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CHAPITRE XVII

ÉCOLE DE BERGAME

s relations avec Venise.— Patronage de Barthélemi Coleone. — — Son caractère. — Ses exploits. - Monuments construits par ;es ordres ou sous ses auspices. — Alexandre Martinengo Coeone. — Lorenzo Lotto — Ses travaux à Bergame, à Venise ■t dans la Marche d’Ancône. - Sa mort à Lorète. — Brescia :t le peintre Moretto.

Je ne sais pas si je pourrai justifier aux yeux de îs lecteurs le titre ambitieux que je donne, à ce apitre. Il n’y a pas eu d’école Bergamasque pro- 3ment dite ; mais il y a eu à Bergame des noms mortels dans les arts comme dans les lettres, et n peut dire que nulle cité Italienne n’a été mieux rtagée sous le rapport du patronage. Aujourd’hui îore, en parcourant cette ville si déchue de son benne splendeur, on retrouve à chaque pas féminité qu’y ont laissée des hommes illustres dans ts les genres, des hommes de Dieu, des hommes génie et des hommes de guerre. Mais en devenant ets de la République Vénitienne, les Bergamasques perdirent pas seulement leur indépendance poliue ; l’inlluence ou plutôt la conquête étrangère se sentir jusque dans les productions artistiques, et r position limitrophe entre deux États rivaux, dont

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les traditions en matière d’art différaient autant que leurs systèmes de gouvernement, les ayant fait penchei tantôt vers l’école Vénitienne et tantôt vers l’école Lombarde, ces oscillations donnèrent lieu, non pas è des œuvres éclectiques, comme cela serait arrivé chej un peuple en décadence, mais à des produits mixtes que le goût le plus sévère n’a jamais désavoués. Avant la fondation de l’école Milanaise par Léonard de Vinci, tous les peintres de Bergame et de Brescia, dominés par l’ascendant que Bellini avait pris dans les provinces de terre ferme comme dans la capitale, allaient faire leur apprentissage ou sous ses auspices immédiats or du moins dans sa sphère d’influence, et après avoii familiarisé leur imagination avec ses types et leui pinceau avec sa touche, ils rapportaient dans leui patrie, non pas des reproductions serviles, mais des œuvres vitales, où la puissance d’imitation était poui ainsi dire absorbée par la puissance d’assimilation Cette indépendance relative se manifesta surtout dans cet André Previtali, dont nous avons parlé ailleurs, et qui, à force de se perfectionner dans la direction que lui avait imprimée Bellini, son maître, finit par le surpasser, à certains égards, et fut sur le point de fondei à Bergame une école rivale de celle de Léonard. Mais 1 habitude de tourner les yeux vers Milan, pour demander des sculpteurs et des architectes quand il s’agissait d’éterniser des souvenirs pieux ou patriotiques, fit peu à peu perdre de vue les artistes Vénitiens restés jusqu’alors à peu près sans concurrents. Bientôt cette infidélité s’étendit à toutes les branches de l’art, ef quelques années s'étaient à peine écoulées depuis la mort de Bellini, que déjà un des disciples de Léonard arborait son drapeau victorieux à Bergame, et inaugurait, pour ainsi dire, une ère nouvelle, sous le pa-

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ronage d’une famille à laquelle il ne manquait rien lu côté des traditions domestiques pour jouer ce rôle ivec autant d’intelligence et de générosité que les lynasties les mieux pourvues de ce genre de popularité.

Le fondateur de cette famille, celui qui avait eu le nérite de donner la première impulsion au génie jocal, fut ce Barthélemi Goleone, dont le caractère inagnanime et dominateur est si admirablement rendu lans le monument vraiment héroïque que lui ont irigé la reconnaissance et l’admiration des Vénitiens. Vf ai s ce monument ne l’immortalise qu’au point de /ue de la gloire militaire et des qualités physiques ‘orrespondantes, qui dépassèrent tellement en lui la mesure commune qu’il y aurait eu matière à faire de lui un personnage homérique ou même mythologique (1). Et quand on y aurait ajouté la louange qui lui revient pour la protection intelligente qu’il sut iccorder aux arts, on serait encore bien loin d’avoir ’endu complète justice à cette nature à la fois si droite ît si passionnée, si impétueuse dans toutes ses poursuites, y compris celle du vrai, si capable de dévouement et de désintéressement avec ses amis, de pardon ît d’appréciation généreuse envers ses ennemis, en an mot, si richement douée de tous les nobles instincts du cœur et de l’esprit, qu’indépendamment de 'héroïsme de son caractère, il y aurait encore lieu à placer Barthélemi Goleone parmi ceux qui ont mérité de laisser un long et bon souvenir dans la mémoire les hommes.

(1) Son biographe le peint admirablement: « Saldo passa, visla uperba risplendenle per le ricche armi e pennacchi - <opeà nobil •.orsiere.... Occhi neri, nella guardatura ed aculezza del lume nvi, penelranti, terribüi.

t. ru.

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Dans un siècle où les condottieri occupèrent une si grande place et eurent souvent besoin de se faire pardonner bien des choses à force d’exploits guerriers, on peut dire de lui encore plus justement que du grand Sforza, son compétiteur et son ami, qu’il atteignit l’idéal de sa profession, non-seulement par la justesse de ses combinaisons stratégiques, par son intrépidité et son sang-froid dans les périls, par l’ardeur et la confiance qu’il savait inspirer aux siens; mais encore et surtout, parce que, comme Épaminondas et quelques autres grands hommes, il offrit à ses contemporains le spectacle si rare et si attrayant de l extrême valeur jointe à l’extrême bénignité , remplissant, pour ainsi dire, tout Ventre-deux (1). Bien différent de Piccinino, qui maudissait Dieu et tous les Saints quand il était battu, et même de l’Alviane qui, tout en cultivant les lettres jusque dans le tumulte des camps, n en était pas moins, dit Burrigozzo, un grand blasphémateur (2), Goleone respectait et faisait respecter autour de lui non-seulement les croyances populaires qui étaient aussi les siennes, mais tout ce qui tenait au culte public et aux dévotions locales, montrant une déférence pleine d’amour pour les serviteurs des pauvres, et réglant son estime et son admiration pour les ordres religieux, non sur leur science théologique, mais sur l’importance qu’ils attachaient au salut des âmes et aux œuvres de miséricorde.

ht il ne faut pas croire que ceci fut seulement un pieux délassement pour ses vieux jours ou une noble expiation des prévarications de sa jeunesse. Mûri avant le temps par les plus rudes épreuves, circonvenu dès le berceau par des spoliateurs et des traîtres, jeté en

(1) C’est ainsi que Pascal caractérise Épaminondas.

{2) Sloriü di Milano, di Giov. A Prato, anno 1516,

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irison avec sa mère par les assassins de son père, il ne *arda de ce souvenir qu’un redoublement de ten- Iresse filiale pour la compagne de sa captivité, qu’il iut ensuite le bonheur de serrer souvent contre son MDur après ses victoires. Quant aux injures paterlelles qui étaient aussi les siennes et celles de sa ’amille, non-seulement il ne songea point à les venger, mais par un excès de générosité, dont l’histoire les peuples les plus chrétiens offre bien peu d’exemples, 1 ne craignit pas d’élever à des postes de confiance les ils et les petits-fils des meurtriers de son père, croyant érmement que ce remède était le plus infaillible de nus contre le fléau .des haines héréditaires.

S’il lui était aussi facile d’être magnanime pour ses mnemis, il lui en coûtait encore moins de l’être pour les émules de gloire, aimant à faire hautement leur doge et distinguant les plus dignes en plaçant leurs lortraits dans sa maison. Ce fut par cette ouverture de sœur qu’il parvint à conquérir si bien celui de François Sforza, qu’il se forma entre ces deux grands îommes une amitié ou plutôt une fraternité d’armes, a plus chevaleresque qui fut jamais. Née d’une estime û de services réciproques, elle grandit par suite de la [sourie guerre qu'ils eurent ensemble et dont Coleone lortit vainqueur à Caravaggio , parce qu’à la terreur île son nom et de son choc il ajouta pour la première 'ois la terreur de ses bombardes qui, jusque-là, l'avaient été employées que pour l’attaque ou la défense des places fortes. Jamais peut-être, depuis les beaux jours de Rome, l’Italie n’avait vu aux prises peux adversaires si dignes l’un de l’autre. Aussi, quand Le vieux Sforza sentit approcher sa fin, confia-t-il à son ancien rival, devenu son puissant voisin, la garde le ses enfants en bas âge, et sa veuve Bianca poussa

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la confiance encore plus loin, puisqu’elle invita Coleone à venir gouverner le duché de Milan pour son pupille.

