De l'art chrétien
Proliminaires historiques. — L’art milanais au moyen âge. — Patronage de la famille Visconti. — Influence de Giolto et de son école au quatorzième siècle. - La cathédrale de Milan et la chartreuse de Pavie. — Mouvement de décadence du quinzième siècle, arrêté par une nouvelle dynastie. — François Sforza. — Artistes précurseurs de Léonard. — Averulino, Michclozzo et Bramante.
Maintenant il faut chercher, dans le nord de l’Italie, la trace lumineuse laissée par un artiste florentin dont le nom nous est déjà familier, et qui forme, avec Raphaël et Michel-Ange, le grand triumvirat de l’art chrétien. On comprend que nous voulons parler ici de Léonard de Vinci, qui fut le véritable fondateur de l’école Lombarde, et qui fit jouer à la ville de Milan un rôle non moins brillant dans l’histoire de l’art que dans celle de la religion et de la liberté, et ces trois genres de gloire, qui ont eu chacun leur point culminant à des époques assez éloignées l’une de l’autre, forment trois ères successives qui partagent presque
également les annales de la Lombardie, et dont l’in fluence se trouve fortement marquée dans le caractèri comme dans le génie national. A l’ère religieuse, L première dans l’ordre des temps et dans celui de choses, a présidé l'un des plus grands saints dont l'É glise catholique ait vénéré la mémoire, saint Ambroise le pasteur des peuples par excellence, leur modèle e leur guide dans les voies spirituelles, leur sentinelL vigilante et ferme tant contre l’hérésie que contre 1; tyrannie. Et le rôle important joué par cet auguste e intrépide champion de la foi, dans le cours de son glo rieux épiscopat, laissa des traces si profondes qu’oi peut dire qu’elles ne s’effacèrent jamais Aujourd’hu même elles sont encore visibles dans la saine partie d< la population milanaise. Que devait-ce être au moyei âge, quand les traditions locales étaient encore dan toute leur vigueur, et quand les âmes étaient encon assez fortement trempées, non-seulement pour véné rer les vertus de saint Ambroise, mais pour com prendre son caractère tout entier ?
La période la plus brillante pour la religion ne le fu pas pour l’art ni pour la liberté, de même que les beau: jours de la liberté milanaise furent précisément ceu: de l’extrême décadence de l’art, qui, à son tour, n sembla fleurir au quinzième siècle que pour console les Milanais de la perte de leurs libertés.
A travers toutes ces vicissitudes il y eut une lumièr qui ne s’éteignit jamais, un nom qui ne fut jamais oi blié, un grand souvenir qui resta toujours présent au esprits, une basilique qui fut toujours préservée de ravages du temps et des Barbares, et dans laquel sont heureusement conservés les monuments primiti de l’art chrétien dans la Lombardie. Je veux parler c la basilique de Saint-Ambroise, avec ses vieilles m|
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saïques et ses vieilles sculptures, qui, bien qu’elles datent du déclin de l’Empire et de l'art, rachètent l’imperfection des formes par la grandeur imposante des caractères, et surpassent, pour le style, la plupart des ouvrages contemporains qui subsistent dans la haute et dans la basse Italie.
Entre la première invasion des Barbares, au cinquième siècle, et la destruction de Milan par l’empereur Frédéric au douzième, c’est à dire pendant la période la plus stérile en œuvres satisfaisantes pour le ?oût, on voit éclore, autour du tombeau de saint àmbroise, quelques produits plus heureux d’une insairation toute spéciale. Ce sont d’abord les mosaïques grandioses de l’abside, et les majestueuses figures de ;aints qui décorent la chapelle de saint Satyrus, puis es bas-reliefs classiques de la chaire, après lesquels tiennent, mais à un long intervalle, ce qu’on pourrait tppeler les richesses mobilières de cette basilique, îomme le bénitier d’ivoire donné par l’archevêque iodefroi, et le magnifique livre des Évangiles donné )ar cet archevêque Aribert, qui inventa le caroccio )Our les batailles au commencement du onzième iècle ; sans parler d’une quantité de diptyques depuis ongtemps dispersés ou mutilés, et dont quelques préieux débris se conservent encore aujourd’hui dans le résor de la cathédrale.
Il reste trop peu de fragments des peintures du douième et du treizième siècle pour qu’il soit possible en faire la matière d’une classification ou d’une apréciation vraiment satisfaisante. On peut juger de pur caractère général par celles de la vieille tour u Monastero Maggiore, l’ouvrage le plus complet t le mieux conservé de cette époque, et le plus ropre à prouver qu’à Milan, comme dans le reste de
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l’Italie, la peinture avait besoin d’un régénérateur Mais quand ce régénérateur parut, au commencement du quatorzième siècle, le génie des premier Visconti avait déjà beaucoup fait pour faciliter l’œuvri de régénération. L’archevêque O thon Visconti, le pre mier qui eut la pensée de joindre l'image de sain Ambroise à la bannière des Milanais, avait conçu e réalisé d’autres idées dignes de celle-là, et son nevei et successeur Matthieu, qui put saluer d’assez près 1 lumière nouvelle qui commençait à poindre, march comme précurseur immédiat sur les traces de soi oncle, et orna Milan de plusieurs beaux édifices, don il ne reste plus que la Loggia degli Osi, qui suffit pou faire regretter tous les autres.
Mais leur gloire, soit comme administrateurs, soi comme stimulateurs de tous les nobles instincts qi avaient survécu à la liberté, fut bien éclipsée par cell d’Azzon Visconti, qui fut vainqueur à Parabiago, pa l’intervention miraculeuse de saint Ambroise, si l’o en croit une légende qui fut longtemps populaire ( qui passa bientôt du domaine de la tradition dan celui de l’art ; car la prédilection pour le héros s’i tendit à la légende qui le concernait, et comme il s’; gissait d’une victoire à la suite de laquelle le vainquei avait fait grâce à son ennemi acharné, Leodrisio Vi conti, on trouva tout naturel que le grand homme f visiblement protégé par le grand saint.
