Minos
avec le drame des âges précédents, quoique le sien tienne de plus près par le caractère historique, par la peinture des événements et des passions réelles, à l'épopée d'Homère. Il y a sa racine principale, et ce qui l'en distingue, c'est que l'épopée, comme nous l'avons dit, représente-, dans une narration étendue et complexe, une race entière, un peuple, et l'ensemble des choses dont se compose sa vie commune : sa religion, ses lois, ses opinions, ses mœurs; tandis que, dans un fait unique, reproduit avec l'illusion de la réalité, la voix, l'accent, le geste, le drame représente l'homme individuel, sa vie distincte et propre. Dans l'évolution de la poésie, pareille de tout point à l'évolution de l'humanité même , il est une des expressions du changement qui s'opéra en elle et se refléta dans l'Art, lorsque l'hymne devint l'ode, lorsqu'aux poètes théologiques, interprètes du dogme et de la loi morale, Orphée, Musée, et tout ce cycle primitif des chanteurs divins, succédèrent les poètes interprètes de l'homme et de sa nature intime, Tyrtée, Alcée, Simonide, Pindaœ, Sapho, Anacréon, et la foule des lyriques, échos de ce monde qui soupire, gémit, gronde, s'irrite au dedans de nous, vibre et tressaille à tous les souffles comme une harpe éolienne.
Le drame étant l'introduction de la liberté mo-
raie dans l'Art, implique à la fois les deux éléments de la poésie antérieure, l'élément divin et l'élément humain , combinés en lui comme ils se combinent dans l'homme. Point de drame, en effet, sans combat, et point de combat interne qui ne soit le conflit de deux impulsions opposées. La passion pousse l'individu en une direction déterminée par l'amour de soi : le sentiment du devoir lui imprime une direction contraire, déteiminée par l'amour supérieur, d'où naît, avec le sacrifice, l'ordre conservateur du tout. Le drame est, dans le développement d'une action particulière, la vive peinture de la guerre toujours subsistante de ces deux principes qui se disputent l'homme, le déchirent, l'ensanglantent; et l'intérêt du drame, qui, à travers les incidents variés, les alternatives de la lutte, doit entraîner haletant, éperdu, le spectateur jusqu'au dénoûment, résulte tout ensemble et de la vérité de cette peinture même , qui est celle de la vie humaine, et du désir invincible, ardent, plein d'une anxiété douloureuse, de connoître auquel des deux principes ennemis la victoire restera; c'est-à-dire, de la solution, en un point du temps et de l'espace, du grand problème qui préoccupe incessamment l'humanité depuis son origine, du problème fondamental de la Création. D'où il suit, que l'élément divin, condition nécessaire de la liberté, du combat
moral, esl une condition également nécessaire du drame, et que, dès lors, quand cet élément s'aflbijDJit chez un peuple, et tend à s'éteindre, le drame aussi languit et s'éteint, ou dégénère en quelque chose d'informe et de monstrueux, en cette autre espèce de combat qu'engendre l'opposition des purs instincts brutaux, ou en celui plus infime encore des molécules aveugles et sourdes d'un cadavre en dissolution.
Le drame se divise en deux genres distincts, la tragédie et la comédie. La tragédie peint une action sérieuse, solennelle, pathétique, les passions profondes et violentes, des personnages à qui le prestige de l'imagination prête une plus imposante majesté, un caractère plus poétique. La comédie peint l'homme et les ressorts qui le meuvent dans une sphère moins haute, les scènes ordinaires de la vie, les mœurs privées, les ridicules, les vices, le mouvement des passions vulgaires. La tragédie, en nous transportant dans une monde idéal, nous élève audessus de nous-mêmes; elle émeut ce que notre nature renferme de plus noble et de plus grand, les instincts sympathiques. La comédie nous montre, au contraire, le monde tel qu'il est, dans sa vérité mesquine et triviale, et flatte secrètement le principe mauvais de l'individualité égoïste. En un mot, selon les anciens, la tragédie produit la terreur et la pitié, la comédie excite le rire.
Ici se présente une question importante pour la science de l'homme, et sur laquelle la philosophie n'a jusqu'à présent répandu que peu de lumière : Qu'est-ce que le rire? On a bien observé qu'aucun animal ne rit, que le rire appartient exclusivement à l'homme, qu'il est par conséquent un attribut de l'intelligence. Mais quel en est le caractère primitif, radical ? A quel principe constitutif de la nature humaine correspond-il originairement?
Par son essence, il nous paroît être l'instinctive manifestation du sentiment de l'individualité : d'où l'innombrable multitude des modifications qu'il présente, suivant les modifications également innombrables que peut éprouver l'individualité ellemême, soumise à des impressions si variées. Le rire apparoît chez l'enfant avec la claire conscience de lui-même, lorsqu'il commence à se sentir distinct d'autrui : il est l'expression de ce sentiment et de la jouissance intime qui naturellement y est attachée, de la joie d'être et d'être soi; et, dans le développement ultérieur de l'individu, il continue d'être l'expression de ce même sentiment diversifié à l'infini par les sentiments secondaires qui s'y joignent. Mais toujours il implique un mouvement vers soi et qui se termine à soi, depuis le rire terrible de l'amère ironie, le rire efirayant du désespoir, le rire de Satan vaincu et résistant encore, et
s'alTermissant clans son inflexible orgueil, jusqu'au rire dégradé de l'idiot et du fou, et jusqu'à celui qu'excite une naïveté inattendue, une niaise balourdise, une bizarre disparate.
