CHAPITRE II
Comme nous l'avons indiqué déjà, la notion de l'Art implique radicalement celle de création : car créer, c'est manifester extérieurement une idée préexistante, la revêtir d'une forme sensible; et Dieu, que Platon, dans son langage si poétiquement profond, appeloit Y éternel géomètre^ est aussi le suprême artiste : son œuvre, c'est l'univers.
Qu'est-ce, en effet, que l'univers? la manifestation finie de l'Être infini, la réalisation extérieure et sensible des types immatériels qui subsistent distinctement dans son unité. Ainsi, Dieu étant luimême le modèle qu'il reproduit au dehors en le créant, l'artiste divin s'exprime dans son œuvre, s'incarne en lui, se révèle par lui, et son œuvre dès lors manifestant, sous les conditions de la limite essentielle à la Création, l'Etre ou le Vrai infini, manifeste le Beau infini , mais réfracté en quelque sorte, brisé, dispersé par l'épais milieu du monde
des phénomènes, comme le ivayon solaire se brise et se décompose dans le prisme.
Ici encore apparoît, sous un aspect nouveau, l'étroit enchaînement des différents ordres de faits accessibles à notre observation, et la féconde simplicité des causes premières qui se spécifient en chacun d'eux. Toute forme contingente ou matérielle représente son type idéal, et chaque type idéal, appartenant à l'unité de la forme divine, la reflète partiellement. Si donc tous les types subsistants en Dieu étoient actuellement réalisés, l'univers seroit l'expression parfaite de la forme parfaite ou infinie. Mais l'infini étant contradictoire à son essence, il s'ensuit que l'infini est le terme idéal dont il s'approche indéfiniment, sans jamais l'atteindre; qu'ainsi l'œuvre de Dieu est éternellement progressif, et que, par la variété toujours croissante des formes finies harmoniquement liées entre elles, l'art divin tend incessamment à reproduire l'unité de la forme infinie, ou le Beau absolu et primordial.
Les lois de l'Art ne sont donc que les lois mêmes de la Création, sous une autre face, et cela doit être, puisque le Beau, objet propre de l'Art, n'est ({ue le \rai, identique lui-même avec l'Être.
Le sentiment du Beau naît en ell'et pour nous du spectacle de l'univers, lorsque, par la vision des idées, nous lions aux formes contingentes leurs
types nécessaires ; lorsque à travers l'enveloppe matérielle visible à l'œil de chair, l'esprit découvre l'invisible essence. La Création prend alors un nouvel aspect, elle s'anime, se spiritualise; tout un monde voilé jusque-là vit et palpite au sein du monde phénoménal. Sous chaque forme passagère, en chaque être fugitif, reluit l'exemplaire éternel; et comme Dieu se contemple en soi, dans les idées qui le manifestent à ses propres regards selon tout ce qu'il est, l'homme le contemple dans ces mêmes idées réalisées extérieurement. Inséparables de sa substance qu'elles déterminent en l'informant, elles sont en lui son être même, et son être est le lieu indivisible, immense, qu'il habite et qu'il remplit de soi. Incarnées au dehors de lui par la puissance créatrice, elles deviennent les êtres réels dont l'ensemble forme l'univers; et Dieu, présent à tout ce qui est, puisque tout ce qui est tire de lui son être, est une effusion de son unité inépuisable et inaltérable. Dieu habite aussi, remplit de soi l'univers; et l'univers, dès lors, selon la belle pensée des anciens, est vraiment le Temple de Dieu, le sanctuaire enveloppé d'une mystérieuse lumière , où il réside visible et caché.