Azzon Visconti, né à peu près avec le quatorzièni siècle, mourut très-jeune, en 1339, laissant, malgré courte carrière, un nom très-populaire et assez gl rieux, et une quantité de monuments qui donnère'l à la ville de Milan une physionomie toute nouvel- On peut s’en faire une idée par l’élégante tour : Saint-Gothard qui subsiste encore aujourd’hui ; c’f
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e seul ouvrage de son temps qui n’ait pas fait place à les constructions nouvelles. 11 n’y a plus vestige des ■ent tours qui formaient l’imposante ceinture de la grande cité lombarde, ni du beau cloître qu'il fit bâtir jour les religieux chargés du service de son église de aaint-Gothard, ni enfin de ce magnifique palais longuement décrit dans la chronique contemporaine de lalvano Fiamma (t), et orné d’un grand nombre de peintures dont on ne saurait trop regretter la perte ; tar, soit qu’elles fussent de Giotto ou de ses disciples nilanais, elles formaient, comme œuvre capitale et joint de départ de la nouvelle école, un monument le la plus haute importance dans l’histoire de l'art en ^ombardie (2).
Soit sympathie naturelle entre le génie toscan et le *énie lombard, soit disposition heureuse de ce dernier i recevoir et à féconder dans son sein les germes venus lu dehors, il est certain que les artistes florentins transplantés en Lombardie, non-seulement n y dégéîérèrent jamais, mais semblèrent plutôt y prendre un pouvel essor. On en trouve des preuves, longtemps ivant Léonard de Vinci, dans le cours du quatorzième ;t du quinzième siècle ; à quoi il faut ajouter 1 impression profonde qu’y laissèrent le souvenir et les écrits du Dante, écrits qui ne furent peut-être nulle part mieux compris ni plus admirés, et dont l’arche- /êque Jean Visconti voulut faciliter l’intelligence. Ce lue Giotto y fit pour la peinture, un autre Toscan,
1 (t) Elle esl insérée par Muratori dans sa collection des Scri- I olores rerum italicarum.
i (2) Vasari place le séjour de Giotto il Milan immédiatement Avant sa mort, qui eut lieu en 1336; mais il ne dit rien de prébis sur les travaux qu’il y exécuta. Lavorà in Milano alcune cose ,:he sono sparse per quelta cilla, e che insino ad oygi sono tenute 'jellissime.
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Jean de Balducci de Pise, le fit pour la sculpture, Sorti d’une école qui avait merveilleusement régénéré cette branche de l’art d’un bout à l’autre de l’Italie (1). il exécuta, pour les Milanais, des monuments qui ne méritent pas la critique sévère qu’en a faite Cicognara. Le tombeau de saint Pierre martyr, à Saint- Eustorge, qui rappelle celui de saint Dominique, à Bologne, et dont la date (1339) coïncide avec la victoire si populaire de Parabiago, n’est pas seulement admirable sous le rapport symbolique ; les formes mêmes sont traitées avec cette verve et cette franchise d’exécution qui caractérisent les beaux ouvrages du quatorzième siècle. Les figures qui représentent la Charité , 1 Fspérancc, et surtout la Foi ; la Prudence avec ses trois têtes où les âges successifs sont si bien exprimés ; la Force avec son air énergique et ses emblèmes de lion si heureusement incorporés à la statue; dans la partie supérieure, les belles figures de Docteurs qui sont aux angles, les miracles du saint sculptés sur les quatre côtés du tombeau, et, pour cou-| ronnement, la Vierge, si majestueuse entre deux1 saints qui ne le sont pas moins, tout cela fprme un ensemble qui ne saurait manquer de produire son effet sur quiconque n’aura pas exclu de ses recherches h poésie et le symbolisme légitime de l’art.
En 1347, c’est-à-dire huit ans après avoir terminé ci grand ouvrage, le même artiste travaillait à la façade de l’église de Brera, ce qui était attesté par une inscrip tion effacée depuis longtemps, mais qui a été conservée par Tirahoschi (2). C est entre ces deux dates positive;
(2) Vasari dit que du temps de Nicolas de Pise, molli mossi d , lodevo'e invidia si misera con più studio alla scoltura, particular mente in Milano.
(2) T. I, p. 302; t. II, p. 410
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qu’il faut placer, en s’appuyant sur l’analogie de style, celle d’un monument précieux qui était dans l’église de Saint-Gothard, et qui, après avoir échappé par un pur hasard au marteau ou plutôt à la scie du plus grossier vandalisme, forme aujourd’hui le principal ornement du musée Trivulce. Il s’agit du tombeau d’Azzon Yisconti lui-même, exécuté par un artiste qu’il avait sans doute apprécié de son vivant et auquel durent être confiés d’autres travaux restés inconnus. La figure couchée du prince est magnifique, tant pour le caractère que pour l’exécution ; les villes qui lui avaient obéi sont représentées chacune par son patron spécial, et cette sorte de résumé historique ajoute encore à la majesté du monument.
Ainsi, vers le milieu du quatorzième siècle, la régénération de l’art était complète dans la capitale de la Lombardie, grâce non-seulement aux artistes régénérateurs, mais surtout au héros qui avait su les attirer et les comprendre, et qui, en fondant la grandeur de sa dynastie, n’avait négligé aucun genre de gloire, bien qu’il fût mort presque à la fleur de l'âge. C'est à lui que remonte le grand essor imprimé au génie milanais sous l’administration de ses successeurs, et les germes déposés par lui furent assez vivaces pour croître et fleurir malgré le despotisme et le sang.
