CHAPITRE IV
Comme l'architecture correspond au monde inorganique ou à la masse solide de la terre, matrice commune des êtres , la sculpture correspond au monde organique, et le reproduit dans la variété de ses deux règnes végétal et animal , se développant toujours jusqu'à ce quelle arrive au dernier terme de la série des êtres animés ou au plus parfait de ces êtres, l'homme. On voit déjà quel étroit lien l'unit à l'architecture. Sans celle-ci elle manqueroit et de principe générateur, et de raison, et de lieu, car le lieu doit être fourni par l'art même aux œuvres de l'art, dont les lois, sous ce rapport, représentent celles de la Nature. Chaque contrée a ses productions harmoniques entre elles et toutes empreintes d'un même caractère , déterminé par celui du sol. Les productions de l'architecture , ou les arts dont elle est la mère, varient également comme elle , suivant le type ou l'idée première qui
a présidé à leur évolution; elles en conservent immuablement le caractère indélébile : et c'est pourquoi autres ont été la sculpture égyptienne et la sculpture grecque, celle-ci et la sculpture chrétienne; et la peinture, comme on le verra, et généralement tous les arts sont assujettis à la même loi d'unité.
Deux choses, en outre, sont à remarquer dans le développement de l'Art. Son objet étant la reproduction du Beau, infini par son essence, et ne pouvant le reproduire que sous des conditions finies, ses moyens doivent former une série ascendante ou comme autant de degrés par lesquels l'Art s'élève vers son type éternel. En second lieu , cette série représente celle des formes créées, de plus en plus complexes, de plus en plus parfaites; de sorte que le développement de l'Art correspond au développement de la Nature, n'est, à l'égard de lapuissance créatrice de l'homme, que ce développement même dans ses rapports avec le Beau : ce qui doit être, puisque le Beau est radicalement identique avec l'Etre.
Voyons, en eflet, comment la sculpture naît, comment s'opère son évolution. Originairement l'édifice est nu. Sa beauté consiste uniquement dans l'élégance et l'harmonie des hgnes, et dans leur intime relation avec la pensée qu'elles expriment, ainsi
que nous l'avons expliqué. Le modèle interne que l'artiste s'efforce de réaliser, ne l'est qu'imparfaitement encore. Son œuvre est incomplet, il ne satisfait qu'en partie le besoin qu'il éprouve de reproduire l'exemplaire idéal , Ifi ravissante image que sans cesse il contemple, que ses désirs haletants embrassent avec amour comme une apparition divine. Une simple moulure terminoit en s'élargissant la colonne: elle enroule maintenant ses volutes, s'épanouit en feuillage. Des plantes variées tressent leurs guirlandes sur les frises des entablements. De la pierre animée sortent çà et là des animaux inachevés encore. Les murs se couvrent de bas-reliefs où ces êtres divers viennent se grouper autour de l'homme, se lier, se mêler aux scènes de sa vie. Les formes se prononcent toujours davantage, elles s'agrandissent, deviennent plus saillantes, jusqu'à ce qu'ayant, pour ainsi dire, accompli leur croissance, elles se détachent enfin du milieu où elles étoient comme enveloppées. Sous ce rapport, la statue, et spécialement celle qui reproduit la forme humaine, est le terme de l'Art, elle en complète le développement, comme le développement de la îSature, sur le globe que nous habitons , a pour terme la production de l'homme, le plus parfait des êtres créés. Aussi toute la sculpture aboutit-elle à la statuaire, et c'est par elle principalement qu'elle se caractérise
chez les peuples où la culture sérieuse de l'Art permet de l'étudier dans ses phases successives et ses variétés.
Bien qu'elle ait sa racine dans l'architecture, elle se distingue d'elle par flne différence qu'il importe de remarquer d'abord. Simple combinaison de lignes et de plans, l'architecture est tout extérieure, elle n'attire au-dessous des surfaces ni l'œil ni la pensée, semblable en cela au monde inorganique, dont elle est l'expression directe. La sculpture, au contraire, qui manifeste les êtres organisés, et correspond au monde de la vie, ne se renferme pas dans la forme extérieure, l'enveloppe superficielle; il faut qu'au-dessous on sente, on devine ce qu'elle recouvre, les parties profondes de l'organisation , il faut que la poitrine respire, que le sang circule, que les muscles palpitent sous la surface du marbre; que quelque chose de plus intime encore , selon la nature des êtres qu'elle offre à nos regards, se révèle et révèle en même temps le type idéal que l'art a pour but de réaliser.