Il serait injuste d’exiger pour une vie comme la sienne l’unité de but ou l’unité de drapeau. L'opinion publique de son temps était satisfaite pourvu qu’il ne déshonorât pas son caractère et sa profession par des spéculations ignobles, et ne lui demandait pas une fidélité à toute épreuve envers une république ou une dynastie insolente ; car on savait que l'insolence était un tort inexpiable à ses yeux, et qu’autant il était doux avec les humbles, autant son regard était foudroyant et sa voix tonnante avec les superbes. 11 n’avait fallu qu’une parole hautaine du dur provéditeur Gérard Dandolo pour le décider à rompre momentanément avec Venise, la ville chérie de Thisbé Martinengo, sa femme, qui aurait voulu qu’il la servît toujours, parce que ses services y étaient surtout récompensés par des témoignages publics de reconnaissance et d’estime, par des fêtes dont il était à la fois le héros et le plus bel ornement, par des honneurs qui surpassaient ceux qu’on rendait aux rois étrangers, enfin par des marques de confiance qui finirent par devenir tellement excessives que son dernier conseil à la République fut de ne jamais remettre entre les mains de personne des pouvoirs aussi étendus que ceux dont on avait eu l’imprudente générosité de l’investir.

A dater de 1458, Bergame devint pour lui le siège d’une espèce de vice- royauté, dont les attributions presque souveraines n’auraient pas pu être exercées plus noblement, si elles avaient été héréditaires. De là, il fut permis à l’aigle de descendre de son aire avec ses trois aiglons, et de faire irruption en Romagne ou en

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roscane pour rétablir des exilés dans leur patrie. Ce ut alors qu’il remporta sa belle victoire de la Ricarlinaqui mit le dernier sceau à sa réputation militaire. )ès son début dans la carrière, il avait passé pour ntrépide ; après avoir battu les Français dans une ■encontre et fait prisonnier Renaud Dresnay, leur capitaine, il passa pour terrible, dit naïvement son uographe ; mais, après la journée de la Ricardina, il ut reconnu pour invincible. Lui-même fut plus joyeux le ce succès que d’aucun autre, à cause de la brillante valeur qu’y déployèrent ses trois fils adoptifs, Gérard, Gaspard et Jacques Martinengo. Aussi lui étaient -ils ioublement chers comme membres de sa famille ît comme ses compagnons d’armes ; car, à ses yeux, a paternité militaire n’était pas moins sacrée que la )aternité naturelle, et son cœur adoptait quelquefois dus vite que sa raison. Ne l’avait-on pas vu, le jour nême de son mariage, prêter la dot qu il venait de oucher, à trois officiers qui se disaient pauvres et qui tassèrent dès le lendemain à l’ennemi ?

Otium cnm dignitate pt pictate, telle parut être la levise de cet homme admirable pendant la dernière lériode de sa vie qui en fut aussi la plus belle. Mais ce epos, que lui ménagea la reconnaissance des Véniiens, ne fut jamais que relatif, et il en sortait encore . soixante-dix ans pour défendre ses amis ou ceux de a République (1). Lui aussi pouvait dire qu'une âme ;uerrière est toujours maîtresse du corps qu’elle nime ; et cela était d’autant plus vrai de la sienne que es progrès de l’âge étaient neutralisés par les progrès le sa piété qui conserva jusqu’à la fin son caractère hevaleresque comme dans un héros de croisade. Aussi

| (I) (Je fut à ce litre que le duc de Bourgogne réclama et obtint es services.

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le pape Paul II le choisit-il pour commander celle qu se prêchait alors contre les Turcs et que la mésintel ligence des princes fit avorter. La chrétienté aurait ei peut-être un nom de plus à inscrire à côté de ceux di Godefroy de Bouillon et de Tancrède ; en tout cas elle aurait eu un beau souvenir de plus et sans doufi aussi quelques expiations de moins.

Voilà surtout en quoi il faisait consister la dignit de son repos : à se tenir toujours prêt, jusqu’à soi dernier souffle, à servir l’Église et ses amis ; et cec n’était pas l’effet d’un zèle improvisé dans ses dernier jours pour faire oublier les prévarications échappées la vie licencieuse des camps. Non-seulement ses faute ne nuisirent jamais à sa foi, mais il sut si bien conci lier le culte de la vérité avec celui de la gloire que se conseils de guerre se changeaient souvent en conci liabules philosophiques où de grandes questions étaien discutées en sa présence, sans qu’il y intervînt autre ment, dit son biographe, que pour les terminer par de solutions simples et chrétiennes, s’appuyant toujours en vrai soldat de la foi, sur l’autorité de la saint Église catholique. Dans sa vie intérieure où l’extrêmi vigilance le disputa toujours à l’extrême frugalité la sainteté de Thisbé Martinengo, sa femme, avait fin par effacer toutes les autres influences, et il y eut uni dernière phase qui offrit en lui le mélange de l’homnr de guerre, de l’homme de goût et du pénitent. L; nature des infidélités sur lesquelles portait principa lement son repentir lui ayant donné l’idée de fair venir de Sinigaglia des reliques de sainte Marie Madeleine, comme pour avoir plus présentes à l’espri les paroles consolantes qui furent adressées à cett fameuse pécheresse, il lui fit bâtir un oratoire à soi château de Itumano, près de Bergame : et ce ne fu

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te la moindre des fondations pieuses par lesquelles transforma cette résidence favorite en une espèce Escurial où il partageait son temps entre les exerces pieux et les exercices militaires, entouré de sa >uble milice de guerriers et de moines, sa vieille et jeune garde, qui lui représentaient ses souvenirs et s espérances.

Rumano, qui n’avait été qu’un simple château-fort land son ami Sforza lui en avait fait don, devint entôt une petite ville élégante avec une place ornée ! beaux édifices qui se prolongeaient jusqu’à la porte ientale, et parmi lesquels on distinguait l’église bâtie a' Coleone en l’honneur du Prince des Apôtres. Dans 3 campagnes d’alentour, il faisait exécuter tous les avaux qui pouvaient ajouter au bien-être des habints ; le sol se fertilisait par des cours d’eau qui faciaient les irrigations ; les bains si salubres de •escorre devenaient plus accessibles à toutes les asses de la population ; c’était un échange continuel ! bienfaits et de bénédictions. S’agissait-il de receir des visiteurs étrangers, grands seigneurs ou sourains, que la curiosité ou l’admiration attirait auprès : lui dans ses vieux jours, c’était à Malpaga, autre âteau à sept milles de Bergame, qu’il allait traiter yalement ses hôtes avec sa superbe escorte de six nts cavaliers, la plupart blanchis avec lui sous le mois et tellement dévoués à leur chef, qu’on les y ait encore, ou du moins leurs débris, servir quarze ans après sa mort, sous sa bannière et sous son

Que dirai-je de la pieuse magnificence qu il déploya ns son château de Martinengo où il fit bâtir à ands frais des couvents et des églises pour les sœurs Sainte-Claire et pour les religieux de Saint-François,

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car il ne démentit jamais sa prédilection pour le ordres sévères et contemplatifs ? Quant aux œuvre d’art, dont il fit successivement décorer ses palais e les édilices sacrés qui en obstruaient pour ainsi dir les approches, elles ont été ou livrées sans défense au ravages du temps ou ensevelies sous les décombres c’est à peine si on en trouve encore quelques débr dans le vieux château de Malpaga.

