‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 4 sur 112 · CHAPITRE HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE HT

Le temple chrétien nous a offert, dans un exemple particulier, l'image du développement général de l'Art, de son évolution progressive, semblable à celle de la Création qu'il reproduit sous le point de vue du Beau, comme la Science la reproduit sous le point de vue du Vrai : et le Vrai et le Beau étant identiques par leur essence, la Science et l'Art originairement émanés de la même source se résolvent, quant à leur objet, dans une même unité, celle de l'Être. Mais après avoir observé en quel ordre s'opère la génération des diverses branches de l'Art, nous avons à considérer le caractère distinctif, les lois propres, les formes variées de chaque art divers : comme, après avoir contemplé la Création dans son ensemble, on doit, pour la bien connoître , l'étudier encore dans les différentes classes d'êtres qu'elle renferme.

L'architecture est née avec l'homme, car l'homme

eut toujours besoin d'abri contre l'inclémence de l'air et les attaques des animaux durant son sommeil; et lorsque cet abri nécessaire ne se présentoit pas de soi-même, il falloit que l'homme se le créât. Dans les flancs des montagnes il se creusa des grottes. Avec des pierres ou de l'argile il imita ces grottes dans la plaine; il les imita près des forêts avec des branches d'arbre, des écorces, du gazon, du feuillage; et l'art de bâtir fut ainsi le premier an pratique, art fécond, art matrice de tous les autres arts, connne la masse solide de la terre est la matrice universelle des êtres qui ont successivement apparu à sa surface.

Par ce qui la caractérise spécialement, l'architecture représente donc le monde inorganique : aussi ses lois premières, comme les lois de ce monde, sont-elles des lois mathématiques, communes aux deux éléments qui s'unissent en elle, l'utile et le Beau. Dans ses rapports directs avec l'utile, indirects avec le Beau, elle dépend en elfet des lois de la pesanteur, de la statique, de la cohésion et de la résistance des coips. Dans ses rapports directs avec le Beau, indirects avec l'utile, elle dépend des lois géométriques de la forme , ou des relations harmoniques des lignes. Et comme ces relations n'ont rien d'arbitraire, que la forme génératrice étant donnée, toutes les combinaisons d'où résultent les

formes complexes qui en dérivent sont également données, il s'ensuit qu'il existe, outre les variétés que peut oiïrir chaque type particulier, différents ordres généraux de formes architecturales.

La première condition de la beauté de la forme en architecture est la symétrie , parce qu'elle seule détermine un centre autour duquel toutes les parties s'ordonnent régulièrement, et produit le sentiment de l'unité. Il en est autrement danslalSature, telle qu'elle se présente à nos regards avec ses horizons qui fuient, changent, se renouvellent sans cesse. Rien n'y est symétrique à l'œil, parce que l'œil n'embrasse qu'une imperceptil)le portion de l^œuvre immense du Créateur, qui, toujouis progressif, n'est jamais achevé. Mais cette immensité même, d'où naît le sentiment de l'infini essentiellement un, éveille au dedans de nous le sentiment d'une unité plus vaste, plus intime, de l'unité absolue, mystérieuse, d'où émanent toutes choses et où toutes choses aspirent à rentrer. Dans l'Art, au contraire, l'œil embrasse à la fois tout l'ensemble de l'œuvre, et l'unité dès lors y doit être apparente, immédiatement saisie par la vue. Toutefois l'Art lui-même a tenté de reproduire ce caractère de la Aature, de se rapprocher d'elle à cet égard : et pour cela qu'a-t-il fait? Il a d'abord accru les proportions de son œuvre, et, multiplant les détails.

i-> DE I/ART KT DU BEAU.

il en a exclu la symétrie, ne la conservant que dans les masses et dans les grandes lignes. De là des efïets nouveaux pleins de puissance, quelques-unes de ces impressions indéfinies que Ton éprouve dans les gigantesques monuments consacrés à la foi chrétienne.

Mais si la symétrie , dans Tarchitectonique de l'Art, est un des éléments de la beauté, il n'en est pas le seul. La forme doit olfrir encore une certaine élégance indéfinissable, parce qu'elle correspond à quelque chose d'immatériel, d'inexprimable dès lors dans le langage des corps, et l'artiste ici cesse d'être guidé par des lois positives précises. Si l'expérience vient à son aide, ce n'est guère qu'indirectement : elle lui enseigne ce qu'il doit éviter, beaucoup plus que ce qu'il doit faire. A moins qu'une vision immédiate, indépendante des règles et des calculs fondés sur les règles, ne lui révèle intérieurement le modèle idéal que son art doit réaliser, il n'aura point en lui le souffle créateur, il ne pi"oduira fju'une œuvre sans vie.