Toute violation de l'ordre, des lois naturelles et même conventionnelles qui règlent les choses, choque l'intelligence, et, selon la gravité de cette violation et de ses conséquences par rapport à nous ou à la société, nous nous indignons ou nous rions, et le ridicule n'est que le désordre réduit aux proportions de la sottise. Entre le ridicule et l'odieux, il y a la distance du mépris à la haine ; et le ridicule, en effet, enfante toujours à quelque degré le mépris, lié lui-même, en ce cas, à la conscience d'une infirmité dont on est exempt. Une disconvenance aperçue, un contraste en ce qui est et ce qui devroit être, une opposition ou un rapprochement singulier, étrange, font naître le rire. Mais quelle que soit la cause qui le provoque , allez au fond , vous le trouverez constamment accompagné, qu'on se l'avoue ou non, d'une secrète satisfaction d'amour-propre, de je ne sais quel plaisir malin. Quiconque rit d'un autre se croit en ce moment supérieur à lui par le côté où il l'envisage et qui excite son rire, et le rire est surtout l'expression du contentement qu'inspire cette supériorité réelle ou imaginaire. On rit de soi-même, il est vrai, c'est
qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être se sépare de ce dont il rit, s'en distingue, et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève dans sa propre estime. Ainsi l'orgueil se nourrit de la vue même de certaines foiblesses cachées dans les replis du cœur, et qu'il a su y discerner. On n'est pas dupe de soi, comme on le dit, et on s'admire en cela même.
Jamais le rire ne donne à la physionomie une expression de sympathie et de bienveillance : tout au contraire,- il fait grimacer les visages les plus harmonieux, il efface la beautés il est une des images du mal, non qu'il l'exprime directement, mais il en indique le siège. Aussi est -il incompatible avec l'idée qu'on se fait des personnages qui ont offert les types les plus parfaits de la grandeur morale, de l'amour pur, universel. Qui pourroit se figurer le Christ riant ? • Le sourire même ne commence à poindre qu'à une moins haute élévation, car il se lie également, dans son origine, au sentiment de l'individualité. Cependant, s'il n'est
1. La perfection de la beauté pliysique se proportionne toujours dans l'Art à celle de la beauté morale. Plus les sentiments qu'exprime le visage sont généreux, élevés, sympathiques, éloignés de l'amour de soi, plus est grande l'harmonie des traits, plus l'idéale beauté y resplendit avec tout ce qui ravit en elle; et la beauté suprême n'est que le suprême sacrifice manifesté dans l'expression de l'amour qui le produit.
quelquefois qu'un rire naissant, un rire contenu, quelquefois aussi il exprime une tendance opposée au mouvement vers soi qui caractérise le rire, une tendance vers autrui. C'est pourquoi il y a un sourire de bonté, un sourire de tendresse, et ceux-ci, au lieu d'enlaidir, prêtent au visage une expression attirante et douce, une grâce singulière, un charme céleste, comme dans la Vierge -Mère souriant à l'enfant divin.
Entre la tragédie et la comédie il y a donc cette différence fondamentale, que l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui portent l'homme vers les autres hommes, et tendent à l'unir à eux par l'universel lien de l'amour supérieur; et que l'autre, au contraire, directement relative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi, et tend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut, attache en donnant à l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et la conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont l'Être infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît, en donnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle, en mettant sous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croit exempt; elle flatte l'amourpropre, elle nourrit la satisfaction intime de soi-
même. Peint-elle la raison, la droiturç, la bonté, l'innocence, elle aura soin d'y joindre quelque contraste bizarre , une certaine exagération , une certaine naïveté risible, qui les montre sous un point de vue tel que chacun y puisse encore trouver un motif de secret contentement et une sorte de jouissance maligne. Elle correspond au penchant natif en vertu duquel l'homme se concentre et se complaît en soi. Sous ce rapport, sa tendance est opposée à celle d'où résulte le perfectionnement de l'homme moral. Elle peut néanmoins y servir d'une manière indirecte, en tournant vers le devoir, par un calcul fondé sur ses intérêts mêmes ^ l'amour individuel. Toutefois elle a pour effet beaucoup plus de mettre en garde contre certaines suites fâcheuses du vice, que de détourner du vice même; elle corrige moins les mœurs qu'elle n'enseigne à se préserver des ridicules, ^"ous ne parlons, au reste, que de son caractère distinctif et général; car on peut aussi quelquefois y introduire un élément d'une autre nature, l'élément sympathique; mais
\. Il est quelquefois utile et toujours curieux de rechercher les rapports des doctrines philosophiques avec l'Art. Ainsi,*' dans le système d'Helvétius et de Bentham, la comédie correspondroit parfaitement à la seule morale que ce système admette, à la morale identifiée avec l'intérêt personnel. La tragédie, qui repose sur le devoir conçu comme le sacrifice de cet intérêt même, y seroit absurde et impossible.
alors il y a momentanément un mélange des deux genres du drame; et si l'élément sympathique domine, plus encore s'il existe seul, il en résulte cette espèce de tragédie bâtarde, sans grandeur idéale et sans vraie poésie, qu'on a nommée le drame larmoyant.