Mais il y avait auprès de Bergame, sur les rives d Serlio, un autre monument que sa tendresse patei nelle avait érigé à Medea, la plus jeune et la plus chéri de ses filles ; et ce monument n'était ni une pyramidi ni un cippe funéraire, ni un génie en pleurs éteignai un flambeau ; c’était le couvent des Dominicains d délia Basella , fondé et doté par le père, en vue d soulagement que des prières perpétuelles procur raient à 1 âme deson enfant, dont le tombeau, exécui par un sculpteur à peine sorti de l’adolescence et pa venu depuis à une grande célébrité, produisait, par parfait accord du style avec le souvenir et le lieu, ui impression indéfinissable sur le spectateur le plus ir différent. Ce sculpteur si célèbre était ce même Omc deo qui finit par identifier sa destinée avec le dôme c Milan, et qui, avant d’avoir accompli sa vingtièm année, inaugurait, par un chef-d’œuvre de grâce et c pureté toute virginale, sa brillante et laborieuse cai rière. Aujourd’hui, ce monument sépulcral, s’il e: permis de donner un nom si pompeux à un ouvrag si simple, a passé, du couvent supprimé des Domin: cains de la Basella, dans l’église de Saint-Jean-Baptisl à Bergame, bâtie du vivant de Coleone pour recevo: sa dépouille mortelle, et ornée de sculptures élégante: au centre desquelles s’élève sa statue équestre, calm et imposante, comme le héros vieilli avait dù paraîti

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u jeune artiste, et non plus dans cette attitude fière t martiale que la puissante imagination d’André Veocchio avait saisie sur des traditions vivantes et resectueusement recueillies. Ce fut ainsi que Bergame, ien que relevant de la République de Venise, comaença à chercher ses artistes dans l’école Milanaise, n attendant qu’eJle put en produire de son propre onds. Pendant qu’Omodeo travaillait à la chapelle épulcrale de Barthélemy Coleone, Bramante arrivait l’Urbin à Milan, et les Bergamasques, voyant la grande ogue dont il jouissait parmi leurs voisins, l’appelaient l leur tour, en I486, pour exécuter sur la façade principale du palais public des peintures à fresque qui ont lisparu depuis longtemps, ainsi que les tableaux qu’il >eignit pour les églises, entre autres une Déposition de roix qui fut longtemps admirée dans une des chapelles le l’église de Saint Brancas. L’influence de Léonard, ongtemps combattue par André Previtali, qui remplit le ses œuvres et de celles de ses élèves la plupart des iglises de Bergame, ne s’y manifesta pleinement que vers le commencement du seizième siècle sous les auspices d’Alexandre Martinengo Coleone, petit-fils, par ;a mère, du héros dont nous avons voulu esquisser le portrait, et fils de ce Gérard Martinengo qui avait si vaillamment combattu à la Ricardina, et qui, pour îrix de sa valeur et de son dévouement, était devenu, comme ses deux frères, Jacques et Gaspard, le gendre le son général. De cette fusion des deux familles, ioleone et Martinengo, sortit une race héroïque et inelligente dont l’histoire a l’air d’un récit fabuleux, an t les prodiges y abondent, et chez laquelle l’illusration de la science et de la sainteté ne fut pas moindre [ue celle de la gloire militaire. Le livre d’or du patriiat vénitien n’a pas de nom qui resplendisse d’un éclat

plus vif et plus durable, et comme l’apogée de eett( splendeur coïncide exactement avec l’époque des pim belles créations artistiques dans les villes où cette famille exerça son patronage, il s’ensuit que l’histoire dt 1 art à Bergame et à Brescia se trouve intimement liée à celle des Martinengo, dont les uns repoussaient, par leur bon goût et leur piété, l’invasion de la décadence au dedans, pendant que les autres repoussaient par leur courage l’invasion des Turcs au dehors (1).

Le peintre auquel Alexandre Martinengo donna la préférence sur tous les autres, fut ce Lorenzo Lotto dont les productions gracieuses se trouvent dans toutes les collections de quelque importance, et dont l’histoire est pleine d’obscurités et de vicissitudes sur lesquelles Yasari, toujours fidèle à son dédain pour l’école Lombarde, a jeté très-peu de lumières. On serait même tenté de croire qu’il a voulu dérouter ses lecteurs, en taisant le nom de son véritable maître qui fut certainement Léonard, pour y substituer ceux de Bellini, de Palma et de Giorgione, dont les ouvrages purent bien exercer sur lui quelque influence, mais dont il ne fut jamais le disciple. Tout ce qu’on pourrait admettre, c est qu’il put faire un premier apprentissage sous son compatriote André Previtali (2), et qu’avant de se laisser absorber par la nouvelle école Milanaise, il eut une première manière, fruit des oscillations entre les deux tendances auxquelles il fut alternativement soumis. Les ouvrages de cette première manière ne se trouvent ni à Milan ni à Bergame, mais dans la Marche Trévi-

(1) J’ai parlé ailleurs des exploits incroyables de cette famille dans les guerres contre les infidèles. Voir le Ier vol., p. 535.

(2) Lorenzo Lotto a mis Venetus au bout de son nom dans quelques tableaux qu’il peignit hors des Étals vénitiens. On comprend que cela ne prouve nullement qu’il soit né à Venise.

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sane, et l’époque de leur exécution paraît avoir coïncidé avec le long séjour que fit Léonard en Toscane iprès l’expulsion de Louis le Maure. Je me contenterai le citer le tableau de l’église paroissiale de Sainte- Christine dans le district de Trévise, et celui d’Asolo dans la chapelle du baptistère, tous les deux remarquables, mais surtout le dernier, par une certaine grâce naïve qui n’exclut pas encore la sévérité des types, et qui fait regretter que Lorenzo Lotto, naturellement doué de facultés si exquises, n’ait pas gardé jusqu’à la fin le même équilibre entre les traditions des deux écoles.

Entre son tableau d’Asolo (1306) et les ouvrages importants qu’il exécuta en 1512 dans la Marche d’Ancône, se trouve une lacune de six années qui virent sans doute passées en Lombardie, et virent éclore un bon nombre de ces gracieuses compositions qui donnèrent tant de vogue à son pinceau (lj, et dans lesquelles on ne sait s’il faut admirer davantage es portraits agenouillés ou les demi-figures de saints d de saintes si admirablement caractérisées.

Il est probable que la terreur répandue par les armes françaises dans les villes Lombardes après le massacre le Brescia ne fut pas étrangère à la résolution qu’il irit en 1512 d’aller chercher dans quelque couvent de a Marche d'Ancône le calme nécessaire à sa pieuse et imide imagination. Jamais on n’avait vu hors du doître un artiste si antipathique aux passions du siècle, )t si dévoré du besoin des aspirations ascétiques ; mssi pendant ses divers séjours dans cette partie de

(I) Tassi dit qu’il y avait au palais Borghèse un tableau de jotlo, daté de 1508, et représentant la Vierge avec saint Je •ôrned’un côté, et de l’autre, un saint évêque qui lui piésente un iœur.

l’Italie, qui paraît avoir eu pour lui un attrait tout particulier, le trouvons-nous toujours chez les moines de saint Dominique ou de saint François, s’inspirant de leurs prières et des siennes, et suppléant par ces inspirations à ce qui pouvait lui manquer encore du côté de l’enseignement positif. Pour se faire une idée de l’essor que prit alors son talent, il faut voir, dans la petite ville d’Iesi près d’Ancône, les peintures qu'il exécuta pour les Frères mineurs dans l’église de Saint- Florian, où il représenta le martyre de sainte Catherine avec une verve pleine d’onction qu’on retrouve dans toutes ses compositions légendaires, surtout dans celles de petites dimensions qui, se rapprochant plus de la miniature, ouvraient un champ plus libre à sa mystique imagination. Aussi a-t-il voulu reproduire sur la Predella, dans des proportions extrêmement réduites et avec une incomparable finesse de pinceau, la scène imposante qui fait le sujet du tableau principal : sainte Catherine miraculeusement immobile, quand on veut la traîner vers un lieu de prostitution. Les compartiments où elle est représentée priant au tombeau de sainte Agathe et devant le préfet de la ville, ne sont pas moins admirables, et nous aurons occasion de signaler d’autres ouvrages non moins parfaits du même maître dans lesquels, grâce à l’exiguité des dimensions, il a pu réaliser son idéal sans tomber dans ses défauts habituels, qui sont l’indécision et la mollesse des poses, une certaine maigreur dans la ligne de dessin.

