CHAPITRE XVIII
ÉCOLE DE LODI
Patronage de la famille Pallavicini. — Battaggio. — Giovanni del Chiesa. — Malteo délia Chiesa. — Les frères Piazza. — Leu travaux à Lodi et à Castiglione. Callisto Piazza, peintre 1 décadence.
Quand on se détourne des grandes routes ordinair pour chercher dans les villes de second ordre ou dai les bourgades de la Lombardie les trésors d'art qu’ell recèlent , on trouve fréquemment sur ses pas di traces profondes et glorieuses laissées par une famil qui, supérieure à celle des Sforza en illustration hist rique, l’eût certainement égalée pour le magnifiqi patronage des arts, si elle avait pu l’exercer sur 1 plus vaste théâtre. Cette famille est celle des Pall vicini, si fertile en personnages extraordinaires, 1 uns héroïques, les autres tragiques , presque toi marqués d’un sceau particulier de grandeur sauva{ qui, quand elle passe du caractère dans les idée leur fait souvent gagner en force et en dimensions < qu’elles perdent en délicatesse et en juste mesur C’est seulement â dater du milieu du xv° siècle qi cette race devient intéressante pour l’histoire de l’ar et cet intérêt se soutient parfaitement pendant près c
ÉCOLE DE LODI
3ent ans, en se combinant avec un autre intérêt bien naturel que nous inspire le rôle proéminent joué par :ette famille puissante et bizarre dans nos succès et dans nos revers en Lombardie.
Les lieux où l’on trouve le plus de monuments dus t la piété ou à la munificence des Pallavicini sont jüdi, résidence épiscopale du plus saint et du plus vénérable d’entre eux; Castiglione , embelli par un deillard dont le supplice attira tant de malédictions ;ur Lautrec ; Gortemaggiore, où François Ier était fêté ivec une magnificence royale après sa victoire de Æarignan ; Busseto, orné, agrandi, et pour ainsi dire anctifié par une longue série de pieuses fondations, luxquelles concoururent, avec des inspirations plus ou noins heureuses, trois ou quatre générations succesives. A leur tête figure Roland Pallavicini, justement urnommé le Magnifique, l’admirateur et l’ami du rand Sforza, auquel il dut en partie le repos plein de ignité dont il jouit dans son fief de Busseto où il aourut très-vieux en 1457, laissant une postérité ombreuse et bien diversement traitée par le sort, /amitié du souverain de Milan faisant en quelque orte partie du patrimoine laissé par le vieillard à ses ils, ils la cultivèrent avec empressement et non sans rôtît. Plusieurs obtinrent le titre de conseiller ducal, u des dignités ecclésiastiques; et de nouveaux fiels irent ajoutés à ceux dont la famille était déjà pourue. Il y eut alors, outre les Pallavicini de Busseto, eux de Cortemaggiore, et c est presque exclusivement or ces deux branches que se concentrent et l’intérêt islorique et la fatalité qui sembla dès lors poursuivre ette malheureuse race. A Cortemaggiore, sous JeanlOuis et Roland, fils et petit-fils de Roland le Magnique, c’est-à-dire pendant les longues années qui
T. III
l’art chrétien.
s’écoulèrent avant l’invasion des Français en Lombardie, il n’est question que d’embellissements, de la culture paisible des arts et des lettres, de fondations d’églises, de couvents, et même d’une bibliothèque. Mais les choses changèrent brusquement de face sous Jean-Louis III, qui, oubliant ce que la dynastie des Sforza avait fait pour ses ancêtres, se jeta à corps perdu dans le parti étranger, tandis que son frèri Manfredo, héroïquement fidèle au parti national, se compromettait au point d’être écartelé, par ordre dt Lautrec, sur la place du château de Milan (1), Ce fu alors qu’on vit Jean - Louis Pallavicini éclater er plaintes et en menaces devant le roi de France et tout) sa cour, dénoncer Lautrec comme un traître et ui assassin, le poursuivre partout de ses provocation: après son rappel, puis enfin, las de n’obtenir ni satis faction ni vengeance, retourner en Italie le cœu saturé de dégoût et désormais vide de toute espèci d’enthousiasme ; et, pour comble de misère, quand i mourut, en 1527, il ne laissait après lui qu’une fille nommée Virginie, guettée comme une riche proie pa le chef de la famille Farnèse, lequel avait résolu d< ne pas permettre qu elle échût à d’autre qu’à soi bâtard Rannusio.