La comédie grecque eut deux phases. Libre d'abord jusqu'à la licence, elle reproduisoit sur la scène les querelles intestines de la cité, les discussions de l'agora, les passions des partis, et celles du poëte. Prodiguant le sarcasme, la moquerie, la dérision amère, elle n'épargnoit, ne respectoit rien. Pour tout se permettre impunément, il lui suffisoit d'envelopper d'une allégorie transparente ses satires et ses haines effrénées. C'est dans cette vieille comédie surtout qu'apparoît clairement la vérité de ce que nous avons dit du caractère de ce genre de drame. Toute grandeur y étoit rabaissée, insultée , toute vertu livrée honteusement à la risée publique, pour flatter les instincts mauvais, les secrètes animosités, les basses envies de la multitude. Ces excès devinrent tels que la loi dut enfin les réprimer. Au drame d'Aristophane succéda celui de Ménancîre. Plus décente, mais plus froide, la nouvelle comédie peignit, dans des actions et des personnages fictifs, la nature humaine philosophiquement observée, les mœurs "générales , celles des
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diverses classes de la société et des âges divers, l'éternel combat des passions, la lutte éternelle des intérêts, en un mot, l'homme avec ses foiblesses perpétuellement les mêmes, et ses ridicules qui ne meurent point.
Plus tard, quand l'esprit sophistique, le doute, la corruption, eurent détruit les croyances et, pour ainsi dire, épaissi la matérielle enveloppe à travers laquelle rayonnoit le Beau idéal, il se fit comme un retour de la poésie vers la Nature, non pas la Nature animée du soufïïe créateur, des puissantes énergies formatrices des êtres, mais la simple nature telle qu'elle frappe nos regards, telle qu'elle se lie, par des rapports harmonieux et doux, à la vie de l'homme plus rapproché d'elle, à la vie naïve des pasteurs, chantant leurs amours, leurs peines, leurs joies, dans une grotte mousseuse, ou près de la fontaine qu'ombragent un chêne creux et des lierres pendants; à celle des pêcheurs, réunis autour du foyer de leur pauvre cabane, lorsque les vents bruissent au dehors, ou assis à l'abri d'un rocher, non loin de leurs filets étendus sur la grève, et contemplant la vaste mer dans une rêverie profonde.
Ainsi la poésie, chez les Grecs, revint à son berceau, à ce qui du moins en offroit l'image, pour y soupirer ses derniers accents. Après cette époque.
l'Art épuisé décline rapidement et sans retour. Il se matérialise avec la société , il dégénère en une poésie de convention et d'imitation, en un stérile travail qui ne produit que des formes vides et des combinaisons sonores. Nous ne le suivrons pas dans cette voie, où, s' obscurcissant toujours plus, il disparoît enfin, comme les lueurs mourantes d'un crépuscule d'hiver s'éteignent dans la nuit.
Partout son développement s'opère selon les mêmes lois et présente les mêmes phases. Des hymnes nées dans les temples et religieusement conservées par les corporations sacerdotales*, furent la première poésie des Romains. Ils eurent aussi leur épopée dans des chants nationaux, espèce de légendes traditionnelles, destinées surtout à perpétuer le souvenir des temps héroïques et les principaux événements de l'histoire. Ennius les recueillit, il en fit un corps, à peu près comme Homère; mais il n'avoit pas le même génie, et il écrivoit dans une langue rude encore et barbare. Ses poëmes informes manquoient de ce qui fait vivre
1. Elles continuèrent, jusqu'aux empereurs, d'être en usage dans les fêtes publiques et les cérémonies du culte. Mais, à cette époque, le respect religieux qu'elles inspiroient s'étant affoibli, et le langage en étant devenu à peu près inintelligible, on leur donna une forme nouvelle appropriée au temps. Le Carmen Seculare d'Horace offre un exemple de ce changement, qui constatoit le déclin de la foi antique.
les œuvres de l'Art. Après la légende épique vint le drame, qui, chez ce peuple sans culture, de mœurs âpres, dépourvu des idées et des sentiments qu'une civilisation plus avancée engendre, ne put s'élever jusqu'à la tragédie. Les atellanes, d'origine osque, n'étoient qu'une sorte de comédie grossière, mais tellement conforme à l'esprit national, qu'avec de simples modifications qui n'en altèrent point le caractère, elle a survécu aux nombreuses révolutions de l'Italie. Voilà toute la poésie romaine. Rome ensuite, subissant l'influence de la Grèce, conquise par son génie, tandis qu'elle la conquéroit par les armes , ne sut que marcher à sa suite et bien loin derrière elle, dans les routes qu'elle avoit ouvertes et si glorieusement parcourues.
Peu de noms résument l'histoire de cette période de l'Art chez les maîtres du monde, à qui la Sagesse qui préside aux destins de l'humanité avoit préparé une autre grandeur.
Parménide , Empédocle et d'autres philosophes anciens, exposèrent leurs doctrines en des poèmes à jamais perdus, mais que l'on peut classer parmi les monuments de la poésie théogonique et cosmogonique, dans les âges postérieurs aux poètes orphiques et même à l'âge d'Hésiode, alors que la pensée, se développant hors du sanctuaire, cssayoit de découvrir, par le libre emploi de ses forces, la
solution du grand problème de l'univers et de son Auteur. Lucrèce ne tenta rien de semblable, car le génie philosophique n'étoit pas moins étranger aux Romains que le génie des arts. Mais, en un temps où le sensualisme avoit envahi Rome, il se fit le poëte de cette doctrine, l'interprète hardi du système d'Épicurc; et, il faut le dire, son poëme De la nature des choses , où règne une philosophie si fausse, si sèche, si dégradante, offre des parties d'une singulière beauté, et quelquefois une hauteur d'inspiration à laquelle n'atteignit aucun des poètes qui lui succédèrent. La langue y a conservé une certaine vigueur, une certaine majesté antique d'un puissant effet. Mais ce qu'on admire, ce n'est pas le travail péniblement stérile de la raison pour tout expliquer par l'aveugle jeu des atomes, ce ne sont pas ses tristes efforts pour exclure Dieu de son œuvre : c'est le poëte lui-même, lorsqu' oubliant ses obscures théories, il se plonge au sein de la Nature, l'embrasse de ses ardentes étreintes, enivré du souffle inconnu par qui tout respire, tout sent, tout aime, tout puise à la mamelle commune la vie universelle, intarissable, immense.
