‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 20 sur 112 · HORAT · texte numérisé non relu

HORAT

Les monuments de l'éloquence chrétienne, des Apôtres jusqu'à nos jours, oftVent sans doute de nombreux points de dissemblance, et, sous le rapport de l'Art, une extrême inégalité. Ils ont cependant aussi un caractère commun et d'autant plus remarquable qu'il contraste davantage avec tout ce que le monde avoit connu auparavant : nous voulons parler de la prééminence de l'esprit sur la chair, qui créa les types de la sculpture et de la peinture au moyen âge, du mépris des choses de la terre, lesquelles passent si vite, et de l'ardente aspiration aux biens éternels; mais surtout de cet amour sublime, immense de Dieu et des hommes, appelé charité, d'où sortit peu à peu une société nouvelle fondée sur un droit nouveau, sur le principe sacré de l'égalité et de la fraternité humaine qui, progressivement mieux compris, devoit briser les chaînes des peuples et les régénérer. Pendant dix-huit siècles, des voix innombrables répètent une même parole, et cette parole est une protestation saintement inflexible contre l'abus de la puissance, contre la brutalité de la force égoïste, une solennelle réclamation en faveur du foible, du pauvre, des opprimés, des exhérédés de la famille universelle, au nom du ]*ôre qui est dans les cieux. G'étoit là, certes, une source féconde d'inspirations élevées, complètement étrangères à l'éloquence antique.

Rien n'égale l'énergie du langage des Pères et la hardiesse de leur pensée, lorsque, rappelant aux grands et aux riches les devoirs qu'ils oublient, ils traitent avec une liberté dont ils semblent ne pas même soupçonner la généreuse audace, les fondamentales questions que l'on croit si neuves de notre temps, et les résolvent sans hésiter par les maximes évangéliques d'égalité et de fraternité ; lorsque, du haut de la chaire chrétienne, ils font descendre sur l'injustice, la dureté avide, i'indifiérence meurtrière, les malédictions prononcées contre elles et l'anathème du souverain Juge. Puis, à leurs menaces prophétiques, à leur pieuse douleur, viennent bientôt se mêler des sentiments plus doux. Ils consolent ceux qui souffrent, relèvent les humbles, les délaissés, leur montrant au delà de cette vie si courte la réparation due à leurs tribulations passagères, la récompense certaine de leur patience à les supporter, de leur victoire contre les tentations qu'excitent en eux les maux sous lesquels ils gémissent, l'iniquité dont ils sont victimes, de leur fidélité enfin à la loi du devoir qui oblige tous les hommes également. De Là un genre de pathétique plein de chaleur et de vives émotions, mais qui jamais ne remue les passions violentes et envieuses, cachées dans les basses régions de l'âme. Dérivé de l'amour divin, il en a la pureté, et comme l'huile s'im-

bibe dans les plis d'un vêtement, il s'ouvre jusqu'au fond du cœur de secrètes voies, par cette sorte de douceur pénétrante qu'on a nommée onction, et qui distingue la parole chrétienne de toute autre parole. Mais le christianisme a aussi ses dogmes sévères et terribles, l'originelle dégradation de l'homme, son impuissance absolue pour le bien, d'où la nécessité d'une grâce surnaturelle, distribuée gratuitement sans .égard aux mérites, accordée aux uns, refusée aux autres dans la mesure qui sauveroit certainement, la prédestination à des supplices sans fin, ou à l'éternelle gloire, selon d'immuables décrets devant lesquels doivent s'anéantir et la raison et la conscience humaine. Là où ces doctrines effrayantes ont prédominé dans toute leur rigueur, elles ont éteint l'amour, la volonté, l'action ; car que pouvoit faire et vouloir l'homme affaissé sous le poids d'une destinée fatale? Plus de mouvement, plus de vie, plus d'éloquence dès lors, et voilà pourquoi le protestantisme s'est montré si stérile en grands orateurs. Sa parole compassée, froide et sèche, ne s'anime un peu, comme dans Saurin, que sous l'impression de la haine et de la colère. Complètement dépourvue d'onclion, elle devient, sitôt qu'elle la recherche, cette espèce de jargon piétiste dévotement guindé, affecté, creux et fade, qui est pour le coeur ce qu'est pour l'oreille un son faux.