Yasari nous dit que les peintures de Giotto, éparses dans Milan, y étaient encore fort admirées de son temps ; mais il supprime malheureusement les détails, et il n’est pas plus explicite en parlant de celles que le Florentin Stefano, l’un des meilleurs élèves de Giotto, y avait commencées une dizaine d’années après lui, mais que la maladie l’avait empêché d’achever (i). La
(t) Un manuscrit précieux, conservé dans la bibliothèque du comte Archinta, à Milan, et dédié à Bruzio Yisconti, qui mourut
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génération de peintres qui vint immédiatement après eux ne paraît avoir marché que de très loin sur leurs traces, si l’on en juge par les ouvrages de cet Andreino d’Edesia, le plus célèbre, ou plutôt le moins obscur d’entre eux, et dont il ne reste plus que quelques fresques à Pavie, depuis qu’on a effacé celles de la sacristie de Saint- Thomas, à Milan.
On en pourrait dire autant des sculpteurs qui succédèrent à Jean Balducci, si bon se contentait d’étudier leurs ouvrages dans l’église de Saint-Eustorge, dont le patronage de la famille Yisconti fit un véritable musée de sculpture. Celle qui représente Y Adoration des rois mages , et qui est ordinairement attribuée à un élève de Jean Balducci, ne mérite assurément pas l’éloge qu’en a fait Cicognara, qui va jusqu’à la préférer au chef-d’œuvre du maître, au tombeau de saint Pierre martyr, placé dans une chapelle voisine (1). C’est avec un peu moins d’injustice qu’il donne la même préférence aux sculptures d’une date postérieure qui décorent le grand autel, et dans lesquelles on ne trouve plus au même degré cette force et cette pureté qui caractérisent l’époque précédente. Mais dans une autre église, dans celle de Saint Marc, il y a un monument exécuté sous de plus heureuses inspirations : c’est celui du bienheureux André Settala ; et si l’on veut chercher des objets de comparaison dans les villes environnantes, on trouvera dans celle de Pavie le magnifique tombeau de saint Augustin, orné de plus de deux cent quatre-vingt-dix figures de différentes gran-
en exil en 1 R 5 6 , contient quelques miniatures que leur style et le rapprochement des dates me font attribuer à Giotlo ou à quelqu’un de ses disciples immédiats. C’est une série de figures allégoriques dont une surtout, assise sur un trône, le sceptre à la main, ne peut être que l’ouvrage d’un grand maître.
(t) Sloria delta Scoltura, lib. III, cap. vu.
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deurs et d’un style d'exécution qui accuse les meilleures traditions toscanes (1).
Entre la mort d’Azzon Yisconti et l’avénement du fameux Jean Galéas, qui forme une autre ère glorieuse dans l’histoire de l’art en Lombardie, il s’écoula un demi-siècle de vicissitudes qui furent parfois assez sanglantes pour constituer un véritable état de terreur, et pourtant on ne trouve pas que le développement du génie ou de la prospérité nationale ait été notablement interrompu. Il y avait dans cette dynastie des Yisconti un si curieux assemblage de grandes qualités et de vices monstrueux ! Ce débauché Luchino, qui partagea avec son frère, l’archevêque Jean, la succession immédiate de leur neveu Azzon, qui était, aussi bien que sa femme, Isabelle Fiescbi, un objet de scandale et d’horreur pour toute l’Italie, qui immolait de nobles victimes à ses passions brutales, et n’échappait ensuite aux poignards des conjurés que pour périr de la main de sa propre femme à laquelle il destinait le même sort ; ce même Luchino était souvent le protecteur du peuple contre les grands, des Guelfes contre les Gibelins, ses propres partisans ; il abolissait les taxes arbitraires, faisait fleurir le commerce, nourrissait jusqu’à quarante mille pauvres à ses dépens durant la famine de 1340, et l’nn peut dire que ce fut surtout à ses sages précautions que Milan dut d’avoir échappé au terrible fléau qui dépeupla tant de villes italiennes en 1348. Quant à son goût pour les arts, il le manifesta
(l) Vasari attribue le tombeau aux frères Agostino et Agnulo, de Sienne : mais il est prouvé qu’il ne fut commencé qu’en 1362, c’est-à-dire quand les deux artistes siennois auraient ôté âgés d’environ 90 ans. Les moines augustins payèrent pour cet ouvrage la somme énorme de 4,000 florins d’or. Cicognara, lib III, cap. v.
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de deux manières : par la défense qu’il fit d’abattre, comme on 1 avait fait à Bologne et ailleurs, les palais des citoyens bannis, et par la construction de deux résidences magnifiques ; l’une, auprès de San Giorgio al Palazzo, ornée de peintures qui ont été détruites en même temps que l’édifice ; l’autre, près de San Giovanni in Gonca, laquelle surpassait encore la première en magnificence.
Son frère Jean, à la fois seigneur et archevêque de Milan, eut une administration ferme, paternelle et glorieuse, grâce à laquelle ses sujets devinrent plus riches, plus redoutés, plus industrieux qu’ils ne l’avaient jamais été. Alors furent fondées ces fabriques d armes qui donnèrent ensuite tant de renom aux armuriers milanais, et qui, en 1427, pouvaient fournir de quoi armer complètement en peu de jours quatre mille cavaliers et deux mille fantassins. Qu’il ait favorisé aussi lui, de tout son pouvoir, la manifestation du beau sous toutes les formes, c’est ce qui est mis hors de doute par son admiration si authentique pour les deux plus beaux génies poétiques de son siècle, admiration qui, en ce qui concerne Pétrarque, futrenforcée par une tendre prédilection et par une association intime aux sollicitudes de son gouvernement. Aussi le poète, à qui les faveurs de ce genre tournèrent plus d une fois la tête, appelait-il son patron le plus grand homme de toute l’Italie.
Quant à l’admiration de l’archevêque pour le Dante, il la témoigna par une mesure qui suffirait presque pour justifier la qualification que lui donnait Pétrarque. Il voulut que six commentateurs, choisis parmi les hommes les plus versés dans les diverses sciences qu’embrassait le poème, fussent chargés d’en sonder les profondeurs, chacun dans une direction
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différente, afin d’en faciliter l’intelligence à ses admirateurs.
