie publique de Savonarole, savoir le refus d'absoudre Laurent de Médicis à l'article de la mort, s'il ne rendait préalablement l'indépendance à sa patrie, et la hardiesse avec laquelle il passe pour avoir secoué le joug de l'autorité pontificale. Sans examiner jusqu'à quel point cette double pré-
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406 l'art cHRirom.
tention est confirmée ou démentie par les monuments contemporains les plus authentiques , plaçons-nous d'abord dans le point de vue qui nous intéresse immédiatement, et assistons, comme amis de l'art et de la poésie chrétienne, à la lutte si vive, si dramatique et si imposante, soutenue par un simple moine contre son siècle à la face de l'Italie tout entière. Son but est de rétablir le règne du Christ dans le cœur, dans l'esprit et dans l'imagination des peuples, et d'étendre le bénéfice de la rédemption à toutes les facultés humaines et à tous leurs produits. L'ennemi qu'il combat de toute la force de son âme et de loute la puissance de sa parole, c'est le paganisme dont il a trouvé l'empreinte partout, dans les arts comme dans les moaurs, dans le* idées, comme dans les actes, dans le cloître eomuae dans les écoles du siècle.
Quand il eut résolu, à l'âge dà aa ans, d'embras» sep la vie religieuse, sa prédilection pour saint Thomas d'Aquin l'avait fait entrer de préférence dans l'ordre des dominicains, auxquels ce savant docteur avait lui-même appartenu; mais il y était entré avec la ferme résolution de rester toute «a vie simple frère convers, afin d'échapper par ce moyen au fatras d'études profanes et scolastiqtiespar lesquelles pu faisait une diversion si funeste au but fout différent que le fondateur s'était proposé- Néanmoins il fit ses vœux dans un couvent de Bologne, et même il surmonta sa répugnance pour l'enseignement (je .la philosophie d'ArUtote, du jour où sas luplriftiu*
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U.VOSUOLI.
lui eurent donné l'ordre de l'expliquer; seulement il eut soin d'en retrancher les questions les plus oiseuses, et de faire ressortir, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, la supériorité de l'Écriture sainte sur toutes les autorités philosophiques.
L'étude de la parole de Dieu, telle qu'elle est contenue dans l'Ancien et le Nouveau Testament, devint dès lors la passion dominante de toute sa vie, et au bout de quelques années sa parole, jusque-là traînante et inanimée, devint pénétrante et victorieuse dans la chairede vérité comme dam lea discours le* plus familiers ( i). Dans un chapitre pro* vincisl tenu à Reggio, le célèbre Pic de la Mirandolf fut si émerveillé de son éloquence et si épris de la beauté de son âme qu'il erut ne pouvoir pas désormais vivre loin de lui (a); et ce fut par suite de l'en* thousiasme avec lequel il en parla immédiatement après à Laurent de Médicis, que ce dernier fit rêve» nir Savona rôle à Florence et le plaça dans le couvent de Saint-Marc en qualité de lecteur.
Ce fut dans cet! e retraite, sous un grand rosier de Damas, qui était la principale décoration du jardin, qu'il commença le cours de ses prédications devant on auditoire d'abord peu nombreux, mais qui se
(1 ) Le premier essai de Savooarole comme prédicateur fut si matheureux, qu'A la fin du Carême le nombre de ses auditeurs ne possjlil pas vingt-tiug- IL leur annonça lui-même que dàaorntais, #n liau de prêcher, il s'adonnerait entièrement à l'étude de l'Ecriture sainte.
(2) Che non gli pareva pot potvr vivere senza lut. Burlamachi, VÙa di F. G. Savonarola, édit. de Venise, p. 89.
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grossit bientôt si considérablement, qu'il fallut se transporter dans l'église du couvent , laquelle se trouva elle-même trop étroite pour contenir laffluence toujours croissante d'auditeurs étrangers, de sorte que l'année suivante (1/190), on permit à frère Jérôme, qui venait d'être élu prieur de Saint-Marc, d'en réunir un bien plus grand nombre dans l'enceinte spacieuse de la catbédrale de Florence.