Un des caractères du christianisme est de tendre sans relâche au perfectionnement moral, et rien de plus profond que sa manière de procéder pour atteindre cette fm. Pénétrant tout d'abord jusqu'cà la racine des actes, il a voulu que l'homme, attentif aux secrètes impulsions qui les provoquent et les déterminent, et réprimant dès l'origine, avant qu'elles aient produit leur effet, celles dont il reconnoît la direction mauvaise, fît de cette réforme intérieure, toujours nécessaire, jamais achevée, le premier de ses soins. Tel est le but principal de la vie monastique. Le religieux, au fond de sa cellule, où nulle autre pensée ne le distrait de la pensée du souverain Étœ vers lequel s'élèvent tous ses désirs, le contemple dans sa pureté, sa beauté ineftable, et, se comparant à ce divin modèle, travaille incessamment à détruire en soi tout ce qui peut le séparer de lui. On ne sait point assez jusqu'où cette continuelle application à s'observer soi-même, à surprendre le mal à sa naissance, sous ses formes les plus déliées et les plus fugitives, jointe à une aspiration véhémente au Bien infini, au Beau substantiel qui est Dieu même, développèrent, dans les siècles de foi, en certaines âmes d'élite, la délicatesse du sentiment et la sagacité du regard interne, li ne faut pas chercher ailleurs la raison de cette merveilleuse connoissance de l'homme qu'on ne se

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lasse point d'admirer dans les moralistes et les orateurs chrétiens. Le mysticisme des cloîtres, réagissant sur les mœurs publiques et privées, spiritualisa les passions mêmes, y fit découvrir d'innombrables nuances inaperçues auparavant. Le moyen âge lui dut la chevalerie, fondée sur deux choses également étrangères au monde ancien, l'honneur et cet amour à la fois exalté et naïf, ardent et pur, qui, chez les nations modernes, a modifié si profondément le théâtre et le roman même.

Les orateurs chrétiens exercèrent encore, pendant la longue période de la barbarie féodale, et plus tard à l'époque des pouvoirs absolus, une éminente ■ fonction. Lorsque tout se taisoit devant la force brutalement enivrée d'elle-même, une seule voix, celle du prêtre, s'élevoit du pied de l'autel pour apprendre à ces maîtres superbes qu'au-dessus d'eux existoit un maître plus puissant, juge sévère de leurs actes, pour leur rappeler les devoirs dont, sans cela, l'idée même se seroit bientôt perdue, pour menacer le crime, flétrir le vice, défendre au nom de Dieu le foible et l'opprimé. Ainsi se conserva, quoique violée souvent, la loi morale; ainsi se perpétuèrent les saintes maximes destinées à devenir, chez les peu- ])les affranchis, la base du droit public. Otez la chaire chrétienne et ses enseignements, et ses protestations incessantes, qu'auroitélé la société dans les

temps féodaux ou sous le despotisme de Louis XIV? ce qu'elle a été partout où le christianisme u'a point pénétré. Il la sauva d'une ruine certaine, il y déposa le germe de la civilisation futuie, il en prépara le développement, tel qu'on l'a vu s'opérer depuis. Jamais la parole fit-elle rien de plus grand? Elle vainquit à la fois et l'ignorance et la violence, elle brisa toutes les tyrannies, quel qu'en fût le principe, elle ouvrit à l'humanité ce magnifique avenir dont, pleine d'une joie sainte, elle contemple les magiques perspectives. Avec son instinct infaillible, le peuple ne s'y trompa point; dans sa misère et son abaissement, il la sentit passer sur lui comme la brise qui ranime le voyageur épuisé, haletant, comme le souffle même de la vie. En aucun temps, en aucuns lieux, l'éloquence ne remua si profondément les masses, ne produisit de si merveilleux effets. Voilà que l'Europe entière se lève ; monarques, princes, sujets, tous entraînés par la même force et comme possédés du même esprit, oublient tout à coup le sol natal et se précipitent vers l'Orient, en poussant ce cri : Bien le veut! D'où part cette impulsion puissante? de la chaire chrétienne. Qui a suscité ce prodigieux mouvement? un simple herniite et un moine de Clairvaux. Montrez-nous quelque chose de semblable dans l'antiquité.