Si seulement il avait laissé ses trois neveuxMatthieu, Galéas et Barnabé dans l’exil auquel les avait condam nés leur oncle Luchino ! Ce rappel fut son tort irrémissible, et les Milanais eurent le droit de lui imputer toutes les horreurs dont ils furent témoins et victimes, par le monstrueux abus que firent du pouvoir Galéas et Barnabé, particulièrement ce dernier, qui pour exécuteurs de ses arrêts de mort avait cinq mille dogues dressés à dévorer ses victimes. On n’est pas tenté de s’enquérir du sort des beaux-arts sous un tel patronage ; on est même fâché de trouver que son tombeau, conservé dans une salle du palais Brera, ait été épargné par les modernes vandales préférablement à tant d’autres monuments du même genre beaucoup plus intéressants comme souvenirs historiques et même comme œuvres d’art ; car ici tout se ressent de la pauvreté de l’inspiration. Le cheval est on ne peut plus lourd, la pose de la statue n’est rien moins qu'héroïque, et les bas reliefs sont marqués, encore plus visiblement que le reste, du sceau de la décadence.
Il serait injuste de partager également entre les deux frères la responsabilité de cette époque sanglante et ténébreuse. Galéas fut rarement un tyran brutal, et sa qualité de fondateur de l’université de Pavie ainsi que celle d’ami de Pétrarque, forme un certain prestige qui, de loin, adoucit un peu la dureté de cette physionomie. Quant à sa compétence en matière d’art, elle est rendue très-problématique par la description que nous a conservée Muratori (1 j du palais qu’il fit construire sous sa direction personnelle et dans le
0) Scriptores rerumitalic. Vol. XIV, p. 385 et 402.
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goût le plus bizarre, à la place du vieux palais de Saint-Gothard, dont il ne laissa subsister que l’église et la belle tour qu on voit encore aujourd’hui.
Quand il mourut, en 1378, à son château de Bel gioso, il laissait un fds déjà mûr pour les grandes choses dont l’exécution lui était réservée, et en faveur desquelles on lui pardonne sans peine le tour plein d’astuce qu’il joua à son oncle Barnabé pour le prévenir et s’en défaire (1). Ce fut son premier titre à la reconnaissance des Milanais qui, voyant en lui leur libérateur, le proclamèrent seigneur perpétuel de leur ville, comme s’ils avaient eu le pressentiment du grand rôle qu’il devait leur faire jouer dans l’histoire d’Italie. Peu s’en fallut que son génie, secondé par l’élan et 1 intelligence de ses sujets, ne fît de Milan la glorieuse capitale du plus beau et du plus riche royaume qui fût alors en Europe, un royaume dans lequel se trouvaient enclavées les républiques de Pise, de Bologne, de Sienne, de Pérouse, et dans lequel, après sa grande victoire de Casalecchio, en 1402, il comptait encore enclaver Florence, où il méditait une entrée triom- ; phale et son couronnement comme roi, quand sa mort presque subite fit écrouler tout à coup ce bel édifice.
Mais la grandeur ambitieuses des vues, dans le chef et dans le peuple, n’avait pas seulement produit des conquêtes éphémères. Au plus fort des prospérités de î ce règne, quand chacun avait une conscience très- 1 distincte de la part qui lui en revenait, l’essor imprimé aux imaginations s’était aussi fait sentir dans le do- : maine des arts, et de ce concours de circonstances heureuses sortirent des monuments trop magnifiques
(I) Voir le curieux procès de Barnabo Yisconti, dans Muraiori, j Script rer. il. t. XVI, p. 794.
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)eut-être, à cause de leur disproportion avec les desinées ultérieures du pays, mais du moins qui restèrent .oujours, par leur destination, en harmonie avec le caractère profondément religieux du peuple milanais. 3n voit que je veux surtout parler de cette fameuse cathédrale, qui est considérée, à juste titre, comme me des merveilles du monde chrétien, et qui désormais aura son histoire à part comme une république.
C’était une magnifique pensée et digne d’un conjuérant plus pieux que lui, de bâtir, en guise de rophée, une église de dimensions correspondantes i ses projets de domination royale sur l’Italie. Chez m peuple dont saint Ambroise avait fait à l’avance 'éducation religieuse, un monument de ce genre devait être le plus populaire de tous ; aussi fut-il touours, alors et dans les siècles suivants, le grand intérêt lu peuple autant que celui du prince, sans nuire toutefois à la basilique Ambroisienne qui conserva la popularité spéciale, que nous aurons occasion de caractériser plus tard. Pour le moment, nous remarquerons ;eulement que la peinture a fourni les décorations de 'église de Saint-Ambroise, tandis que la cathédrale a surtout emprunté les siennes au ciseau des sculpteurs. 3n peut même la considérer comme le centre d’une grande école de sculpture dont les ramifications et les vicissitudes sont intéressantes à suivre dans l’histoire le cette branche de l’art.
Quel fut l’artiste qui conçut et dressa le plan de ce monument gigantesque? Le style général semble tecuser des inspirations ultramontaines, dans le genre le celles qui ont présidé à la construction des cathé- Irales à la fois si grandioses et si régulières de la France et de l’Allemagne. Mais les anomalies qu’on y remarque portent sur des parties tellement fondamen-
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taies et sur des conditions esthétiques si essentielles dans l’architecture gothique, telle qu’elle était comprise et pratiquée dans le Nord, qu’il est impossible d’y reconnaître le produit libre et spontané du génie français ou allemand. Évidemment, c’est ce génie qui a prédominé, mais en subissant les contradictions du génie national et les déviations imposées par lui, comme il arriva pour la construction du dôme de Florence et de plusieurs autres. C’est donc à tort que le plan primitif de la cathédrale de Milan a été exclusivement attribué par les uns, à Nicolas Bonaventure, de Paris; par les autres, et surtout par les Milanais, à leur compatriote Marco de Campione (1); cependant, s’il fallait absolument se prononcer en faveur d'un des noms proposés, ce serait plutôt à ce dernier qu'il faudrait donner la préférence (2).