Les Pallavicini de Busseto éprouvèrent des vicissi tudes encore plus extraordinaires. L’invasion française y trouva Christophe Pallavicini, qui fit bâtir l’élégan palais de San-Bosseto, le couvent de Sainte-Mari( pour les soeurs Clarisses, et l’église de YlncoronaU dans son lief de Castiglione, près de Lodi, où soi patronage fit éclore un des plus précieux produit
(1) Manfredo laissa un (ils nommé Sforza, dont la destinée fu semée des jdus étranges vicissitudes.
ÉCOLE DE LODI
■le l'art chrétien en Lombardie. Sa sagacité même fut probablement la cause éloignée de sa perte, en lui faisant découvrir qu’aucun des deux partis qui se disputaient la domination du pays ne méritait qu’on iacrifiât sa vie pour le défendre. Appelé à Rome en [512, pour se purger des soupçons que sa conduite îquivoque avait donnés contre lui, il y vint avec son frère Octavien, qui le compromettait devant Jules II, bar la rusticité de son langage et par des bévues pour esquelles Christophe le châtiait au logis à grands coups le gantelet. Pour prouver à ses accusateurs qu’il l’était pas d’intelligence avec les Français, il alla se battre contre eux à Marignan, où il fut pris, et quand l recouvra sa liberté, il [ne s'occupa plus que des constructions et des embellissements qu’il avait proetés à Busseto. Mais la haine de Lautrec n'était pas dus facile à endormir que sa vigilance. Sur la première nvitation que lui fit ce dernier de venir à Milan, il efusa tout net ; mais du moment où on eut l’infamie le se servir de son vieil ami Lescun pour l’y attirer, e succès du stratagème fut assuré. Le malheureux Christophe fut chargé de fers sans égard pour ses pixante-dix ans ; et quand la guerre éclata de noueau, Lautrec battu à Yaprio, maudit par les Milanais, itvide de vengeance, et peut-être aussi de la dépouille lu vieillard, trouva moyen de satisfaire toutes ses pasions à la fois, en le faisant décapiter sans jugement sur la même place où un autre Pallavicini avait été laguère écartelé.
Ce qui aggravait prodigieusement cet acte de barbarie, c'était le dévouement avec lequel la France avait Hé servie par Galéas et Antoine-Marie Pallavicini, :ous deux frères de la victime, tous deux morts juste t temps pour n’avoir plus à la venger. Le premier sur-
l’art chrétien.
tout était le plus enthousiaste partisan que les Fran çais eussent en Italie. Dès qu’il y avait une chance ei leur faveur, il était le premier à s’armer pour eux Étaient-ils battus, il n’émigrait pas au delà des Alpes mais il se retirait dans ses fiefs comme un sanglie dans son repaire, et le courage manquait aux plu braves pour l’y troubler. A un caractère indomptabl que rien ne put jamais faire plier, il joignait des habi tudes splendides et généreuses comme un grand Roi mais aussi il était royal dans ses exigences. Éléonor Pico, sa seconde femme, s’étant levée de trop gram matin, le lendemain de ses noces, pour aller à 1 messe, il la répudia sur-le-champ, et fit revenir s maîtresse Bianchina, qu’il avait déjà pourvue d’ui mari. Son frère Antoine-Marie Pallavicini, surnomm par les Italiens le grand traître pour avoir livré Toi tone aux Français, et pour leur avoir fait livrer pa Bernardino Gorti le château de Milan et les trésors di duc, ne put jamais laver celte tache malgré ses fête galantes et le train magnifique que les largesses du Ro le mirent en état de mener. On peut dire qu il dut s principale célébrité à son amour pour la belle Gatbe rine Léopardi, l’une des merveilles de ce siècle, e tellement admirée par Louis XII, qu’il étendit ses pro digalités scandaleuses jusqu’à sa postérité, à laquelle i accorda des titres de noblesse et des fiefs dans se Etats. Ce fut probablement en expiation de sa trahisoi ou de l’autre genre de scandale, qu’Antoine-Mari Pallavicini, fidèle aux prédilections de sa famille, con sacra sa fortune, si honteusement acquise, à la cons traction d’un couvent et d’une église pour les Francis cains de l’Observance.