Connoître, comprendre l'œuvre divin, voiLà la Science; le reproduire sous des conditions matérielles ou sensibles, voilà l'Art; et ainsi l'Art entier
se résume dans l' édification du Temple, image imparfaite et finie du modèle infini en Dieu de la Création progressive. Gomme, en effet, la Création est le temple que Dieu s'est construit, la demeure qu'il s'est faite au sein de l'espace, et où resplendit dans ses innombrables reflets le Beau absolu; le temple construit des mains de l'homme représente pour lui la Création telle qu'il la connoît et la conçoit dans sa cause première et dans les effets de cette cause continuellement féconde, dans son unité et sa variété, dans ses lois de tout ordre, dans ses relations avec la puissance, l'intelligence, l'amour, qui la réalisent incessamment. Il est l'expression la plus complète de la conception qu'il a du Vrai, du sentiment qu'il a du Beau, le centre où aboutissent, où se combinent et s'unissent dans un harmonieux ensemble les manifestations de sa nature intellectuelle et morale.
La Création émane de Dieu et tend à le reproduire par une évolution sans terme qui la dilate indéfiniment dans l'espace; et, en se dilatant, elle se réfléchit vers son éternel principe, gravite vers lui, aspire à s'unir à lui, à s'absorber en lui; et ces deux mouvements qui représentent et la loi selon laquelle elle existe et se développe, et la fin pour laquelle elle existe et se développe, le mode essentiel de son existence et la raison de son existence,
accomplissent par là môme en elle l'intime union de l'unité et de la variété, de l'infini et du fini.
Le temple aussi émane de la Divinité qui le remplit de soi, il est l'évolution plastique de l'idée que l'homme a d'elle, de sa nature et de son action manifestée dans l'univers; elle en est tout ensemble et la puissance génératrice, et la forme typique et la vie. Du sanctuaire qu'elle liabite invisiblement, le temple, pour ainsi parler, rayonne au dehors, se dilate dans l'espace; et, par un mouvement opposé, toutes les parties du temple, étroitement liées entre elles, convergent vers le sanctuaire, gravitent vers le point central où réside leur principe, leur raison essentielle et primordiale , aspirent à se pénétrer, à se confondre en lui, pour accomplir l'union parfaite de la variété et de l'unité, du fini et de l'infini.
Le caractère du temple étant déterminé par une conception précédente de Dieu et de son œuvre, et des lois de son œuvre, évidemment il se modifie suivant la différence des conceptions philosophiques et religieuses; d'où les diversités que l'Art présente chez les divers peuples, et quelquefois chez le même peuple à des époques diverses. Ainsi l'art oriental et l'art égyptien diffèrent profondément de l'ait grec, qui ne difi'ère pas moins de l'art chrétien, quoique, dans leur diversité même, ces
arts dérivés de conceptions dissemblables conservent toujours quelque chose de commun, correspondant à l'unité de l'intelligence humaine. Voulant donc en ce moment embrasser d'une vue générale les branches principales de l'yVrt, leur génération et leur enchaînement, sans nous occuper encore des caractères particuliers qu'il peut revêtir, nous le considérerons tel qu'il se produit et se développe dans le temple chrétien.
Selon les dogmes du christianisme, le monde a été donné pour demeure à l'homme, qui, déchu de l'état d'innocence où Dieu l'avoit créé, et ayant entraîné la nature dans sa chute, accomplit sur la terre une vie d'épreuves et d'expiation, vie passagère dont le terme doit être l'éternelle possession de Dieu, avec lequel le Verbe incarné, le Dieu- Homme, le second Adam, chef et sauveur de l'humanité qu'il résume en soi , l'a réconcilié par le volontaire sacrifice de lui-même. L'homme donc, voyageur ici-bas, aspire à sa vraie patrie, s'avance vers elle souffrant et pleurant, jusqu'à ce que, ayant déposé sa dépouille périssable, il aille attendre, au sein des joies promises à ceux qui auront cru, espéré, aimé, le jour formidable aux pécheurs, glorieux pour les justes, où, revêtant de nouveau son enveloppe corporelle, mais spiritualisée, impassible, immortelle désormais, il se transfigurera,
et avec lui la nature entière S comme le Christ sur le Thabor.