Dix ans après avoir commencé la construction de la cathédrale, Jean Galéas ordonna celle de la magnifique Chartreuse de Pavie, dont vingt-cinq moines, appelés d’au delà des Alpes, prirent possession dans
(1) Campione est un village entre Cônie et Lugano. Giulini a fait un long plaidoyer en faveur de cet architecte, t. II, p. 427, 587, 598 ; il admet cependant la priorité en faveur de l’architecte: parisien, qui fut appelé dès 1388, mais qui ayant été congédié bien tô t après (en juillet 1391) ne dut pas avoir, selon lui, le temps de mettre en train une œuvre si colossale. Parmi les collègues: qui lui furent adjoints, on trouve un Giovanni di Grassi, un Jean Annex de Fernach, de Fribourg, appelé Magister de lapidibus vivis ; un Henri Zamodia, aussi Allemand ; un Bernard, de Venise ; un Pierre, de Crémone. Plus tard on voit figurer un Ga-, briel Scornaloco. de Plaisance; un Jean, de Florence; un Jean de Ferrare : un Ulrich, d’Ulm. Dans les dernières années du xiv° siècle, il n'y a plus d’autres étrangers que des Français | Pierre Loezar, Jean Campamios, de Normandie ; Jean Mignot, de Paris. Au XVe siècle, il n'y en a plus du tout jusqu’à l’année 1 482;j qu’on fit venir Jean de Gratz et Alexandre de Marbach, pour b construction de la coupole.
(2) Giulini, Mcmorie, t. 11, p. 427-587-598.
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la dernière année du quatorzième siècle. Le temps n’était pas encore venu pour la sculpture et pour la peinture d’y déployer leurs merveilles. Il est même à remarquer que le prince favorisa beaucoup moins ces deux arts que l’architecture, qui était plus en rapport ivec ses conceptions gigantesques en tous les genres. Cependant il ne faut pas passer sous silence le missel de l’église de Saint-Ambroise, qui fut donné par Jean Jaléas en mémoire de son couronnement comme duc le Milan, et dont les miniatures ne sont pas moins ntéressantes par la beauté du style et le mérite de exécution que par les sujets qu’elles représentent. j est un ouvrage digne à la fois de la grande époque )ù il fut exécuté et de la basilique Ambroisienne dont 1 forme un des plus précieux trésors (1).
Quant aux ouvrages de sculpture, s’ils furent plus •ares sous ce règne que sous ceux qui le précédèrent ;t le suivirent, ce fut moins par disette d’artistes ou I inspirations que par l’effet des préoccupations presque exclusives du prince en matière d’art. Il paraît même [ue l’espèce d’académie qu'il avait fondée pour l’aider i tracer une marche régulière aux travaux entrepris j ous ses auspices, ne comprenait dans ses attributions [ue 1 architecture et la peinture f2). Au reste, pour trouver que cette exclusion ne fut ni symptôme ni •ause de décadence, il suffit de citer, outre le magni-
(t) Ce missel est. l’ouvrage d’un cerlain Anovello da Imbonale,
!t la date est 1395 Les miniatures les plus remarquables sont elles qui représentent le couronnement et l’intronisation du duc, t victoire de Parabiago, le crucifiement, etc. Il y en a surtout 'ne où l’on voit la famille du duc agenouillée au moment de l'étvation. Dans une autre on voit les mêmes portraits devant saint .mbroise, qui est assis sur son trône épiscopal.
| (2 j Borsini, Supplemenlo alla nobilità di Milano, cap. xvt.
fîque candélabre de la cathédrale de Milan (1), le travail exquis qu’on y remarque au-dessus de la porte de la sacristie méridionale. La Vierge qui surmonte la pointe de l’ogive, et qui étend son manteau sur deux groupes agenouillés, fait regretter que l’artiste qui sculpta ce groupe n’ait pas travaillé davantage à la décoration intérieure de ce monument, et on le regrette d’autant plus que les sculpteurs qui vinrent après lui laissèrent dans leurs ouvrages l’empreinte plus ou moins marquée de la décadence où tombèrent les arts, les mœurs et les caractères sous les successeurs immédiats du grand Visconti. Cette lourde statue du pape Martin V, que fit ériger Philippe-Marie Visconti, en mémoire de la consécration du dôme par le souverair pontife en personne, est le chef-d’œuvre de Giacobinc da Tradate, sculpteur tellement en vogue vers 1410, qu’on lui permettait à grand’peine d’interrompre ses travaux de la cathédrale, pour se mettre pendanl quinze jours au service des dominicains de Saint-Eustorge. Que pouvait produire de grand dans le domaine de l’art, ou dans tout autre domaine de l’intelligence le patronage d’un tyran comme ce Jean-Marie Vis-I conti, qui dressait des chiens à dévorer ses sujets oii qui lançait sur eux des satellites armés, quand épuisé par la guerre ils le suppliaient de faire la paix; qu défendait sous peine de mort de prononcer ce mol pour lui si odieux, sans excepter de cette brutale dé fense le prêtre célébrant le saint sacrifice? Sous un pareille domination, il n’y avait pas de milieu entr l’abrutissement par la terreur et l’exaspération par 1 désespoir, et ce n’était pas chez un peuple comme le
(1) Les dessins de ce candélabre faits par M. Victor Petit, e> posés au congrès archéologique de 1850- 1851, y ont excité ui admiration universelle.