Quant à Girolamo, fils de la victime immolée pa j Lautrec, il n’y a pas besoin de dire qu’il offrit se
ÉCOLE DE LOD1
services à la puissance la plus hostile à la France. Ne pouvant pas assouvir sa haine en Italie, il vint chercher les Français jusqu’en Flandre où il ne démentit pas la race dont il sortait. Il ne la démentit pas davantage quand la paix de Cateau Gambresis le força de remettre son épée dans le fourreau ; car à peine fut-il de retour à Busseto, qu’il résolut d’épouser la première femme qui viendrait mendier à son château. Cette résolution bizarre, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un Pallavicini,lui donna pour compagne une sage et sémillante montagnarde des environs de Plaisance, qui n’oublia jamais le pays, ni l’état dont elle était sortie, 'et qui voulut être enterrée à côté de son époux dans l’humble costume sous lequel elle avait paru la première fois devant lui.
Mais toutes ces aventures romanesques n’ont pas même un rapport indirect avec mon sujet, qui me ramène aux fils de Roland le Magnifique, entre lesquels il y en eut un que je n’ai pas encore nommé, et qui, dans la sphère étroite de son inlluence, fit plus pour la prospérité des arts que tous les autres membres de sa famille pris ensemble. Il s’appelait Carlo Sforza Pallavicini, et l’on peut dire que depuis saint Bassien, nul prélat n'avait plus dignement occupé le trône épiscopal de Lodi. Pendant sa longue administration qui fut comme un long règne, et qui comprend presque toute la dernière moitié du quinzième siècle, il embrassa dans sa sollicitude tout ce qui pouvait contribuer au bien-être tant spirituel que temporel ainsi qu’à la culture morale et esthétique de ses ouailles. Jamais aucun Pallavicini ne fut mieux partagé que lui, soit pour la qualité des vertus, soit pour la noblesse et la pureté du caractère, et l’empreinte que portent les œuvres d’art exécutées sous ses auspices,
l’art chrétien.
atteste que son goût égalait sa magnificence ; de sorte qu’il partage en quelque manière avec, la famille Piazza le mérite d’avoir fondé cette intéressante école de Lodi.
Ce n’est pas que cette ville fût restée jusqu’alors étrangère au grand mouvement artistique qui avait signalé le quatorzième siècle. On peut voir encore aujourd’hui dans les vieilles peintures de l’église des Franciscains, surtout dans les fresques des voûtes latérales si riches en types suaves et gracieux, quel essor cette branche de l’art avait pris à Lodi pendant cette première période de sa floraison. Mais la floraison de la seconde période devait être bien autrement brillante, non-seulement à cause de l’heureuse coïncidence avec l’avénement d’un tel pasteur, mais aussi à cause de la convergence simultanée des plus beaux génies contemporains vers la Lombardie. Malgré l’attrait bien légitime que devait avoir pour eux une capitale comme Milan, ils ne furent pas tous absorbés par elle. Les tableaux que fit Pérugin pour les Augustiniens de Crémone et pour les Chartreux dePavie, sont comptés parmi ses plus ravissants chefs-d'œuvre, et on en peut dire autant des coupoles élevées par Bramante à Plaisance et dans d’autres villes encore moins importantes. Bien que ni Bramante, ni Pérugin, ni Léonard, n’aient travaillé à Lodi, on peut cependant affirmer et même prouver, que leur influence y pénétra (1), et qu’en se combinant avec les inspirations et les traditions locales, elle fit éclore des produits pleins de grâce qui,
(1) tl y a dans l’église de San-Lorenzo une fresque dont le style, le coloris et la composition semblent ne pouvoir appartenir qu’à l’école de Pérugin. C’est la Vierge en adoration devant l’Enfant Jésus, sujet éminemment Ombrien.
ÉCOLE DE L0D1
n ce qui concerne la peinture, semblent tenir à la }is de l’école Ombrienne et de l’école Lombarde, ombinaison unique et particulièrement heureuse en e qu’elle a laissé subsister un très-haut degré d’origialité.