Le temple chrétien représente donc cette conception de Dieu et de son œuvre ; il représente la Création dans son état présent et dans ses rapports avec l'état, les lois et les futures destinées de l'homme. Symbole de la divine architectonique, le corps de l'édifice semble , ainsi que le modèle dont il reproduit le type idéal, se dilater indéfiniment, et, sous ces voûtes élevées qui s'arrondissent comme celle des cieux, il expiime, par ses fortes ombres et la tristesse de ses demi-jours , la défaillance de l'univers obscurci depuis la chute. Une douleur mystérieuse vous saisit au seuil de cette sombre enceinte, où la crainte, l'espérance, la vie, la mort, exhalées de toute part , forment , par leur mélange indéfinissable, une sorte d'atmosphère silencieuse, qui calme , assoupit les sens , et à travers laquelle se révèle, enveloppé d'une lueur vague, le monde invisible. Une secrète puissance vous attii-e vers le point où convergent les longues nefs, là où réside voilé le Dieu rédempteur' de l'homme et réparateur de la Création, et d'où émane la vertu plastique qui imprime au temple sa forme. Dans ses axes croisés il ofiVe l'image de l'instrument du salut
1. Et vidi ca'lnm novum et terram novain. Priinum enim cœluin, et prima terra al)iU, et mare jam non est. Johan., Apoc, c. xxi, i.
universel; au-dessus, celle de l'arche, unique asile, aux jours du déluge, des espérances du genre humain, et emblème toujours vrai du pénible voyage de l'homme sur les flots de la vie. Les courbures ogivales des arceaux, les flèches qui de partout s'élancent dans l'espace sans bornes, le mouvement d'ascension de chaque partie du temple et du temple entier, exprime aux yeux l'aspiration naturelle, éternelle, de la créature vers Dieu, son principe et son terme.
Tel est le commencement de l'Art, sa manifestation première dans ses relations avec l'idée chrétienne. Il élève une demeure à Dieu sur le modèle de celle que Dieu s'est faite lui-même, et Dieu remplit de soi le temple, image symbolique de la Création, comme il reuiplit de soi l'univers. Tous les arts sortiront de cet art initial par un développement semblable à celui de la Création même. Les êtres renfermés dans le monde naissant où ils n'ont qu'une existence virtuelle se dégagent peu à peu, s'individualisent dans le tout qui en contenoit le germe. Ainsi, de l'architecture, leur matrice commune, se dégagent, par une sorte de travail organique, les arts divers qu'elle contenoit virtuellemont, et qui, toujours unis à elle, quoique distincts d'elle, s'individualisent à mesure que s'opère cette évolution correspondante à révolution de l'univers.
La surface solide de la terre se revêtit d'abord de végétaux de toute espèce , depuis l'humble mousse et le lichen rampant, jusqu'au cèdre dont la cime ondoie dans les nuées. Puis apparurent les animaux doués d'une vie plus puissante, de mouvement spontané , de sensibilité, d'instinct; puis enfin l'homme orné du don incomparable de l'intelligence.
Le temple a aussi sa végétation. Ses murs se couvrent de plantes variées ; elles serpentent en guirlandes le long des corniches et des plinthes , s'épanouissent dans les ouvertures laissées à la lumière, se glissent sur les nervures des cintres, embrassent, comme la liane des forêts, les formes sveltes des pyramides semblables à des pointes de rocher, et montent avec elles dans les airs, tandis que le tronc des colonnettes pressées en faisceau se couronne de fleurs et de feuillage. La pierre s'anime de plus en plus ; des multitudes d'êtres nouveaux, d'êtres vivants, se produisent au sein de cette magnifique Création que l'homme vient compléter et qu'il résume dans sa noble image.
La sculpture, on le voit, n'est que le développement immédiat de l'architecture. Elle procède d'elle naturellement, organiquement pour ainsi dire. Qu'est-elle, en effet, d'abord? Quelque chose d'inachevé, d'embryonnaire, un simple relief qui,
croissant peu à peu selon les lois de sa forme , se détache enfin du milieu où il a pris naissance, comme l'être organisé, après avoir acquis les conditions de sa vie propre, se détache des entrailles maternelles.