Ses premiers sermons furent une exégèse effrayante de certains passages de l'Apocalypse, desquels il déduisait, avec l'accent et l'autorité d'un prophète, l'approche d'une grande crise pour l'Église de Dieu, et de tribulations inouïes pour les peuples qui ne chercheraient pas dans la pénitence un abri contre sa colère. L'invasion des Français en Italie et l'occupation de Florence par un monarque étranger ayant vérifié les prédictions qui concernaient spécialement les Florentins, et ayant fourni . à Savonarole l'occasion de figurer comme leur libérateur, la reconnaissance et la vénération pour l'envoyé de Uieu se joignirent à l'enthousiasme qu'on avait déjà pour le prédicateur, et l'effet de tous ces sentiments réunis fut si puissant et si contagieux sur toutes les classes de la population, qu'on se croyait reporté aux plus beaux siècles de l'Église primitive (1). Pour avoir leur part de cette manne miraculeuse qui tombait si abondamment du ciel,
(1) Talcke pareva proprio una primitiva çhiesa. Burlamachi, p. 39.
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les habitants des villes et des bourgades voisines désertaient leurs demeures, et les rustiques montagnards descendaient des flancs de l'Apennin pour se diriger vers Florence, où des flots de pèlerins se précipitaient tous les matins quand on ouvrait les portes aux premiers rayons du soleil , et où ils étaient retenus par la charité vraiment fraternelle dont ils devenaient l'objet; car c'était à qui leur rendrait les devoirs de l'hospitalité chrétienne : on les embrassait dans la rue comme des frères, même avant de savoir leur nom, et il y eut des citoyens pieux qui en recueillirent jusqu'à quarante à la fois dans leur maison (r).
Quand on pense que cet enthousiasme se soutint pendant sept années consécutives, qu'il fallut prêcher séparément aux hommes, aux femmes et aux enfants par l'impossibilité de les admettre tous ensemble dans le dôme, que tous ces succès inouïs étaient obtenus au milieu des cris de rage poussés par la faction des tiède* {2), qui le dénonçaient tous les jours à la cour de Borne et le menaçaient hautement de la potence, on ne sait plus ce qu'on doit le plus admirer dans Savonarole, ou son inépuisable fécondité comme orateur évangélique, ou la facilité de son âme à s'élever au-dessus de la région des tempêtes populaires, ou sa confiance vraiment sur-
(4) Burlamachi, p. 39.
\%) Celait le nom qu'on donnait aux adversaires de Savonarole ; ses partisans étaient appela piagnoni ou pleureurs.
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itû L'ART CHBRTtEIf.
humaine dans une assistance supérieure qui ne pou* vait lui manquer (i).
11 ne fallait rien moins qu'un pareil secours pour purifier tout ce que le paganisme avait souillé | car il n'y avait pas une seule branche des sciences ou des arts, pas une seule faculté de l'esprit humain qui eût échappé à cette contagion. A force de se prosterner devant cette vieille idole, on avait fini par se dégoûter de l'ignominie de la croii, et Burlamachi nous dît que Savonarole trouva Florence remplie de gens nobles, habiles, ingénieux et regorgeant de sagesse humaine, qui non- seulement avaient perdu la foi, mais encore se moquaient de ceux qui l'avaient conservée, et encore plus de ceux qui la défendaient (a). 11 y avait des artistes du pra* mier ordre qui avouaient naïvement qu'ils ne l'a* vaient jamais eue, et parmi ceux qui gardaient plus de mesure pour éviter le scandale, la profession du christianisme se bornait le plus souvent a des prati. que* extérieures. Les maître* chargés de l'éducation publique ne donnaient pour la plupart que des ali* ments empoisonnés à l'esprit de la jeunesse, tournant exclusivement son admiration vers les fables de la mythologie grecque, ou vers les héros des anciennes républiques, et ne lui laissant même pas
(1) Il y avait des prêtres et des moines qui refusaient l'absolution à quiconque assistait aui sermons de Savonarole. Voir le sermon du mardi de Pâques de l'année 1 495, dans le recueil imprimé k Florence, l'année suivante, 1 vol. iri-i".
(2) Burlamichi, Vità ai Fra Gif. Savonarola, p. 87.
