‹ De l'art chrétien (volume 5)Chapitre 10 sur 21 · SI · texte numérisé non relu

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de piété tendre et enfantine dont la suavité se prolonge ordinairement bien avant dans la vie.

Le succès passa tellement ses espérances que luimême crut ne pouvoir l'attribuer qu'à une intervention miraculeuse de la miséricorde divine , et jamais il n'était plus pathétique que dans l'effusion de sa reconnaissance pour l'auteur de ce bien* Êrit (i). C'était pour ion oeeur une jouissance assee douce pour être comme une anticipation de sa rèoompcnse céleste; on voit par plusieurs passage» de ses discours que l'innocence du premier âge lui i«spirait je ne Bais quel sentiment exalté qui ressemblait à de l'adoration ; il disait qu'un enfant qui s'est conservé sans péché après être arrivé 4 Tusage de son libre arbitre, acquiert une si grande pureté d'esprit et de cœur, que les anges du ciel viennent souvent s'entretenir avec lui (a). Aussi était-ce par cette portion chérie de son auditoire qu'il faisait adresser des prières à Dieu pour 'obtenir -soit des forces pour lui-même quand il se sentait épuisé, soit des magistrats vertueux pour Flores»^ qiwnd©Bprocédaitàdei»ouvelte3électiwiB(3).

C'était un spectacle bien extraordinaire pour les Florentins, que de voir -cette jeunesse auparavant

(4.) Veir, à la fin du serBWfi çoBr le mardi après le i" dimartche d» Carême, la belle paraphrase de ce verset du Psaume ; Ex on wifantiiiTh et îactantium perfecisti lawiem. Ce sermon est admirable d'un but a l'autre.

(S) Sermon du dimanche des Rameaux. Il fut fait exprès pour les enfants.

(3) Sermon du jeudi après te)* dimanche* Carte*.

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si bruyante, si indisciplinée, si rebelle au frein des lois, se soumettre à une règle de vie si contraire à ses habitudes et à sa fougue naturelle, et se passionner pour de pieux exercices au point de ne pas songer à autre chose pendant sept années consécutives. Dans la maison paternelle on récitait le rosaire, ou on lisait l'office de la sainte Vierge, suivant la différence des âges, et surtout l'on se conformait, d'après la mesure des capacités individuelles, au plan d'éducation chrétienne recommandé par Savonarole ; au dehors on assistait à tous ses sermons, et la veille des fêtes solennelles on allait ensemble faire des guirlandes d'olivier, on s'asseyait sur le gazon distribués en groupes qui formaient autant de chœurs, on chantait des Laudes à la louange de Dieu ou de Marie, et ceux qui avaient passé près de là disaient en revenant qu'il leur avait semblé voir une scène du paradis (i).

Ces Laudes , composées pour la plupart par d'assez bons poètes et chantées sur des airs trèsconnus, étaient un des moyens les plus efficaces employés par Savonarole pour le projet de régénération qu'il avait en vue. Il savait que l'usage de s'assembler le samedi soir après Nones dans les principales églises de Florence, pour chanter des cantiques spirituels en chœurs alternatifs devant une image de la Madone, qu'on recouvrait ensuite au milieu d'un concert formé par l'orgue, les voix

(4) Sermon du dimanche des Rameaux,

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et les cloches, remontait sans interruption jusqu'au xiii* siècle, et avait acquis assez d'importance pour qu'on en vînt à nommer un capitaine dei Laudesi; il savait que pendant tont le temps que dura Tinter' dit de 1376, les hommes, les femmes et les enfants se pressaient tous les soirs dans les églises pour se consoler par ces chants de la suppression tomporaire du culte, et il voyait lui-même une compagnie de trombistes, organisée jadis aux frais de l'État pour accompagner le caroccio en temps de guerre, les prieurs et le gonfalonnier en temps de paix, venir tous les samedis sur la place du PalazzoVecchio jouer des airs nationaux en honneur de la justice rendue au peuple dans la semaine qui venait de s'écouler (r). D'une autre part, il n'ignorait pas la vogue croissante qu'avaient obtenue les chants licencieux composés pour les danses et les orgies du carnaval, et de ses observations personnelles combinées avec les traditions historiques, il concluait très-légitimement que la musique exerçait un grand empire sur l'imagination des Florentins , et pouvait décupler le mal causé par la verve satanique de certains poètes. Il résolut donc d'étendre sa réforme jusqu'à cette branche de l'art.

Ici encore le problème était insoluble par rapport aux vieillards, de la mémoire desquels il était impossible d'extirper toutes les turpitudes qu'ils y avaient entassées comme des ornements ; mieux eût

(4) UOuervatoreFiorentmo, vol. I, p. 439 et auiv.

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valu avoir à nettoyer les écuries d'Aogias. C'était donc uniquement à l'enfance et à la jeunesse que pouvait s'appliquer le plan du réformateur, et, dans cette limite, son triomphe sur la musique profane fut d'autant plus complet, qu'il le célébra précisément pendant les jours du carnaval, au milieu dm chants pieux et des bénédictions de l'immense nta< jorité du peuple.

Dans sa réforme musicale, il avait deux objet» 'principaux en vue : d'abord, de remettre en vogue le chant si simple, si expressif et si majestueux des hymnes reçues dans l'Église depuis un temps immémorial, comme \Ave-, maris Stella, ou le Fetti, Creator, qui était si heureusemeut approprié aux besoins du moment (1); ensuite il voulait substituée des airs plus décents à ceux sur lesquels Laurent de Médiçis et sa cour avaient accoutume.de chanter les Landes composées par lui avec une pureté de style qu'on n'attend pas de l'auteur des chansons à boire et à danser, dont la grossièreté cynique dépare le recueil de ses œuvres (a). Afin que le peuple ne fût pas désorienté par ces compositions nouvelles, on

(4) Vorrei ancora cht voi cantaste qualche volta délia chiesa cepiî Ave, maris Stella, o Veni, Creator, etc. Sermon du lundi après le III* dimanche de Carême.

Dans le sermon du samedi après le 11° dimanche, il s'exprime plui nettement encore : Lasciaie aniare i canti figurait, e cantate i canti fermi ordinati dalla chiesa.

(I) Les Lande» composées par Laurent de Médicia sont au nombm de dix. Sa mère, Lucrezia Tornabuoni, à laquelle 11 devait tous les sentiments de piété qu'il avait dans le cœur, en avait aussi composé quelques-unes.

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avait eu soin d'y adapter les airs tes plus populaires, comme l'air du faisan, celui de la cigale, etc.; et cette condescendance avait épargné aux poètes l'embarras de mouler des chœurs tout exprès pour leurs chants. Savonarole ne proscrivit formellement ni les paroles ni la musique; mais à force de faire répéter par des voix enfantines les suaves mélodies qui s'étaient exhalées comme un parfum du cœur de leurs pieux ancêtres, il les fit apprécier par les Florentins à leur juste valeur, et cette branche importante de l'art chrétien eut sa part des améliorations introduites dans toutes les autres.