Mais la sculpture ne reproduit qu'imparfaitement les merveilleuses richesses de l'œuvre de Dieu. Elle ne sauroit rendre, les effets variés de la perspective, de la lumière et des couleurs, ni rassembler sous un seul point de vue, en un cadre étroit, les objets si divers que la Nature offre à nos regards dans leur harmonieux ensemble, et les scènes compliquées de la vie. De là une nouvelle branche de l'Art, la peinture. Et voyez comme son développement s'enchaîne à ceux qui ont précédé, n'en est que l'extension, lé complément. Ces voûtes grises et ternes, le ciel du temple, prennent une teinte azurée : les reliefs se colorent. A ce premier moment, la peinture, encore absorbée dans la plastique, commence à peine à naître. Son enfantement s'achève, elle vit maintenant d'une vie distincte, et cette vie est dans l'Art ce qu'est dans l'univers celle qui développe les êtres innombrables en qui la forme se manifeste dans son infinie variété, la puissante vertu qui réalise au sein du monde phénoménal les essences éternelles, en les revêtant d'une enveloppe sensible. 11 n'est rien, en effet, que la
peinture ne représente à la vue; elle achève, sous ce rapport, la création du temple, reproduction humaine de l'œuvre divin ; et, en reproduisant la forme extérieure des êtres, elle reproduit encore ce qu'il y a de plus intime en eux, l'esprit qui les anime, les sentiments, les idées mêmes, dans leur manifestation relative au sens destiné à percevoir la lumière. La lumière elle-même se colore de mille nuances diverses , en pénétrant à l'intérieur de l'immense édifice à travers des fleurs transparentes dont elle projette au loin les reflets ; et cette lumière tout à la fois idéale et réelle, vague splendeur d'un astre mystérieux, prête aux formes, dont le temple est peuplé , une expression indéfinissable.
Mais ces formes créées par l'Art ne se meuvent pas ; le temple n'offre pas encore une complète réalisation de son type, l'univers, car dans l'univers nul repos, tout y est en mouvement, et ce mouvement, réglé par des lois constantes, manifeste sous un autre aspect l'ordre, l'harmonie, la variété dans l'unité, et l'éternel développement de l'être. Or, la puissance de l'homme a des bornes infranchissables. Il ne sauroit transmettre à ses œuvres la vie dont la source n'est pas en lui, souffler sur la pierre et l'animer. Que fera-t-il donc pour exprimer sa conception des choses dans leur
rapport avec le mouvement, pour la ramener dans la sphère de l'Art? Toutes les religions, quelles qu'elles fussent, ont résolu ce problème, car toutes ont eu leurs danses sacrées, analogues à leur caractère. Dans les religions de la Nature, les chœurs représentoient par des évolutions symboliques les mouvements, tels qu'on les concevoit, des corps célestes dans leurs orbites, les révolutions apparentes du soleil et de ses satellites autour de la terre qu'il féconde, et les phénomènes généraux des forces génératrices. Le christianisme pour qui la Nature n'est que la voie qui conduit à Dieu, le christianisme préoccupé principalement de la régénération spirituelle de l'homme, a aussi ses chœurs dont les mystiques évolutions expriment , non les mouvements du monde matériel, mais le mouvement final de la créature vers Dieu dans ses relations avec les mystères de la foi chrétienne, et avec le Dieu-Homme, le Verbe incarné, invisible et présent sous les voiles du sanctuaire.
Ici commence pour l'art une autre série de développements en rapport avec l'ouïe et le son, comme les premiers sont en rapport avec la vue et la lumière,- ceux-ci plus extérieurs, ceux-là plus intimes, plus rapprochés des opérations pures de l'esprit. A mesure que les êtres s'élèvent, la forme que l'œil perçoit exprime moins leur nature. Un
autre moyen devient nécessaire pour la manifester, et si l'univers étoit milet, ce que l'univers contient de plus parfait resteroit enseveli dans des ténèbres éternelles. Mais la Création a une voix qui se spécifie dans chaque ordre d'êtres, et dans chaque espèce d'êtres, et dans chaque être individuel. Et puisque le temple exprime la Création, en est l'image, la reproduction plastique, le temple aussi a sa voix qui, se modiliant par de successifs degrés, comme celle de la Création , donne naissance à des arts divers, issus d'une commune racine.