Plante et Térence imitèrent les Grecs : seulement à cette imitation le premier mêla quelque chose de la verve italique, de la vieille comédie d'Accius. Il suffit de nommer Ovide, Catulle, Tibulle, Properce,
écrivains faciles, élégants, mais dépourvus de la puissance qui crée. Rome, après Lucrèce, n'a produit que deux poëtes vraiment dignes de' ce nom, Yirgile et Horace. Au temps où ils vécurent, presque toutes les sources de la poésie primitive étoient desséchées. Ils ne purent donc enfanter de ces œuvres qui apparoissent à l'origine comme des révélations du Beau infini et comme les types éternels de l'Art; mais tous deux trouvèrent en eux-mêmes assez de richesses pour se faire un rang voisin du premier. Ils furent poëtes de la seule manière dont on puisse l'être lorsque la foi s'est éteinte et que les mœurs ont perdu leur simplicité naïve, par le sentiment de la nature et de l'humanité, joint dans l'un à la tendresse du cœur, dans l'autre à la finesse pénétrante et à l'exquise délicatesse de la pensée. Le tumulte des cités, leur bruit vide les importunoit également. Alors il s'élevoit en eux des regrets d'une tristesse singulière, d'impétueux désirs pareils à ceux que.l'instinct éveille dans l'oiseau de passage, quand vient la saison du départ. Rêvant la paix et les loisirs de sa petite maison de Sabine, le poëte de Tibur demandoit la campagne et ses ombrages et son silence pour y boire l'oubli d'une vie agitée '.
1. O rus, qiiando ego te adspiciain! quandoque licebit, Nunc veterum libris, nuiic somiio et inertibus horis, Ducere soUicitie jucunda oblivia vitop!
Sermo)!.. lib. vi, sat. vi.
Le cigne de Mantoae , fatigué de son vol , aspiroit à se reposer dans les fraîches vallées arrosées par des fleuves limpides, sur les pentes de l'Hémus et du Taygète, cher aux jeunes filles de la Laconie, aux bords du Sperchius, sous l'épais feuillage des forêts ^ Et ce n'est pas seulement dans ses poëmes champêtres que ce chantre harmonieux de la nature révèle l'amour qu'elle lui inspiroit : à chaque instant il se manifeste dans son épopée même, et avec la peinture si vraie des passions les plus vives, des plus purs sentiments, des plus douces sympathies qui puissent unir les hommes, il en fait le charme
principal.
Quoique la lyre d'Horace rende aussi des sons mélancoliques et tendres, il intéresse le plus souvent et sait plaire par d'autres moyens. La raison, l'expérience des choses , un esprit détrompé des illusions vulgaires, sans humeur chagrine et sans amertume, voilà ce qui domine en lui. 11 a jeté sur la vie humaine un regard profond ; il l'a vue passer comme le rêve d'une ombre, et se riant de ceux qui croient au lendemain, il invite le sage à
1. Rura mihi et rigul placeant in vallibus amiies ; Flumina amem silvasque iiiglorius. 0, iibi campi, Sperchiusque, et virginibus bacchata Lacœiiis Taygeta! O, qui me gelidis in vallibus Ha3mi Sistat, et ingeuti ramorum protegat unibra!
Georg.) lib. ii.
>2o6 DE L'ART ET DU BEAL.
jouir de l'heure présente, la seule qui lui appartienne, à semer de fleurs le court trajet qui sépare le berceau de la tombe. Quel que soit le vice de cette philosophie demi-stoïque, demi-épicurienne, qui ne tient nul compte des devoirs de l'homme et de sa destination providentielle, elle a néanmoins un côté vrai, un côté par lequel elle correspond à nos instincts intimes : car tout ce qui nous rappelle la fuite rapide de notre existence d'un moment, l'incertitude du jour qui suit, la folie de nos vœux, l'inanité de nos espérances, a pour nous un attrait mystérieux qui ne s'épuise jamais.
La pureté, la beauté de la forme en ofîre un autre non moins puissant, et on le retrouve au même degré dans les productions, si différentes d'ailleurs, de ces deux grands poètes. Avec eux finit la période de l'Art qui a précédé le christianisme. Il falloit, pour qu'il renaquît, que d'une nouvelle doctrine, d'une religion nouvelle sortît une nouvelle foi. Nous allons le voir derechef, renfermé d'abord dans le sanctuaire comme l'enfant dans le sein maternel, y croître peu à peu, s'y organiser, pour user de ce mot, et se développer ensuite dans le même ordre où il s'étoit développé originairement : tant sont immuables dans leur magnifique unité les lois de son évolution, laquelle n'est qu'une face de l'évolution de l'homme même.