Ne pas reconnaître dans Savonarole le dialecticien puissant, l'orateur accompli, le théologien profond, le génie vaste et hardi , le philosophe universel ou plutôt le juge compétent de toutes les philosophie», serait mi démenti trop impudent donné à l'histoire et à ses contemporains. On se croirait sans doute plus en droit de lui refuser ce sentiment si exquis du beau dans les arts d'imagination, qui n'est pas toujours le privilège des plus grands génies et qui suppose une sensibilité d'âme et une délicatesse d'organes aussi difficiles à rencontrer l'une que l'autre dans un solitaire voué aux mortifications du cloître, et cependant il n'y a nulle exagération à dire que tout cela se trouvait réuni à un très-haut degré dans Savonarole.

Dès son début dans la vie monastique il s'était imposé l'obligation de sacrifier tout ce qui devenait pour lui l'objet d'une affection trop vive, et ce sa-

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432 l'art chrétien.

crifice n'était jamais si douloureux que quand il fallait se défaire de quelque image de saint ou d'un livre pieux orné de miniatures (i). Dans le couvent modèle qu'il se proposait de fonder à Florence et qui était une utopie aussi chère à son cœur qu'à son imagination (a) , les frères convers devaient s'occuper particulièrement d'ouvrages de sculpture et de peinture, et placés ainsi tout près du sanctuaire à la source des inspirations les plus pures, ils devaient être là comme des vestales préposées à la garde du feu sacré. Il savait par sa propre expérience combien le pinceau des artistes véritablement chrétiens pouvait aider l'âme à secouer ses langueurs et faciliter ses aspirations vers Dieu; car souvent on le voyait à genoux passer de longues heures en oraison devant une image du crucifix dans l'église à'Orsanmichele (3). Il y a plus, c'est qu'on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que sa théorie du Beau, telle qu'elle est exprimée en fragments épars dans quelques-uns de ses sermons, surpasse en originalité comme en profondeur tout ce que les écrivains du même siècle ont dit sur ce sujet, en répétant plus ou moins servilement les trivialités d'Aristote ou de Quintilien. Sans m 'arrêter à ses dé-

fi) Burlamachi, pp. 58, 59.

(2) Idem, pp. 70, 7* . — Il en est aussi question dans la péroraison du sermon pour le dimanche de Quasi modo. Le couvent devait renfermer deux cents moines d'élite, qui seraient placés dans Florence comme un centre de lumières pour éclairer l'Italie. . (3) Bartoli, Apologie de Savonarole, p. 7.

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StVOltABOLE. 433

veloppemenls ingénieux sur le vrai, le beau et le bon considérés dans leurs rapports avec la prédicat ion chrétienne (i), je nie contenterai de citer une de ses plus remarquables digressions adressées plus ' particulièrement aux artistes :

« Vos notions, leur disait-il, sont empreintes du « plus grossier matérialisme... La beauté dans les « choses composées résulte de la proportion entre

■ les parties ou de l'harmonie entre les couleurs; « mais dans ce. qui est simple, la beauté c'est la « transfiguration, c'est la lumière; donc c'est par m delà les objets visibles qu'il faut chercher la

■ beauté suprême dans son essence... Plus les créa- « turcs participent et approchent de la beauté de t Dieu, plus elles sont belles, de même que la beauté « du corps est en raison de la beauté de l'âme; car * si vous preniez deux femmes dans cet auditoire « également belles de corps, ce serait la plus sainte « qui exciterait parmi les spectateurs le plus d'ada mirât ion, et la palme ne manquerait pas de lui

■ être décernée même par les hommes charnels (a). » 11 ne sentait pas moins vivement les beautés de

la nature, et il comprenait mieux que personne le sens de ces belles paroles de saint Paul : Tarn, muka gênera tinguarum surit in hoc tttundo et nihil sine

[4) Illuminât*, dtteçtarr, inclinarr. Ce sont, si l'on veut, 'les idem platonicienne; nuis au moins elle* prouvent i|ue, même dans l'antiquité, S.ivoiiiirule &tva< bien placer ses affections. Voir le Sijrrfl.iii du same li après le 111* dimanche de Carême.

(t) Vendedi a près le 111' dimanche de Carême. Sorroon sur l'entretien de Jésus avec la Samaritaine.

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vàce est h). Pendant un court séjour qu'il fit in Lônibardie, le Frère Jacques de Sicile, qui eut le bonheur de l'accompagner dans presque toutes séé excursions, se laissait souvent gagner par l'enthousiasme dont Savonarole était saisi à la vue du spectacle imposant et varié qui se déroulait devant leurs yeux ; ils choisissaient alors quelque site solitaire et ravissant, et après s'être assis à l'ombre sur le gazon* l'on ouvrait lin livre des Psaumes pour y chercher un texte approprié à toutes ces merveilles de là plaine et des montagnes, qui racontaient aussi à leur manière la gloire et la grandeur de Dieu (2).

Savonarole avait laissé plus d'un souvenir de ce genre parmi les moines de Saint-Dominique de Fiesole, avec lesquels il avait parcouru plus d'une fois les collines d'alentour, laissant couler à pleins" bords la céleste poésie qui bouillonnait flans son âme et faisant éprouver à ceux qui l'entendaient quelque chose d'andlogueà ce qu'avalent éprouvé les deux disciples d'Eminaôa quand ils se demandaient l'un à l'antre s'ils n'avaient pas senti leurs cœurs brûler au-dedans d'eux-mêmes pendant que Jésus s'entretenait avec eux (3). Une journée entre antres était restée délicieusement gravée dans leur mémoire, c'était celle où Savonarole, pétrissant ià moelle qu'il avait tirée de quelques rameaux de fi-

(1) Il y a tant d'espèces do langues dans ce monde et rien n'y est sans voix. / Epitt.od Ctrinik., uv, 18.

(2) Burlumacbi, p. 65.

(3) Saint Luc, xxiv, 13-35.

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gttier, efl avait fait as petite* colombes blanches qu'il avait ensuite distribttéesentre les moines, leur1 eipliquâtit avec l'éloquence d'Un prophète et d'un poêle la double intervention de cet oiseau mystique dans l'alliance que Dieu fit avec Noé ail sortir de l'Arche* et dans celle qu'il scellé plus tard par le sang de son Fils (i).

Il né faut donc pas s'étonner de trouver des ai** tistea et des poètes parmi les plus dévoués partisans deSavonaroIe; car c'était dans leurs rangs que de* vait éclater la sympathie la plus vive, non-seulement parée que sa parole faisait jaillir des étincelles qui embrasaient leurs âmes, mais encore parce qti'il lés faisait remonter à la place éminente d'où ils étaieni insensiblement descendus. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un héros dans l'histoire dont le nom ait été transmis à la postérité avec tin cortège plus imposant d'hommes illustres dans tous les genres; et on a peine à se persuader qu'il est question d'un simple moine quand on énnmère les philosophes, tes poètes; et les artistes de tout genre, architectes, sculpteurs, peint ri*te, et même graveurs, qui s'offrirent presque tous à lui avec enthousiasme, pour être, chacun en ce qui le concernait; les dociles instruments de sa grande réforme sociale.

A leur tête il faut placer le fameux Jean de la Mirandole* ce savant universel qui avait déjà cotnpris et admiré bien des choses quand il rencontra Savo-

(*) Buriamaehi, p. 65.