Cette racine, en ce qui touche l'élément sensible de l'Art, est le son ou la voix universelle en qui rien ne s'est encore individualisé. Reportez -vous par la pensée au fond des vastes solitudes d'un monde nouveau, de ses forêts, de ses savanes traversées par des fleuves sans nom, de ses montagnes d'où se précipitent d'impétueux torrents, du pied desquelles s'échappent d'innombrables ruisseaux qui lentement coulent sur un lit de mousse, ou s'épanchent en nappes sur les prairies de la vallée, et prêtez l'oreille. De tout cela il s'élève une voix formée de mille voix, de la voix des grandes eaux et de celle des sources qui tombent goutte cà goutte des rochers; de la voix des vents qui bruissent dans la cime des arbres et murmurent dans l'herbe, de la foudre qui déchire les nuées; de la voix des
myriades d'êtres vivants qui pullulent au sein de ce monde primitif. Cette voix est la voix de la Nature, indistincte, confuse, mais majestueuse, solennelle, immense, pleine de mystère et de vagues émotions.
Des profondeurs du temple sort pareillement une voix qui monte dans les airs et se propage au loin. Solennelle aussi, mystérieuse, et comme l'écho d'un monde invisible, elle remue les secrètes puissances de l'homme, elle éveille en lui toute une vie interne, assoupie jusqu'alors. Qui, dans la campagne, vers le soir, à l'heure où s'éteignent les feux du couchant, où la nuit étend ses ailes sombres sur les bois, les prés, les buissons, les eaux, pour abriter le sommeil des pauvres créatures fatiguées; qui, à cette heure de calme et de silence, quand vient à soupirer la cloche du hameau, ne se sent pas comme emporté en des régions inconnues, aériennes, peuplées de formes indécises, de pensées rêveuses et de pressentiments infinis?
Cette voix correspondante à la voix de la Nature, se spécifie comme elle, s'individualise en chacun des éléments divers qu'elle contient virtuellement, se développe pour manifester la variété dans l'unité. Tous les arts dérivés du son se produisent, s'engendrent l'un l'autre, à mesure qu'achève de se réaliser la Création humaine. Pénétrez au dedans
du temple : un mystère de vie va s'y accomplir. La sculpture, la peinture y ont semé avec profusion les êtres de tout ordre. Déjà vous les voyez tressaillir, en quelqlie façon, par le jeu des ombres mobiles et de la mystique lumière que projettent entre les hautes arches les lampes et les torches enflammées. Sous l'influence de cette lumière, les fleurs qu'elle colore ouvrent leur calice, exhalent leurs parfums. Puis, soudain, l'air frémit; une voix retentit sous les longues voûtes, d'autres voix lui répondent; elles se mêlent sans se confondre; les ondes harmonieuses se plient, se replient, s'entrelacent, s'aflbiblissent , s'enflent , s'affoiblissent encore , pressent leur mouvement, le ralentissent. On entend le tonnerre gronder, les vents murmurer, et, au milieu de ces bruits formidables de la nature inanimée, les accents doux, joyeux, plaintifs, tendres, passionnés, de ce qui vit et sent.
Ainsi, dans son évolution, l'Art continue de manifester l'univers ou l'œuvre de Dieu. Expression de la forme intime des êtres, de ce qui les dislingue, les caractérise, le son exprime encore leurs rapports, leurs lois, fondement et raison des lois de l'Art, qui, en manifestant ces rapports dont l'ensemble constitue l'ordre, manifeste l'ordre même, l'éternelle harmonie, le Beau absolu. L'artiste en a donc en soi le sentiment, la vision première. 11 le
découvre sous l'enveloppe qui le rend accessible aux sens, le reproduit sous cette enveloppe, et c'est ainsi qu'il crée. Gomme les arts plastiques et comme la peinture, la musique a son type idéal, -ses vives aspirations vers un modèle parfait, qui, fuyant toujours, l'entraîne à sa suite en des espaces illimités; et ce modèle, ce type auquel elle aspire, qu'est-ce, sinon l'harmonie suprême, la parole, le Verbe ou le retentissement, le son, la voix une et infinie de Dieu même? Écho aiïoibli et 'vague de cette voix , elle ne manifeste directement aucune essence, elle n'en révèle pas l'idée pure, distincte, elle n'agit pas immédiatement sur l'esprit pour y développer la connoissance et la conception ; mais elle donne à l'homme la conscience de Dieu incarné dans son œuvre; elle l'introduit par la sensation dans le monde idéal, dont la directe intuition ravira plus tard son intelligence progressive.