Mais la création de ces merveilles n’avait lieu que ers la fin du quinzième siècle, quand l’évêque Pallaicini touchait au terme de sa longue carrière à laquelle lies servaient, pour ainsi dire, de couronnement. Les ravaux pour lesquels il s’associait alors des architectes t des peintres dignes de cette association avaient été récédés par des travaux qui avaient plus directement our objet le bien spirituel de ses ouailles. Ses collaorateurs pour cette œuvre, la première dans l’ordre ies devoirs comme dans celui des temps, avaient été es religieux introduits par lui dans son diocèse, des armes, des Servîtes, des chanoines de Latran et sur- 3ut des Franciscains de l’Observance, objet d’une Prédilection héréditaire dans sa famille. Ils étaient en |utre pour lui un moyen puissant de relever les pompes u culte, à la splendeur duquel il contribua de son ^vant et après sa mort, par les dons magnifiques dont
enrichit le trésor de sa cathédrale. Une superbe roix d’argent, ouvrage d’un fameux orfèvre Milanais, st le plus précieux débris qui ait échappé aux dilapiations du vandalisme et de la cupidité, dilapidations ont le premier exemple fut donné par la famille même u prélat, laquelle ne rougit pas de confisquer à son rôtit les riches tapis qu’il avait fait exécuter en flandre, sur les dessins d’artistes nationaux.
Les ouvrages de peinture dont il fit orner son église alhédrale ont également disparu; il ne reste plus que îs livres choraux, dont les élégantes miniatures, trèsnalogues pour le style à celles de l’école Ombrienne,
l’art chrétien.
furent terminées longtemps après sa mort par frèi Louis Raymond de Mantoue (1).
Mais la grande œuvre qui signala et couronna so glorieux épiscopat fut le temple qu’il fit ériger à 1 Sainte-Vierge, sous le titre d ’Incoronata, par l'arch tecte Battaggio de Lodi (2), instruit ou inspiré pf Bramante, qui venait d’introduire en Lombardie 1 passion pour les coupoles. Aux artistes indigènes o en adjoignit plusieurs autres, choisis dans les vilfi voisines avec un discernement merveilleux ; car dar ce choix ne figure pas un seul des peintres naturaliste qui avaient alors une si grande vogue en Lombardie On emprunta à la Chartreuse de Pavie son Ambrogi Borgognone, dont on peut dire qu’il se surpassa lui même dans les quatre tableaux qu’on voit à l’autel d sainte Anne, et qu’une retouche toute récente a si ind gnement défigurés ; il vint, accompagné de son dign collaborateur Giovanni délia Chiesa et de son fils Matte délia Chiesa, nom qui exprime admirablement leu vocation héréditaire. Les peintures ravissantes don Giovanni avait orné le chœur furent détruites vers 1 fin du dix-septième siècle ; celles de la coupole parta! gèrent le même sort, de manière qu’il ne reste plus d; tous les travaux de cet intéressant artiste que la Ma done du vestibule. On peut se faire une idée du talen de Matteo, d’après les deux figures de Saints qu’il peintes sur l’orgue. Celle de saint Bassien, surtout est de la plus grande beauté (3).
Les magnifiques vitraux, peints par Visconti et An
(lj L artiste lui-même déclare avoir peint quinque vi lumin gradua h a
12 i Voit le document publié par Gualandi, Memorie original1 série 1", p. 171. Bataggio était lui même établi à Milan.
(3) Toutes ces peintures sont de l'année 1493.
ÉCOLE DE LODI
irea Postante, et payés sur l’estimation de frate Evan- ^elista Zogni de Crème, ont également disparu, ainsi jue les sculptures exquises du maître-autel, où les leux frères Ambrogio et Giovanni Pietro Donati de Milan avaient représenté en divers compartiments plusieurs traits de l'histoire de Jésus-Christ et de la Sainte- Vierge (1). Le temple lui-même a perdu l'harmonie de ses proportions par la construction du nouveau chœur et par la violation du principe d’après lequel le plan primitif avait été conçu, de sorte qu’il 3st impossible de promener ses yeux autour de soi et surtout de les élever vers la coupole, sans avoir l’imagination blessée par le mauvais goût ou attristée par les ruines.