La poésie de l'Église eut deux origines, une origine juive , et une origine immédiatement liée à l'esprit et au caractère propre de la religion qui s'établissoit. Comme tout ce qui doit durer, le christianisme, loin de rompre avec le passé, y étendit ses fortes racines, et se rattacha à celle même de la race humaine. Il accepta les traditions conservées par les Juifs , il s'en nourrit en quelque manière, se les assimila en les modifiant, et les transforma en sa propre substance. N'étant dès lors, h ce point de vue , que le judaïsme interprété et développé, que la réalité de ses symboles, l'accomplissement des grandes promesses dont le peuple de Dieu étoit le dépositaire , les livres sacrés pour ce peuple furent également sacrés pour lui, et les chants hébraïques devinrent ainsi ses premiers chants. Toutefois l'esprit exclusif et dur de l'institution mosaïque contrastoit trop avec la loi de fraternelle égalité, de dévouement et de charité universelle promulguée par le Christ, pour que la* poésie des Hébreux fût l'expression complète des croyances et des sentiments qui peu à peu se répandoient dans le monde. D'ailleurs, à mesure qu'elles se formoient, les conceptions théologiques durent avoir aussi leur manifestation relative à l'Art : d'où la poésie proprement chrétienne, correspondante à l'architecture, à la sculpture, à la
peinture, à la musique de cette époque primitive. Plusieurs Pères grecs, en se conformant aux règles de la poésie antérieure, employèrent le vers pour exposer les dogmes de la foi nouvelle, et pour célébrer les faits mystérieux racontés dans les Évangiles avec un charme de simplicité bien au-dessus de celui que leur pouvoit prêter cette matérielle imitation des formes anciennes.
L'entière décadence des lettres romaines préserva davantage l'Eglise d'Occident de ces imitations malheureuses. Des débris de la langue latine, plus ruinée que l'Empire, elle se fit une langue à elle, peu variée, peu riche, mais grave, forte, majestueuse, la langue liturgique, qui a traversé dix-huit siècles sans altération. C'est là qu'il faut chercher les véritables origines de la poésie chrétienne. Et cette poésie, que fut-elle d'abord? Des chants religieux, des hymnes, et, à des époques moins reculées, ces merveilleuses productions auxquelles on donna le nom de Proses. Qu'y a-t-il, comme inspiration, de supérieur au Dies irœ? Où trouvera-t-on, dans l'antiquité, des accents qui ressemblent k ce cri profond de terreur sainte et de supplication pathétique?
Pendant que ces semences fécondes germoient chez les nations chrétiennes, il s'opéroit hors d'elles un autre travail poétique, dont elles dévoient plus tard recueillir eu partie les fruits. Sous leurs tentes
de poil, au milieu de leurs déserts brûlants, les fils d'Ismaël, enivrés de passions ardentes comme leur ciel, implacables dans la haine et dans la vengeance, généreux jusqu'à l'oubli de soi, chantoient l'hospitalité, les combats, la soif du sang et celle de l'amour. Après Mahomet, leur poésie se spiritualisa : elle devint subtile, abstraite, recherchée, comme celle des Persans. Chez ceux-ci, les Suffis l'empreignirent de leur mysticisme. Enfin, dans une vaste épopée, Ferdousi rassembla toutes les traditions nationales, depuis les premiers âges héroïques et mythiques, et quoique le Shah-Nameh manque de ce génie primitif plein de grandeur et de prestiges, qu'on admire dans les poëmes indiens, il ne laisse pas d'être un monument très-remarquable de l'art oriental.
A l'autre extrémité du monde alors connu, vers le sixième siècle de notre ère, les Bardes de la Gambrie, Taliesin, Aneurin, Myrdhin, Llywarch Hen, célébroient-en des chants lugubres les funérailles de la vieille religion des Kymris. Réfugié dans ses isles et dans ses montagnes, la race des Gaëls, guerrière et rêveuse, avoit aussi sa poésie, monotone et mélancolique comme les ternes horizons de ces contrées où ne luit qu'un pâle soleil, comme les noirs rochers, comme les grèves nues où la houle écume et se brise. Ce qu'elle aime à peindre, ce ne sont
point de riants paysages et des scènes de joie, mais le daim qui fuit sur des collines brumeuses, l'oiseau fatidique immobile sur l'écueil, et son cri funèbre qui annonce les naufrages, les quatre pierres mousseuses qui marquent sur la bruyère le lieu où dort le pauvre voyageur arrivé au terme de sa course, les nuages flottants que la lune blanchit, et dans ces nuages les ombres des ancêtres et les sons fugitifs de leur voix mêlée à celle des vents.
La sanglante religion d'Odin répand ses teintes sombres dans les Eddas des Scandinaves, tandis que l'audace, la rudesse barbare, les passions farouches de ces hommes de fer éclatent dans leurs chants de pirates. Originairement les Niebelungen, modifiés ensuite par le christianisme, n'étoient que l'épopée des anciens germains, la grandiose peinture de leurs temps héroïques, de leurs superstitions et de leurs mœurs féroces, de leurs idées du monde invisible : tableau étrange, saisissant de vigueur, au fond duquel se dresse, comme une apparition terrible, la gigantesque figure d'Attila. Partout, aux mêmes époques, chaque peuple enfantoit une poésie analogue à sa religion, à son caractère, à ses habitudes, à sa langue et à son climat. Ces poésies populaires, premiers essais de l'art, expriment tous les ordres de sentiments avec toutes leurs nuances; mais ce qui le plus souvent y domine, c'est la rêverie et la
tristesse, car l'homme ici-bas souffre toujours, soit de ses désirs, soit de ses craintes; toujours il se sent exilé et aspire toujours à un terme inconnu, à un bien, il ne sait quel bien, dont il a au-dedans de soi la vision vague.