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soupçonner que le christianisme avait eu aussi les sifns qui les avaient surpassés tous. Bien plus, on choisissait entre les ouvrages profanes ce qu'il y avait de plus propre à corrompre à la fois l'esprit et les mœurs; et malgré tout ce que les historiens contemporain* ont dit de la corruption de ce siècle, on est encore étonné de trouver parmi les livres dont Savaparole demandait hautement la suppression dans les écoles, les ouvrages si licencieux de Tibulle et de Catulle, et jusqu'à l'Art d'aimer d'Ovide (i), qui cependant peut passer pour une œuvre édifiante en comparaison d'un autre recueil dont le titre seul révèle toute l'infamie, et contre lequel la saint prédicateur demanda formellement un édit d# proscription (3); "Voilà jusqu'où allait la perversité des docteurs trop épris du paganisme et le fatal aveuglement des familles!
Ce système d'éducation profane érait continué sous upe antre forme dans IVnwîignenitBt supérieur des université» et des cloîtres, sans excepter ceux 4&s dominicains* bien que l'étude de la philosophie SGoUtstique fût interdite par les constitutions de sajnt Dominique, sauf les cas de dispensa (3). La logique d'Arietote, surchargé* de subtilités nouvelle», assujettissait à ses procédés, arides et froide-
(1) Voir ta fin du sotfbq» peu» le lit' uiwawtw é» l'Avnt H95, San» 1« recueil d éj i ci lé,
(2) Voir la ta du sarnu» peur le lundi »**» 1« IB' «uawas *>
(3) Sermon pour le lundi, «efèj 1» H!» «HUM)» 4» Cwsait.
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412 l'art chrétien.
ment réguliers la science théologiqiie elle-même, c'est-à-dire celle qui par sa nature est la plus indépendante de ce genre d'entraves; et l'autorité de l'Écriture sainte n'était pleinement reconnue qu'autant qu'elle avait le bonheur d'être d'accord avec celle du philosophe péripatéticien. Que dis-je? l'étude des livres saints et surtout de l'Ancien Testament était si honteusement négligée, qu'on demandait naïvement au petit nombre de ceux qui s'en occupaient à quoi pouvait servir une pareille lecture, et quel fruit ils pouvaient retirer de la connaissance d'événements passés et accomplis depuis tant de siècles : question si grossièrement stupide, qu'il serait impossible d'y croire, si elle n'avait été adressée à Savonarole lui-même, pendant son noviciat, par un religieux d'ailleurs très-exemplaire et animé des meilleures intentions (i).
Aussi l'éloquence de la chaire avait-elle dégénéré en argumentation purement scolastique, et les prédicateurs en vogue, faisant un informe mélange de l'Évangile et de la logique, venaient, la tête farcie de toutes les subtilités de l'école, jeter cette poussière aride aux yeux de leurs auditeurs, sans se soucier aucunement des choses de Dieu et de la foi (a). Heureux furent encore les pauvres d'esprit; car
(4) Voirie sermon du V' dimanche de Carême.
(5) Sono U suttilità dei filoiofi come polvere... Fanno di quata filosofia e délia Scrittura santa e logica un metcuglio, e quetto vendono toprà It pergami, e le case di Dio e délia fede U Sermon pour le IV* dimanche de Carême.
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SA.VONAHOLE. 413
quand Savonarole parut avec l'abondance et le choix heureux de ses citations bibliques, ce fut dans ces âmes simples qu'elles retentirent comme les coups redoublés d'un tonnerre nouveau, et il sembla que le même charbon ardent eût embrasé leurs cœurs et purifié ses lèvres. Ce n'était plus en son propre nom qu'il menaçait les peuples de châtiments prochains et terribles, et qu'il cherchait à exorciser la science et les arts possédés, par le démon du paganisme, c'était au nom des prophètes qui avaient crié malheur à quiconque fléchirait le genou devant les idoles. Amos était pour lui le type de cette rude et énergique simplicité dont Dieu aime tant à se servir pour confondre la science des sages (i), et les prophéties du pasteur de Thecué, par la juste application que Savonarole en savait faire, semblaient avoir eu spécialement en vue l'idolâtrie intellectuelle où Florence était alors plongée. Quand en parlant du crime irrémissible du peuple d'Israël (3), le prophète lui reproche d'avoir bu dans la coupe des réprouvés, vinitm damnatorum biberunt, son interprète dit aux Florentins que ce breuvage maudit n'est autre chose que le paganisme avec tous ses souvenirs antiques, ses voluptés et ses cérémonies profanes (3). Ceux qui jurent par le péché de Samarie, qui jurant in delicto Samatiœ , sont, d'un
(*) Dio non tUmwt fiioiofo,ma me pattore 0 semplice uomo e voleva ehe a lui fosse creduto. Sermon du It° dimanche de 1" Avant. . (8) Amos, 1, 6-8.