Il y avait plus de vingt ans qu’on travaillait à la iécoration de ce monument, quand Albertino Piazza •eparut, vers 1312, dans sa ville natale, avec les acquisitions qu’il avait faites dans une école étrangère dont 'empreinte était facile à reconnaître dans ses œuvres. Dn aurait pu le prendre pour un disciple immédiat de Pérugin. Jusqu’à quel point ses travaux de cette îpoque différaient-ils, quant au style, de ceux qu’il ivait exécutés longtemps auparavant à Milan, dans le salais de François Sforza, c’est ce qu’il est impossible le savoir, à cause des ravages que cet édifice a subis ; nais il est certain qu'entre cette première absence et a réapparition d’Albertino à Lodi, en 1312, il s’écoula ju temps considérable pendant lequel il put mûrir >on talent et s’approprier, par un contact prolongé îvec l’école ombrienne, le style qui répondait le mieux i ses propres aspirations. Cette conjecture est d’autant
(2) Ces sculptures furent transportées dans la chapelle de la laroncina, près de Lodi.
l’art chrétien.
plus plausible, qu’il est difficile de lui assigner m maître ou un modèle ailleurs qu en Ombrie, à moin que ce ne soit à Bologne, sous les auspices de Fran cesco Francia. Quant à Martino Piazza, son rôle fu tellement subordonné à celui de son frère aîné qu’on ne peut voir en lui qu’un simple auxiliair que la mort d’Albertino réduisit à une complète im puissance.
Quand ce dernier reparut à Lodi, après sa longue absence, il fut chargé de peindre, pour le maître autel de la cathédrale, un tableau à cinq comparti ments, qui se trouve aujourd’hui dans la chapelh épiscopale, et dont la partie supérieure, représentai! la Vierge qui monte au ciel, entre saint Jean-Baptisti et sainte Catherine, rappelle les productions les plu; pures de l’école Ombrienne, tandis que la partie inférieure ressemble plutôt à une prosaïque imitatioi qu’à une création spontanée.
Ce fut dans le courant de l’année suivante (1513 qu’Albertino Piazza fut appelé à concourir à la décoration du temple que l’évêque Pallavicini avait érigi à la Sainte-Vierge. Il s’agissait de peindre, en verti d’une disposition testamentaire d’Antoine Berinsaghi un tableau commémoratif où le donataire serait repré senté dans une attitude suppliante. L’attente publique dut être plus que satisfaite, car il y a dans toutes ce; figures un admirable mélange de sentiment et de vigueur. Il y a des types traditionnels et des types empruntés ; celui de la Vierge est sinon une imitation du moins une réminiscence de l’école Milanaise; maii on voit que l’artiste, profondément mystique dans se tendances, a plus recherché l’intensité de l’expressioi que la grâce, bien que celle-ci surabonde, tant dan les airs de tête que dans l'ensemble des contours. Quan
ÉCOLE DE LODI
la touche et aux qualités du coloris, l’appréciation [empiète n’en étant pas possible sous la lourde couche je vernis dont on a récemment barbouillé ce malheuîux tableau, il faut réserver à ceux qui ont échappé ce genre de vandalisme la part d’admiration qui îvient au mérite de l’exécution matérielle. Or, le rand tableau qui est maintenant dans l’église de ainte-Agnès offre à cet égard, ou du moins offrait icore il y a quelques années, les conditions les plus ivorables. L’ignorance où l’on semblait être de sa rande valeur, comme monument d’art chrétien, lui cait procuré le privilège de rester pur de toute remette.
Relativement à la distribution générale, il y a une ?ande ressemblance entre ce dernier ouvrage et celui 3 la chapelle de V Incoronata . Il y a aussi un donaiire agenouillé, et des figures de saints symétriquetent réparties dans un certain nombre de compartients. Mais outre qu’ici le nombre des compartiments it plus considérable, il y a dans la qualité intellectelle du travail une supériorité manifeste. Il y a des ints qui accusent des inspirations venues de bien in ou du moins de bien haut. Il y a surtout un saint ugustin et deux saintes, savoir, sainte Catherine et .inte Agnès, qui, pour la beauté des types, l’élégante ajesté des poses et la grâce virginale des mouveents, seraient vraiment dignes du pinceau de Ralaël, et si on entrait dans le détail des qualités semdaires, on en trouverait le dessin correct, le modelé Imirable ainsi que le style des draperies, le coloris ein de charme et de vigueur.
