De l'art chrétién
Première période. — Influence des artistes de Trévise et -de Padoue Guariento, Altichieri, Avanzi, Giusto, Squarcione, Mantcgna.
On n’est pas dans l’habitude de chercher de la poésie chrétienne dans l’hisloire de la république de Venise; drame vénitien, épopée vénitienne, sont des • accouplements de mots qui n’ont pas encore figuré dans l’énumération des produits littéraires des peuples modernes; l’éloquence vénitienne n’a pas fait beaucoup plus de bruit, et comme les compositions lyriques, élégiaques ou pastorales n’y ont été ni assez nombreuses ni assez saillantes pour être la matière de recherches sérieuses de la part des écrivains étrangers, Venise, une fois dépouillée de sa grandeur politique et commerciale u'a pas même obtenu le »
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genre d’hommage qui est dû aux nations les plus avancées dans leur déclin, quand elles ont fait dans leurs beaux jours des provisions «le gloire et de di- . '* gnité pour leur vieillesse.
Cette injustice a tenu k plusieurs causes, dont la plus importante a été l’avortement de la langue vulgaire chez les habitants des Lagunes; car le dialecte vénitien, le plus naïf et le plus harmonieux de tous ceux qui se parlent en Italie, est tellement limité dans ses ressources, que son emploi devient impossible quand il s’agit de mettre de la force ou de la . dignité dans le langage; et les Vénitiens eux-mêmes avaient si bien senti cette impuissance, qu’aux funérailles des doges, des capitaines de mer et des hommes illustres dans tous les genres, l’orateur chargé de prononcer leur éloge funèbre se croyait obligé de recourir à une langue morte pour interpréter dignement les sentiments de reconnaissance et d’admiration que le héros, objet de la cérémonie, avait lais- V* sés dans les cœurs de ses concitoyens. A plus forte raison les auteurs de poèmes héroïques durent-ils s’imposer l’obligation d’emprisonner leurs pensées , dans un idiome qui, outre l'inconvénient de n’ètre pas fait pour elles, avait encore celui de créer dans t. l’Etal je ne sais qu’elle poésie savante et privilégiée dont le peuple était exclu, et d’empêcher la circulation de la vraie poésie, de la poésie populaire, dans tous les membres du corps social.
La langue latine devint donc, parmi les patriciens et parmi les savants chargés de leur éducation, la
langue de l’enthousiasme et de l’imagination ; les victoires sur terre et sur mer furent chantées en latin ; les annales de Venise furent écrites en latin par les historiographes de la république; et, par un excès de fanatisme qu’on a peine à comprendre, la divine comédie de Dante fut traduite en latin.
Tous les monuments de cette littérature bâtarde subsistent encore aujourd’hui; mais personne jusqu’à présent n’a songé à les retirer du cercueil où ils ont été déposés en naissant. Il semble qu’on soit convenu de les regarder comme des œuvres mortes, et en quelque sorte comme des non-valeurs dans l’inventaire des richesses intellectuelles de l’Italie moderne. Ce jugement a pu être quelquefois trop sévère, mais au fond il n’est pas injuste : l’injustice a été de s’arrêter à certaines formes déterminées, comme l’épopée et le drame ; et sur ce que Venise n’avait rien produit de marquant clans aucun de ces deux genres, d’aÛirmer que le génie du peuple vénitien n’avaitpas • répondu à la grandeur du rôle qu’il a joué dans l’histoire. On n’a pas recherché si la sève poétique qui fermenta toujours dans ces âmes ardentes ne s’est pas échappée par une autre issue, et si, à défaut des formes classiques envahies par une langue étrangère, elle n’en a pas revêtu d’autres plus originales et plus accessibles aux imaginations populaires. Cette recherche aurait conduit à des conclusions bien différentes de celles qui ont été admises jusqu’à présent par rapport à la poésie vénitienne, réputée la plus pauvre de toutes, et cependant si riche, si variée, si
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grande et si merveilleuse quand on l’envisage sous la double forme de la légende et de l’art.
A Venise, comme dans le reste du monde chrétien, la légende fut la forme primitive de la poésie, et si elle n’y jeta pas de racines plus profondes, du moins elle s’y épanouit en une plus grande variété de fleurs qui formèrent comme la décoration de son berceau, et ne perdirent rien de leur fraîcheur dans les beaux jours delà république. Chaque temple, chaque monastère, chaque monument religieux ou national y naissait avec son cortège de légendes, qui allait se grossissant de siècle en siècle, et, comme si les traditions locales avaient été insuffisantes, le peuple allait conquérir celles de l’Égypte, de l’Asie Mineure et de la Grèce, qu’il naturalisait dans ses lagunes, à mesure qu’il y apportait les reliques des saints et des martyrs, pour les soustraire aux outrages des infidèles, devenus maîtres des pays où avaient été fondées les premières églises chrétiennes.