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lilanais qu’un pareil sentiment pouvait rester stérile, ne troupe de conjurés, qui avaient presque tous à enger la mort d’un frère, le massacra dans l’église de aint-Gothard en 1412. Mais cette délivrance inespérée e put pas faire sortir l’art de l’espèce de léthargie où était tombé. Le peu d’ouvrages qui furent exécutés aus son successeur et dont les plus remarquables sont ans l’église de Saint-Eustorge (1), y figurent assez ’istement à côté du magnifique tombeau de saint ierre martyr, fait un demi-siècle auparavant. Mais 'était surtout dans la famille même des Visconti que i décadence était visible et rapide. Le dernier prince e cette dynastie n’attacha son nom à aucune espèce e monument, à moins qu’on ne veuille lui tenir ompte du commentaire qu'il fit composer à François hilelfe sur Pétrarque, son poète favori. Cette prédiction, et l’admiration qu’il professait pour le Dante, ont il se faisait lire et expliquer le poème par Maiano de Tortone, ne semblent guère compatibles avec îs vices de son cœur et de son caractère, qui, joints ses difformités physiques, offraient à ses sujets un ssemblage assez repoussant pour qu’ils vissent sans 3gret l’extinction de cette dynastie épuisée. Heureusement pour Milan, et plus heureusement our l’art, le moment d’une régénération approchait t elle devait commencer sous les auspices d’un héros ue son âme et son goût rendaient digne d’une pareille fission. Ce héros était François Sforza, en qui de “équentes expéditions et des séjours prolongés dans
(I) Dans la chapelle de Saint-Jean fondée par le fils de Pierre isconti, il y a deux tombeaux assez curieux : celui de Gaspard isconti et celui d’Agnès Besozzi, sa femme, avec la date 1427.
y a un tombeau du même style dans l’église de Saint-Marc, fcc la date 1407.
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les villes de la Toscane et surtout de l’Ombrie avaient fait naître le désir d’imiter les Montefeltro d’Urbin, les Baglioni de Pérouse, et les Médicis de Florence, dans l’essor et l’encouragement qu’ils avaient su donner aux beaux-arts ; et l’on peut dire qu’il les surpassa presque tous par la pureté de ses tendances et par le nombre de ses fondations à la fois magnifiques et pieuses. Le grand hôpital de Milan, dont Yasari parle avec tant d’admiration et qui fut fondé en 1456, honore la mémoire du fondateur encore plus que celle de l’architecte Averulino, que François Sforza fit venir tout exprès de Rome où i) l’avait vu travailler aux portes de bronze de la basilique de Saint-Pierre (1). Pendant que cet artiste florentin présidait à la construction de ce monument et à celle de la grande église de Bergame, des artistes nationaux, sollicités par le réveil de la patrie et par l’émulation, reprenaient les travaux du dôme tristement suspendus pendant la terreur, et bâtissaient des églises votives promises par le duc ou par sa femme Bianca pendant la guerre. La plus intéressante est sans contredit celle de Vlncoronata, formée de la réunion de deux petites églises: que chacun des deux époux avait fait construire à côté l’une de l’autre. On les voit tous deux à genoux sur un vieux tableau délabré, dont tout le mérite consiste dans le touchant souvenir historique qu’il rappelle. Un autre membre de la famille, le saint arche-: vêque Gabriel Sforza, propre frère du duc, a son tombeau dans une des chapelles, et cette figure magnifique, couchée en habits pontificaux avec les mains croisées sur la poitrine, est là, pour prouver que la
(1) Il y a dans le musée Trivulce un manuscrit précieux de cel! Averulino avec une dédicace au duc Sforza.
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sculpture déchue, depuis près d’un demi-siècle, avait participé à la régénération générale.
L’architecte de YIncoronata, qui fut aussi celui du Dôme et de plusieurs autres églises fl), s’appelait Boniforte Solari. Son talent et son activité sont attestés par le nombre et la beauté de ses travaux. Disciple d’un père moins illustre que lui dans son art, il eut deux fils dont nous aurons occasion de parler plus tard et dont la célébrité éclipsa tout à fait la sienne (2).
Malgré cette vogue incontestable, il ne paraît pas qu il fut 1 architecte favori du duc Sforza, ou du moins il ne le fut pas au même degré que ce Barthélemi Gazzo, de Crémone, qui fut chargé en 1450 de bâtir le château de la porte Giovienne à Milan, et qui, en 1463, donnait le dessin de la belle église de Saint-Sigismond hors de Crémone. C’est que Crémone était sa ville chérie, comme Saint-Sigismond était son église favorite (3). C était là, devant les moines hiéronymites, qu il avait épousé, en 1441, sa chère Bianca, à laquelle il avaitdonnépour cortège deux mille cavaliers d’élite qui, relevant la pompe nuptiale par un mélange bien assorti de pompe militaire, semblaient présager à la nouvelle épouse un genre de gloire auquel les femmes ordinaires n’aspirent pas. Sept ans après cette inauguration conjugale et militaire, on vit Bianca, surprise dans Crémone en 1 absence de son mari, se précipiter sur les Vénitiens, et d’un coup de lance couper la parole à un soldat qui osait crier devant elle vive saint Marc! Et îuand cette femme forte avait dans les mains ce livre
(1) De Santa Maria délia Rosa et délia Pace.
(2) Il s’agit de Cristoloro et Andrea Solari.
(3) Il taut voir, dans le préambule des statuts si paternels qu’il ît rédiger pour Crémone, combien il chérissait cette ville. Campi
ib. III, p. 5.
l’art chrétien.
d’heures qu’on voit encore à la bibliothèque Ambroisienne, les élans de piété lui venaient aussi naturellement que les élans d’audace, et elle était aussi recueillie devant les autels qu’intrépide en face du danger C’était sur ce mélange de qualités héroïques et religieuses qu’était fondée la rare sympathie qui existail entre elle et son époux, et ce double caractère se retrouve jusque dans l’influence qu’ils exercèrent conjointement sur les arts, mais particulièrèment sur la peinture à laquelle ils demandèrent successivement, suivant la convenance des lieux, des compositions héroïques et des compositions religieuses. Les premières furent exécutées dans le vieux palais de Milan, dans ce qu’on appelait la salle des Barons armés , où les portraits des fameux capitaines, modèles ou rivaux de François Sforza, avaient été tracés parles meilleurs peintres du temps. Les secondes furent principalement exécutées à Crémone, non-seulement à cause de la prédilection du duc pour cette ville, mais aussi parce que les artistes crémonais étaient les plus dignes. Là tlorissait alors Bonifaccio Bembo, qui paraît avoir été le peintre favori de la duchesse Bianca; ce fut lui qui, en Ü68 (c’est-à-dire deux ans après la mort du duc), fut chargé par elle de perpétuer dans une chapelle de l'église des Àugustins le souvenir d’une union où elle avait trouvé tant de bonheur et tant de gloire. Le tableau qu’il fit à cette occasion ne décore plus l’autel (1), mais les portraits des deux époux agenouillés, en face l’un de l’autre, sont encore assez bien conservés pour remplir en partie l’objet que s’était proposé la!