Que son caractère et ses progrès dépendent surtout de la conception de ce type, c'est ce que montre clairement l'histoire de la sculpture. On jjcut attribuer quelque influence sur ses développements primitifs aux matériaux qu'elle employa, le bois, l'argile, la pierre, les métaux; mais cette influence ne
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fut que secondaire et presque imperceptible ; car, de quelque façon que ce soit, l'idée parvient toujours à se créer son corps. Chez les peuplades grossières et sauvages, il ne présente qu'une ébauche informe, presque aussi éloignée du Beau que l'instinct des êtres inférieurs est éloigné de l'intelligence humaine. Ces premiers linéaments de l'art offrent encore cependant la visible empreinte des sentiments, des pensées, des mœursdeceshommesplacés au degré le plus bas de la vie sociale : et comme, en plusieurs de leurs ouvrages, dans leurs armes, leurs vêtements, leurs meubles, en un mot, ce qui correspond immédiatement à leurs besoins, apparoît une finesse, une délicatesse de travail, une habileté, un goût d'exécution qui souvent étonne, on est bien forcé de reconnoître que la choquante imperfection de leurs œuvres d'un autre genre a pour cause au moins principale l'imperfection de leurs idées, de leur conception du Vrai et du Beau. Il suffiroit, pour dissiper toute espèce de doute à cet égard, de suivre, chez les peuples les plus avancés, le développement de la sculpture, d'observer les profondés modifications qu'elle subit sous l'influence des religions diverses et des différentes civilisations qu'elles engendrent, c'est-à-dire, selon la manière dont l'homme conçoit Dieu, l'univers, ses lois générales, et se conçoit lui-même.
Dans l'Asie orientale où, par une conséquence nécessaire de la doctrine panthéistique des émanations divines et de leurs avatars, les phénomènes du monde extérieur, ombres flottantes, maïa trompeuse et insaisissable, se résolvoient dans ceitaines puissances, certaines énergies idéales, qui se résolvoient elles-mêmes dans l'unité de la substance absolue; en ces régions , et sous l'empire de ces antiques croyances, l'Art se réduisoit forcément à des symboles convenus. Un seul être et, dans cet être universel, éternel, des fantômes sans réalité, des visions fugitives : où trouver là des types à reproduire, des modèles que l'artiste pût revêtir d'un corps? Que pouvoit créer l'homme, quand Dieu lui-même n'avoit rien créé, étoit impuissant à rien créer? quand la Création apparente, prestige léger, s'évanouissoit comme un vain songe? L'Art, c'est la reproduction extérieure de la forme. Or, de quelle forme typique, essentielle, immuable, auroient pu être doués les êties finis, pures illusions, spectres fantastiques de ce qui n'est ni ne peut être? D'une autre part, l'Être infini rigoureusement un n'a point de forme qui puisse être reproduite extérieurement. Dès lors, pour exprimer ce que la pensée concevoit en lui, ses secrètes puissances et leurs manifestations internes, il falloit que l'art se fît une langue emblématique, arbitraire. De Là ces statues monstrueuses,
à plusieurs tètes, à plusieurs corps, dont les membres s'entrelacent et se tordent comme les racines d'un énorme tronc , et où se combinent les /ormes des animaux et celles de l'homme; images symboliques de r unité, de l'identité radicale du Créateur et de la Création.
Établies chez un peuple, les doctrines que nous venons de rappeler y opposoient évidemment un obstacle invincible au développement de l'Art. En niant le monde phénoménal, elles nioient l'Art même ; et encore ici nous voyons quel étroit lien enchaîne toutes les idées, toutes les vérités, comment tout sert à confirmer une conception générale des choses, ou à l'infirmer selon qu'elle-même est en harmonie ou en désaccord avec les faits et les instincts universels. Toute philosophie est dans l'Art, parce que tout l'Art doit être dans la vraie philosophie, et c'est pourquoi ils se vérifient l'un par l'autre. Otez Dieu de la Création, le Beau n'a plus de type essentiel; l'Art manque de raison, de vie, il n'en reste que le cadavre. Otez à la Création sa réalité, faites-en, comme l'Inde antique, un simple lève de Dieu, le Beau n'a plus de forme sensible, et l'Art, impuissant à le manifester, s'évanouit au sein de l'unité incompréhensible, absolue.