Figurez-vous être, au déclin du jour, dans l'immense cathédrale chrétienne, tne frayeur religieuse, quelque chose de semblable à ce vague sentiment de l'iiifuii qu'on éprouve au sein des grandes solitudes de la nature, vous saisit à l'aspect de ces vastes nefs, de ces gigantesques piliers dont les sommets se perdent dans les ombres croissantes. Avec les dernières lueurs, la nuit éteint les derniers bruits ; un silence mystérieux vous enveloppe de
toute part. Au dehors de vous des ténèbres muettes; au dedans l'invisible souffle d'une puissance inconnue qui vous pénètre et vous domine irrésistiblement. Séparé de ce qui frappe les sens, il se fait en vous comme un travail étrange; des esprits passent devant l'œil interne, l'imagination se peuple de fantômes sans corps ; le temps, qui n'a plus de mesure, semble lui-même s'être évanoui. Tout à coup, dans le lointain, apparoît un point lumineux, puis un autre, puis un autre encore; vous commencez à discerner les masses de l'édifice, les murs pareils aux flancs d'une montagne escarpée, les fortes arêtes des angles, les courbures des arcs, les énormes pendentifs. La lumière augmente : sur ces masses, qu'unissent des lignes harmonieuses, se montrent les plantes, les animaux, les formes innombrables des êtres sortis de leurs entrailles inépuisablement fécondes. Éclatants de mille couleurs dont les reflets se croisent et se mélangent, ils portent à vos sens comme une révélation de la vie, et les suaves vapeurs qui parfument l'atmosphère en accroissent encore l'impression. Lorsque au milieu de ce monde naissant vibre soudain la voix tour à tour majestueuse, douce, sévère de l'orgue, qu'elle remplit de ses accords indéfiniment variés les voûtes frémissantes, ne diroit-on pas la voix de tous ces êtres dont la création vient de s'opérer
SOUS VOS yeux ? Mais leur langage indéterminé ne parle qu'à ce qui sent, et non pas à ce qui pense. Tel est le caractère de l'art musical. Il manifeste, à notre égard, les conditions organiques inteines de la vision du Vrai et du Beau, bien plus que le Beau même et le Vrai dans leur immatérielle essence, et par là il forme la liaison entre les arts directement relatifs aux sens et les arts de l'esprit. Ceux-là s'efforcent d'atteindre à la pensée par la sensation, ceux-ci de joindre à la pensée une sensation correspondante. Leurs procédés inverses expriment le double mouvement de la Création vers Dieu, de Dieu vers la Création. Les premiers, s' élevant du phénomène à l'idée immuable, spiritualisept le réel ; les seconds , descendant de l'idée au phénomène, incarnent le Vrai.
Au degré de développement où nous venons de le considérer, le temple, incomplet encore, n'a point achevé son évolution. Symbole de l'univers, il le représente et tout ce qu'il renferme, sous les conditions de l'Art, à l'exception de l'homme, en ce que sa nature a de plus intime et de plus parfait. Qu'à la voix des êtres inférieurs il mêle sa voix, sa parole, son Verbe, sublime manifestation de l'intelligence qui le distingue d'eux, aussitôt toute cette création s'agrandit, se dilate, resplendit d'une lumière nouvelle, s'anime d'une nouvelle vie. L'n lien
VUE GÉNÉRALE DE L'x\RT. 33
plus étroit unit les deux mondes, le monde des phénomènes et le monde idéal. Destiné lui-même à se développer indéfiniment, le Verbe humain , à sa naissance, lorsque sortant du sein de la nature organique il apparoît au dehors tel qu'une fleur à demi éclose et revêtue encore de ses premières enveloppes, est ce qu'on nomme Poésie. La Poésie c'est l'univers et, dans l'univers. Dieu vu, senti, saisi à la fois par toutes les puissances de l'être. La pensée pure le découvre en soi, la Poésie le contemple dans son œuvre, et dans ses relations avec toutes les parties de son œuvre. Elle exprime ces relations telles que l'homme les conçoit par une intuition première, avec les sentiments qu'excite en lui ce magnifique spectacle; elle exprime l'homme même selon tout ce qu'il est, elle évoque au dehors ce que recèlent ses plus secrètes profondeurs, elle est le retentissement de sa nature entière si variée, si riche.