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narole, mais qui resta comme stupéfait d'un prodige nouveau la première fois qu'il entendit parler cet homme extraordinaire. Comme il fut l'ami de Laurent de Médicis, son admiration- ne saurait être suspecte, et cette circonstance donne également un grand poids au témoignage d'Ange Politien qui, malgré sa prédilection pour la littérature profane objet des invectives de Sa von a rôle, ne peut s'empêcher de le représenter comme un homme aussi remarquable par sa sainteté que par sa science, qui prêchait une doctrine céleste avec une rare éloquence(t).

Le chanoine Benivîeiii, poète platonicien enchaîné plus étroitement encore à la Cour et aux préjugés des Médicis, n'en publia pas moins, à l'époque où l'orage commençait à gronder sur la tète du prédicateur, une défense très-énergique de ses doctrines et de ses prophéties (2).

Un philosophe, non moins dévoué que lui à la dynastie régnante, Marsile Ficin, le grand initiateur à la philosophie platonicienne, ne se contentait pas de venir écouter avec respect la parole de celui qu'il regardait comme un envoyé de Dieu ; il se faisait, pour ainsi dire, l'écho de ses menaces prophétiques dans sa correspondance avec ses amis, les exhortant à obéir enfin aux avertissements salutaires d'un si

. (I) Inrignis et' dootrim et sanctimonid-vir, cctltttiêipte dactrina prtBilicator egregius. Epistolar., lib. iv, tpbA, 2,

Jean de la Mirandolo et Pâli tien moururent tous deux en 4 i9i, avant la catastrophe qui termina la mission de Savonarole avec sa vie.

(2) Cet ouvrage fut imprimé en 4496.

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grand homme en qui la sagesse n'était pas moins éminenie qtie la sainteté. Mal lieu reusement cet enthousiasme ne tint pas contre le cotip qui, en frappant Savonarole, menaçait tous ses partisans, et Marsile Ficin, en se joignant à ceux qui voulaient flétrir leur victime après l'avoir immolée, prouva une fois de plus qu'un beau génie n'est pas toujours Une garantie contre les défaillances du cœur et du caractère (i).

Quel contraste entre cette lâcheté, qui n'a d'autre excuse que la peur, et le magnifique hommage rendu, longtemps après, à la mémoire du martyr dominicain, par tin auditeur à peine sorti de l'adolescence, qui recueillait avidement ses paroles, qui les écrivait ensuite, pour les mieux graver dans sa mémoire, et qui était probablement conduit à ces prédications par Marsile Ficin lui-même qui l'avait tenu sur les fonds baptismaux et lui portait une affection tonte paternelle. Ce jeune enthousiaste n'était autre que François Guichardin, le fameux historien, à la tète froide, au coup d'œil sûr, qui, à un âge où ces deux qualités le mettaient à l'abri de tonte illusion rétrospective, proclamait Savonarole le religieux, le plus riche en science et en vertu que Florence eût vu, de mémoire d'homme, possédant la philosophie, coinnies'il l'avait faite, et l'Écriture

(1) Cette honteuse ré Tacts tien, conçue dans des termes qui soulèvent le cœur de dégoût, a été publiée dans le tome IX (nouvelle série, de l'Arckivio rterico italiano. On y trouve auss travail sur la vie et'les écrits de Marsile Ficin.

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sainte, comme nul ne l'avait possédé» depuis des siècles, d'un jugement exquis non-seulement dans la littérature, maïs dans ('intelligence (les affaires hu inaines, éloquent sans artifice et sans déclamation, et sorti victorieux de la plus difficile des, épreuves, celle de prêcher si longtemps, avec qn succès toujours croissant, devant des auditeurs florentins habitués à sp d,égqûter de leurs prédicateurs dés la première ou la seconde saison quadragésimaje. Enfin* après avoir remis à l'avenir la solution fje cet ardu problème, il termine en disant à ses contempqraiqs qu'en tout cas ils ont vu un phéuqmène extraordinaire, et que, pour Je caractériser, ils, ont à choisir entre deux qualifications, celle de grçnd prophète, s'il fut sincère, et celle de très-grand homme, s'il ne le fut pas, (i).

Cependant il y avait, dans ces sermons, un, cçté moins accessible à l'esprit positif de Quichardin,, mais très-attrayant pour les âmes, d'élite- C'était Je côté mystique » qui correspondait plus, spécialement aux aspirations idéales d'une certaine portion de ses auditeurs,; et comme l'idéal ascétique, fel qu'il le leur faisait entrevoir, n'était nulle, part aussi bien réalisé que dans le couvent de Saintftjarc, op s'y précipitait comme dans la vpip qui conduisait le plus, sûrement à la perfection, chrétienne. A la suite des hommes du siècle, comme le diplomate Pandolfo Huccellai, le médecin Pîetro

(4) Voir les Optre inédite 4> Qmtmtfm, «t|. ffl, ^ vfii.

Paole, le savant helléniste Zanobi Àceiajuoli, on y ïpyait entrer desclianoînes du Dôme, issus d'illustres familles, et iiiéiue des religieux qui voulaient Mne. règle plus sévère on qui aspiraient au bonheur d'être placés immédiatement sous la main d'un te] pasteur. Mais rien, en *:c genre, n'égala le spectacle qu'on eut sous |esye|ix, le jour où les Camaldules deSainferM.arje-de»-Anges, par un acte authentique passé devant notaire, se déclarèrent prêts à quitter leur costume ef leur couvent, pour éijn'grer en masse dans celui d,e Savonarole. Je ne crois pus. que les annales des. ordres monastiques, en Orient et en Occident, offrent un autre exemple de ce genre d'abjnégatjpn collective.

Il manquerait quelque chose à la gloire de Savo* narole, si l'idéal héroïque ou chevaleresque n'avait pas eu quelque représentant parmi ces illustrations diverses, groupées autour de lui. Ce représentant était tin homme de guerre, nommé Marco Salviati, en qui brillaient toutes les qualités de sa profession, rehaussées, par la ferveur d'une conversion récente. On le voyait, dans les jours de danger, marcher à cplé de son régénérateur, en défiant du regard ceux dont les intentions lui étaient suspectes, et tel était san ascendant sur |a multitude, même quand elle devint hostile, que nul n'osait franchir la ligue de démarcation qu'il traçait avec sa lance, pour rempêcher d'avancer (i). Ses rivaux, en dévouement

(4) Fax un tegno in pîazza con un' armé in atta, diceudo : Gki

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comme pu enthousiasme, étaient Batista Ridolfi et le brave Francesco Valori, ami et disciple de Marsile Ficin, comme l'étaient son frère et ses deux neveux, et suppléant, par ses libéralités envers lui, aux oublis trop fréquents de Laurent le Magnifique; chevalier fans peur auquel il ne manqua, pour être sans reproche, que d'avoir élé moins implacable dans ses haines. Aussi celle que lui portaient ses ennemis, ne put- elle être assouvie que par son sang, et le jour où ils se donnèrent celte satisfaction, ils enveloppèrent dans leur vengeance nonseulement sa femme, mais encore son enfant en bas âge.