La sculpture symbolique passa de l'Inde en Egypte, ou y naquit par des causes semblables. Elle
essaya de représenter, au moyen d'êtres allégoriques, les conceptions abstraites de l'esprit. Le Sphinx parla une langue mystérieuse, comme ces corps humains surmontés de têtes d'animaux choisis pour emblèmes de certaines manifestations de la Divinité. Ces bizarres simulacres étoient plutôt au fond des caractères hiéroglyphiques que des œuvres d'Art. Destinés à rappeler le dogme mystique, -ils appartiennent, par leur origine et leur caractère, à l'époque sacerdotale, à cette époque où la science, le pouvoir, le gouvernement, la direction des choses religieuses et civiles, étant concentrés dans les collèges des prêtres, la société entière émanoit du temple. Mais, dégagé plus tard, en partie du moins, de ces entraves sacrées, l'Art s'affranchit dans la même mesure. Toujours cependant assujetti aux lois souveraines qui le régissent, toujours en harmonie avec les pensées, les sentiments, les mœurs du peuple au milieu duquel il se développoit, il affecta des formes colossales, pesantes, expression de l'immobile éternité, et conserva une sorte d'affmité avec le tombeau; car l'idée de la mort resta constamment l'idée dominante de l'Egypte. La momie enveloppée de ses bandelettes fut le premier type de la statuaire, et Sésostris, dont le génie guerrier ne laissa de repos ni à lui ni au monde, est ainsi représenté dans une statue encore existante. Néanmoins ce type primitif
se modifia successivement : mais , lorsque l'artiste soufTla la vie dans le granit et le marbre, elle n'y pénétra que peu à peu et jamais assez pour imprimer le mouvement à cette pierre à demi animée. Les bras pendants, les jambes et les pieds collés l'un à l'autre, continuèrent de former avec le corps une ligne droite et roide : point d'inflexions, point de variétés de poses, une face muette. L'Art sans doute ne s'arrêta pas à ces imparfaits commencements; il conçut mieux le modèle idéal qu'il a pour but de reproduire, et il fit des efforts heureux pour s'en rapprocher. Le dessin perdit de sa sécheresse,, les membres s'assouplirent, les attitudes se diversifièrent, la chair palpita, le visage prit de l'expression. Toutefois, malgré ce progrès et dans ce progrès même, on put constamment discerner le caractère primordial. Ce ne fut plus la mort, mais le repos; ce ne fut plus le sommeil de fer, la rigide insensibilité du sépulcre , mais le calme : et cette vivante immobilité , ces figures impassibles ont quelquefois une sorte de grandeur solennelle et de majesté formidable, qui donne l'idée d'êtres audessus de l'homme, et que l'art grec même, supérieur à tant d'autres égards, n'a point surpassée. Celui-ci eut deux origines \ l'une égyptienne,
1. Ce point important dans l'histoire de l'Art, nous parolt avoir
l'autre nationale, ou, plus exactement, dorienne. Les colonies qui, des bords du Nil, vinrent, à l'époque des rois pasteurs, s'établir dans la Grèce, y apportèrent leur religion, leurs sciences, leurs arts; d'où naquit une civilisation mélangée du génie des deux peuples, mais où dominoit l'influence de celui qui, possédant l'avantage immense d'une culture plus ancienne , en répandit les bienfaits sur des hommes d'une nature délicate et puissante , mais plongés encore dans la rude grossièreté de l'enfance. Si, après des siècles de développement sous une tutelle étrangère, des flots pressés de la race primitive n'étoient descendus des montagnes de la Tlirace et de la Thessalie, pour renouveler, dans les contrées voisines de la mer et les îles adjacentes, l'élément grec afîoibli; peut-être, absorbé par l'élément civilisateur survenu du dehors, eût-il enfin disparu totalement. L'invasion dorienne arrêta le progrès , ramena la barbarie ; mais dans cette barbarie s'infiltra peu à peu, en se transformant, la civilisation qu'elle avoit remplacée. Ce fut alors l'élément grec qui absorba, s'assimila l'élément égyptien. Toutefois, avant qu'ils se combinassent, chacun d'eux avoit eu son expression, avoit produit un art qui lui corrcspondoit. Cherété mis désormais liors de doute par un critique liabile et plein de goût, M. Fortoul, au travail duquel nous renvoyons.
clions d'abord ce que Tart grec-égyptien et l'art purement grec e.urent de commun et, en même temps, de particulier au génie hellénique ; puis ce qui les distinguoit l'un de l'autre, et enfin ce qu'ils devinrent après leur union.