(3) Sermon du mardi après le I" dimanche de Carême.
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4M h'àxt tmtÈrtn.
côté, l«s jeunes Florentins que l'orgueil fait courir après la logique et ta philosophie, et de l'autre, les professeurs de théologie qui ne savent étudier que les vaines subtilités qui sont l'aliment éternel des disputes de l'école (i). De même ceux qui s'écrient : Vive la voie de Béerscebah, w'wï via Bersabe, sont les savants qui se font une idole de la science et ne veulent remonter à la cause première qu'à l'aide dés lumières de leur raison ; la défense faite par Isftae k son fils Jacob de prendre une épouse parmi les tilles de Chanaan était un avertissement prophétique au* chrétiens pour les empêcher de chercher la vérité dans les livres des philosophes (a). Entre les sept plaies de l'Egypte, il y en avait au moins trots auxquelles- l'imagination de Savonarole trouvait moyen de prêter une signification analogue (3)} les Juifs, qui se dégoûtaient de la manne dans le désert et soupiraient après les poissons d'Egypte, étaient la figure des chrétiens qui ayant sous la maitt la parole même de Dieu, la négligeaient pour se livrer k et» études profanes (4) ; et dans le récit de la pèche
(4) Swnon du mardi après le IV* dimanche de Cfereats.
(3) Sermon du Vendredi saint.
(3) Voir le sermon très-remarquable du mardi de la Semaine sainte, dans lequel en trouver* un morceau décisif sur Ms indulgences, et sur le droit iji* le Pape a de les accorder. Certes les protestants n'eurtwnt pas tant admiré Savonarole s'ils avaient lu ce sermon et plusieurs autres du même recueil.
(I) Sermon da mercredi : c'est un Ses plus betro*, et il roule presque entièrement sar le sacrement de PEuchiristié, et les ennemis les plus acharnés de Savonarole n'en ont jamais ixmtestè l'orthodoxie.
mwramorjt. 41k
miraculeuse, quand l'apôtre saint Pierre ae plaint d'avoir travaillé pendant toute la nuit en vain avec ses compagnoni(i), cette plainte, appliquée à ta stérilité des prédications modernes, voulait dire qu'à force de prêcher la rhétorique et la philosophie, la lumière de la foi s'est obscurcie* et une nuit affreuse est survende pendant laquelle les pécheurs ont jeté leurs filets sans rien prendre, c'est-à-dire sans sauver les âmes, parce que, au milieu de cette abondance extraordinaire de sermons , l'esprit de Dieu avait cessé de vivifier l'éloquence, et les orateurs étaient devenus pltis étrangers que jamais à la science de la foi (a). Avec cette préoccupation fixe et cette ferveur de zèle, on comprend que Savonarole ait été si entraînant et « pathétique toutes les fois qu'il recommandait à ses auditeurs la lecture des livres saints, ou qu'il leur parlait des consolations qu'il y avait puisées 1 ni -même.
n CroyeK, leur disait-il, croyez à la suffisance du
* Verbe et à la sagesse du Christ qui vous a laissé « sa parole exprimée de manière qu'elle pût se pask serde la science du siècle. On dit que la logique « et la philosophie peuvent affermir les esprits dans h la foi, comme si une lumière supérieure avait
* besoin d'être confirmée par une lumière infé- «r Heure. Rappeleï-vous ce philosophe du concile « de Nicée que des évéques trop savauts voulurent
(t) Saint Lise, v, 5.
(2) Sermon du mardi de Piques.
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416 LAET CHRKT1EH.