Un document cité par Tassi prouve que Lorenzo Lotto fut appelé à Bergame en 1513 par cet Alexandre Martinengo Coleone dont nous avons déjà parlé, et qui voulait laisser aux Dominicains que son héroïque aïeul avait tant aimés, un souvenir qui, en éternisant

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son nom, fût en même temps agréable à Dieu, honorable pour lui-même, objet de sa tisfaction et d'émulation pour les autres (1). Ce souvenir était un grand tableau qui devait décorer le grand autel de l’église de Saint-Dominique et dont le donataire ne voulait confier l’exécution qu’à Lorenzo Lotto (2), soit à cause de la popularité que lui avaient acquise ses travaux antérieurs, soit à cause de son aptitude à se pénétrer de la pieuse pensée dans laquelle cette œuvre devait être conçue ; car le document précieux conservé textuellement par Tassi nous atteste que l’on commença par invoquer l’assistance du Rédempteur, de la bienheureuse Vierge Marie, de saint Étienne, premier martyr, du patriarche Dominique et de toute la cour céleste, pour faire descendre les inspirations d’en haut sur l’artiste chargé d’accomplir cette tâche religieuse et patriotique, qui fut sans doute interrompue par des obstacles bien puissants, puisqu’elle ne fut achevée qu’en 1517, c’est-à-dire quatre ans après la convention dont nous avons parlé.

Or, cette interruption coïncide précisément avec le départ de Léonard pour Rome, départ glorieux par l’insigne dévouement que lui montrèrent ses élèves, entre lesquels se trouvait un Lorenzo dont 1 identité avec celui qui nous occupe est mise hors de doute, par ce simple rapprochement de dates. Qu’il ait acicompagné son maître jusqu’au bout, ou qu’il se soit arrêté en route dans quelque couvent de ses hôtes favoris, pour donner à son âme les pures jouissances

(1) Satis compertum habens nemini diu vivere licere, sed relinquenduni esse aliquid quod vixisse testetur, aliquid scilicet quod L)eo gratuin foret sibique condignum ac cæteris jucundum ;et laudabile exempluin, etc. Tassi vol, I, p. 158.

[2/ Ibid., p 119.

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dont elle était si avide, c’est sur quoi il est impossible de se prononcer. En tout cas, son retour en Lombardie dut avoir lieu à peu près en même temps que celui de Léonard, et celui-ci disait son dernier adieu â l’Italie, l’année même où Lorenzo Lotto achevait enfin son grand tableau, sur lequel, malgré les quatre années d’intervalle, l’attente publique ne s’était aucunement refroidie.

Jamais peut-être, depuis qu’on avait porté en triomphe dans les rues de Florence la majestueuse Madone de Cimabue, on n’avait inauguré une œuvre d’art avec autant de solennité que celle-ci. Le jour où elle fut découverte aux yeux du peuple, non moins avide de satisfaire sa curiosité que sa dévotion, on marcha processionnellement dans les rues, comme s’il s’était agi d’honorer une relique ou de conjurer un fléau ; et la popularité dont le peintre et son patron étaient déjà l’objet, s’éleva jusqu’à l’enthousiasme dès qu’on put contempler de près, sur son trône surmonté d’anges sveltes et radieux, Marie véritablement pleine de grâces, et entourée de Saints parmi lesquels on distinguait, dans le saint Alexandre et dans la sainte Barbe, les portraits d’Alexandre Martinengo et de sa femme, l’un et l’autre d’une exécution si parfaite, et d’un caractère si bien en rapport avec le but et le ton général de l’ouvrage, que l’harmonie n’en était nullement troublée par cette intrusion. D'autres peintures, dans l’intérieur du couvent, servaient de complément à celle-là, et leur perte est d’autant plus regrettable qu’elles représentaient des légendes de la vie de saint Dominique et fournissaient sans doute une nouvelle preuve de la supériorité de l’artiste dans ce genre de composition. On en peut dire autant des fresques qu’il avait exécutées dans l’église des Franciscains, et qui

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étaient sans doute des répétitions ou des variantes de ce qu’il avait fait quelques années auparavant à Saint- Florian ; car ce qui le distinguait entre tous les peintres de son école et de son siècle, ce n’était ni la hardiesse ni la fécondité, mais la pureté angélique de son imagination.

Or, par un concours de circonstances favorables qu’il importe de ne pas perdre de vue, cette faculté devait trouver alors à Bergame un champ plus libre et un aliment plus homogène que dans la plupart des grandes cités italiennes. Le patronage de l’art était exercé par une famille héroïque et pieuse, sous les ruspices de laquelle les travaux d’architecture, de sculpture et de peinture prenaient un essor auquel les irtistes indigènes ne pouvaient plus suffire, tant l’en- Lhousiasme religieux des Bergamasques, redoublé par es calamités récentes, les pendait impatients et proligues dans leur dévotion envers Dieu et envers leurs intercesseurs auprès de lui. Mais c’était surtout le culte le la Vierge qui se ressentait de cet élan général des ■œiirs, et la magnifique église de Sainte-Marie-Majeure ■ecevait des embellissements proportionnés à la richesse des offrandes dont le trésor de la fabrique était, >our ainsi dire, surchargé. Aussi, quand la confrérie le la Miséricorde, dont la compétence s’étendait aux euvres d’art qui avaient un but de propitiation, se éunit le 22 juillet 1321, afin de délibérer sur ce qu’il ' aurait à faire, pour donner au grand autel toute la écoration que comportait la majesté du lieu, prit-elle i résolution de n’épargner ni dépenses ni démarches our obtenir un résultat digne de l'attente publique, t surtout digne de celle qu’il s’agissait d’honorer ; on oulait une image qui se distinguât non -seulement intre celles que possédait déjà Bergame, mais aussi

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entre celles que possédaient les autres villes d’Italie On appela en consultation les artistes les plus renom més de la Lombardie, entre autres le vieux Bernar Zenale de Milan ; et, quoiqu’on fut sous ladominatio de Venise, on sembla oublier qu’il y eût une écol Vénitienne, ou plutôt, on repoussa instinctivement se produits, déjà trop fortement entachés de naturalisme Quand les divers modèles, envoyés par les concurrents eurent été dûment examinés et comparés entre eux après avoir invoqué les lumières de l’Esprit-Saint e l’assistance de la Mère de Dieu (1), on décida que l’autel n’étant pas suffisamment éclairé pour un tableau on y mettrait un grand rétable de cuivre doré, au centr< duquel serait placée l’image resplendissante de la Reint des Anges, et cette tâche, si convoitée par les artiste: indigènes, fut dévolue à un sculpteur étranger, à Jear Simon d’Allemagne, qui travaillait alors à Pavie, el dont le modèle, en dépit des intrigues et des préventions locales, avait été jugé supérieur à ceux de tous ses rivaux (2).

En même temps que les sculpteurs et les peintres rivalisaient de zèle pour décorer les autels, un moint Dominicain, alors au début de sa célébrité qui devinl bientôt européenne , donnait l’idée de décorer le sanctuaire d’un nouveau genre de chefs-d’œuvre, qui offraient quelque analogie avec les nielles et les mosaïques, mais qui ouvraient un champ beaucoup plu; vaste à l’imagination de l’artiste. Ce moine était fn Damiano, que ses compatriotes, étonnés de ses pre

(1) Je traduis à peu près littéralement les paroles du documen latin donné par Tassi.

(2) Ce rétable a disparu depuis longtemps, et l’église, autrefois aussi majestueuse au dedans qu’au dehors, n’a pas échappi aux profanations du mauvais goût moderne.

ÉCOLE DE BERG AME

niers essais dans l’église de Saint-Dominique, auraient mulu retenir à Bergame, où les stalles du chœur de hainte-Marie-Majeure lui étaient désignées par la voix )ublique. Mais que pouvaient les séductions du patrioisme et de la popularité, contre l appel irrésistible de es frères de Bologne, qui réclamaient, pour de longues innées, l’emploi de son merveilleux talent dans l’église )ù reposait le corps du glorieux fondateur de l'Ordre ? üe fut là son œuvre capitale de marqueterie, celle jui, en remplissant, pour ainsi dire, toute sa vie, 'emplit en même temps l’Italie de sa renommée, et lui procura des admirateurs, même parmi les souverains étrangers fi).