Mais de toutes les classes de citoyens, celle qui lui fournit le plus grand nombre de champions religieusement dévoués à sa cause, fut sans contredit celte des artistes; parmi ceux-là il ne trouva pas seulement des amis, il trouva desapôtres et des martyrs; les uns aspirèrent à la gloire de mourir avec lui; d'autres, regardant la lumière de l'art comme éteinte, voulurent, dans l'excès de leur douleur, imposer un deuil éternel à leur génie. Tous persévérèrent dans leur enthousiasme jusqu'à la fin, honorant ainsi et leur profession et l'espèce humaine par une fidélité que le triomphe de leurs adversaires rendait difficile et même périlleuse.

A leur télé il faut placer Pérngin, non-seulement

pasitrà qunto segno proverà quanta possono le armi di Marco Soi- Viati. BurliHnachi, p. 455

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parce qu'il représentait, auprès de Savonarole, l'école Ombrienne dans toute sa gloire, mais parce que la ruine de ses espérances fut pour lui plus fatale que pour les autres. L'école Romaine, qui n'était pas encore fondée, était représentée d'avance par le jeune Michel-Ange, dans l'âme duquel la parole du prophète laissa des traces si profondes, que cet enthousiasme survécut en lui à tous les autres. Si le plus grand peintre qu'eût alors l'Italie, je veux dire Léonard de Vinci, ne figurait pas dans cet auditoire incomparable, c'est qu'il jetait alors en Lombardie les fondements d'une école nouvelle qui devait rendre son nom doublement immortel; mais il avait laissé à Florence trois artisles qui avaient subi, à divers degrés, son influence, et qui avaient été unis entre eux par leur amitié pour lui, comme ils l'étaient maintenant par leuradmiration passionnée pour Savonarole. L'un d'eux était Sandro Botticelli, le seul à qui Léonard donne le titre d'ami dans les écrits qui restent de lui ; et si quelqu'un méritait ce privilège, c'était bien celui qui se laissait tellement dominer par ses affections, qu'à la mort du pasteur Dominicain , il renonçait pour jamais à la peinture, sans tenir compte des inconvénients auxquels l'exposait sa pauvreté. L'autre était Lorenzo di Credi, le disciple chéri d'André Verocchio, par conséquent condisciple de Léonard , qu'il égale quelquefois pour la grâce des types et la finesse du modelé, qu'il surpasse peut-être par la pureté presque augélique de son imagination. Enfin le troisième est Pértigin

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lui-même, dont les relations, intimes avec Léenard put é|é, npji pas rarqiitées, mais chantées par un poète contemporain; et ce.. poète, qu'inspiraient à |.i fqjs l'm'i.miration et la reconnaissance, élait ce piovaiini .^ami , dont nous avons déjà parlé. Pour compléter ce groupe qui forme, pour ainsi dire, ta s,Q|niniu) hiérarchique du cqjtége de Savoearoje, il finit joindre 3 ces quatre noms celui de Baccio délia porta qui, en vQy^Ht évanouies à jamais, par le supplice de son héros, les espérances qu'il avait fondées sur ses prédications, ne crut plus à l'avenir de l'art ni à celui Je la pairie, el chercha dans l'idéal ascétique, scm» le nom de £ra Bartolomeo, le genre de consolation le plus approprié à sa dou. Içnr-

ï;es. peintre» dqnt le pinceau était renfermé dans l'humble sphère de la miniature, ne se montrèrent ni moins, enthousiastes ni moins dévoués. En ce qui concerne ceuit dit couvent de SainieiM-arie-des- A liges, pn peut facilement suppléer, par des conjectui-(!s., au silence de Yasari ; mais oit y. supplée par des faits positifs, en ce qui concerne Monte di Giovanni, le plus grfiud ininjaturi^te de l'école Florentine, dans tout le tours du xve siècle. Quant à ceux qui travaillaient p'tltr le couvent de Sainl-Marc, et sur lesquels rayonpait, sans intermittence, le charbon (Jeslèvresdn prophète, l'enthousiasme pour ce dernier absorbait eu eux l'enthousiasme de l'art, et il leur arriva trop «pu vent d'avoir à se défendre con-? tre le* agitations et les tejrreurs qui leur venaient

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f]u dehors. L'un d'eux, Frère Eustache, n'avait que vingt-deux ans en itfo.4. quand il prit l'habit des piains mêmes de Savunarole. C'était, comme nous l'avons dit ailleurs, ui| lecteur passionné delà pivjne Comédie, qu'il savait presque par cceur, et le . grand âge qu'il atteignit, le nù* à même, cinquante ans plus tard, de fournir à l'ingrat Vagari plusd'u" précieux renseignement. |>'autre, çoniu» sous le pom, de Fra. Benedetto, avajt à peu près le même âge; mais c'était uu.e &me]oi|t autrement trempée, plus &ite pour être éprise de l'idéal chevaleresque que de l'idéa) ascétique, TrèStardcnt jusqu'alors dans |a ppursiiiie (Je tous |es genres de plaisirs, il avait reçu une secousse qnj avait bouleversé tout son être, et go.tn.tne il était encore peu familiarisé avec les armes spirituelles, c'était avec des armes d'un autre genre qu'il. brûlait de signaler sa reconnaissance. Aussi, quand le couvent fut envahi par ceux qu'un appelait les enragés, fallut-il que son maître, en le voyant armé de pied en cap, lui fît U même réprinaande que Notre- Seigneur fit à saint Pierre; et quand les, assaillants,, après avoir pénétré dans le cloître, emmenaient leur victime devant des juges acharnés à sa perte, il fallut que cette victime usât pour la dernière fois de son autorité comme prieur, pour empêcher ce généreux champion de venir partager son sort.

Là ne 6nirent pas les épreuves de Fra Benedetto : une dure captivité, prolongée jusqu'à ses vjeux jours et peut-être jusqu'à sa mort, pa? d'implacables ran-

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AAA l'aRT CHRÉTIEN.

cunes, vint priver cette âme ardente de l'aliment extérieur dont elle avait besoin, et il advint ce qui est advenu à d'autres prisonniers, moins riches que lui en souvenirs, c'est-à-dire qu'il se consola en repassant dans sa mémoire ce qu'il y avait de plus émouvant dans sa vie, et en replaçant devant ses yeux l'image de son régénéra leur. C'est ce" double but qu'il a voulu atteindre dans sonpoëme, moitié historique et moite lyrique, intitulé le Cèdre du Liban, et dans lequel il y a des morceaux écrits avec une verve qui montre de quels rayons il savait illuminer son cachot. En combinant le portrait qu'il trace de Savonatole (i), avec celui qu'en a tracé Guichardin, je crois qu'on se ferait une idée assez exacte de ce personnage si prodigieux et si méconnu. Les traits sous lesquels le peint Fra Benedetto, n'ont rien de vague, ni d'outré; on voit que ses souvenirs le servent avec précision , et l'on sent circuler la vie d'un bout à l'autre de cet opuscule ; il y en a plusieurs autres, composés tlans le même lieu, mais sous des influences moins heureuses, bien qu'ils aient toujours pour but direct ou indirect la glorification de Savonarole. Il y a un recueil de

(1) Bmcké per morte lia ia me lontano,

Quelvedv stntpte con ocekio inrisibik.

Era parvo di çurpo, ma ben ratio; Era di membra a modo delicato, Che qua*i ri lue ta sua tmita mono. tiure sempre e non ginmmoi turhato, Di tgwtrdo <fe>fo e pénétrante e bello, Ùtiï oeehio sufformalo, otcmro ë gruto.