« en vain convaincre par des syllogismes, et qui,
■ aprèss'èlre laissé persuader par un simple croyant, « adressa aux premiers ces paroles si remarquables: « Fobis pro verbis verba dedi, Je vous ai donné des
« mots pour des mots Allez dans toutes les
« écoles de Florence, vous trouverez des docteurs
* payés pour enseigner la logique et la philosophie, « vous y trouverez des maîtres pour toutes les a sciences et pour tous les arts , mais pas un seul « qui soit chargé de l'enseignement de l'Écriture « sainte Ne vois-tu pas, docteur insensé, qu'en
* voulant appuyer la foi sur les sciences profanes, a tu l'abaisses et l'avilis au lieu de l'élever et de « l'agrandir? Souvieus-toi de l'histoire de David « marchant contre le géant Goliath; laisse là cette « pesante armure de la logique et de la philosophie,
* et arme-toi d'une foi vive et simple à l'exemple
a des apôtres et des martyrs (i) Quelle douceur
« ineffable 1 ame chrétienne ne trouve-t-elle pas « dans la lecture de l'Écriture sainte! L'homme fa- > tigué du long pèlerinage de la vie s'assied et se « repose quelquefois sur la route pour se rafraîchir a et se fortifier par ce viatique, et alors il jouit, u pour ainsi dire, de la présence du Christ son « bien-aimé, et il se soulage par les larmes d'at- ■ tendrissement que lui fait verser le spectacle des
{4 ) Sermon du lundi après le III* dimanche de Carême. La traduction est littérale ; seulement je me suis permis quelques transpositions de ph rates.
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SÀVOWASOtE. kil
r miséricordes de Dieu (i) O Florence! fais
s contre moi tout ce que tu voudras; je suis monté « en chaire aujourd'hui pour te dire que tu ne k détruiras pas mon œuvre, parce que c'est l'œuvre « du Christ. Que je meure ou que je vive, la se- « mence que j'ai jetée dans les cœurs n'en portera a pas moins ses fruits ; que si mes ennemis sont « assez puissants pour me chasser de tes murs, je « n'en serai point affligé; car je trouverai bien « quelque part un désert où je pourrai me réfugier « avec ma Bible, et jouir d'un repos qu'il ne sera « plus au pouvoir de tes citoyens detroubler (a). » Pour certains esprits superficiellement philosophiques tout cela n'est qu'une lutte momentanée entre un moine ignorant et fanatique d'une part, et de l'autre, l'intelligence humaine dont rien ne saurait arrêter la marche. Cependant, ce moine était au moins aussi versé que les plus savants de ses adversaires dans les études profanes qu'il voulait non pas ruiner de fond eu comble, mais subordonner à des études chrétiennes. Il connaissait aussi bien qu'eux les annales de la Grèce et de Rome, mais il ne les trouvait ni plus glorieuses ni plus instructives que celles des nations qui avaient paru depuis sur la scène du monde, en y déployant la bannière de la croix. Dans l'antiquité même, il refusait la prééminence à ceux qui , comme Tite-Live et Thucydide,
(4) Sermon du mardi après le IV" dimanche de Carême. (3) Sermon du mardi après le IIIe dimanche, de Carême.
448 l'art CHBihriKK.
n'avaient écrit que l'histoire du passé, et il la revendiquait pour les* historiens juifs, les seuls qui eussent consigné dans le même livre le récit dn passé avec l'histoire figurative de l'avenir (i). 11 faut avouer qu'il y a quelque chose de sublime et de bien profondément chrétien dans cette répugnance pour ce qui n'est plus et ne doit plus être : l'instinct de la perpétuité est inséparable de celui de l'immortalité, et celui-ci a été tellement développé par le christianisme, que le point de vue a complètement changé dans les études historiques pour tous ceux qui sont arrivés à la plénitude de ce développement. C'est ce qu'on peut déjà remarquer dans les informes essais d'histoire universelle tentés parles écrivains ecclésiastiques des premiers siècles du moyen-âge; c'est ce qu'on peut voir avec tous les caractères de perfection et d'unité dans l'incomparable discours de Bossuet, et c'est ce qu'on peut trouver en germe dans plusieurs passages des sermons de Savonarole. Pour déconcerter l'enthousiasme des érudits qui avaient toujours le regard fixé sur l'antiquité classique, il leur montrait à l'orient les tristes débris de cette race grecque dévorée par la lèpre intellectuelle que son schisme avait rendue incurable, et également impuissante à secouer le joug des barbares et celui de l'erreur (a); à l'occident, loin de chercher à détourner
(4) Sermon du III' dimanche de l' Avant.
(5) Che Mcf«c par f kmtit e H pmati tklf Oriente » <to GrtciT
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ks yeux de ses auditeurs du spectacle de la grandeur romaine, il aimait, au contraire, à leur en dérouler l'imposant tableau; maia c'était pour mieux faire ressortir ensuite h conquête de la ville éternelle par te Christ qui avait mi* tout cela aux. pieds d'un simple pécheur ( et alors, il avait l'air d'eutonner uu chant de triomphe en paraphrasant ce» paroles du prophète Isale : Civitaiem sublimem hu-< tailiahH, cQUoukakU e*mpespa»peris, gressus ege- «oittm (i); La cité orgueilleuse sera humiliée, elle. aéra foulée «ou» le pied du pauvre, et par les pas de csuK qui sont dans l'indigence.