L’ardeur des Vénitiens pource genre de conquêtes continua pendant toute la durée du moyen âge; et, sous ce rapport, on peut dire qu’aucune nation européenne ne s’est tant enrichie des dépouilles étrangères, sans que pour cela le génie national ait rien perdu de son originalité et de sa fécondité. Au contraire, la fusion des éléments indigènes avec les éléments venus du dehors, a donné naissance à une poésie légendaire plus riche qu’aucune autre dans ses variétés, et de plus unique dans sou genre, en ce qu elle réunit le sens profond des légendes italiennes
et germaniques avec le charme des créations les plus brillantes de l’imagination orientale. Telle fut la forme favorite de la poésie vénitienne, jusqu’au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle la forme de l’art lui fut substituée par un instinct mystérieux et infaillible, qui devina le moment où cette substitution devait avoir lieu, afin que le génie national n’éprouvât pas une sorte de stagnation.
Ce n’est pas que Venise ne pût faire remonter bien plus haut l’introduction et la culture des arts parmi ses citoyens : là, comme dans toutes les grandes villes de l’Italie, on a pu citer, à l’appui de ce genre de prétentions, des dates très-imposautes et des noms très-difficiles à débrouiller dans la nuit des temps; mais l’origine de l’école vénitienne proprement dite, dans l’acception rigoureusement nationale de ce mot, ne remonte pas au delà du quinzième siècle. Avant cette époque la république avait bien fait des appels au talent de plusieurs artistes étrangers, soit Grecs, soit Florentins, pour les charger de la décoration de ses temples et de ses palais; mais, à l’exception de quelques essais d’imitation superficielle, leurs travaux n’y portèrent d’abord aucun fruit, et cette stérilité semble avoir été plus particulièrement incurable dans les peintres byzantins qui furent appelés plusieurs siècles avant ceux de Florence, et dont les rapports avec Venise ne furent, à vrai dire, jamais totalement interrompus ; et cette ténacité, tout en ralentissant les progrès de l’art dans une certaine direction, ne contribua pas peu à donner à ses produits etparticu-
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fièrement aux images de dévotion, cette dignité imposante qui est au-dessus du domaine de la critique et à laquelle ne sauraient suppléer ni la correction des formes ni le charme du coloris. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer, dans la basilique de Saint-Marc, les vieilles mosaïques contemporaines de sa construction, avec celles qui furent plus savammeut exécutées d’après les dessins des grands artistes du seizième siècle.
La même remarque doit s’appliquer à l’architecture qui n’a été si originale et si pittoresque que pqrce qu’elle a reproduit ou du moins reflété, souvent à l’insu des architectes, tantôt les lignes géné- ■> raies, tantôt le style d’ornementation des monuments byzantins. En cela, comme en tout le reste, Venise mise en contact, par sa vocation commerciale, avec une civilisation décrépite, fut servie par un merveilleux instinct, grâce auquel ses importations, en fait d’art, de sentiments et d’idées, ne compromirent que rarement et très-tard le développement normal du génie et du caractère national. Jamais peut-être, excepté sous Charlemagne, on n’avait vu une assimilation si bien entendue d’éléments étrangers, ni un triage si clairvoyant de leur valeur respective.
Cette préoccupation instinctive fut sans doute la cause des progrès si lents que fit l’école de Giotto dans les États vénitiens. C’était là que l’école italobyzantine avait jeté les racines les plus profondes; mais elle ne se recrutait pas seulement dans Venise même. Outre que les artistes grecs n’oubliaient pas
ÉCOLE TERITIENÎTE.
> le chemin des lagunes, il y avait, sur la terre ferme, un autre centre que sa position géographique ouvrait à toutes les influences; c’était Trévise , alors indépendante, qui prêtait et empruntait tour à tour des peintres et des sculpteurs à son ambitieuse voisine qui devait bientôt l’absorber *. Une dynastie généreuse, trop dédaignée par les historiens de l’art, bien qu’immortalisée par les vers de Dante *, la dynastie des Camino, en combinant son patronage avec celui d’un pauvre Trévisan devenu pape sous le nom de Benoit XI, éleva leur patrie commune à un degré de splendeur qu’elle n’avait jamais connue ; et cette splendeur, à la fois monumentale, poétique et militaire, servit en outre à mettre en relief des vertus héroïques qui furent alors, moins que jamais, le partage exclusif du sexe le plus fort.
Pour comprendre l’essor que prirent alors toutes les branches de l’art dans la ville de Trévise, il faut savoir qu’il y avait là un célèbre couvent de Dominicains dont le nouveau pontife avait été prieur, et dont l’église, dédiée à saint Nicolas, était pour les Trévisans ce, que saint Marc était pour les Vénitiens. Par l’effet d’une piété doublement filiale envers sou ordre et envers sa patrie, Benoit XI avait fait construire et décorer, presque entièrement à ses frais, ce monument qui n’est plus imposant que par ses di~
1 . A l’entrée du couvent de Saint-Nicolas, il y a un tombeau qui porte la date de 127G, avec le nom du sculpteur :
Dmatus. , magister sancti Marei de Vendit s,