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ses prophéties, en lète duquel se trouve un portrait du prophète, en très-petites dimensions, portrait d'autant plus précieux, qu'il est le seul produit qui nous reste du pinceau de Fra Benedetto, et que ce produit unique a dû être, après Dieu, sa plus douce consolation ( i).

L'architecture était représentée, dans le cortège de Savonarole, par Simone Cronaca, dont les constructions élégantes et hardies sont comme un dernier reflet de la grandeécole du xv° siècle, ce fut lui qui dessina celte charmante église des franciscain* qu'on voit sur le penchant de la colline de San-Miniato, et que Michel-Ange, épris de la beauté du lieu et de 1 harmonie des lignes intérieures, avait coutume d'appeler sa Jolie villageoise. Et cependant ce n'est pas cet édifice, malgré toute l'élégance de ses proportions, qui est son chef-d'œuvre; c'est la sacristie de San-Spirito, qu'on peut placer hardiment à côté des plus belles créations du même genre, dues au génie de Bramante ou de Brunetleschi. Ce fut encore Cronaca qui décora le palais Strozzi du magnifique entablement qui lui sert de couronne, et, quand il fut question, après l'expulsion des Médicis, en 149 '1, d'opérer dans la distribution intérieure du Palazzo Vecchio, les changements exigés par la nouvelle forme de gouvernement, ce fut lui qu'on chargea, comme partisan prononcé de Savonarole, de

(1) On trouvera, dans tes Scrilli varj du P. Marchese, une notice intéressante sur la vie et les écrits de Fra Benedello.

H6 i.'am «SBÉfteir.

bâtir une salle assez vaste polir servit- Bu* assemblées du grand conseil (i). Il ne vécut pas assèî longtemps pour être témoin de la profanation stiBséqueitte de son oeuvre; mais il lit d'autres profana* lions i et même il y en eut Une à laquelle il fut forcé de prêter la main, quand il reçut ordre d'aiJ der 6 mettre en place, dans lé clocher dos Franciscains deSan-Mmiato* la grosse cloche du couvent de Saint-Marc, frappée d'interdit et dé confiscation^ pour avoir servi à sonner le tocsin contre les âd-* versaire» du prédicateur. Deux témoignages irrécusables nous prouvent que l'atthiteete resta fidèle a son culte jusqu'à la fin ; d'abord son testament, sur lequel figurent, à titre de témoins, deux amis de cœur, liés par Un culte et des souvenirs commuas, savoir, Giovanni délie Carniole et LbrCnfcb diCrediJ ensuite nous avons le témoignage de VaSart qui, dans sa phraséologie de courtisan, qualifie de frénésie on de radotage le Singulier bonheur qU'éprau-t vait Cfdnaca, dans ses Vieux jours, à parler dé Savotiarole (a).

L'enthousiasme des sculptélirs se produisit Soulr dcB formes encore pliis extraordinaires. Outre An* drea délia Robbïa et sa famille dorit nous avons

(1) Celle salle n'est plus reronnamsabie, depuis les changement» faits par Vasari, rlu temps de CAme I"-

(?) GU éra m'rato net eapo lahla freneiia délie eosé di Savanâi rola, che altro che di quelle sue cose non voleva ragionart. Vasari, Vita del Cronaca.

Il ne Tant pas oublier d> le Biograpiie avait fted raisons pW ta parler sur ce ton-tà.

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«WStfMtotï: Àii

parle Idnguëtnent ailleurs, il f en eut d'autres qUi troutêrehl: moyen d'aller encore plus loin et cjui An culte deSàvonnrble ajoutèrent sa légende et même sa légende miractJleuse. Baccio di Mohtelupo, l'ailtétir de cette belle statue de saint Jean l'évangéliste, qui remplit une clés niches de 1'oratbirè d'Or-San* Michèle, obligé de quitte!* sa patrie pour se soustraire à l'outrage et a la persécution, tomba malade à Bologne et dut son salut à Une vision dans laquelle le prophète lui apparut comme un ange libérateur (i). Un autre sculpteur, nommé Francescd Ferrticci, celui-là même qui retrouva le secret, perdu depuis des siècles, de sculpter le porphyre, avait travaillé; jeune encore, dans le dôme de Florence, avec un beau-frère 'qui maudissait le nom de Savonarole, et jamais aucune de ces malédictions S'avait passé sans réprimande. Longtemps après, il fut atteint île la peste qui ravageait Rome en 1627, et, comme tin le transportait mourant au lazaret, il vit approcher de Son tombereau deux Frères dé Saint-Dominique dont l'un lui fit une onction sur le frbnl, en disant : v Parce que tu as cru à Savbnarole, tu seras guéri. » Et laguérisdh Suivit immédiatement les paroles.

A tous ces noms, il faut ajouter ceux dé tîal Jini et de Ciuvanni délie Corniole, celui-ci fameux gra-

(I) Buriftrriachi, Viln di fVa Gfrolamo. Baccio di Monteltipo scuIptS une o/iantilé de crucifix. Ce fut, pour ainsi dire, fa spécialité ; il f en a un dans le grand réfectoire du couvent de Saint-Marc, et un autre dans l'église de San-Lorênio.

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448 L'ART CHÏUÉTIEB.

veur sur pierre et dont le |>lus bel ouvrage est un buste de Savonarole qui se \oil encore à Florence ; celui-là digne successeur de Maso Finiguerra et ayant su, avec le concours de Botticelli qui lui fournissait les dessins, élever son art à la hauteur d'une prédication.

Avec la coopération de tant d'hommes illustres soit par le génie, soit par la naissance, soit par des services publics, Savonarole jugea qu'après le succès inouï de ses prédications pendant le carême de 1496, il pouvait enfin frapper un coup plus hardi et faire passer devant les Florentins un spectacle auquel leurs yeux n'étaient pas accoutumés. Le dimanche des Rameaux on vit défiler dans les rues une longue procession figurant l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem j les enfants seuls étaient au nombre de huit mille : d'une main ils tenaient une petite croix rouge et de l'autre un rameau d'olivier, exceplé ceux qui étaient chargés de recevoir les aumônes pour le Mont-de-Piété. Venaient eusuite les différents ordres religieux avec le clergé, puis une multitude innombrable d'hommes de tout âge et de toute condition; en lin les jeunes filles vêtues de robes blanches avec des guirlandes sur la tète et suivies des mères qui fermaient la marche. Jamais de mémoire d'homme on n'avait assisté à un pareil spectacle dans Florence; le recueillement de cette immense population, cette robe baptismale portée par les enfants des deux sexes qui chantaient alternativement des psaumes et des Laudes composées tout

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SAVOHAROLE. 449

exprès par le poêle Benivieni (1), ces voix enfantines harmonieusement mêlées au son de toutes les cloches, tout cela, dit le moine Burlamachi, faisait qu'on se croyait transporté dans une nouvelle Jérusalem, et que la gloire du paradis semblait être descendue sur la terre. Des pleurs d'attendrissement coulaient de tous les yeux, et plusieurs tièdes, venus avec l'intention de murmurer et de maudire, furent si bien gagnés par l'attendrissement universel qu'ils ne trouvèrent dans leur coeur que des bénédictions et des larmes. Dans cette première journée fut célébré le triomphe de l'innocence et de la charité (a). L'année suivante Savonarole, enhardi par le succès, organisa une procession encore plus solennelle, qui devait représenter le principal objet de ses longs travaux apostoliques, c'est-à-dire le triomphe du génie chrétien sur le paganisme. Ce furent encore les enfants qui y jouèrent le rôle le plus intéressant : d'abord ils allèrent de maison en maison, demandant, au nom de Jésus-Christ et de la sainte Vierge, qu'on leur livrât l'anathème, expression par laquelle ils désignaient tous les objets d'art et de luxe que le prédicateur avait réprouvés comme profanes. Le

(4) Une de ces Laudes était une espèce de chant patriotique et

commençait par ces mots :

Viva net nostri euori, viva Fiorenzal

(2) Les aumônes recueillies pendant cette procession, tant en bijoux qu'en argent, Turent si abondantes qu'on cul do quoi fonder quatre Monts- de-Piété, un par quartier, ce qui mît lo comble à fureur des usuriers et des banquiers.