Pour donner une direction plus chrétienne à l'éducation publique, il n'y avait pas à compter sur les générations qui avaient vécu dans l'habitude de regarder la découverte d'un manuscrit grec ou latin comme on des plus grands bienfaits du ciel ; il fallait attendre que tous ces savants vieillards dont Savonarole se plaignait d'avoir trouvé les cœurs aussi durs que la pierre, fussent descendus l'un aprè» l'autre dans la tombe (a), et préparer par des institutions dignes d'un peuple chrétien, l' avènement delà génératiqn nouvelle sur laquelle il invo-
Sona undaii mu m vattità « wife gli in/flfeii. Sermon du vendrai aprùa 1k H* dimanche de Garôroe.
(1} Sermon du mardi après le IV* dimanche de Carême.
(8) Gtoria tutti aolora ctte oggi seguitaa la iottrina di queiii filosofi, gli troverai tutti duri corne piètre. Sermon du samedi çprès; le IV8 dimanche de Carême. — Itiepidi e max\m i vecchi che hunnç il vitio twlla porte inteUettiva, nor» si pmwofcwvwtire. Sermon du V* dimanche de Carême.
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420 I. ART CHSET1EN.
quait plus spécialement les bénédictions de Dieu. On pourrait composer un bien magnifique recueil de toutes les allocutions touchantes adressées par lui aux enfants qui faisaient partie de son auditoire. Jamais les entrailles du prédicateur n'étaient plus émues que quand il parlait à cette portion innocente et chérie de son troupeau; il les appelait à recueillir un jour le fruit de ses travaux et à veiller sur les destinées futures de leur patrie (i); mais en attendant il préparait ce bel avenir en mettant à leur portée toutes les grandes vérités de la foi et en provoquant de salutaires réformes dans l'éducation domestique; il disait aux mères qu'elles manquaient au plus sacré de leurs devoirs en se déchargeant du soin d'allaiter leurs enfants sur des nourrices mercenaires qui leur transmettaient leurs propres vices et les corrompaient ainsi dès le berceau (a) ; il disait aux pères qu'ils étaient tenus de donner à leurs fils encore en bas âge le degré d'instruction sans lequel leurs dispositions naturelles ne pourraient pas se développer plus tard (3), et c'était surtout à cet
(A) Sermon du IIP dimanche de Carême.
(S) Yoifate malt, perché voiglt fate allatare da gente groua, e diventano pot spiriti grossi, e ehi diventa libidinoso, ehi iracondo ehi sUixoto, perché gii fate allatare ancora dalle schiave, e quel primo latte da grande inclinazione al fanciullo, etc. Sermon du Sa* medi sa in t.
Ainsi la priorité n'appartient pas à l'auteur 'û' Emile ni à l'école des philanthropes.
(3) Sermon du lundi après lo IÛ" dimanche de Carême. — Pour les tues en matière d'éducation chrétienne, c'est peut-être le plus remarquable de tout le recueil.
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SAVOMAROLE. 421
enseignement élémentaire dans lequel était comprise l'étude des langues mortes , que Savonarole voulait donner une base et une tendance qui fussent plus en harmonie avec le but des sociétés chrétiennes.
Trop éclairé pour avoir la pensée de proscrire les chefs-d'œuvre que les peuples anciens avaient laissés comme autant de traces lumineuses de leur passage dans l'ancien monde, il les admettait volontiers comme auxiliaires de la civilisation moderne et comme instruments de culture pour l'imagination et le goût; mais la faculté de s'approprier ces décorations étrangères ne devait pas empêcher que les fondements et le couronnement de l'édifice fussent empruntés exclusivement au christianisme. Il approuvait fort que les professeurs de Florence missent leurs élèves à même de connaître le génied'Homère, de Virgile et de Cicéron , sans que des traductions vinssent s'interposer comme des erps opaques entre ces grandes lumières et eux; mais comme du point de vue où il s'était placé pour les juger, le génie de certains Pères de l'Église avait encore plus de profondeur et d'élévation, et contrebalançait au moins par cet avantage dans le fond l'infériorité des formes, il demandait que les meilleurs ouvrages de saint Jérôme et de saint Augustin, et particulièrement le livre de la Cité de Dieu, fussent admis à un partage égal avec les auteurs profanes, afin, dit-il, que la jeunesse ne reçoive pas une leçon de paganisme sans recevoir en même temps
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422 l'aht «raines.