Deux choses, sous le point de vue de l'Art, caractérisoient la race grecque, une perception exquise de la beauté de la forme, et un profond sentiment de la vie. Sa religion, dans les premiers âges, appartenoit à ces antiques religions de la Nature, qui apparoissent vaguement à toutes les origines. On en découvre de clairs vestiges dans les fragments venus jusqu'à nous des poëmes orphiques, empreints aussi de certaines idées d'un mysticisme oriental. Mais celles-ci, opposées au génie de ce peuple actif, enthousiaste de l'indépendance, dominé par les vives impressions des sens, s'eifacèrent peu à peu, se desséchèrent, en quelque sorte, comme des plantes transportées de leur climat natal dans un sol étranger et sous un autre soleil. Au lieu de remonter, à travers le monde phénoménal, jusqu'à la conception abstraite des forces fatales qui le régissent, et, au delà encore, à la cause une et absolue dont elles émanent, et de se fixer immuablement dans cette contemplation, les Grecs, épris de ce qui frappe le regard, suivirent l'évolution des phénomènes , la génération des formes extérieures
jusqu'au dernier terme de cette magnifique série; et ce dernier terme, l'homme en un mot- leur oflrant le modèle le plus accompli de la beauté sensible et la plus haute puissance de vie, ils incarnèrent en lui l'impérissable idée du souverain Etre, unissant ainsi dans ce symbole vivant le fini et l'infini, Dieu, de qui sort la Création , et la Création que, dans la sphère accessible à notre expérience, l'homme résume et couronne.
Cependant, comme nous l'avons dit, le mélange des premiers habitants de la Grèce avec les colonies égyptiennes modifia, sans le détruire, le génie hellénique. Les procédés de l'Art et ses types, apportés de la vieille terre des Pharaons, avec ses dogmes, ses rites, la science et la philosophie de ses corporations sacerdotales, se perpétuèrent dans la société nouvelle. La statuaire conserva .sa majesté calme, mais aussi sa froide immobilité. Seulement la forme se perfectionna. Sous le ciseau des Grecs, elle perdit sa roideur, elle acquit de la souplesse et de l'harmonie, elle devint plus vivante. C'étoient encore les Dieux de l'Egypte, mais ces Dieux se faisoient hommes. La beauté essentielle se fondoit dans la beauté humaine, s'y incorporoit, et en revêtant son caractère lui imprimoit le sien. Exempt d'influence étrangère, l'art dorien, au contraire, tel que nous l'offrent dans sa pureté les
marbres d'Égine, exprime le mouvement, l'activité, le combat et les exercices qui le rappellent et qui y préparent. L'idée divine n'y apparoît que sous des emblèmes consacrés et traditionnels, pour satisfaire en quelque sorte à des convenances en dehors d^ l'Art. Admirable par l'étude de la forme humaine, parla variété des attitudes, la hardiesse des poses, l'énergie, la vie, cette sculpture, ardente de passion, est loin de s'élever à la grandeur idéale des types conçus sous l'influence directe du sentiment de l'infini. Elle a même le défaut voisin des qualités qui la distinguent. Pleine de mouvement et de force, elle est tout nerf, tout muscle, mais un peu maigre et grêle , anguleuse, tendue : d'où quelque sécheresse dans la forme.