Mais alors c'étoit l'âge de foi, de la foi passionnée, naïve, qui ne s'étoit encore, en tressaillant, repliée sur elle-même au contact d'aucun doute. La religion absorboit en soi tous les éléments spirituels de la société, le droit, le devoir, l'art, la science. Lorsqu'ensuite elle rentra peu à peu dans le sanctuaire, lorsqu'une autre action vint limiter la sienne, la sphère de l'éloquence religieuse se rétrécit, elle devint purement dogmatique et morale. Ses formes mêmes, auparavant plus naturelles, plus variées et plus libres, subirent un changement que détermina l'introduction de la scolastique. Le sermon se calqua sur la thèse, il abonda comme elle en divisions et subdivisions symétriques. Cette forme imposée par l'usage, et qui oblige presque nécessairement l'orateur à répéter de mémoire un discours écrit, est loin d'être favorable à l'art qu'elle matérialise, à qui elle ôte ce je ne sais quoi de spontané, de soudain, qui est la vie de la parole. Cependant il s'est rencontré, en France surtout, des orateurs dont le génie a su triompher de cette absurde gêne, des orateurs qui, tantôt planant avec majesté dans les hauteurs du dogme, tantôt saisissant les passions qui fuient en vain dans les détours du cœur, les dépouillant de leurs voiles et les jetant nues devant l'auditoire effrayé, tantôt faisant palpiter au fond de ses entrailles

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les plus vives, les plus tendres émotions, ont trouvé des accents aussi élevés que pathétiques ; et les noms de Bossuet et de Massillon resteront certes à jamais grands parmi les plus grands noms de l'éloquence.

L'existence seule d'une parole indépendante chez les nations chrétiennes étoit pour l'humanité un immense bienfait, car elle maiutenoit, sous des gouvernements émanés de la force, le droit de l'intelligence; et il est très-remarquable que toutes les religions antiques, quelles qu'elles fussent, n'ont été non plus que des réactions contre la force brute dans l'organisation delà société humaine. Et quand ces religions, se corrompant, ont voulu tourner à leur profit le principe même qu'elles avoient originairement combattu, se l'incorporer, ou s'aUier avec lui, elles ont promptement perdu leur pouvoir, et une réaction semblable à celle qu'elles avoient d'abord opérée, une réaction, selon les temps, religieuse ou philosophique, s'est aussitôt manifestée contre elles. Ce fait est sans exception.

En général, on peut juger de la civilisation d'un peuple qui a passé le premier âge par le degré de liberté spirituelle dont il jouit, car nul progrès possible que par cette liberté. Ainsi, pour ne pas sortir du sujet particulier que nous traitons, les plus brillantes époques de l'Art coïncident constamment avec celle que caractérise un grand mouvement de

rintelligence; et certaines branches de l'art ne peuvent même exister que clans les pays libres. L'éloquence politique implique des assemblées où se discutent et se décident les questions relatives à l'intérêt commun, l'Agora, le Forum, le Sénat. Point d'éloquence civile là où la loi n'est que le caprice d'un homme, où la justice se cache dans l'ombre, où la publicité de la défense est interdite. C'est pourquoi ces deux genres d'éloquence furent, dans l'antiquité, exclusivement propres à la Grèce et à Rome jusqu'aux empereurs. On sait combien le peuple athénien, doué d'un sentiment si exquis du Beau sous toutes ses formes, étoit sensible au charme de la parole, et facilement entraîné par ses séductions. De là le rapide développement de l'art oratoire à Athènes, et la perfection qu'il y atteignit. L'orateur gouvernoit réellement, car il disposoit du souverain par la persuasion, le dominoit par l'ascendant victorieux de la parole. C'est à la puissance de la sienne, plus qu'à son génie dans la conduite des affaires publiques, que Périclès dut sa longue faveur et son autorité. D'autres, par le même moyen, exercèrent après lui une influence pareille, mais contestée et passagère. Le peuple léger couroit à celui qui savoit le mieux lui plaire, s'emparer de son esprit, flatter ses préjugés et ses passions mobiles.

Ainsi l'éloquence politique, instrument du bien ou du mal, suivant les fins que se propose l'orateur, trop souvent inspiré par des vues personnelles, ne tend point d'elle-même et d'une manière directe au perfectionnement moral des hommes. Elle a d'ailleurs bien plus pour objet les intérêts que les devoirs, quoiqu'elle puisse quelquefois s'élever jusqu'à une sorte de sacerdoce, soit qu'elle se fasse le soutien du foible et le défenseur des droits outragés, soit que, réveillant au fond des âmes l'amour de la patrie, elle y ranime le dévouement qui enfante les actions sublimes, ou qu'elle oppose à l'emportement des passions aveugles les saintes lois de la justice et de l'humanité.