En exécutant ce tableau qui mérite, à tous égards, qualification de chef-d’œuvre, l’artiste avait reprouit, avec quelques variantes, celui qu’il avait peint,
l’art chrétien.
quelque temps auparavant, à Castiglione d’Adda, dar une chapelle que le malheureux Christophe Pallavicii avait également dédiée à la sainte Vierge sous le noi d ’Incoronata. C’était presque à la veille de la moi tragique qui l’attendait à Milan. Cette pensée qi poursuit le spectateur devant ce bel ouvrage et qi poursuivait peut-être le prieur des Augustins quand voulait en avoir une reproduction presque littérale n’est pas faite pour rendre fiers les compatriotes d Lautrec.
Il est à remarquer que, sur la PredeUa de ces deu tableaux, l’artiste, par respect pour une tradition le cale, a peint le Christ avec les douze Apôtres, non pas comme on pourrait être tenté de le croire, à cause d la vogue que Léonard de Vinci avait donnée à ce suj( à la fois touchant et imposant, mais plutôt à cause d souvenir de saint Bassien et de sa première église épi: copale, bâtie par lui en l’honneur des douze Apôtre; dont les images grossièrement tracées dans un très ancien bas-relief du Dôme suggérèrent probablemer aux artistes de cette école l’idée de leur représentatio favorite (1).
La tâche la plus douce d’Albertino, celle qui l’assc ciait le plus entièrement à la dévotion populaire, h restait encore à remplir. Il s’agissait de peindre 1 gonfalon de Y Incoronatct , destiné à être déployé dar les grandes solennités religieuses. Mais l’image qu traça son pieux pinceau a changé de place et de des tination, et elle est maintenant encadrée dans le chœui où elle attire encore les regards par la beauté d€ anges qui entourent le Père éternel.
(1) Ce bas-relief, ainsi que la statue de saint Bassien qui décoi la façade, fut apporté du vieux Lodi quand la nouvelle ville ti construite.
ÉCOLE DE LODI
1 Quand l’artiste terminait ces divers travaux il était a resque octogénaire, ce qui ne l’empêcha pas d’entre- 1 rendre un autre tableau pour la chapelle de l’église piscopale ; mais la mort ne lui laissa pas le temps de achever, et cette tâche fut confiée, longtemps après, ux fils de Martino, dont le degré de collaboration ans les œuvres de son frère est très-difficile à déterliner. 11 n’est pas douteux qu’il lui ait survécu ; mais n ne trouve sa trace dans aucun document. Au reste, ne faut pas oublier que vers cette époque commença our Lodi une ère de calamités accablantes dont la oldatesque étrangère fut l’impitoyable instrument, le 1516 à 1524, il fallut subir, à des intervalles plus ou noms rapprochés, la turbulence pétulante des Franais et l’insatiable cupidité des Suisses ; c’était ample uatière à des souffrances patriotiques; mais ce n’était ien en comparaison des maux que vint infliger ensuite a féroce brutalité des Allemands, surtout après la ictoire de Pavie, si fatale à toutes les villes lombardes, liais il faut dire, à la gloire de Lodi, qu’elle fut la hoins patiente et la plus héroïque. Sans se laisser (ffrayer par les immenses ressources dont disposait 'oppresseur de l llalie, elle brisa le joug avec un uasemble et une énergie dignes des plus beaux jours les Républiques Italiennes. Un combat sanglant, livré ur la place du Dôme, se termina par la défaite du narquis del Yasto, qui ne put cacher sa rage et sa lonte en évacuant la ville et la forteresse. Le héros de ;ette glorieuse journée fut Louis Yestarino, venu du ;amp impérial .par pitié pour ses concitoyens. Plutôt [ue de servir sous 1 oppresseur de sa patrie, il aima nieux, comme André Doria, rompre son pacte avec un naître étranger, pour le combattre et le vaincre en [ualité de citoyen libre.
l'art chrétien.