Plastique de l'ouïe, si on peut le dire, la musique, elle aussi, revêt d'un corps l'idée immatérielle, mais d'un corps aérien, qui échappe à l'œil, et que saisit seul le sens le plus délié, le plus délicat. Mais elle émeut plutôt qu'elle n'éclaire; elle ne produit pas la vision de la réalité spirituelle, elle y prépare en quelque sorte par une interne aspiration , elle en donne le pressentiment. Gomme les lueurs indé-
cises de l'aube, glissant sur de vagues horizons, montrent seulement les masses confuses des objets dont l'astre du jour manifestera les formes distinctes, elle annonce le monde idéal et ne le révèle pas. La Poésie qu'elle précède dans la génération de l'Art, et qui procède d'elle par ce qu'elle a de sensible, le son et ses lois harmoniques, le rhythme, la mesure, le nombre, l'accent; la Poésie détermine ce qu'elle laisse indéterminé, en spécifiant par la parole et manifestant l'idée pure. Ainsi par elle s'opère, dans une région plus élevée, l'union du réel et du Vrai, de la pensée et de la sensation, de la Nature et de son type éternel.
En mariant sa voix à la voix des êtres inférieurs, qui, du sein du temple, monte vers les cieux comme l'hymne universel de la Création, l'homme, en effet, exprime sa conception du temple même et du Dieu qui l'habite. Il dit en ses chants ce qu'est ce Dieu, il dit quels sont les liens qui l'unissent à ses créatures, les lois de celles-ci, le but final de leur existence. Il attire à soi, il anime de soi, de sa pensée, de son amour, tout cet univers qu'il domine et résume. Point de concours des deux mondes, du monde intellectuel et du monde des sens, la Poésie donc en est l'harmonie, elle est l'Art môme parvenu à son plus haut terme; car, en même temps que l'idée s'y montre sans voile, dans
sa primitive splendeur, elle peint à l'esprit, elle déploie à ses regards les vives images des corps, elle reproduit les formes, les couleurs, rendues visibles intérieurement, et tout ensemble, à l'aide de l'élément sonore du langage, elle touche, elle émeut par ses ravissantes mélodies.
En se spiritualisant encore , l'Art commence à perdre un de ses caractères ; il tend à se transformer en pure science, la pensée se dégageant toujours plus de ses corporelles enveloppes, et se rapprochant par son expression da Vrai immatériel. Toutefois, cette phase de son développement est indispensable pour le compléter en soi, et pour qu'il achève de manifester la conception du Temple ou le type, l'exemplaire éternel de la Création. En effet, l'homme occupe dans la Création divine une place fixée par ses rapports avec la Création ellemême et avec son Auteur, ou par les lois universelles et les lois de sa propre nature. Or, pour obéir à ces lois, il faut qu'il les connoisse, il faut qu'il connoisse Dieu et l'œuvre de Dieu. Dans le langage religieux, cette connoissance prend les noms de dogme et de morale. La morale et le dogme doivent donc avoir leur manifestation dans le temple ; et la voix encore en est le moyen, car elle s'opère par la parole qui communique la pensée, l'idée, qui révèle, enseigne. Mais l'enseignement a un double
objet, éclairer l'esprit et entraîner la volonté, déterminer des actes, conséquemment ébranler, remuer les puissances afTectives et les sens même; car la volonté, résultat complexe de l'intelligence et de l'amour, dépend de toutes ces choses. L'enseignement donc rentre par ce côté dans la sphère de l'Art; il devient l'art oratoire, l'éloquence; et l'art oratoire se lie à la danse ou au mouvement rhythmé par l'action, le geste, à la musique par l'harmonie, à la poésie par les images et l'expression des sentiments.