Démosthènes semble avoir posé, dans la Grèce encore libre, les bornes de l'art. Ce n'est pas que d'autres n'aient eu des qualités qui lui manquaient; mais les plus éminentes il les possédoit toutes, et toutes à un degré qu'on n'a point égalé. Quel que soit son sujet, il l'agrandit naturellement et sans effort. A mesure qu'il se dessine, vous y voyez l'empreinte d'une puissance extraordinaire : on diroit le torse d'Hercule. Dans tous les membres de ce corps on sent couler une vie énergique. Ses muscles tendus se gonflent et palpitent; un souffle plus qu'humain bruit profondément dans sa large poitrine. Le colosse se meut, lève le bras, et avant

même qu'il ait frappé, nul ne doute un instant que la victoire puisse être indécise. Ce qui domine dans Démosthènes, c'est une logique sévère, une dialectique vigoureuse, serrée, un étroit enchaînement d'où résulte un tout compact et indissoluble. Ne cherchez .point en lui la souplesse élégante, la grâce flexible et molle, l'insinuation craintive, la ruse qui s'enveloppe et fuit pour revenir; il va droit à son but, renversant, brisant de son seul poids tous les obstacles. Sa diction est nerveuse, concise, et cependant périodique. Pas une phrase oiseuse dans le discours; pas un mot oiseux dans la phrase. Il force la conviction , il entraîne à sa suite l'auditeur maîtrisé, et s'il hésite, ouvrant une soudaine issue à la tempête qu'il retenoit en soi, il l'emporte comme les vents emportent une feuille sèche.

Les délibérations du Sénat et les discussions du Forum, les causes de toute espèce soumises au jugement soit des magistrats, soit du peuple, obligèrent de bonne heure les Romains à cultiver l'art oratoire. Quiconque aspiroit à prendre part aux affaires de l'État devoit s'exercer à la parole; elle décidoit de tout, et voilà pourquoi les harangues tiennent tant de place dans l'histoire de la république. Elles n'y sont pas un simple ornement; elles sont, au contraire, la raison des faits, et dès lors le fait principal. Longtemps elles eurent un •

caractère de simplicité grave , en harmonie avec celle des mœurs. Toutefois les orateurs, après l'institution du tribunat, durent user de plus d'adresse, devenir plus passionnés, afin d'agir sur la multitude et de la passionner elle-même. Certes il est peu de questions plus grandes que celles agitées alors dans le Forum. Lne race dominatrice y combattoit une race asservie , et réduite à un tel abaissement que, pour posséder les droits de citoyen , il lui fallut d'abord conquérir les droits d'homme. La lutte dura des siècles, et le monde l'a vue depuis se renouveler plus d'une fois. Sous d'autres noms et d'autres formes, elle existe encore parmi nous, car c'est l'éternelle lutte de la justice contre l'usurpation, de la liberté contre la tyrannie. Dans la cité de Romulus, le peuple vainquit par sa persévérance , il vainquit parce que finalement le droit triomphe toujours. Que son exemple instruise ceux qui défendent aujourd'hui la même cause, et les anime à ce saint combat. Si Dieu a permis que des chaînes pussent être imposées à sa plus noble créature, c'est qu'elles les peut rompre sitôt qu'elle le veut fortement.

L'éloquence ne fut guère à Rome, quand le goût des lettres y pénétra, qu'une imitation de celle des Grecs. Mais, en Grèce même, l'art oratoire avoit dégénéré, comme tous les autres arts. Réduit par

les rhéteurs à des formes rtiatérielles, il manquoit de vie interne, de spontanéité, de ce qui sort de l'àme par un soudain et naturel mouvement. Ce n'étoit plus qu'un arrangement artificiel de phrases, un assemblage de lieux communs disposés selon des règles fondées en partie sur l'observation, mais qui tendoient à substituer à l'inspiration créatrice de simples procédés techniques. On put dès lors ouvrir des écoles où l'éloquence étoit enseignée comme on enseigne la géométrie, la grammaire, le dessin, la danse. Vers les derniers temps de la république, les jeunes Romains alloient en foule recueillir les leçons des maîtres célèbres, pour se préparer aux fonctions publiques, liées presque toutes à l'exercice de la parole. La grandeur des c[uestions traitées dans le Sénat ou en présence du peuple, et les passions qu'elles suscitoient, empêchèrent, malgré les rhéteurs et leurs stériles préceptes, la véritable éloquence de se perdre, aussi longtemps que la liberté subsista. Cependant on ne laisse pas d'apercevoir dans les monuments de cet âge et dans Cicéron même des traces de l'art factice né chez les Grecs à une époque de décadence. Jamais ce grand orateur ne s'oublie lui-même, ne s'efface; jamais il n'est pleinement absorbé par son sujet. 11 ne veut pas seulement entraîner, convaincre, il veut encore plaire et briller. Même