fl) Ce tableau est maintenant à Brescia, dans le palais Averoldil Le plus ancien tableau connu de Beinbo, avec son nom et la data 1402, est dans la chapelle du château de Jorchiara, dans le ducha de Panne. Il y a des documents qui prouvent qu'il travailla pouï
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pieuse fondatrice. Au reste, cet ouvrage de Bembo avait été précédé par plusieurs autres tant dans les églises de Crémone que dans la salle des Barons armés, où il avait eu pour collaborateurs ce Yincenzo Foppa, loué outre mesure par Yasari et par Lomazzo, qui le désigne comme le fondateur de l’école milanaise (1), et Bertino de Lodi, dont le môme Lomazzo fait une très-courte mention, vu l’importance et la pureté des produits qui sortirent plus tard de cette école trop peu connue.
L’art était donc, à la mort du grand Sforza, en voie de régénération dans ses États et même sur plusieurs points à la fois. La comparaison de son règne avec celui de son prédécesseur ne laisse aucun doute à cet égard, surtout en ce qui concerne la peinture. Le peu d’artistes qui s’y étaient voués sous le dernier Yisconti, ou avaient été entraînés dans la décadence générale, ou avaient cherché au dehors, l’aliment et l’exercice qui manquaient à leurs talents. Ce fut un de ces peintres émigrés, Leonardo deBissuccio, qui, en 1433, peignit à Naples, derrière le chœur de l’église de Saq Giovanni, à Carbonaro, ce couronnement de la Yierge
le dôme de Crémone en 1467 et 1468. On peut encore voir une fresque de lui dans une maison particulière qui faisait partie du monastère de la Colomba, fondé par la duchesse Bianca. Il mourut en 1496.
(1) Vasari dit que la cérémonie de la pose de la première pierre du grand hôpital de Milan, fut peinte sous le portique par Vincenzo Foppa, per non essersi trovato in quei paesi miglior maestro ( Vita di Füarete).
Giottino parait avoir été le premier qui ait peint des héros dans les palais ; à Home dans le palais Orsini, dipinse una sala piena di uomini famosi (Vasari) ; après lui Lorenzo Bicci pour le palais de Jean de Médicis, père de Côme l’Ancien ; André del Castagno pour le palais Pandolfini, uomini famosi parte imaginali , parte ritralli dal nalurale. Dante, Pétrarque, Boccace, etc. Ilero-Worship.
qui rappelle encore un peu le style de Giotto, mais sé rapproche davantage de celui de fra Angelico da Fiesole pour le charme de l’expression, surtout dans les têtes d anges. C’est peut-être le plus beau produit de 1 école milanaise dans la première moitié du quinzième siècle, si toutefois on peut attribuer à cette école un ouvrage où l’influence des artistes ombriens de cette époque se montre si manifeste.
Désormais ce ne seront plus les peintres milanais qui émigreront, ce seront les peintres du dehors qui viendront décorer les églises et les palais de Milan. Les fresques de Masolino da Panicale, qui ont été récemment découvertes dans le bourg de Castiglione, ne furent peut-être pas étrangères au mouvement qui s opéra dans le domaine de l’art sous les auspices du premier Sforza, dont cet artiste fut le contemporain. D un autre côté, 1 école de Padoue. dont nous avons signalé ailleurs les tendances peu élevées sous Squarcione et même sous Mantegna, étendant peu à peu son influence et ses ramifications dans la Lombardie (1), il était difficile que le naturalisme n’y prévalût pas. Aussi trouvons-nous Vincenzo Foppa et ses disciples profondément engagés dans cette voie jusqu’à l’ère nouvelle que forme l'arrivée de Léonard de Vinci dans ce pays. L’énumération des ouvrages qui dans cet intervalle furent produits par Civerchio , auteur de fresques assez grossières qu’on voit encore dans l’église de Saint -Pierre, à Milan, par Foppa et par ses élèves Buttinone et Zenale de Ireviglio, serait aussi stérile que fastidieuse. La carrière artistique de Buttinone embrasse un intervalle de trente années, de 1451 à j 1481, c est-à-dire toute la période qui s’écoula entre
(l) Mantegna comptait plusieurs Milanais entre ses disciples un Ciribono, un Antonio da Monza, etc.
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l’avénement du duc Sforza et l’arrivée de Léonard de Vinci. Les peintures dont Buttinone et Zenale décorèrent la chapelle de Saint-Ambroise dans l’église de San Pietro in Cessa te, ne sont pas mieux conservées que celles qui furent peintes par Civerchio, en 14-64, dans la chapelle de Saint-Antoine. Il y avait encore de ce même Civerchio des fresques jadis fameuses dans l’église de Saint-Eustorge. Elles ont toutes péri, ainsi que celles de Zenale, dans le couvent de Sainte-Marie des Grâces, dans celui des Franciscains et dans plusieurs autres. Ce fut comme une fatalité qui poursuivit les produits de cette école naturaliste , rameau fécond et assez vigoureux de celle de Padoue Heureusement l’ouvrage qu’on peut regarder comme le chefd’œuvre de cette première école milanaise, a été trèsspécialement épargné par le temps et par les hommes. On peut le voir dans la principale église de Treviglio, où après avoir longtemps décoré le maître-autel, il a été relégué derrière le chœur dans un lieu presque inaccessible, même aux regards.