une leçon de Christianisme, et qu'on /ai enseigne si* muhanêment tèloqnence et ta vérité (i). C'était par le même motif qu'il voulait sanctifier la mémoire des enfants en y gravant dès l'âge le plus tendre l'histoire des saints et des martyrs qui avaient honoré l'Église par des vertus bien autrement héroïques que celles des grands hommes de Phitarqu* (î).
Le mal causé par ïes abus qui s'étaient introduits dans P éducation publique était aggravé et reproduit sous des formés encore plus dangereuses par des artistes voués à toutes les inspirations profanes qui leur venaient de leurs patrons et d'ailleurs. Les monuments <de l'art païen devenus l'objet d'une sorte de coite dans le jardin des MéJicis, avaient insensiblement altère les notions du Beau tel Vfae les peintres et les sculpteurs chrétiens l'avaient conçu jusqu'alors. D'une atrtre part, *e naturalisme encourage par la corruption croissante des mœurs avait pris ouvertement possession des lieu* saints, et la
(1) Voir la fin dn sermon pour le mardi après le I il* dimanche de Carême.
(3) C'est wie des recMAaandatMDB sur Iessptellee il revient m phn souvent. Voir le sermon du mardi après le IV* dimanche de Carême. — Burlamachi ait, p. 93, qu'on avait commencé à enseigner la grammaire aux enfin» dans les ouvrages desaf nt Léon et de saint lïrtnte, et à expliquer le traité de saint Ambroise de Qfjitiiis. Il ajoute que Sa- • vonarole avait écrit un opuscule pour détourner les jeunes gens de la lecture des poètes licencieux. — Dans te mémoire justificatif adresse1 par les magistrats florentins à la cour ne Home, il était dit que Stn» narole voulait qu'on enseignât â la jeunesse l'histoire du Rédempteur et celle des saints. 'Bartoli, Âpol. di 'Savonùroia, p. 331 . tir. 4Ï8Î,
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6AVOSABOLE. 423
profanation commise par le moine Lippi se renouvelait tous les jours, c'est-à-dire qu'à la place de la Madone, de la Madeleine et même de saint Jean, on mettait dans un tableau d'autel des portraits de jeunes filles le plus souvent trop connues, autour desquels se pressait, sans respect pour le saint sacrifice, un concours bruyant de curieux et de profanes (i).
Dans ces sortes de représentations tout était calculé de manière à dépraver l'imagination des spee- ' taîeurs. Des nudités attrayantes y étaient étalées sans pudeur, et non-seulement on n'y observait pas le costume traditionnel de la Vierge et des saintes femmes, mais celui qu'on leur donnait les faisait ressembler à des courtisanes. C'était le reproche que Savonarole adressait aux peintres arec l'accent de la plus véhémente indignation, leur demandant de quel droit ils venaient étaler ainsi leurs vanités dans les églises, et ne croyant jamais leur avoir assec dit que la. sainte Vierge s'en allait vêtue simplement et modestement comme une pauvre fille, et que la beauté céleste de son visage était comme le reflet de la sainteté de son âme, ce qui faisait dire a saint Thomas que jamais aucun homme ne l'avait regardée avec des yeux de concupiscence (a).
Il paraît que ce genre de licence avait déjà causé bien des ravages, puisque Savonarole affirmait que,
(*) Sermon du samedi «près le fi* dimanche de CarètM. (2) fo tri dteo oh' ella anduva vestita corne poverttlm êmnplio*mente « appena segli vedeva U viso... Voi fatt partr l* foryww
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■12-i l'art cHBihriEif.