Heureusement il n’emportait pas son secret avec ui, et on trouva pour le remplacer des disciples ou îles imitateurs parfaitement initiés aux perfectionnements introduits par lui ou par d’autres dans cette Pranche de l’art ; et quand on voit les compartiments Lxécutés dans le chœur de Sainte-Marie-Majeure par tean-François Capo-di -Ferro ( tête de fer), on est surpris que ce nom n’ait pas joui d’une plus grande célébrité, d’autant plus qu’il fut très-dignement porté par ses principaux continuateurs, son frère et son fils, dont l’activité se prolongea au delà de la moitié du seizième siècle.

Mais ces compartiments tant admirés et conservés încore aujourd hui avec autant de soin que les plus précieuses miniatures, sont, en partie, l’ouvrage de îotre Lorenzo Lotto, qui dessina pour Capo-di-Ferro les sujets des quatre chefs d’œuvre qu’on regarde

(1) Il fut visité à Bologne par Charles-Quint et le duc de Ferare. et montra envers ce dernier une fierté de sentiments qui ne t qu’ajouter à sa popularité comine moine et comme artiste.

T. III

avec raison comme de véritables tableaux, et qui re présentent l’entrée de Noé dans l’Arche, le passag de la mer Rouge, la victoire de Judith sur Holophern et celle de David sur Goliath. Dans ces composition compliquées, l’habileté de la main-d’œuvre avait s bien surmonté toutes les difficultés, qu'il était désor mais impossible de rien ajouter à la perfection d cette branche de l’art.

Une chose manquait encore à l’église de Sainte Marie-Majeure, sans laquelle les exigences de la dé votion populaire ne pouvaient pas être satisfaites c’était une bannière pour les processions solennelles avec une image dont les dimensions et le caractèr fussent assortis à l’élan de la piété publique, quant elle paraîtrait au grand jour, pour la fête de l’As somption, comme le palladium de la cité. Cette tâche la plus enviable et la plus douce qui pût échoir à ui artiste vraiment chrétien, était moins familière qui beaucoup d’autres à l’école Lombarde qui semblait ainsi que l’école Vénitienne, avoir cédé la prééminence en ce genre aux peintres Siennois et Ombriens pour lesquels la bannière avait toujours été l’œuvrt d’art par excellence. Or, les dispositions naturelle ment ascétiques de Lorenzo, jointes à l’intensité d< sa dévotion pour la Sainte -Vierge, et à l'effet de se: pèlerinages presque périodiques à Lorète, lui donnaient du côté de l’inspiration et de l’enthousiasme, tout ci qui pouvait assurer le succès de cette tentative dan: un domaine analogue à celui de la poésie lyrique ; cai il fallait une œuvre qui pût servir d’accompagnemenl à un chant triomphal. Malheureusement sa destinatior l’exposait plus qu’aucune autre aux ravages du temps; et il n en subsiste plus aujourd’hui aucun débris, n même aucun souvenir.

ÉCOLE DE BERGAME

Si l’on peut juger de la perfection de cet ouvrage ar la vogue qu’il procura à son auteur, il ne devait lien laisser à désirer; car, vers la même époque (1521), ous trouvons Lorenzo Lotto travaillant simultanément pour plusieurs maisons religieuses qui ne voulient plus employer d'autre pinceau que le sien ; et on peut soupçonner que l’admiration publique porüt principalement sur la grâce exquise qu’il savait lettre dans ses figures ; car on voit que cette qualité omine de plus en plus, quelquefois même aux dépens les autres, dans les deux tableaux qu’il fit alors, l’un ;our l’église du Saint-Esprit, l’autre pour l’église de aint-Bernardin. Le premier, assez peu remarquable our le type de Vierge, offre dans les jeux de lumière t dans les détails de la composition, plus d’une réîiniscence de Léonard, entre autres le groupe ravismt que forme le petit saint Jean, jouant avec l’agneau i pressant contre lui sa tête riante et enfantine; lais les anges, d’une expression toute céleste, ne )nt imités de personne ; évidemment, l’artiste s’est omplu dans cette création originale, et il en a varié, non les types qui demeurent à peu près invariables, u moins les positions et les mouvements, de manière

faire ressortir ses raccourcis, gracieux plutôt que ardis, et les effets quelquefois magiques de son clairbscur.

Les fresques de Trescorre, dans le voisinage de ergame, sont à peu près de la même époque (1).

(1) On y lit l’inscription suivante à demi effacée :

;< Christum et de Christi vite piorum propaginem, Divæ Bar- \ræ virginis pro Christi nomine tormenta et crudelem paire I rsecutore necem Baptista Svardus, Ursutina vxor, P anima ror, Laurentio Lotto ping ente, hic expnmi pio volo curârunt.

Elles furent peintes pour la famille Suardi, dans uni chapelle aujourd’hui délabrée, mais qui, malgré sor délabrement, mérite encore d’intéresser les voyageurs qui savent lire, même à travers les ruines, la pensét de l’artiste chrétien véritablement pénétré de son sujet Ici il a voulu représenter la légende si poétique dt sainte Barbe, la patronne du lieu ou de la famille ; or la voit qui marche toute nue vers le lieu du supplice, les mains liées derrière le dos et les yeux levés vers le ciel, avec une expression de foi et d’amour, qui rappelle les ravissements extatiques qu’on admire tanl dans certains tableaux de Frère Angelo da Fiesole. Trois personnages sont en adoration devant le Christ, qui est une réminiscence de celui de Léonard ; quant au type de Vierge, qui laisse presque toujours quelque chose à désirer dans les tableaux de Lorenzo Lotto, il est ici d’une beauté si pure et si céleste, et il couronne si harmonieusement les deux groupes de vierges martyres rangées autour de leur Reine, pour encourager et accueillir leur nouvelle compagne, que l’on est tenté de regretter que le pinceau de l’artiste ne se soit pas exercé plus souvent sur des compositions légendaires, dont on voit qu’il comprenait également bien le côté pathétique et le côté symbolique fl).

Si du moins on avait conservé tous les ouvrages de ce genre, qu’il exécuta dans des couvents ou dans des chapelles rurales (2) ! Mais l’ignorance et le mépris de; tous ces trésors d’art religieux, devenant bientôt héréditaires dans les familles qui les possédaient, le goût

(1) On voit à la voûte de cette chapelle des petits entants cueil tant des raisins, et au-dessous sont des versets de l’Écriture sainte • Vûiele ne conte mn'iliï unum ex pusillis islis, etc.

(2' Il avait peint dans une autre chapelle de Tiescorre toute la légende de saint Roch.

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e plus en plus dépravé des générations suivantes perîit et souvent hâta leur ruine. Les ordres mendiants, lieux préservés ou moins infectés, se montrèrent lus conservateurs, particulièrement les Dominicains, ui remplissaient en outre un devoir de reconnaismce en ne laissant pas périr les œuvres d’un peintre, ur admirateur et leur ami. C’est grâce à ce sentiment, honorable pour eux et pour lui, que nous devons 3 pouvoir jouir encore aujourd’hui des ravissantes 3intures d’Alzano, entre Bergame et Brescia, dans squelles l’artiste a représenté la légende de saint ierre martyr avec une vérité si saisissante et un senment si profond du sacrifice et de sa récompense, je ceux qui ont proclamé cette composition comme m chef-d’œuvre et réunissant tous les genres de érite, ont rarement trouvé des contradicteurs. Elle a ême désarmé ou du moins déconcerté la critique ■utale du baron de Rumohr, qui en veut aux Bergaasques de n'avoir pas lapidé Lorenzo Lotto, et qui, 3 pouvant refuser son admiration aux peintures d’Altno, prend le parti de les attribuer aux frères Piazza, 'disant ainsi toutes les traditions locales et le témoinage de ses propres yeux (1).