lorsqu'il se passionne , lorsque les flots de sa parole débordent et se précipitent avec le plus d'impétuosité, on y sent quelque chose d'arrangé pour l'effet. Moins nerveux qu'élégant, et toujours maître de soi, il ne s'abandonne qu'avec réserve dans la mesure qu'il a résolue. Ne cherchez en lui ni la mâle simplicité de Démosthènes, ni sa logique rapide, ni son énergie concentrée. Il lui faut plus d'espace, plus d'intermédiaires, plus de préparations. Sa période se développe avec majesté, mais souvent aussi avec une abondance trop verbeuse. Son discours a de l'ampleur et de l'éclat; on aimeroit que le tissu en fût plus serré. Toutefois, quoi que l'on puisse désirer en lui, Cicéron eut le génie de l'éloquence. Il persuade, touche, émeut; il a des accents pathétiques, il sait exciter la pitié, soulever l'indignation. Admiré de ses contemporains, leur jugement unanime, confirmé par celui de la postérité, le place au premier rang des orateurs romains, et assure à son nom une gloire immortelle.

A partir des empereurs, il faut traverser bien des siècles avant que l'éloquence politique et civile, qui s'éteignit sous le gouvernement absolu d'un seul, reparoisse. Dégradé de ses hautes fonctions, l'art oratoire avoit dégénéré en déclamations vaines, ou s'étoit prostitué à de serviles flatteries. Des rhéteurs

sans conscience et sans conviction épuisoient les ressources de leur esprit à louer les princes, les grands, ou à disserter sur des sujets frivoles. De là tant de froides compositions, que l'on ne sauroit mieux comparer qu'à nos discours académiques : même recherche, même vide, même stérilité.

Du sein de la barbarie où tomba l'Europe après l'invasion des races septentrionales, on voit ensuite sortir peu à peu une société nouvelle. Partout où se montre la liberté, la parole reprend sa dignité et sa puissance, en Italie, dans les républiques fondées au moyen âge, en France dans les assemblées des états généraux, en Angleterre, dans le Parlement. Ce fut par ses harangues que Piienzi, ranimant à Rome les souvenirs antiques, évoqua un moment le fantôme de sa vieille grandeur et de son ancien génie. Les sermons de Savonarole, politiques autant que religieux , offrent des modèles admirables d'éloquence populaire. Rien ne surpasse en raison profonde et hardie, comme en énergie pathétique, les doléances du tiers état sous les Valois et jusque sous Louis XIII. On se demande où ses représentants, obscurs bourgeois, trouvèrent de pareilles inspirations et un pareil langage. Lorsqu'ils peignent les maux sous lesquels gémit \e ' peuple, loisque leur voix s'élève comme un grand cri qui demande justice à Dieu et aux hommes de

tant de souffrance et de tant d'oppression, on frémit, on se sent ému jusqu'au fond des entrailles. Mais cette voix fut toujours étouffée. Les états, convoqués seulement en des cas extraordinaires, ne fornioient que de rares exceptions dans le cours habituel des choses, tandis qu'en Angleterre le Parlement avec ses deux chambres devint de bonne heure une institution permanente. L'éloquence politique put donc s'y développer à des époques où parmi nous à peine en aperçoit-on quelques traces. Elles apparoissent de loin en loin dans les remontrances et les discours des magistrats, aux temps où fermentoit un esprit de résistance et d'opposition. C'étoit comme un soudain réveil, suivi bientôt d'une longue et pesante léthargie. Depuis la Fronde, nulle autre éloquence que celle du Barreau , bornée aux causes criminelles et civiles. De beaux talents se' produisirent dans cette étroite enceinte, et y acquirent une juste renommée. Mais qu'étoit une cour judiciaire près du Forum et de l'Agora? Qu'étoient les intérêts de quelques individus près de ceux de toute une nation ? de chétives questions de procédure, près des questions de droit social, d'où dépendent et la sécuiité des citoyens, et leurs relations réciproques, l'autorité du gouvernement, la légitimité du Pouvoir, l'étendue de son action, ses limites et sa règle? Aussi n'existoit-il en France

qu'une vaine ombre de l'art oratoire , quand la révolution de 1789 éclata.