Plusieurs causes ayant concouru à hâter ou à retarder le développement de la poésie chez les diverses nations qui se partagèrent l'Europe après la chute de l'empire romain, il n'existe point entre les œuvres du même genre de synchronisme rigoureux, quoique dans l'ensemble des productions de l'art, la loi de leur génération se manifeste avec une constance invariable. Ainsi, après l'époque purement théologique, on voit apparoître les légendes, expression poétique des croyances chrétiennes, mêlées d'autres croyances d'origine différente; car, en adoptant le christianisme, les peuples conservèrent ce qui, dans les mythes antérieurs, avoit le plus frappé leur imagination, certaines notions surtout des êtres mystérieux en qui se personnifioient les puissances cachées de la Nature.
Des chants nationaux et guerriers représentoient, à la même époque, le mouvement de la vie sociale dans la sphère des réalités exclusivement terrestres. De ces deux éléments se forma une double épopée, l'épopée héroïque de Charlemagne, d'Arthur, des preux de la Table-Ronde, et l'épopée mystique du
Saint-Graal. En celle-ci dominoient le sentiment religieux et la pensée théologique; clans celle-là les passions humaines, mais spiritualisées par l'influence du christianisme, par ce développement du sens moral, qui, modifiant les idées, les mœurs, enfanta la chevalerie, merveilleuse manifestation d'un monde idéal entièrement nouveau. Ces deux épopées, quoique nées en France, furent commnnes à toutes les nations chrétiennes, parce qu'elles exprimoient ce qu'elles avoient de commun, leur foi naïve, fervente, et l'esprit général qui les animoit. Elles étoient d'ailleurs, à plusieurs égards, moins séparées qu'ensuite elles ne le furent, quand les gouvernements, mieux affermis, héréditairement confiés à des princes ambitieux et avides, créèrent entre elles des hostilités permanentes; quand les institutions, les législations se caractérisèrent par des différences stables et profondes; lorsqu'enfin les langues, se fixant, se devinrent de plus en plus mutuellement étrangères. La poésie alors, individualisée dans chaque peuple, suivit les phases particulières de son évolution plus hâtive ou plus lente, et se diversifia selon la nature et le degré de sa civilisation spéciale, ses mœurs et son génie propre.
L'Italie ouvre cette nouvelle ère. Elle produisit, dès 'le troisième siècle, le poïtc sourcraiii, qui, de
sa colossale hauteur, dominant tous les poètes venus depuis, ne peut être comparé qu'à lui-même. La divine Comédie ne ressemble en aucune manière aux épopées des âges précédents. Toute théologique par le fonds, mais d'une théologie longtemps travaillée par la raison humaine, elle embrasse le système entier des connoissancesdu temps, la philosophie, la science, étroitement liées à la doctrine dogmatiquement transmise. La poésie du Dante, sobre de mots, concise,' nerveuse, rapide, et cependant d'une prodigieuse. richesse, se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi chrétienne, celui qu'habite l'homme pendant sa vie présente. Sombre et terrible, lorsqu'elle décrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l'éternelle douleur, elle s'empreint aux lieux où s'expient les fautes légères, où se ferment les plaies guérissables, d'une tristesse douce et pieuse, et semble, en ces régions sans astres, refléter les lueurs molles d'un jour à demi éteint; puis, tout à coup, s'élevant de ciel en ciel, traversant les orbites des solçils innombrables, elle se revêt d'une splendeur toujours plus éclatante, s'embrase d'une ardeur toujours plus pure, jusqu'à ce qu'elle se perde, par de là les dernières limites de l'espace, dans la lumière essentielle ellemême et l'amour incréé.
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Mais, en incarnant dans sa sublime poésie ces mondes invisibles, Dante y sut rattacher les événements réels et les passions des hommes. 11 les peignit à larges traits, et souvent d'un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abîmes du cœur et en réveillent tous les échos. Il y a dans son poëme des cris effrayants et d'affreux silences. Les acres vapeurs du crime, de la haine immortelle, de la vengeance atroce, s'y mêlent aux plus suaves parfums de la tendresse et de l'innocence, des saintes affections et du céleste amour. Quelquefois le poëte vous montre, comme à travers un voile, en quelques vers simples et mystérieux, tout un drame lamentable. Il exprime moins les sentiments qu'il ne les -"suscite, par une sorte de magique évocation ; et lorsque, plein de ses pensers profonds, emporté par l'orage qui gronde au-dedans de lui, on le croiroit entièrement séparé de la Nature, voilà que soudain, l'embrassant d'un regard, il en reproduit, avec sa parole flexible et brève, riche de reliefs et de couleurs, les plus ravissants aspects, les plus délicates nuances, les accidents les plus fugitifs.