Aucune date authentique ne nous autorise à étendre séjour de Lorenzo à Bergame au delà de l’année 525. Assurément ce n’était pas la vogue ni l’estime ublique qui lui manquaient dans sa patrie, oh il avait cercé son art comme un sacerdoce ; mais la multiicité de ses travaux et l’éclat de ses succès dans sa atrie n’affaiblissaient en rien les douces impressions a il avait emportées de l’Italie centrale, et le souveir des joies ineffables qu’il avait goûtées chez les reli-

(1; Rvmoh ’s drei Reisen nach Italien, p. 321.

x. II!.

l’art chrétien.

gieux d’Iesi, lui fît entreprendre un nouveau pèlerinage, pour se procurer le même genre de bonheur dans un couvent de dominicains, à Recanati, encore plus rapproché de Lorète et de la sainte Maison, où il méditait peut être, dès lors, de venir rendre son dernier soupir. Les fragments de la grande composition en plusieurs compartiments, qu'il peignit pour le maître-autel de leur église, se voient encore aujourd'hui dans le chœur ; mais la partie la plus précieuse, les miniatures du gradin , tant admirées par Vasari lui-même, ont disparu depuis longtemps. Quant au tableau où il a représenté la sainte Maison de Lorète transportée par les anges, on voit que le pieux artiste a traité ce sujet avec amour, et la figure du saint Dominique en prières égale, quant à l’expression, tout ce que son pinceau a produit de plus merveilleux en ce genre ; mais, en comparant cet ouvrage avec celui qu’il avait exécuté dix ans auparavant dans la ville voisine d’Iesi, on s’aperçoit qu’il commençait à se laisser gagner par la tentation alors si commune d agrandir sa manière (i).

Je suis fermement persuadé que le Corrége ne fut pas entièrement étranger à l’espèce de transformation que devait subir un peu plus tard le style de Lorenzo Lotto. Malgré les divergences fondamentales qui existaient entre ces deux artistes, ils se ressemblaient par une tendance commune à saisir le côté gracieux des sujets qu’ils avaient à traiter, avec cette différence que

(1) Il est bien difficile d’établir la série chronologique des peintures exécutées par Lorenzo Lotto dans la Marche d’Ancône, où sa i évotion pour Notre-Dame de Lorète l’attira plusieurs fois dmsle cours de sa longue carrière. Outre l’absence presque complète de dates, il y a la contusion causée par les variations assez béquentes de son style, qui ont dérouté Vasari lui-même.

ÉCOLE DE BERGAME

tour l’un la grâce était le but, tandis que pour l’autre lie était le moyen de parvenir à un but plus relevé, 'idéal mystique ou ascétique que le Corrége n’atteignit t ne comprit peut-être jamais.

Dans les fréquents voyages que Lorenzo fît de Ber- ;ame à Lorète, il est impossible qu’en traversant la ille de Parme, il ait passé avec indifférence devant es chefs-d’œuvre si attrayants qui transportaient i’admiration les concitoyens du Corrége, et qui semdaient en outre être le fruit d’inspirations analogues celles qu’il avait puisées lui-même dans l’école de jéonard. C’était la même grâce et les mêmes onduations dans les formes, la même magie du clairbscur et souvent les mêmes motifs, en un mot, tout e qui pouvait accuser une communauté de traditions t de tendances. En supposant qu’il y ait eu un ontact quelconque entre ces deux peintres, celui de lergame, le plus impressionnable des deux, se sera- -il laissé subjuguer par un certain charme plein de Séduction que l’autre a su répandre également sur ses om positions sacrées ou profanes, et faut-il attribuer une impression de ce genre l’espèce de ressemblance ne j’ai cru découvrir entre les anges des tableaux de lergame et les anges de la coupole de Parme, et celle eaucoup plus frappante qui se trouve entre certaines ompositions des deux maîtres ? La plus gracieuse iotre celles de Lorenzo Lotto est sans contredit ce Mariage de sainte Catherine, le plus précieux trésor e la galerie Carrare, à Bergame, et dont 1 indicible harme attache par une sorte de fascination les regards ju spectateur le plus distrait. On dirait que, pour proluire ce chef-d’œuvre, l’inspiration de 1 artiste a été pnforcée par l’émulation ; et cette supposition a d auint plus de vraisemblance que ce même sujet ai ail

déjà été traité par le Corrége avec une prédilection toute particulière, qui fut moins l’effet de sa dévotion personnelle envers la sainte héroïne d’Alexandrie que de sa tendre affection pour une sœur qui la révérait comme sa patronne.

Cette imitation, cette réminiscence ou cette affinité est encore plus frappante quand on compare la fameuse Nuit du Gorrége avec la description que nous a laissée Yasari d’un tableau de Lorenzo Lotto, représentant exactement le même sujet, c’est à-dire une Nativité où la scène est éclairée par la lumière qui vient de l’Enfant Jésus et qui fait ressortir admirablement le portrait en pied de Marc Lorédan. A l’époque où le pinceau du Gorrége produisit cette prétendue merveille (4528), que le romancier Richardson appelle niaisement le premier tableau du monde, son émule j ou son imitateur avait quitté Bergame pour n’y plus reparaître. Dans une de ces pieuses excursions qu’il laisait périodiquement à Lorète, et dont le besoin j semblait devenir plus impérieux avec les progrès de , 1 âge, il a pu, en voyant la Nuit du Gorrége, partager j 1 admiration ou plutôt l’éblouissement dont personne j ne pouvait se défendre devant ce prodigieux effet de | lumière, et il aura saisi la première occasion de reproduire le même tour de force à Venise, où l’idéal du coloris n’était pas plus cultivé que l’idéal des formes.

Avec son imagination à la fois timide et exaltée, et! surtout avec les aspirations ascétiques de son âme, il était impossible que l’école Vénitienne lui fût alors» aussi sympathique qu’elle l’avait été trente ans aupa-| ravant, quand Jean Bellini en était encore le chef et y faisait régner le spiritualisme presque sans partage. j Depuis lors, une révolution profonde s’était opérée,, dans 1 art comme dans les idées et dans les mœurs,

ÉCOLE DE BEKGAME.

révolution inouïe, monstrueuse, personnifiée dans un liomme dont nous aurons à signaler et à expliquer 'influence satanique sur les temps et les lieux où il ,récut. Secondé par une foule de partisans fanatiques ;t de courtisans serviles parmi les hommes de lettres ;it les artistes et jusque dans les familles patriciennes, ’Arétin s’était constitué le juge en dernier ressort de ous les genres de mérite, et le recueil de sa corres- >ondance prouve que le modeste Lorenzo Lotto n’avait >as réussi à se soustraire à cette étrange juridiction ; nais il ne la subit jamais au point de vue des inspiraions et du patronage. A Venise, comme à Bergame t dans la Marche d’Ancône, il se montra fidèle à son ulte pour les religieux de saint Dominique, et il leur lissa comme souvenir de son affection le tableau u’on voit encore aujourd'hui à l’autel de saint Antoin, dans l’église de Saint-Jean-et-Paul. Celui qu’il fit our les Carmes se ressentait, aussi bien que l’autre, e la déviation que son style venait d’éprouver; mais !S miniatures du gradin, représentant la légende si oétique de saint Georges, rappelaient encore le peintre ’Alzano et de Trescorre, et c’est ce qui rend plus îgrettable la perte d’un manuscrit précieux rempli e figurines de très-petites dimensions, avec des oiîaux, des animaux, des arabesques et des lettres iniales où il avait déployé toutes les finesses de son graeux pinceau.

Malheureusement on lui faisait peindre autre chose ne des miniatures, et on abusait de son humilité our lui faire croire à l’infaillibilité du Titien, dont il 5 croyait obligé d’imiter l’empâtement et la manière irge, sous peine d encourir la censure de l’Arétin, llevenu l’oracle de l'école ; et cette déplorable défé- Bînce avait pour résultat, outre la perte de son origi-

nalité propre, la production d’ouvrages médiocres, sans charme et sans verve, dont la touche timide el incertaine n’était pas même toujours rachetée par l’agrément du coloris. On peut voir encore aujourd’hui la preuve de cette triste décadence dans un tableau qu’il peignit en 1546 pour l’église de San-Giacomc dell’ Orio , et qui fut comme son dernier adieu è Venise, avant d’aller chercher à Notre-Dame de Lorète un asile où il pût ranimer ses inspirations défaillantes méditer sur sa fin dernière et mourir en paix. Mais la première de ces grâces lui fut refusée : son pinceau, jusque-là si suave, s'était tellement alourdi pai son long contact avec l’école Vénitienne, et cette lour deur s’était tellement aggravée par l’âge, qu’on esi tenté de se réjouir de la disparition presque totah des peintures exécutées par lui dans l’église principale, bien plus comme œuvres de piété que comme œuvres d’art. Une seule suffit pour y éterniser sor nom et pour rappeler ses titres à la vénération des hommes; quant à ses titres à leur admiration, il faul les chercher ailleurs, dans les églises et dans les couvents, qui, pendant sa jeunesse et son âge mûr, furenl à la fois témoins de ses travaux et de ses extases : dans sa patrie, dont il partagea les joies et les douleurs, qu il honora encore plus par ses vertus que pai ses talents, et dont l’amour fut sa plus féconde inspiration, après celles qui lui venaient d’en haut.