Cette vie qui anime l'œuvre oîi s'est incarné l'invisible exemplaire, cette vie qu'on sent en lui, qui s'exhale de lui, ne résulte pas uniquement de la beauté intrinsèque des formes. Ces formes doivent parler, et c'est ce qu'elles disent qui complète l'art. La construction la plus savante, la plus régulière.

la plus irréprochable à cet égard, n'est pas un édifice, dans le sens de l'Art, s'il n'exprime une pensée, s'il n'émeut celui qui le contemple, s'il ne le ravit, pour ainsi parler, dans une sphère au-dessus des sens. Sous ce rapport, l'architecture ou l'harmonie des formes présente quelque chose de semblable à ce qu'on retrouve dans la musique ou dans l'harmonie des sons. Ni l'une ni l'autre ne manifestent l'idée telle qu'elle est en tant qu'objet de la connoissance, l'idée pure, nette, précise, ou ne la déterminent, mais elles déterminent dans l'être qui voit ou entend un certain état interne ou des sentiments correspondants à un ordre d'idées. Celles que fait naître la vue de l'Alhambra diffèrent totalement de celles qu'inspirent la cathédrale gothique, ou les temples d'Ellora.

On peut diviser l'architecture en architecture religieuse et architecture civile, l'une symbole du dogme, l'autre symbole du principe caractéristique de la société et des mœurs qu'il engendre. Ainsi l'histoire des peuples est écrite dans leurs monuments, non l'histoire fugitive des accidents de leur existence, mais l'histoire plus profonde de leur vie morale et intellectuelle, de la nature de leurs croyances, de leur conception générale des choses : et comme en pénétrant au-dessous de la surface dans les entrailles de la terre, on y découvre les

débris d'êtres qui ne sont plus, le squelette brisé, dispersé, d'un monde antique qui s'est évanoui ; en pénétrant dans les entrailles du temps, on y découvre aussi les fragments épars et mutilés d'un autre monde, du monde primitif de l'homme, les débris pétrifiés de religions éteintes, les ossements gigantesques de ces êtres puissants qu'on appelle sociétés, nations, les membres disjoints, incomplets de vastes organismes que la pensée cherche à reconstruire et qu'elle reconstruit en efiet, à mesure que les lois de Dieu et de l'univers nous sont mieux connues.

Nous ne suivrons point l'art dans l'inépuisable variété de ses développements et des formes qu'il a revêtues. Ce seroit nous détourner de notre but, et quelques exemples suffiront pour éclaircir et pour justifier les principes généraux que nous avons établis déjà, et ceux qui nous restent à établir.

Les religions de l'Inde renferment toutes une idée panthéistique , unie à un sentiment profond des' énergies de la Nature. Le temple dut porter l'empreinte de cette idée et de ce sentiment. Or le panthéisme est à la fois quelque chose d'immense et de vague. Que le temple s'agrandisse indéfiniment, qu'au lieu d'offrir un tout régulier saisissable à l'œil, il force, par ce qu'il a d'inachevé, l'imagination à l'étendre encore, à l'étendre tou-

jours, sans qu'elle arrive jamais à se le représenter tout ensemble comme un et comme circonscrit en des limites déterminées, l'idée panthéistique aura son expression. Mais, pour que le sentiment relatif à la Nature ait aussi la sienne, il faudra que ce même temple naisse en quelque manière dans son sein, s'y développe, qu'elle en soit la mère, pour ainsi parler. C'est là, c'est dans ses ténébreuses entrailles que l'artiste descendra, qu'il accomplira son œuvre, qu'il fera circuler la vie, une vie qui commence à peine à s'individualiser en des productions encor» à l'état de simple ébauche : symbole d'un monde en germe, d'un monde qu'anime et qu'organise dans la masse homogène de la substance primoi'diale le souffle puiï^sant de l'Être universel.

Une pensée différente domine l'Egypte, pensée grave et triste dont nulle autre ne la distrait, qui, du Pharaon environné des splendeurs du trône jusqu'au dernier des laboureurs, pèse sur l'homme, le préoccupe incessamment, le possède tout entier, et cette pensée est celle de la mort. Ce peuple a vu le temps s'écouler comme les eaux du fleuve qui traverse ses plaines nues, et il s'est dit que ce qui passe si vite n'est rien, et, se détachant de cette vie caduque, il s'est reporté par sa foi, par ses désirs et ses espérances, vers une autre vie perma-

