‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 21 sur 112 · W/iptOV · texte numérisé non relu

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parole se rapprochent alors de ceux de la musique, qui arrive, elle aussi, à l'âme par les sens, qui touche et entraîne sans réveiller aucune idée distincte dans l'esprit.

Voilà pourquoi un discours médiocre peut produire quelquefois une vive impression. Ce ne sont pas les choses dites qui remuent, c'est la voix, l'accent, le regard, le geste. Il en est ainsi au théâtre, et l'acteur, en effet, ne diffère de l'orateur qu'en un seul point : celui-là imite, et celui-ci exprime la réalité même. Certaines qualités indépendantes du travail et de l'étude, la taille, le port, la grâce et la noblesse naturelle des mouvements, la beauté de la figure, l'expression de la physionomie, l'harmonie des traits, un organe flexible et sonore, sont, pour l'un comme pour l'autre, d'inappréciables avantages. Il y a des voix dont le timbre seul exerce une sorte de fascination qui a son principe dans les rapports intimes du son et du sentiment, lesquels forment une des bases principales de la musique. Cependant ces qualités si précieuses demeurent stériles si l'inspiration ne les féconde, si l'orateur n'a encore en soi une puissance de concevoir et une faculté de sentir, un foyer de lumière et de chaleur, sans lequel il ne sera jamais qu'un discoureur plus ou moins vide. Avec la seule pensée on peut être disert; pour être éloquent il est nécessaire que la

passion s'y joigne. C'est de celle-ci que naît l'action, et l'action est soumise à des convenances indispensables, les mêmes pour tous les arts. Certes, aucun sculpteur ne donnera au prêtre la pose, le geste du guerrier, ni au guerrier le geste et la pose du prêtre. Ainsi, autre est l'action de l'orateur religieux, autre l'action de l'orateur politique. Au premier sied une majesté calme, quelque chose de la gravité douce et sévère du Christ. Il parle avec autorité, commande au nom de Dieu, et toutes ses émotions dérivent de la charité et s'absorbent en elle. Il sera donc très -sobre de gestes; son action résidera surtout dans l'expression des traits, du regard, et dans les inflexions de la voix. L'orateur politique ne commande point, il s'efforce de communiquer sa persuasion personnelle, et de toutes les passions il n'en est presque aucune dont il ne puisse être animé. Son action doit se proportionner à chacune d'elles, à son sujet, à son auditoire, toujours décente, toujours réglée, même dans l'abandon le plus extrême. Tout ce qui est excessif, ou hors de sa place, rebute et choque infailliblement. Gaton ne haranguera point dans le Sénat comme Gracchus sur la place publique. Mille nuances délicates qui ne s'enseignent point, qui se devinent et se sentent, séparent à cet égard l'orateur véritable du déclamateur. De nos jours, à peine quelques

hommes, et c'est même dire beaucoup, peuvent être comptés parmi les premiers. L'Art périt, parce que le principe moral qui en est l'âme s'est éteint. On n'a plus le sentiment du Beau, parce qu'on n'a plus le sentiment du Juste et du Vrai. L'esprit s'est obscurci et le cœur s'est glacé sous l'influence d'un matérialisme abject. Entrez dans ces cavernes où se sont retranchés tous les intérêts égoïstes, que voyezvous? Des aspects qui repoussent, des fronts marqués du signe de la déchéance morale, les restes attardés sur la terre de cette race qu'a peinte le poëte de l'enfer, de la race dégradée, maudite, de ceux qui ont perdu le bien de l'intelligence. Qu'entendezvous? Le bruit strident de la colère brutale et de l'ardente convoitise, ou le murmure monotone de l'imbécillité , le tintement creux de têtes idiotes, gonflées de suffisance et de pédantisme, une parole sèche et froide qui engourdit, ou une parole subtile et rusée qui rampe comme le serpent, se glisse comme l'animal lâche pour surprendre sa proie. De passions élevées, sympathiques, nulle trace. Plus même de haines d'homme, de ces haines sublimes qui ont leur source dans un grand amour; mais la haine ignoble de la bête qui gronde en serrant dans ses griffes le lambeau de chair qu'elle craint qu'on lui ôte.

Tel est le cloaque fangeux où l'éloquence est

venue s'ensevelir. Ses destinées ont toujours suivi les destinées de la poésie, semblables elles-mêmes à celles des autres arts : et cela doit être, puisque l'Art est un, ses diverses branches n'étant que le rapport de l'Art universel à nos facultés diverses. Son objet est également un, et cet objet est le Beau infini ou le Vrai incarné dans des formes sensibles. Ainsi l'Art manifeste Dieu : ses œuvres en sont le reflet indéfiniment varié, selon les aspects sous lesquels il nous apparoît au sein de l'univers. Sans l'idée qu'elle recouvre et qui l'explique et qui l'anime intérieurement, qu'est-ce qu'une forme? une vaine apparence, un fantôme vide, privé d'être réel, puisqu'il n'a point de raison d'être, de modèle immuable, éternel. Réduite alors à sa pure limite, la forme s'obscurcit et s'évanouit enfin dans les ténèbres de la matière. Mais le modèle, l'idée que la forme sensible exprime extérieurement, qu'est-ce, sinon le Vrai infini partiellement aperçu? Et comme le Vrai et le Bien, essentiellement identiques, n'ont dès lors qu'une seule et même loi , il s'ensuit que cette loi une est tout ensemble la loi du Vrai, du Bien et du Beau, et conséquemment que les lois fondamentales de l'Art se confondent dans une même unité avec les lois morales et intellectuelles : ce qui fait comprendre pourquoi le développement de l'Art se proportionne constamment au dévelop-

pement intellectuel et moral ou au développement dans le Vrai et dans le Bien ; de sorte que, l'élément spirituel venant à s'affoiblir dans les croyances et dans les mœurs, l'Art décline infailliblement, et dans son déclin parcourt les mêmes phases de dépérissement que la vie sociale. On ne se lasse point de contempler ces grandes harmonies des choses, sujets toujours nouveaux de méditations profondes, et sources intarissables des plus ravissantes joies de l'esprit. Car, quelle joie comparable à celle qu'on éprouve, en flottant sur les ondes créées, de sentir qu'elles obéissent toutes à la même impulsion , se déroulent selon les mêmes lois dans le temps et l'espace, où chacune d'elles apporte avec soi comme un rayon de la splendeur de Dieu, dilatant sans cesse leurs rivages pour le manifester plus pleinement, pour le reproduire, s'il se pouvoit, dans son unité immense?

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