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4S0 l'art chrétien.

produit de tous ces sacrifices volontaires fut porté sur un bûcher qui avait été dressé sur la place publique, et exposé aux regards des citoyens comme des dépouilles remportées sur les puissances infernales. On y voyait des recueils de chansons licencieuses, avec les instruments dont on avait coutume de s'accompagner en les chantant, des monceaux de gravures indécentes et de portraits où la pudeur n'était pas respectée dans le costume, les contes de Boccace et autres compositions du même genre, le Morgante de Pulci, et toutes les autres épopées burlesques où d'aventureux libertins étaient substitués aux héros des anciens romans de chevalerie, les poésies erotiques de l'antiquité classique et celles qui avaient été composées par imitation ou autrement, tant en langue latine qu'en langue vulgaire; enfin une multitude de peintures et de sculptures d'un très-grand prix, que leurs auteurs ou leurs possesseurs venaient offrir en holocauste sur cet autel de purification ; et bien qu'il parût à peu près impossible d'ajouter quelque chose à la pompe si imposante de la première procession, celle-ci néanmoins produisit encore plus d'effet sur le peuple, d'abord parce qu'elle avait lieu le jour même du carnaval et qu'elle attestait hautement la puissance magique de Savonarole sur les habitudes les plus invétérées, ensuite parce que l'ordonnance même de la fête avait été plus habilement conçue que la première fois : tous les arts chrétiens avaient été mis à contribution pour en rehausser la magnificence, et

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■AVCWikOLK. 451

on remarquait entre autres chefs-d'œurreun Enfant- Jésus sculpté par Donatello, et monté sur un piédestal d'or, du haut duquel il donnait la bénédiction d'une main, et de l'autre montrait une croix, des clous et une couronne d'épines. Après avoir traversé toute la Ville, en recueillant des aumônes et en chantant alternativement des psaumes, des hymnes et des laudes, les enfants entonnèrent une invective pieuse composée tout exprès contre le carnaval dont la figure monstrueuse, emblème des plus ignobles penchants, était assise sur le sommet du bûcher, et devint bientôt la proie des flammes, au milieu des acclamations du peuple qui dominaient le son des cloches du palais et les bruyantes fanfares des trombistes.

On serait tenté de croire que cette exaltation progressive devait enfin avoir atteint son apogée, et que les ressorts tendus depuis si longtemps avec une telle violence allaient se relâcher insensiblement; ce fut précisément le contraire qui arriva; car le carnaval de l'année suivante fut célébré par la destruction d'un nombre encore plus considérable d'ouvrages profanes ou licencieux , parmi lesquels on distinguait plusieurs statues antiques dont les contours moelleux exprimaient admirablement ce charme de volupté païenne si bien compris par les artistes sensuels de la Grèce et de Rome (i).

(1) On avait donné à ces statues les noms des plus fameuses beautés contemporaines : la bella Benàna, lu Lena tforello, la btil Bina, etc.

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452 l'art chrétien.

Fra Bartolomeo apporta scrupuleusement tous les dessins qu'il avait faits comme études du nu, et son exemple fut suivi par Lorenzo di Credi et par plusieurs autres peintres qui avaient compris le besoin d'une prompte régénération pour leur art. Cette fois ci les aumônes furent encore plus abondantes , les images de saints et les bannières déployées dans la procession donnèrent encore une plus haute idée de ce que pouvaient être la peinture et la sculpture chrétienne; le bûcher fut construit sur une plus grande échelle et surmonté d'emblèmes plus significatifs, et au lieu de pousser des cris de joie en y voyant mettre le feu, le peuple entona majestueusement le 7'c Deum (i).

Ces cérémonies imposantes, combinées avec les prédications presque quotidiennes de Savonarole, produisirent une impression d'autant plus profoude sur toutes les classes de citoyens, que chacune d'elles y avait été très •habilement préparée de longue main ; ce n'était pas un enthousiasme d'un jour tel qu'aurait pu l'exciter un énergnmène ignorant ou fanatique; c'était un enthousiasme qui avait sa racine dans les plus intimes profondeurs de l'âme; c'était comme l'explosion de tous les sentiments que ce missionnaire philosophe y avait remués et mis en fermentation pendant huit ans. Il avait su graduer son éloquence de manière à ne jamais paraître rétrograde ni même stationnaire dans la longue car-

(I) Burlsmachi, p. I28-U8.

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SAVOIfÀROLE. 453

rière qu'il se proposait de parcourir, ce qui fut cause qu'à son début on se plaignit généralement de son excessive simplicité (i); mais à mesure qu'on vit se dérouler son vaste plan de réforme qui embrassait d'une même vue toutes les facultés humaines viciées par des habitudes païennes déjà invétérées, les esprits qui pouvaient encore supporter l'éclat d'une lumière si vive, s'ouvrirent insensiblement à des convictions plus chrétiennes, et ce ne fut qu'après les avoir laborieusement affermies par tous les moyens que la science théologique, philosophique et historique mettait à sa disposition, que Savonarole, déjà maître absolu des intelligences et des cœurs, crut devoir frapper les imaginations par tout cet appareil de cérémonies moitié religieuses et moitié dramatiques qui se reproduisirent avec une pompe toujours croissante pendant trois années consécutives.

Il ne paraît pas que ces processions triomphales aient été troublées par la faction destièdes, devenue impuissante en face de l'immense majorité de leurs concitoyens; mais leur rage pour être concentrée n'en était que plus envenimée et plus ingénieuse, et leur zèle à susciter des ennemis à Savonarole, partout où il y avait des âmes et des imaginations corrompues, était tellement infatigable, que rien ne manqua pour l'exécution de leurs pro*

(1) Il en convient lui-même dans ton sermon pour le dimanche de Quasimodo.

454 i'a-kt CHRéruar.

jets de vengeance quand le jour fatal fut arrivé.

Les plus ai-dents instigateurs de ces haines n'étaient pas les vieillards tout irrités qu'ils étaient de voir diminuer tous les jours le nombre des victimes qui servaient d'aliment a leur luxure (i), ce n'étaient pas non plus les professeurs de littérature profane dont l'industrie venait de tomber presque au niveau des arts mécaniques , ce n'étaient pas même les mauvais prêtres et les mauvais moines quoique anathématisés et foudroyés par toute la force que peut donner à ta parole humains l'éloquence d'un prédicateur sans peur et sans reproche; les plus mortels ennemis de Savonarole étaient les banquier» et les hommes d'argent de toutes les dénominations.