La tendance générale de l'épopée du Dante se confond avec celle du christianisme même, qui, soulevant l'homme des basses régions où maintenant il est confiné, lui imprime un mouvement
d'ascension vers Dieu, terme infini de ses désirs et but final de son existence. 11 l'excite à se dégager de ses liens matériels, cà s'affranchir des sens, à vivre toujours plus de la vie propre de sa pure essence, à transformer ses passions terrestres, à les diviniser dans l'amour éternel et universel. Pétrarque, en un genre qui, bien que profane, a, par l'élément mystique qu'il renferme, des affinités avec l'hymne, manifeste aussi cette tendance chrétienne. L'amour tout spirituel, qui, dans ses mélodieuses élégies, soupire des accents d'une tristesse si douce, si calme, si éthérée, ne ressemble-t-il pas à l'amour des anges? Et que trouveroit-on chez les anciens à y comparer?
Après l'œuvre du Dante, l'Italie produisit deux autres œuvres épiques : V Orlando , où respire le génie païen qui venoit de renaître, l'enivrement de la forme extérieure, de la beauté corporelle, la fougue des sens, l'ardeur impétueuse de la vie, qui, des hauteurs où le christianisme l'avoit élevée, déborde à torrents dans la plaine ; la Jérusalem délivrée, foible retour à l'esprit chrétien, où l'imagination et le souvenir remplacent la foi réelle, la foi antique qui étoit l'homme même; poésie hésitante et déjà mêlée de quelque chose de factice et de faux, mais qui, sous un autre point de vue, élargit le domaine de l'art par le rapprochement ou le con-
traste de croyances, d'idées, de mœurs diverses, du monde de l'occident et du monde oriental.
Pendant des siècles, toujours sous les armes pour se défendre ou pour attaquer, l'Espagne ne jouit pas d'assez de repos pour recueillir et pour ordonner dans un vaste poëme les légendes héroïques de son Romanceros. Les Maures expulsés, un autre champ s'ouvrit à son activité conquérante et aventureuse. La découverte d'un monde nouveau, les hauts faits accomplis par quelques hommes d'une audace extraordinaire, en ces contrées alors si étranges, offroient sans doute un caractère épique; mais les sentiments dont vit l'épopée manquoient presque tous. Aucun principe moral, aucune idée généreuse et grande, aucun enthousiasme d'une nature élevée, n'anoblissoit le courage des vainqueurs, animés seulement d'une avidité brutale, tourmentés de la soif de l'or. V Araurana n'est guère que l'histoire versifiée d'un épisode de cette immense conquête. Celles des Portugais, la lutte hardie de leurs navigateurs contre rOcéan et ses tempêtes, l'héroïsme des chefs, que relevoit une pensée, constante d'honneur personnel et de gloire nationale, présentoient un côté poétique. Camoëns le saisit, et si la Litsiade n'occupe parmi les œuvres épiques qu'un rang secondaire, du moins elle sert à constater la condition première, invariable dé l'art, dont la source
est toujours sur la montagne qu'habitent les dieux. A la suite de ses troubles religieux et civils, après une révolution qui conduisit un de ses rois à l'échafaud, l'Angleterre enfanta une épopée analogue au génie du protestantisme et à la sombre exaltation du fanatisme puritain. La question du Bien et du Mal, dans ses rapports avec les destinées humaines et le dogme de la déchéance, fermentant au fond d'un esprit énergique et austère, Milton n'eut qu'à descendre en lui-même, dans les souvenirs passionnés de la guerre, sainte à ses yeux, à laquelle il avoit pris une si vive part, pour peindre celle que, selon la théologie chrétienne, Torgueil de la créature suscita, avant la Création présente, dans le ciel. A différents égards, cette guerre gigantesque résumoit les pensées, les impressions du poëte et celles de ses contemporains engagés dans le même combat. La défaite de Satan, sa chute désespérée qui plus tard entraîne celle de l'homme, frappé lui aussi d'une réprobation fatale, éternelle, sans remède possible, si Dieu n'intervient surnaturellement pour le sauver, ce dogme terrible les enivroit d'une joie lugubre-', et lorsqu'au sein de l'abmie, se dressant sur son trône de feu, l'Esprit superbe, irrévocablement affermi dans sa rébellion, menaçoit encore et juroit de se faire de sa ruine même un empire, cette indomptable opiniâtreté répondoit
tout ensemble et à leurs instincts de sectaires et à leurs inflexibles passions politiques.