Les trois fils de Martino Piazza, bien qu’élevés 1 l’école d’Albertino, n’héritèrent ni de son génie, ni dC traditions domestiques, en matière d’art, ni mêm' des inspirations que leur oncle avait puisées dans dr écoles étrangères. Callisto, l’aîné, le seul peintre d toute cette école dont le nom soit un peu connu hor de sa patrie, a dû ce privilège à son abjuration de doctrines héréditaires, et à son imitation assez rare ment heureuse de la manière de Giorgione (1). Cett imitation fut-elle de son choix, ou bien lui fut-ell fatalement imposée, par suite de l’expatriation de soi père et de la sienne ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu< pendant les années où Lodi fut tant foulée par les gar nisons étrangères, Callisto Piazza travaillait dans le États Vénitiens où les ouvrages de Giorgione étaien alors 1 objet d une admiration contagieuse, qui ne pou vait manquer de produire des essais d’imitation che: les artistes doués de facultés analogues à cette manière fiôre et grandiose. Mais à celui-ci il arriva plus souven d échouer que de réussir dans cette entreprise, qu’or peut appeler téméraire, vu la hauteur et la perfectior relative du modèle proposé. Si Callisto en approcha quelquefois, grâce aux lueurs d’une inspiration passagère, ce ne fut ni dans ses tableaux de Brescia, où ses efforts pour agrandir les formes n’ont servi qu’à faire ressortir davantage l’insignifiance des caractères (2), ni dans ceux de Y Incoronata de Lodi, où le même genre d’affectation se remarque dans les attitudes et les airs de tête, sans parler de ses prétentions non
(1) Dans le Dôme de Lodi, a l’autel de San-Bovo, il y a un tableau de Callisto, qui dut être peint avant son émigration.
12) Ce contraste se remarque surtout dans le tableau qui est dans l’église de Santa-Maria-Calchera, qui porte la date de 1525. Ses derniers ouvrages sont de 154i à 154g.
ÉCOLE DE LODI
loins malheureuses à la science du nu et des raccours (1). Je citerai de préférence le tableau de la galee de Milan, celui du Monastero Maggiore, qui est resque digne défigurer à côté des admirables fresques e Luini, mais surtout celui de Codogno, qui est vériiblement le chef-d’œuvre de l’artiste, et qui rachète lui seul bien des tentatives infructueuses. Une fois, îfin, il lui est arrivé de saisir avec assez de bonheur manière de Giorgione, non-seulement pour la riîesse et la vigueur du coloris, mais aussi pour le iractère et le mouvement, dans les portraits des deux mataires agenouillés (2). Ce tableau, qui porte la date 3 1533, fournit le point culminant dans la carrière distique de Callisto Piazza, dont le déclin embrasse îsuite une période de plus de vingt années. Son fils, Uvio, donna le spectacle d’une décadence encore plus îplorable, de sorte qu’au bout de quatre générations :tte intéressante école, alimentée pour ainsi dire par îe seule famille, après avoir eu une floraison courte, ais magnifique, sinon pour le nombre, du moins pour qualité des produits, mourut d’une sorte d’inanition >ur avoir été chercher loin de son berceau une nour- Lure qui ne lui était pas propre (3)
'1) Il y a des parties tellement faibles qu’on est tenté de les ribuer à ses deux frères, César et Scipion, qui tombèrent en- '’e plus bas que lui. Callisto a mis son propre portrait dans le )leau qui représente le Festin d’Hérodiade.
’2) Son plus beau portrait est celui du cardinal Marino Gritni, dans la galerie de Turin. Bien gravé dans la collection.
3) Les documents relatifs à l’histoire de l’école de Lodi ont réunis par un habitant de cette ville dans un opuscule inédit a t le manuscrit est chez le comte Gaetano Melz:, et qui faisait "tie des matériaux recueillis par Bossi et Cataneo pour une stoire de l’art en Lombardie. C’est dans cette collection préuse, à laquelle le possesseur m’a donné généreusement accès, e j’ai trouvé quelques détails sur cette école, si dédaigneusent traitée par Vasari et même par Loinazzo.