Il avait à leurs yeux un tort irrémissible, celui d'avoir encouragé de tout son pouvoir le placement des capitaux au Mont-de-Piété fondé pour soustraire les Citoyens pauvres aux exactions ruineuses des usuriers. Il en était résulté une perturbation «10* mentanée dans les spéculations financières, et des alarmes sérieuses sur le contre-coup que cette branche de commerce en ressentirait à l'avenir. D'un autre côté, la réforme qui s'était étendue successivement à un très-grand nombre d'articles de luxe menaçant d'appauvrir et même de ruiner de fond en comble tous les marchands qui avalent besoin d'une

(1) Voir le sermon du Mercredi saint. — Ailleurs il leur reproche de ressembler aux vieiltards qui épièrent la chaste Suzanne. Sermon du I" dimanche de l'A vent.

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SAVON ÀROLE.

certaine dose de corruption dans le siècle pour conserver leurs pratiques, il se forma entre eux et le» banquiers une confédération formidable dont les ramifications s'étendirent jusqu'à Rome, où la famille si tristement célèbre des Borgia causait en* core plus d'effroi par l'impunité de ses crimes que par leur énormité. Pour de si hardis violateurs de toutes les; lois divines et humaines, les sermons de Savonarole ne pouvaient être que les déclamations séditieuses d'un sectaire; aussi les banquiers, les usuriers et les marchands qui multipliaient contre lui les délations et les calomnies (i), furent-ils secrètement encouragés dans toutes les machinations qu'ils tramèrent pour sa perte; et au bout de huit années d'intrigues et de bassesses, leurs mesures, combinées si longtemps d'avance avec un art infernal, amenèrent le tragique dénouaient que tout le monde connaît.

Outre ce vil intérêt d'échange, d'usure et de négoce, il en était un autre que Savonarole avait coin* promis et blessé : c'était l'intérêt d'ambition et d'à. mour-propre, sur lequel cette classe respectable de citoyens ne veillait pas avec moins de sollicitude que sur l'autre. Or, l'insolent prédicateur n'avait-il

(1 ) Il en accuse formellement les usuriers dans le sermon pour le mardi de Pâques, et l'établissement du Mont-de- Piété le ferait sup

poser lors même qu'il n'eu parlerait pas Ailleurs il dit : Va* 4

mercatanti che state là, udiitmi, voi siete quelli akt tarivtU Utttrt, ch» non si latci parlare ai profeti, etc. Sermon du mardi aprè* ta I" dimanche de Carême.

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456 l'art CHRÉniar.

pas eu l'audace de dire aux pères de famille qu'une éducation qui consistait à faire étudier aux enfants quelques poésies profanes et à les envoyer ensuite dans une maison de banque pour y prendre des leçons de change et d'usure était aussi préjudiciable à leur âme qu'à leur intelligence (i)? Et n'avait-il pas comblé la mesure en préconisant une constitution politique qui ôtait aux grands capitalistes l'énorme influence qu'ils avaient exercée jusqu'alors sur les affaires publiques?

Voilà le secret de la prédilection de Savonarole pour le gouvernement populaire , et de sa répugnance invincible pour l'administration des Médicis. En sa qualité d'homme intellectuel, et plus encore eh sa qualité d'homme de Dieu, il avait pris eu horreur le gouvernement des banquiers, et l'idée déplacer l'emblème d'une magistrature souveraine dans des mains que pouvaient avoir souillées des gains illicites était pour lui le renversement de tous les principes sociaux. Voilà pourquoi il prêchait tant aux Florentins l'amour de leur constitution démocratique (a), ne se lassant jamais de leur

{() La prima cosa li padri gli ponghono adimparar poésie, e àipoi alli banchi ad imparare cambj ed usure, e eosi gli mandano a casa de\ diavolo. Sermon du lundi après le II' dimanche de Carême.

(2) Il voulait qu'on eompo-ôt un chant patriotique qui fût su de

tous les citoyens Dovet* fart una canzona cke ognuno la sappia.

Hais il ne demandait pua un chant d'orgie révolutionnaire. Loin d'inviter le peuple à intervenir dans le gouvernement, il l'en déiournait de tout son pouvoir. Lassait govtrnare àa ckx governa e non voter 'ngcrirti aile, dignité, ma lateia fore a Dio, etc. Sermon du Hl* dî-

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«A.VOITÀIOLS. 48?

répéter que c'était la seule qui fût appropriée à leurs besoins, et que Dieu, dans sa miséricorde, la leur avait envoyée comme un remède à leurs discordes civiles, ce qui, dans l'intention du prédicateur, ne signifiait en aucune manière que cette forme fût la plus désirable de toutes; car Sayonarole ne fut jamais l'apologiste des institutions républicaines dans le sens que tes publicistes modernes ont attaché à ce root, et quelques-uns d'entre eux se sont trop pressés d'inscrire ce grand nom sur la liste de leurs glorieux précurseurs. Pour lui, le gouvernement monarchique étail le meilleur de tous, et il le disait hardiment à ses auditeurs qui étaient tous citoyens d'une république (i). Dans son utopie favorite, où il plaçait la réalisation de ses plus chères espérances, tous les honneurs étaient pour la royauté; et quand il y appliquait le passage de Zacharie où le prophète demande à l'ange du Seigneur ce que signifient les deux oliviers qui sont à droite et à gauche du candé-

manche de l' Avon t. — Dana celui du mardi après le III* dimanche de Carême, il dit ces belles paroles : Cittadini mùi, quandù voi anàat* su nei vo'tri eontiglj, M voi foste umili, iddio vi itluminaria; M voi non fatU ambitiosi « Umto tvperbi, voi omette fatto ont mille cote ehe non avete faite... Certes cel esprit d'humilité n'est pas celui du républicanisme moderne Du reste, il est aisé de voir, par l'ensemble des idées politiques de Savonarole, qu'il aurait préféré la pire des républiques a certaines monarchies.

(4) Dove è un buon eapo, è buon governo, e qwMo i V ottimo dei governi... Il plaçait immédiatement après le gouvernement aristocratique, comme celui de Venise... Sermon pour le II* dimanche de l'A vent. — Dans le sermon du III* dimanche, il revient encore sur la préférence qu'il donne au gouvernement monarchique.

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•itft L'UT «BRÉTinr-

foèr#(i)t Savonarole répondait que Tan représentai! le pape et les prélats qui dirigeraient la ebrétien té aux jours de sa régénération , et l'autre les princes temporels qui travailleraient alors tous a la défense de l'Église et à la propagation de la foi du Christ (a). Que s'il parlait un antre langage toutes les fou qu'il s'agissait du peuple florentin, c'était Uniquement parce qu'il n'y trouvait pas les élé* méats nécessaires pour constituer une monarchie sur sa véritable base, et parce qu'il croyait que le pouvoir d'un seul, placé entre les mains d'un Mé~ dicis ou de tout antre banquier également Influent par se» richesses, y serait eiploité, comme par le passé, au profit de» idées profanes ou païennes qui avaient eaeroé tant d'empire sur les esprits dans le cours du siècle qui allait finir.