Brescia et Moretto. Nous retrouvons ici le patronage des deux illustres familles qui ont tant influé sui la prospérité de 1 art à Bergame, vers la fin du quin-i zième siècle et au commencement du seizième. De beaux souvenirs de tout genre continuent de s’attachei au nom, déjà si populaire, des Martinengo ; ils favo-

ÉCOLE DE HERGAME.

risent le mouvement religieux déterminé par les prédications de saint Bernardin de Sienne et du frère nineur Bernardino da Feltre, et dont le résultat imnédiat fut la fondation de onze nouvelles maisons •eligieuses, la plupart occupées par des ordres menliants. Tous ces édifices, construits dans le goût le dus pur de la Renaissance vénitienne, formaient avec es anciennes églises et avec les palais publics et privés les lignes architecturales qui combinaient l’élégance ivec la grandeur, et qui donnaient à Brescia l’air l’une petite capitale. Chaque nouveau podestat, jaoux de laisser un souvenir durable de son adminisration, ajoutait quelque chose à la magnificence de on prédécesseur, et cette émulation, habilement ncouragée par le gouvernement de Venise, tournait u profit de ses sujets et à la popularité de ses repréentants.

Parmi ces derniers, nul ne vécut aussi longtemps ue Georges Cornaro dans la mémoire des habitants, es chefs-d’œuvre d’architecture qui décorent encore ujourd'hui la grande place avaient été construits lus ses auspices, et l’on s’entretenait longtemps après d des fêtes brillantes et variées données par lui, penant trois mois de suite, ù l’occasion du séjour de la fine de Chypre, sa sœur (1497., que la population lahie voyait passer sous des arcs de triomphe, avec m cortège de jeunes beautés dont la démarche, dit chroniqueur, n’était pas moins royale que la enne (1).

Cinq ans après, le passage de la future reine de Hon- ■ie jeta la population dans une sorte d’ivresse de ré-

d) Cavriolo, Dclle islorie di Brescia, lib XII. Cette chronique Timence à l’année 1 504 et ne s’étend pas au delà de l’année

l’art chrétien.

jouissances, qui se manifesta dans toutes les class de citoyens par des excès d’intempérance et de lu également funestes au goût public et aux mœurs ; deux mariages qui eurent lieu, vers la même époqc dans la famille si populaire des Martinengo, donnère lieu à de nouvelles manifestations de joie si dispe dieuses et si bruyantes, que ce genre de délire sei blait avoir atteint son terme ; et cependant il se pas des choses encore plus incroyables après que Louis ) eut fait son entrée dans Brescia, au printemps de 1 5C La révolution subite qui se fit dans les manières, da les sentiments, dans les habitudes, et jusque dans langage de ce peuple, non moins énergique qu’inte gent, est tellement incompréhensible qu’on ne vc draitpas y croire, si elle n'était attestée par un ténu oculaire très-dévoué de cœur à la sérénissime Réf blique.

L’occupation étrangère, adoucie d’abord par u sympathie cordiale et des procédés généreux, deven ensuite une source de haines et de malédictions con les Français, ne produisit au point de vue politiq que des résultats passagers ; mais, au point de vue l’art, elle en produisit de plus durables, en affaiblissi l’influence Vénitienne au profit de l’influence Mi naise, qui avait déjà gagné Bergame et qui s’était p à peu étendue dans les villes les plus importantes la Lombardie. La conquête de Brescia était plus dii cile, à cause des racines profondes qu’y avait jeti l’école de Bellini, et à cause de l’impression génér, produite sur l'imagination des habitants par les che d’œuvre d’architecture, de sculpture et de peinti que leur avaient légués les artistes Vénitiens. Par ceux dont le pinceau avait travaillé à la décoration leurs églises, ils nommaient avec un certain orgu

ECOLE DE BERGAME

riorgione et Titien. Il est vrai qu’ils avaient aussi des uvrages assez nombreux du Milanais Vicenzo Foppa t de son fils ; mais leur sécheresse et leur dureté, uelquefois repoussantes, # n’étaient pas faites pour iminuer l’ascendant de l’école rivale. Cette diminution e pouvait avoir lieu que dans le cas où l’on viendrait s’apercevoir que l’art Vénitien était presque entiô- 3ment dépourvu d’idéal, et qu’il ne répondait pas Dujours aux besoins les plus élevés de l’âme humaine. Rien n’était plus propre à hâter cette découverte ue la ferveur religieuse produite par les souffrances îouïes auxquelles la ville de Brescia fut en proie endant cette guerre désastreuse. Le besoin plus urent du secours d’en haut raviva la dévotion popuùre pour les images miraculeuses, et quand des jours lus heureux commencèrent à luire avec la paix de 518, il se trouva que le nombre des pieux asiles où îs âmes pures secouraient la patrie par leurs prières, était considérablement accru. On cherchait en vain ans les œuvres d’art qu’on avait sous les yeux quelque dose qui répondît à cet idéal ascétique qui flottait, our ainsi dire, dans les imaginations.

Un évêque de Brescia, de la noble famille des Ave- Mdi, celui-là meme que le Titien a peint à genoux ans son tableaü de la Résurrection , lit connaître à ses oncitoyens quelques produits de l’école Ombrienne ; t ce fut probablement pendant qu'il était vice légat à ologne qu’il leur procura le charmant tableau de Tiîoteo Viti, qu’on voit encore aujourd’hui dans 1 église e Saint-Jean-l’Évangéliste. En même temps, Lorenzo otto conquérait au profit de l’école Milanaise, dont était sorti, tout le pays aux environs de Bergame, et ‘<s produits de son pinceau mystique arrivaient presque isqu’aux faubourgs de Brescia.

Ce fut au milieu de ce conflit d’influences divers! que parut Alexandre Moretto, l’un des plus grand peintres dont l’Italie puisse se glorifier. Sa jeunesse € son apprentissage ayant coïncidé avec les calamiti affreuses qui se déchaînèrent sur sa patrie, il en gard toute sa vie une certaine teinte de tristesse qui se ri trouve quelquefois dans ses tableaux et qui leur con mimique un charme inexprimable. Après avoir aid son maître, Fioravante Ferramola, à peindre l’exté rieur de l’orgue dans le Vieux Dôme (1516), il abord seul une autre tâche qui était plus en harmonie ave les élans de sa jeune et pure imagination, et il peign une grande bannière pour la confrérie du Gonfalon après quoi il alla, dit-on, passer quelques années Venise, sous les auspices de Titien, pour se faire initie par ce grand maître à la science du coloris.

Cette initiation, réelle ou prétendue, ne nuisit poin aux inspirations primitives de Moretto, ni à l'origina lité de sa touche, et la différence qui continua desut sister entre sa manière et celle de l’école Vénitienn n’a pu échapper qu’à des observateurs superficiels. A lieu de se faire disciple fanatique ou imitateur servi! de Titien, il laissa pénétrer jusqu’à lui d’autres iij fluences qui, en se combinant avec les impressions d son premier et de son second apprentissage, firer éclore cette quantité de chefs-d’œuvre qui remplisser les églises de Brescia, et qui commencent à être aj préciés dans toute l’Europe.

Il y eut donc une parfaite intelligence entre l’éco de Milan et celle de Brescia ; et même Moretto fut a$ pelé à décorer les églises Milanaises des produits c son brillant pinceau. Son succès ayant excité l’émi lation de son compatriote Itomanino, ce dernier voi lut essayer une fois, et malheureusement ne vouli

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'essayer qu’une fois, jusqu’à quel point il pourrait adopter, sans rompre avec les traditions Vénitiennes, la manière à la fois suave et forte ( suaviter et fortiter ) '^ue Léonard avait introduite en Lombardie. On peut 7oir, dans l’église de Santa Maria Calchera , le magnifique résultat de cette tentative. Soit qu’il craignît le voisinage d’un des chefs-d’œuvre de Moretto, placé îresque en face du sien, soit qu’une inspiration exraordinaire lui fût venue du sujet pieux et patriotique [u’il avait à traiter (1), il est certain que, pour la )eauté des types, pour la richesse et l’agrément du ‘.oloris, et surtout pour le charme du clair-obscur, il lépassa de beaucoup la limite dans laquelle son talent ’é’tait renfermé jusqu’alors.