Toute cette partie du poëme rappelle, par le fond du- sujet, les douloureuses anxiétés de la pensée antique frappée du constraste partout apparent du Bien et du Mal, de la vie et de la mort, et s' efforçant de résoudre ce grand problème des choses. Mais à la solution panthéistique indienne avoit succédé, en Orient même, l'idée d'un dualisme primitif, conçu d'abord comme éternel, puis lié dans son origine à la Création contingente; et, quoique ces conceptions se rapportassent à des époques trèsantérieures à l'homme, elles n'étoient en réalité qu'une manifestation du sentiment toujours plus développé de sa personnalité distincte, et de l'essentielle opposition qui existe, sous ce rapport, entre l'être fini et l'Être infini, la créature et le Créateur. Les doctrines fatalistes des premiers protestants, leur dure théologie, donnoient pour eux à la loi de Moyse et à la sombre histoire du peuple qu'il avoit formé, un attrait fondé sur une alllnité secrète. Le sévère Dieu des Juifs, l'inexorable Jehovah étoit encore, dans ses rigueurs, dans son impitoyable justice qui ressembloit à de la vengeance, leur Dieu de prédilection. Ce caractère du protestantisme apparoît clairement dans le Paradis perdu -, mais le poète qui a su en tirer des effets sublimes sentit
que ces effets exigeoient des contrastes pour ressortir dans toute leur vigueur, et que ces sons formidables, blessant par leur continuité les fibres délicates du cœur, ne seroient pas supportés longtemps, s'ils ne se mêloient à des sons plus doux. A l'orgueil invaincu, aux souffrances éternelles de Satan et de ses anges, il opposa le suave tableau de la primordiale innocence de l'homme, et aux reflets sinistres des cavernes infernales, la pure lumière de l'astre du jour inondant l'espace de sa splendeur naissante. L'Esprit tombé lui-même, contemplant pour la première fois cette création nouvelle de la suprême puissance qu'il a combattue, qu'il combattra toujours, s'arrête et admire, et sent poindre en lui un regret involontaire, dernier germe de vie et d'amour qu'il étouffe soudain. Qu'y a-t-il, dans aucune poésie, de comparable aux couleurs si fraîches, d'un éclat si limpide, avec lesquelles il peint la terre qui vient d'éclore comme une fleur matinale, l'homme vierge au sein de la Nature viei-ge, ses premiers instincts, ses premières pensées et ses adorations premières? Puis, quand tout cela n'est plus qu'une ruine, quand il ne reste plus aux deux pauvres créatures déchues qu'à choisir, sous la garde de la Providence, leur lieu de repos dans le monde ouvert devant eux, et qu'à pas incertains et lents ils prennent à travers Éden leur
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chemin solitaire ^ n'est-on pas saisi d'une tristesse profonde comme cette solitude, immense comme les misères qui la rempliront?
Après avoir eu son épopée, le moyen âge eut aussi son drame, d'abord exclusivement religieux, ainsi que l'indiquoit son nom même. On y retraçoit non-seulement les faits de l'histoire sainte, mais encore , à l'aide de symboles et de personnages allégoriques, les myiilcrcs de la foi chrétienne, ses dogmes abstraits. Ces représentations s'étendirent dans l'Europe entière , et bientôt, l'art se développant, on vit naître le drame profane, qui ne put toutefois, en ces commencements, s'élever jusqu'à la dignité tragique. Ces premiers drames, informes et grossiers, mais quelquefois pleins de verve, reproduisoient les scènes de la vie ordinaire, les ridicules, les vices, tels qu'ils se montroient dans une société moins polie que naïve et franche. Faits pour le peuple, ils avoient les qualités et les défauts du peuple. L'Italie, après la renaissance, se créa la première un théâtre plus régulier, mais qui n'eut rien de national, rien de spontané, parce que l'enthousiasme qu'inspiroient les productions de l'an-
1. The World vvas ail before them, wliero to clioose Their place of rest, and Providence their g;uide. They hand in liand, with vvandcring steps and slow, Tliroiijîli Eden took their solitary way.
Pnrndhp. Inxt . hook xir.
tiquité grecque et romaine, nouvellement exhumées de l'oubli où elles étoient restées ensevelies pendant les siècles de ténèbres, portoit les esprits à une espèce d'imitation superstitieuse, et leur ôtoit jusqu'à la pensée même de faire, en s' ouvrant d'autres voies, l'essai de leurs propres forces.
Ceux qui, vers cette époque et plus tard, furent tentés en France, avant que la langue eût acquis une certaine fermeté élégante et noble, contribuèrent peu au progrès de l'art. L'Espagne, à cet égard, la devança. Elle eut , dès la fin du xv* siècle , son drame exempt d'imitation, directement émané de l'esprit, des mœurs, des habitudes du peuple. Les anciens myatcres furent le germe des autos sacramcntales. Caldéron déploya, dans ce drame mj^stique, la richesse d'une poésie toute idéale, à peine revêtue d'un corps transparent ; l'allégorie, d'ordinaire si froide, s'y échauffe d'une sorte de spiiitualité ardente, de cet amour céleste, de ces flammes pures et calmes dont s'embrasoient, dans le silence des cloîtres, quelques âmes exaltées. Avant Caldéron, Guilhem de Castro, Tarriga, Lope de Véga, avoient déjà produit des chefs-d'œuvre dans un autre genre. Leur drame héroïque offre la peinture des passions, des généreux combats de l'honneur et du devoir, des tragiques infortunes et des sublimes douleurs. Le caractère national, grand, fier, éner-
gique, mais voisin de l'enflure, se révèle dans ces drames empreints à la fois du génie castillan et du génie arabe. Et, pour que rien ne manquât à cette belle époque de la poésie espagnole, elle fournit au reste de l'Europe les premiers modèles de la comédie de mœurs et de celle d'intrigue.
Quelque chose d'extraordinaire s'opéroit alors chez les nations chrétiennes : elles tressailloient comme la lemme qui va enfanter ; une force secrète, irrésistible, les pressoit de produire au dehors ce qu'avoit formé dans leur sein un travail interne de dix siècles. Yoici donc qu'au fond de l'Occident, sous un climat sombre, en un pays longtemps en proie aux discordes des partis, ensanglanté par leurs fureurs, naît, dans l'obscurité d'une condition basse, au milieu des soucis de la pauvreté, un homme que nul ne regarde, et qui s'ignore luimême. Cet homme, extérieurement semblable àtous les autres, qui parloit, agissoit comme eux, qu'ils appeloient William Shakespeare, le braconnier, puis le gardeur de chevaux^ à la porte des théâtres de Londres, étoit, par sa vraie, son intime nature, une incarnation de l'humanité entière individuellement résumée en lui, le centre où aboutissoient toutes ses impressions, sa conscience vivante. Il la