Le récit de la catastrophe qui termina la vie de œ grand homme, n'appartient pas a mon sujet} niais je ne veux pas laisser ignorer a me» lecteurs quels en furent les véritables moteurs. Bien qu'on puisse reprocher au pape Alexandre VI de n'avqir pas heureusement choisi «on mode d'intervention dans ce grand débat, il est certain que son rôle fut presque toujours passif, et qu'il y eut des moments où ses dispositions personnelles alarmèrent ceux qui voulaient la mort de Savonarole, Un jour que se* doctrine» étaient examinées, en présence du

(4) Zaaaaria, eh. iv.

(5) Sermon du KMMd

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ftiWSASOEX. 45»

pontife, par une commission de quatorze théologiens, un jeune Dominicain, plus hardi que les vieux, ne put contenir son zèle et sa douleur, quand il vit que le grand crime imputé au réformateur était d'avoir été la cause de tous les malheurs de Pierre de Médici», c'est-à-dire de sa récente expulsion- Or, sa famille, outre le membre très-influent qui la représentait dans le collège des cardinaux, y comptait un bon nombre de créatures dévouées, trop disposées a servir ses rancunes. Une haine plus sourde et non moins envenimée faisait agir et parler le cardinal Ascanio Sforsa , digne frère de Louis te Maure, qui avait à se venger pour son propre compte, et dont la correspondance ar«c les magistrats florentins, avant et après le supplice de la victime , est un monument de honte indélébile, je ne dis pas pour le tyran milanais dont la mémoire est d'ailleurs assez flétrie , mais pour ce* magistrats serviles, non moins traîtres à la vérité qu'à la patrie, qui mendiaient à une conr étran? gère des félicitations pour leurs lâchetés, et donnaient, en échange, les plus abjectes flatteries.

Outre (e duc de Milan, il y eut un autre souverain qui intervint dans ce débat. Ce souverain était ^ouia XII , monté depuis quelques jours sur le trône. A peine eut-il appris la tournure sinistre que prenait le procès de Savonarole, qu'il écrivit, en sa faveur, une lettre affectueuse et presque suppliante,

(1) Voir Stritti varj Ael P. Mavchese, pp. 361-Mû.

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460 l'art chrétien.

sur l'effet de laquelle sa qualité d'allié de la république lui donnait bien quelque droit de compter. Mais, outre qu'elle arriva quand les cendres du supplicié avaient été déjà jetées dans l'Arno, les bourreaux étaient trop acharnés sur leur proie, pour la lâcher sur de simples remontrances que n'accompagnait aucune menace ( i). Ils crurent que tout était fini avec cette cérémonie dérisoire; ils se trompèrent. Cette fois-ci, la Providence n'ajourna pas le châtiment à la troisième ou quatrième génération, mais elle le fit tomber sur les coupables eux-mêmes, en armant contre eux les deux plus puissants monarques de la chrétienté. On sait comment ceux-ci remplirent leur terrible mission. On sait où le roi de France, devenu maître du Milanais, envoya mourir Louis le Maure. On sait le pacte conclu, en 1 52g, entre les Médicis et Charles-Quint, la lutte héroïque soutenue contre eux, la cruelle agonie qui précéda, et les maux plus cruels encore qui suivirent le dernier soupir de la liberté Florentine.

Ce n'était pas assez que l'innocence fût vengée; il fallait de plus qu'elle fût rehabilitée, et qu'elle le fût de manière à faire cesser le scandale auquel cette grande iniquité avait donné lieu. Le deuil de tous les citoyens en qui brillait encore quelque noblesse de cœur ou de caractère, était déjà une

(I ) Cette lettre a été publiée dans le Recueil des monuments midilt sur l'histoire de France, vol. I, p. 774.

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SiVOMAROLE. 461

assez belle réhabilitation ; mais il y en eut d'antres qui, non contents de cet hommage négatif, osèrent défendre la mémoire de leur héros, presque dès le lendemain de son supplice, par des écrits apologétiques , par des peintures non moins significatives que ces écrits , et par des médailles sur lesquelles on lui donnait les qualifications les plus glorieuses (1).

A Rome, ce fut le pinceau de Raphaël qui se chargea d'abord de son apolhéose, en le plaçant parmi les plus illustres docteurs de l'Église dans la dispute du Saint-Sacrement. Dix années s'étaient alors écoulées depuis la mort de Savonarole; le pape Jules II, digne appréciateur d'un pareil génie, avait remplacé Alexandre Borgia sur le trône pontifical, et mis un terme à la plupart des abus qui avaient marqué son règne. Le caractère de ce pontife sévère et despote ne permet pas de supposer que Raphaël eût osé prendre sur lui d'inaugurer le portrait de Savonarole dans une des salles du Vatican, si l'idée ne lui en avait été suggérée par Jules II luimême, qui préférait sans doute ce mode de réparation comme offrant plus de garanties de publicité pour le présent et de perpétuité pour l'avenir.

Dans le cours du xvi* siècle, on ne se contenta pas de croire à son innocence, on crut encore à sa sainteté ; et cette opinion s'accrédita si bien parmi les

(1) Si vedono moire dei publia scritti, délie signi/icanti pitture, délie medaglie che lo van iecorando dei titoli più glorioti. Bartoli, Apologie de Savonarole, p. 177.

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403 l'ast CMÈTtC*.

chrétiens, que l'Église romaine erut devoir examiner a fond le procès de Savonarole et la part qu'Alexandre VI avait prise à sa condamnation. Cet examen se fit à l'occasion de la béatification de Catherine de Ricci, à laquelle on reprochait d'avoir souvent imploré son intercession comme celle d'un Saint ( et, pendant tout le temps que dura l'enquête, saint Philippe de JSéri, qui avait dans sa chambre un portrait de Savonarole avec une gloire autour de la tête, priait Dieu, avec une ferveur qui allait jusqu'à l'angoisse,. pour obtenir que ce champion héroïque de la foi chrétienne ne fut pas flétri par une seconde condamnation. On ajoute qu'ayant appris d'avance, par une révélation spéciale, que la mémoire de son héros sortirait pure et sans tache dé cette dernière épreuve, il lui fut impossible de maîtriser les transports de sa joie, qui fut vivement partagée par un grand nombre de fidèles, aux yetix desquels ce résultat équivalait à une canonisation formelle; et, sur ce point, la Cour de Borne poussa si loin l'indulgence pour l'opinion publique, qu'elle laissait exposer en vente et circuler librement dans les familles pieuses des médailles et des portraits en bronze, aveo des inscriptions où le bienheureux Frère Jérôme Savonarole était intitulé docteur et martyr (i).

A. Florence, son nom n'a jamais cessé d'être populaire, et si le torrent du paganisme rompit la di-

(i) Barloli, p.183etsuiv.

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SAVOPfAROLE. 463

gue qu'il lui avait opposée pendant dix ans , et inonda de nouveau toutes les branches de la littérature nationale, il n'en fut pas de même de la peinture, où les doctrines spiritualistes remises par lui en vigueur furent conservées et prolongées bien avant dans le xvi" siècle par un petit nombre d'artistes chrétiens, chez qui l'enthousiasme de leur art resta désormais inséparable de la vénération pour la mémoire de celui qu'ils avaient regardé comme leur pasteur et comme leur maître.

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