Quant à Moretto, il n’eut besoin de faire aucun efort pour se maintenir à la même hauteur. Ses ta- •leaux annoncent une imagination calme et noble, ne âme à la fois tendre et sereine, et plus d’aptitude la méditation qu’aux intuitions sublimes ; ses rares t courtes excursions hors de sa ville natale ne tirent tmais naître en lui l’ambition de briller sur un plus rand théâtre, quoiqu’il eût l’avantage de compter armi ses admirateurs et même parmi ses corresponants le fameux Pierre l’Arétin, le grand dispensateur es renommées artistiques et littéraires au seizième ècle. On dirait qu’il n’aspira jamais à d’autre gloire j’à celle d’orner sa patrie des produits de son pin- ;au, et que les applaudissements de ses concitoyens i tinrent lieu des éloges du monde entier. Ce fut nsi que, concentrant toute son activité presque sur 1 point, il parvint à faire de sa chère ville de Brescia

"1)11 s’agissait de représenter les patrons de Brescia, saint Apol lius, saint Faustin et saint Giovita, qui souffrirent le mai lyre ns cette ville, l’an 142 de t’ère chrétienne.

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une sorte de musée, dont ses ouvrages sont encor aujourd hui les plus précieux et les plus nombreu trésors. Il serait trop long de les passer tous en revue il suffira de signaler ceux qui caractérisent plus par ticulièrement ses tendances ou qui font mieux ressoi tir l’influence incontestable que l’école Milanais exerça sur lui.

Le tableau le plus important à connaître, sous c dernier rapport, est celui du couronnement de 1 Vierge dans l’église de Saint-Nazaire etCelse. Ilyr dans la figure principale et dans les figures accessoire; surtout dans celle de saint François, une élévation ( une suavité qui trahissent des inspirations bien étrari gères à l’école de Titien. Le coloris même, vu dansso effet général ou dans les teintes locales, ressemble bie plus à celui de Lorenzo Lotto qu’à aucun autre, ( cette ressemblance se retrouve dans presque tous 1< ouvrages de petites dimensions qui appartiennent à s première manière.

On serait tenté de soupçonner une autre ressen blance plus intéressante entre le peintre de Bergarr et celui de Brescia ; car celui ci dut avoir aussi ur prédilection marquée pour les religieux de Saint-Di minique, s’il faut en juger par le nombre et la beaul des ouvrages dont il orna l’église de Saint-Glémen qui leur fut donnée précisément à l’époque où les n gards de ses concitoyens commençaient à se fixer si Moretto (1516). Il n'y a pas moins de cinq autels qi sont décorés des produits de son pinceau, et ils sen blent destinés à représenter les différents styles il l’artiste, depuis le style simple et gracieux qui donc tant de charme à ses figures isolées, presque toujoui caractérisées avec bonheur, jusqu’au style solennel < grandiose qu’il a déployé dans le magnifique tablea

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du maître-autel, représentant 1 Assomption de la Vierge.

L’église de Saint-Jean-l’Évangéliste est encore plus riche en ouvrages du même maître; mais ici c’est le genre historique qui prédomine. Au lieu des figures contemplatives ou méditatives qui semblent avoir été son thème de prédilection, on trouve des sujets empruntés à l’Ancien ou au Nouveau Testament, et traités avec une verve d’improvisation qui était commandée par le procédé même, puisque ce sont des fresques, et qui s’explique en outre par la concurrence de son rival habituel Romanino, auquel la moitié de la tâche était dévolue dans la même chapelle ; mais la lutte entre eux était trop inégale, et ce rapprochement ne sert qu’à faire ressortir davantage la supériorité de Moretto.

Il faudrait encore joindre à la liste si longue de ces ’hefs-d’œuvre ceux qui décorent les églises de San °ietro in Oliveto et de Santa Maria delle Grazic, où 1 peignit pour le grand autel une Adoration des 3ergers, dont le style rappelle les créations si suaves it si poétiques des artistes chrétiens de l’Italie cenrale. Parmi ces grandes compositions, aucune ne surpasse celle qu’on voyait jadis dans la galerie du jardinai Fesch, et qui se trouve aujourd'hui au Musée le Francfort. La Vierge est assise majestueusement sur son trône; malheureusement il n’y a de majesté {ue dans son air et dans sa pose, et son type, dépourvu le noblesse, forme un pénible contraste avec ceux des juatre Docteurs de l’Église, entre lesquels on remarque un saint Augustin, qui est à lui seul un jhef-d’œuvre de premier ordre.

On a dit que la sainte Justine du Belvédère n’était mire chose que le portrait admirablement exécuté de

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la belle Ferraraise Laura Dianti, immortalisée par fi passion du duc Alfonse, qui aurait poussé la profa nation jusqu'à vouloir être peint à genoux devant celli qu’il tira de la condition la plus obscure pour en fairt un des grands scandales de son règne. Il suffit de jete les yeux sur une médaille d’Alfonse Ier et sur le autres portraits qu’on a de lui pour se convaincs de la fausseté de cette supposition. D'ailleurs, cette composition était beaucoup trop chaste pour un sou verain qui ne voyait dans l’art qu’un aiguillon ou ui assaisonnement au sensualisme le plus grossier. Il es arrivé à Moretto, comme à Francia, comme à Botti celli, comme à Raphaël, dans ses jours d’innocence de tracer des figures nues en traitant des sujets mytho logiques ; mais il y a mis, sinon toute la naïveté, ai moins toute la décence dont de pareils sujets étaien susceptibles.

Il y aurait eu aussi trop d’impudence à perverti] ainsi le sens d’une des plus belles légendes que l’his toire des premiers chrétiens nous ait transmises. Si ci ravissant tableau est un souvenir d’amour, ce ne peu être que le souvenir d’un amour vaincu, vaincu par fi pureté dont l unicorne est l’emblème, vaincu par li signe de la croix, dont l’héroïne s’arme contre sor tentateur bientôt converti lui-même, et converti jusqu’au martyre.

Mais, quelque précieux que soit ce chef-d’œuvre, tant sous le rapport de l’inspiration que sous celui d( l’exécution, il en est un qui joue un rôle plus intéressant dans la vie de Moretto, et qui suffirait à lui seu pour lui assigner une place éminente dans l’histoire de l’art, chrétien : c’est la Madone miraculeuse qu’il peignit, en 1533, pour satisfaire la dévotion de see compatriotes et la sienne, après que la Sainte-Vierge

ÉCOLE DE BERGAME

3ut apparu à un berger, sur le mont Paitone, près de Brescia, et l'eut chargé de transmettre aux habitants 'ordre de lui bâtir une église sur le lieu même de son ipparition. L’émotion fut vive parmi les fidèles, et les lumônes prodigieusement abondantes. Heureusement mur l’artiste et pour son œuvre, il s’était laissé gagner iar cet élan de la piété publique ; plus heureusement mcore, il comprit la sainteté de sa tâche, et il s’y irépara, à la manière du bienheureux peintre de Hesole, par le jeûne, par la prière et par la réception le l’eucharistie. Pour comble de bonheur, c'était sur ine bannière que devait être peinte 1 image vénérée, vec le double caractère de Reme des Anges et de Mère le Miséricorde. C’était un problème analogue à celui ;ue Raphaël avait eu à résoudre en peignant la Madone e Saint-Sixte ; et les âmes pieuses, qui ont aussi leur ompétence, bien différente de celle des connaisseurs, euvent comparer, au point de vue de l’inspiration, es deux chefs-d’œuvre que le hasard a réunis dans la aême ville (1).

(1) La Vierge de Moretto esta Dresde et fait partie de la col ection de 1VJ. Quandt, excellent appréciateur des trésors d’art u’il possède

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