L'éloquence jusqu'alors exclue de l'ordre politique, y pénétrant tout à coup, en fit son principal domaine : elle y régna souverainement. Jamais la puissance de la parole ne s'étoit encore aussi pleinement manifestée. Elle détruisit un monde et en créa un nouveau. Rien de ce qu'avoit affermi le temps, de ce que les habitudes, l'opinion, les mœurs avoient consacré, ne tint contre ses attaques. Gouvernement, lois, institutions, elle renversa, elle emporta tout, comme le torrent qui roule et bondit sur les flancs escarpés de la montagne emporte la cabane que le pâtre a bâtie sur ses bords. Et à mesure que croule l'édifice ancien, un autre édifice s'élève. Je ne sais quelle vertu plastique s'épand au sein des ruines. Un souffle inconnu passe sur les débris de la société et les ranime; elle s'organise sous l'influence d'un droit qui devoit en changer complètement la face. Les peuples marchoient courbés sous le poids delà servitude et du privilège égoïste : ils se relèvent au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La conscience chrétienne réagit contre le principe païen et en triomphe définitivement. De ce jour une ère nouvelle commença pour l'humanité, un nouvel horizon déploya devant elle ses vastes perspectives ; elle s'avança pleine d'espérance dans une voie

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OÙ l'attiraient de mystérieux pressentiments. Mais que de travail , que d'efTorts pour lui en ouvrir l'entrée ! Quel choc violent de toutes les passions ! Quelle lutte désespérée entre le passé qui voudrolt vivre encore, vivre toujours, et l'avenir qui le pousse dans la tombe ! A la distance où déjà nous les contemplons, ceux que choisit la Providence pour instrument de ses desseins, les acteurs de ce grand drame prennent des proportions surhumaines. Semblables à ces êtres gigantesques dont les poëmes indiens racontent les combats dans les sombres entrailles de la Création primitive, ils apparoissent à notre imagination fascinée sous des formes colossales, étranges, fantastiques. A qui les comparer? A quels orateurs des âges précédents? Aucune parole ne ressemble à leur parole. Ardente, impétueuse, effrénée, elle brille comme l'éclair, mugit comme la tempête , déborde comme la mer soulevée par l'ouragan, embrase et dévore comme l'incendie. Pour donner quelque idée de cette parole extraordinaire, il ne faut pas nommer des homnTes; chacun d'eux, quelque grand qu'il fût, n'en éloit qu'un accent; il faut la saisir à la fois dans toutes ses expressions et dans tous ses contrastes, dans ses harmonies et ses dissonances, ses mouvements si divers, si brusques, si imprévus, ses flux et rellux immenses, dans son infmie variété et son

unité formidable. Enfin, son œuvre faite, elle se tut, et le temps depuis n'en a réveillé que de foibles et lointains échos.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'un des éléments de l'art oratoire, le discours. Mais le discours manque de vie, si la voix et le geste ne l'animent, et il manque encore de tout ce qu'ajoute à sa puissance propre la communication sympathique qui s'établit entre les auditeurs dans une vaste assemblée.

Eschine exilé lisoit un jour à ses disciples la harangue magnifique qui décida sa condamnation. Lorsqu'il en vint à cet endroit où Déraosthènes s'écrie : « Le monstre horrible, ô Athéniens! l'hor- « rible monstre qu'un calomniateur! » ce furent des transports d'admiration. « Que seroit-ce donc, dit Eschine, si vous aviez entendu la bête * rugir. »

On de^nandoit à ce même Démosthènes quelle étoit la première qualité de l'orateur? Il répondit : L'action. Et la seconde? L'action. Et la troisième? L'action. L'action, en effet, est l'élément sensible de l'éloquence, ce qui frappe l'oreille et les yeux, ce qui émeut organiquement, l'expression directe de la passion, le lien qui unit S}mpathiquement l'orateur et ceux qui l' écoutent. Il agit sur eux, même en parlant une langue qu'ils ignorent, et les effets de la

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