Transportons -nous derechef au milieu des solennités du temple. L'orgue se tait, les chants s'interrompent. Vers un heu qui s'élève entre les voûtes et le parvis, on voit s'avancer le ministre de la parole. Ses vêtements symboliques, sa lente démarche, son front grave et sévère, inspirent le recueillement. Debout, immobile, il promène ses regards sur la multitude en attente. Puis de ses lèvres commence à couler, tel qu'un fleuve de vie et de lumière, l'enseignement qui éclaire et nourrit l'esprit. 11 dit ce que Dieu est en lui-même, ce que peut exprimer le langage humain des mystères de sa trine unité. 11 raconte les merveilles de sa puissance dans la Création, ses bienfaits envers l'homme, l'ingratitude de celui-ci, sa révolte, le premier péché, ses suites lamentables, l'incarna-
tion du Verbe , son passage sur la terre , ses souffrances, sa mort, pour accomplir la rédemption du genre humain. 11 menace le pécheur, il ouvre devant lui l'éternel abîme, le presse, l'adjure de s'en détourner, de mettre à profit les jours de la miséricorde. Ses yeux, sa voix, son geste s'animent; de sa poitrine haletante sortent des accents qui vont remuer les entrailles les plus endurcies. Connue les épis dans la campagne , comme une mer agitée d'un mouvement intérieur, la foule tressaille; les têtes plient, elles s'abaissent, courbées par le souffle invisible , on entend des soupirs , des sanglots étouffés. Peu à peu ces tempêtes se calment. Le ministre de Dieu épanche sur les hommes, avec les flots de sa suave parole, toutes les espérances de la foi, toutes les joies de l'amour. A travers les travaux de l'exil , les épreuves , les fatigues de cette route mystérieuse où l'on trouve à chaque pas les divines traces du Fils de l'homme, il conduit le juste vers la patrie où s'évanouissent toutes les douleurs dans une félicité ici-bas incompréhensible, dans l'immuable possession du Vrai , du Bien , du Beau infini, là où, par l'union réelle et mystique des créatures avec le Ghiist, du Christ avec son Père, toutes choses seront à jamais consommées dans l'unité. Et à mesure que descendent de la chaire sacrée ces consolantes promesses, ces su-
bliines enseignemenls, les sons affoiblis de la voix du prophète, Tinspiration de ses regards, le repos de ses traits, image du repos futur qu'il annonce, émeuvent, pénètrent ceux qui sont ià sous le charme de sa puissance , et portent jusqu'aux sens l'impression de cette paix, de cette joie inépuisable, inénarrable, dont l'homme régénéré s'abreuvera sans fin dans les demeures éternelles.
L'éloquence, on le voit, est sœur de la poésie, car la poésie n'implique pas essentiellement un mètre, un rhythme symétrique. Unies par d'étroits liens, elles diffèrent surtout en ce que, dans la poésie, l'image et le sentiment prédominent, et la pensée dans l'éloquence. Celle-ci termine l'évolution de l'Art. Au delà commence la pure science, avec ses procédés exclusivement logiques et ses formes abstraites. Mais ni la Science, ni l'Art ne reproduisent complètement le \ rai, le Beau, le type idéal de la Création : et c'est pourquoi la Science et l'Art, après avoir épuisé, dans la sphère correspondante à chacune d'elle, leur puissance, pour ainsi parler, de manifestation, viennent se replonger dans le sanctuaire d'où elles sont émanées, s'y absorber en quelque sorte dans le mystère de l'infini, comme la Création même éternellement croissante gravite vers Dieu, en qui seul elle peut s'identifier avec son modèle, aspire à se replonger, à s'absorber en Dieu.