si les artistes avaient su comme lui tout le scandale qui en était résulté pour les âmes simples, ils auraient eu horreur de leur propre ouvrage. Cependant leurs pinceaux étaient encore plus licencieux quand ils travaillaient à la décoration des palais ou des maisons particulières; c'était là que le paganisme se donnait libre carrière, et faisait entrer par les yeux dans l'esprit des enfants ce qui autre part y entrait par les oreilles. Les madones qu'on plaçait dans les oratoires, au lieu d'édifier la famille qui s'y assemblait pour prier, produisaient souvent un effet contraire, et si un citoyen pieux, dans sa sollicitude paternelle, exprimait son dégoût pour toutes ces images lascives et demandait une vierge dont le regard , l'âge et le caractère fussent un préservatif contre toute pensée impure, alors l'artiste pervers ta lui peignait avec une longue barbe au menton (i). Le sacrifice de toutes les nudités qui choquaient la pudeur dans son asile le plus sacré, c'est-à-dire jusque sous les yeux maternels, était le premier gage que Savonarole exigeait des parents 'convertis, opposant à leur relâchement dans une matière si grave la sévérité- d'Aristote qui, avec les seules lumières de sa philosophie païenne, avait été assez
Maria vestita corne una meretrice, etc. Sermon du samedi après le 11' dimanche de Carême.
Sur la beauté de la Vierge, voir le sermon du vendredi après le 111* dimanche de Carême.
(4) L'artiste qui joua ce tour s'appelait Nunziata; il excellait à faire des girandoles pour la fête de saint Jean. Ce trait est raconté par Vasari dans la vie de Tlidolfo GhirlaDdajo.
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éclairé pour signaler dans sa politique le danger qu'il y avait à placer des images déshonnêtes devant les yeux des enfants (i).
Mais à quoi pouvait servir la destruction de tous les monuments profanes, si le principe qui leur avait donné naissance n'était pas attaqué jusque dans sa racine, et si les imaginations n'étaient pas définitivement affranchies de l'influence anti-chrétienne qui les avait dominées? Pour tenter une pareille oeuvre, une des plus hardies dont il soit fait mention dans l'histoire de l'esprit humain, il ne fallait rien moins que le génie de Savonarole et son inébranlable foi dans la divinité de sa mission.
Sans recourir aux longs circuits de la méthode analytique, il avait vu que la décadence des beaux -arts tenait principalement à la décadence du culte parmi les chrétiens, et il en avait conclu que la régénération de l'un conduirait nécessairement à celle des autres. Il se mit donc à inculquer le plus fortement qu'il put à ses auditeurs la nécessité du culte intérieur dans ses 'rapports avec les besoins de l'âme, et à leur expliquer la haute signification des cérémonies pratiquées dans l'église catholique et le rôle sublime que l'art était appelé à y jouer (3). Eu mettant ainsi dans tout son jour le véritable sens, soit allégorique, soit
(<) Sermon du I" dimanche de Carême.
(2) Ta vedi quel santo là in qutila china t. di : t'o veglio far buona vila ed eiwrv simiie a lui. Sermon du samedi après te I" dimanche de Carême.
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mystique, de tant d'usages et d'institutions si mer. veilletisement appropriées aux intelligences les pins simples, il rouvrait aux artistes une mine aussi pure que féconde, que leurs devanciers étaient bien loin d'avoir épuisée.
Mais sur ce point les vieillards ne se montraient pas moins endurcis que sur celui de la littérature profane, et leur exempte fut presque généralement suivi par ceux qui venaient tan média tentent après. Ce fut donc uniquement sur les générations placées entre l'enfance proprement dite et l'âge mûr (i), que Sevonarole fit reposer ses pins belles espérances pour l'avenir, espérances qu'il -cultiva pendant huit années consécutives avec un amour sans pareil, et qui le soutinrent dans des épreuves souvent bien amères que lui suscita la haine implacable de ses ennemis.
Préparer et assurer 1« triomphe de l'art, de la poésie et de la foi chrétienne pour une ère nouvelle qui devait s'ouvrir glorieusement: avec le xvi' siècle, et à Florence plutôt qu'ailleurs, à cause de ses ri* chasses spirituelles (a), voilà le but que se proposait Savonarolc en imprégnant le cœur et l'imagination de la jeunesse de ce parfum si exquis
(t) H défendit qu'on amenât les enfants au-dessous de dix ans.
(S) Firenze è ta citlà di Dio Qui ti fapiùbensche mil' altre,
Sermon du I" dimanche de Carême. — Vie», qvn, Frreme, Ut di cfce net pavera; io duw quanta alla richeiae spiniuaii, (h sa la pis* rieea ùttà 4' UUtUa. tàtx&Qu do la veilk du dimanche dwtt*
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