nente, immuable. Pour lui l'existence commence au tombeau; ce qui précède n'en est qu'une ombre, une fugitive image. Ainsi ses conceptions religieuses et philosophiques, ses dogmes, en un mot, venant aboutir à ce grand mystère de la mort, son temple a été un sépulcre. Il l'a creusé comme le temple indien dans les profondeurs de la terre: mais ce qu'il exprime, ce n'est plus l'union absolue de Dieu et de la Nature se développant en Dieu par un travail interne de Dieu même. L'homme est présent partout dans le temple égyptien, c'est l'homme qu'il rappelle, mais dans ses rapports avec le monde que recouvre la tombe comme le voile mystérieux d'Isis. Par la grandeur des masses, la largeur des bases, les fortes proportions des parties diverses, il fait naître le sentiment d'une durée sans bornes. Le flot des siècles qui entraîne tout le laisse inaltérable. Symbole de la demeure future de l'homme, de la demeure où la mort l'introduit, il exhausse pour le recevoir ses voûtes moins pesantes; ses colonnes montent; la symétrie devient apparente; les ornements plus multipliés prennent des formes plus élégantes. Toutefois c'est encore un tombeau; la vie est au delà, en d'indivisibles régions dont les astres enflammés du firmament marquent la route. Dans le temple nul mouvement. Les moyens mis en œuvre pour élever la pensée au-dessus du temps et de ses

vicissitudes, produisent une impression insurmontable d'immobilité, et, dans les images qui le représentent, l'homme même ressemble par sa pose, par la roideur des membres, les traits sans expression, à une momie dans un cercueil.

Transporté dans la Grèce, l'art égyptien s'y modifia profondément. L'humanité acquit chez les Grecs une pleine conscience d'elle-même; elle se .'^entit distincte de Dieu et de la Nature, au sein desquels l'avoit absorbé le panthéisme oriental. L'infatigable activité, l'abondance de vie qu'elle trouvoit en soi, lui ouvrirent d'autres perspectives, empêchèrent qu'elle fût dominée par cette sombre idée de mort où F Egypte étoit ensevelie. Tout au contraire, avide de jouissances, elle se plongea avec une ardeur enthousiaste et naïve dans l'existence présente qui lui sembloit inépuisable. Repliée sur elle-même, elle chercha ses horizons en soi, et s' enivrant de sa propre excellence, elle en vint jusqu'à s'adorer. Pour l'imagination des Grecs, Dieu n'étoit que le type idéal de l'homme, et c'est pourquoi ils multiplièrent les Dieux presque à l'infini. L'homme dès lors, l'homme parfait, l'homme divinisé fut le modèle du Beau. Le temple, conçu comme le séjour de ces divinités humaines, se rapprocha par ses dimensions et par ses formes de l'habitation de l'homme réel. L'unité y devint plus sensible, en

même temps que la Beauté, la grâce, l'exquise harmonie des lignes et des proportions ramenées à celles de l'homme, portèrent l'art, sons ce rapport, à son plus haut point de perfection. Élargissez le temple grec, cette harmonie se perd, parce qu'elle a son principe dans l'hai-monie du corps humain, dont la beauté s'altère toujours plus au delà d'une certaine grandeur que déterminent des lois invariables. Mais de là aussi il résulte que l'art grec n'exprime ni le vague infini de Dieu, ni l'immensité de la Nature, et que les puissants effets qui émanent de ces sources fécondes lui sont étrangers. Il ravit par un charme plein de douceur et de mélodie, par je ne sais quoi d'achevé, de pur et de suave, mais sans jamais transporter l'homme audessus de la terre et au-dessus de lui-même; il reste constamment l'objet de sa contemplation. Rien ne l'entraîne dans les espaces illimités de la rêverie, dans les profondeurs du mystère; rien n'éveille en lui les aspirations vers un terme inconnu qui fuit toujours, ni les joies du monde invisible, ni ses tristesses inénarrables.

Ainsi les Grecs développèrent l'art merveilleusement sous une de ses faces, et, dans ses progrès comme dans sa décadence, il suivit les phases de leur pensée et de leur civilisation , en conservant jusqu'à la fin son caractère fondamental; car, en

tout ordre de choses, il existe une relation inaltérable entre la cause primitive et ses successifs efl'ets, entre la production, variable seulement en certaines limites, et son principe générateur.

Les Romains n'eurent jamais de conception religieuse et philosophique qui leur fût propre, et, au temps de leur grandeur, ayant adopté la conception grecque, ils adoptèrent aussi, par une conséquence nécessaire, l'art grec, qu'en tout genre ils se bornèrent à imiter. Leur génie les entraînoit dans une autre sphère ^ Peuple guerrier et politique, la domination fut son but constant, son but exclusif; et ce qui le distingue de tant d'autres peuples qui brillèrent aussi par les armes, ce qui indique en lui le sentiment profond, quoique vague et confus, de l'unité où tend le genre humain, c'est que toujours sa force fut dirigée par une sagesse prévoyante et calme; qu'il ne sut pas seulement conquérir, mais organiser ses conquêtes, se les assimiler; c'est qu'à l'instinct du commandement qui lui étoit comme naturel, il joignit la science administrative

Page 1