Il ne reste donc à Milan que d’assez faibles souvenirs des quatre principaux peintres de la période antérieure à celle qui commence avec Léonard. Après ivoir fait le tour des églises et des musées, on ne se sent pas épris de la moindre admiration pour le vieux Poppa, ni pour Civqrchio, ni pour Buttinone, ni pour Zénale, bien que Léonard ait exercé sur ce dernier une certaine influence. Mais si de l’étude des œuvres d’art on passe à celle de la théorie, on trouve que dans cette carrière alors toute nouvelle ils ont laissé des traces ineffaçables. Les écrits de Foppa sur la perspective linéaire et sur les proportions du corps humain 'estèrent dans l'école milanaise comme une espèce de tradition qui s’enrichit ensuite par les travaux de
l’art chrétien.
Zenale sur le même sujet. Gomme tous deux embrassaient dans la pratique l’architecture et la peinture les vues théoriques y gagnaient à la lois de 1 étendw et de la fermeté. D’ailleurs, la tournure de l’esprii lombard semblait exiger ce complément de tous les artistes qui aspiraient à une popularité durable. Quanc Léonard vint compléter ou réformer, par les ressources combinées de la science et du génie, l’œuvre de ses devanciers immédiats, le terrain se trouvait admirable ment préparé, non-seulement par le travail des peintres indigènes, mais par les traces profondes qu’avaien laissées en Lombardie des artistes venus de Florenci et de l’Ombrie. C’étaient d’abord cet Averulino, fonda teur du grand hospice sous François Sforza, et auteu d’un savant ouvrage théorique (1) où l'imaginatioi domine souvent au préjudice de la science ; Miche lozzo, le digne élève de Donatello et l’architecte d u magnifique palais à Milan, bâti pour Côme de Médicis; son patron, qu’il avait suivi dans son exil ; enfin Brai mante, qui les surpassa tous, non moins par la pro; fondeur et l’étendue de ses connaissances, que par 1 grâce et 1 élévation naturelle de son génie, et qui, pr la construction de plusieurs coupoles gracieuses qu’o^ admire encore aujourd'hui, s’essayait graduellement la grande œuvre qui a immortalisé son nom en 1 ass(, ciant à celui de Michel-Ange pour la construction cj du moins pour la conception de la basilique de Sain Pierre.
Élève du moine dominicain fra Carnovale pour peinture, préparé par de fortes études mathématiqu à l’intelligence de l’architecture dans laquelle il coj serva toujours son originalité malgré 1 influence q
(1) Nous en donnerons l’analyse ailleurs
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lut exercer sur lui son maître et son ami Gesariani, commentateur enthousiaste de Yitruve, Bramante ne tonna à l'antiquité classique qu’une part trôs-res- .reinte dans son éducation, et au lieu d’aller en étudier es monuments à Rome comme avait fait Brunelleschi, 1 prenait la route opposée pour chercher des inspirations d’un autre genre, ou pour mettre son génie plus i 1 aise. Nous savons qu’il alla visiter le dôme de Milan en 1476, et qu’on lui demanda ses conseils et nême sa coopération pour l’achèvement de ce merveilleux édifice, objet de noble sollicitude pour la iynastie des Sforza, comme elle l avait été pour celle tes Yisconti. La reconstruction de l’église de Saint- Gelse, où se conservait une Madone miraculeuse glorifiée par la dévotion populaire, lui donna une grande vogue non-seulement à Milan, mais encore dans les villes voisines qui rivalisaient avec la capitale. Le cariinal Ascagne Sforza, le digne émule de son frère jouis le Maure pour tout ce qui tenait à la culture et 1 l’encouragement des beaux-arts, voulut que Bramante reconstruisît sur un nouveau plan sa cathédrale le Pavie (1), et la ville de Bergame, déjà si justement 1ère de la beauté de ses monuments, mit en œuvre le rinceau de Bramante pour décorer ses églises et ses valais (2). Malheureusement il ne reste plus le moindre vestige de ses travaux ; on en peut dire à peu près lutant des peintures à fresque exécutées par lui à Milan. L’église de Saint- Celse a partagé le sort de ,ant d’autres que le vandalisme a supprimées ou déviâtes ; mais le petit chef-d’œuvre à forme octogone lui sert de sacristie à l’église de Saint-Satyrus, excite mcore aujourd’hui l’admiration des voyageurs, et fait
(1) Celte cathédrale ne put jamais être achevée.
(■>) Sur Bramante, voir les nos 4 et 5 du Kunst Watt de 1 8B8.
t. tu.
pressentir, malgré l’exiguité de ses dimensions, k grandes destinées de l’architecte.
Son élève Bartolomeo Suardi, plus connu sous 1 nom de Bramantino, étudia non moins sérieusemer que son maître les sciences qui se rattachaient à 1 peinture et à l’architecture, et laissa plusieurs ou vrages sur la plupart desquels le temps n’a pas exerc moins de ravages que sur ceux de Bramante lui-mêim Cependant la ville de Milan conserve encore de lu outre la fresque de Brera, deux peintures très-rema quahles, dont l’une, située au-dessus de la porte c l’église du Saint Sépulcre, a été si bien protégée conti les injures de l’air qu’elle est devenue complétemei inaccessible aux regards des voyageurs. Il faut doi pour juger ses compositions se contenter de quelqu fragments épars et du tableau qu’on voit au pala Borromeo, représentant le Christ en croix, avec dei portraits vigoureusement touchés, et qui signalent ui grande puissance dans cette branche de l’art. Quai au sujet principal, il est traité avec cette bizarrer d’invention qui forme un des traits caractéristiques c talent de Bramantino. Car à force de viser à l’orignalité, il s’égarait quelquefois jusqu’au mauvais goû tout en donnant à ce genre d'égarements l'appareni d’intentions symboliques. Et cependant il avait, . l’exemple de son maître, étudié et même copié 1 belles productions de l’art grec, et il avait écrit s ’ les antiquités grecques et romaines un ouvrage uiversellement admiré par ses contemporains.