Telles furent les deux écoles qui se partagèrent originairement le domaine de l'art chez les Grecs, et comme elles avoient un centre commun dans le génie propre de ce peuple , elles purent se rapprocher et s'unir, en se communiquant ce qui caractérisoit chacune d'elles. Cette fusion s'opéra vers l'époque où Phidias orna le Parthénon de ses œuvres immortelles. La sculpture antique atteignit alors son plus haut point de perfection. Elle manifesta tout ensemble la beauté idéale et la beauté physique, l'imposante majesté, l'élégance exquise, la noblesse et le mouvement passionné. Sous la
i'orme liLimaine, ravissante de grandeur, de grâce, d'harmonie, on découvrit le Dieu, et le Dieu ce fut l'homme encore, non l'homme imparfait que nous voyons, dans cette infime région des ombres, passer Sous nos yeux en fuyant, mais l'homme dépouillé des conditions de sa mortalité, l'homme qu'au-dessus des temps la pensée contemple dans son exemplaire éternel. De là cette vie intarissable qui coule à flots dans le marbre et le bronze. De là ces souffrances dont on ne pourroit supporter le spectacle réel, et qui, devenues celles du Laocoon ou du Cimbre mourant, au lieu de repousser vous attirent par un charme indéfinissable. De là enfin la nudité chaste, ces formes parfaites qui, sans autre voile que leur beauté pudique elle-même , n'excitent aucune émotion sensuelle, ne laissent s'exhaler d'elles aucune vapeur qui trouble et enivre , qui ternisse la pureté du regard. C'est que la chair n'est ([ue l'enveloppe transparente de l'esprit; c'est qu'à la vue de ces merveilles de l'art, la pensée, déployant ses ailes, quitte la terre et s'envole, transportée d'un céleste amour, vers le modèle idéal que reflète la corporelle image, et se fixe en lui uniquement.
Parvenu à ce degré d'élévation, l'Art eut son déclin. L'élément spirituel s'afioiblit; on tomba dans le culte exclusif de la forme; et comme sa puis-
sance réside dans l'expression de ce qui n'est pas elle, de ce qui par sa nature est au-dessus des sens, réduite à elle-même on sentit que, pour apaiser l'instinctive, l'immortelle aspiration au Beau infini, quelque chose lui manquoit : et lui demandant ce qu'elle ne peut donner, on l'altéra progressivement, on la dégrada en croyant la perfectionner. La simplicité, la sobriété, parurent, sinon de la rudesse, au moins la négligence d'une incomplète exécution. Le goût mâle et sévère de l'âge précédent fit place à un goût recherché, maniéré; la grâce dégénéra en mollesse et en afTéterie. L'habitude familiarisant avec ces types abâtardis, ils devinrent celui de la beauté. On les exagéra, on les tourmenta toujours plus; et, pour avoir voulu borner l'Art à la reproduction de la forme, on perdit peu à peu le sentiment de la forme même. Les chefs-d'œuvre anciens qu'on avoit sous les yeux, une certaine tradition qui retenoit encore, retardèrent quelque temps la décadence. Mais, quand le principe moral menaça de s'éteindre entièrement à Rome , où la sculpture s'étoit réfugiée après la conquête de la Grèce; quand les doctrines sensuelles d'une pliilosophie séparée de Dieu et concentrée dans la matière, pénétrant toute la société , y créèrent des mœurs monstrueuses, l'Art, frappé à mort, pencha rapidement vers sa fin. Épuisé, abruti par la corruption,
il n'enfanta désormais que d'informes ébauches , des êtres avortés, des môles hideux. On suit de l'œil les progrès de la maladie qui le travailloit. Il conserve un reste de vie dans l'arc de Septime- Sé'vère; il expire dans celui de Constantin. Là commence l'ère de la barbarie. 11 faut, à travers des siècles d'une stérilité absolue , arriver jusqu'au moyen âge pour voir apparoître, sous l'influence d'une conception nouvelle du Vrai et d'un nouveau sentiment du Beau, les premiers germes de sa tardive régénération.
Il avoit cessé d'être en se matérialisant : l'esprit le renouvela : car tout sort de l'esprit, tout vit de l'esprit; il est la vraie réalité, l'élément positif des choses, et les corps ne sont que ce qu'est l'écriture à la pensée ; ils manifestent, ils expriment l'idée réalisée en eux sous les conditions de l'étendue, et en qui seule réside la vertu plastique. Ce que nous avons dit à cet égard des êtres en eux-mêmes et de leur génération dans l'univers s'applique également à leur reproduction par l'homme dans la sphère de l'Art; et l'Art procède comme la Nature, est assujetti aux mêmes lois.
Pour comprendre le caractère particulier de l'ait chrétien, ce qui le distingue de l'Art tel qu'il se développa sous l'influence des religions antérieures, il est avant tout nécessaire de considérer, dans leur
rapport avec le sujet qui nous occupe, les doctrines du christianisme, et de les comparer aux doctrines de l'Orient et de la Grèce.
L'Orient identifioit le Créateur et la Création, et dénioit dès lors à celle-ci une existence réelle. Nous avons expliqué comment cette négation du monde extérieur étoit une négation de l'Art même. Le christianisme, au contraire, sépare profondément Dieu de son œuvre , qui le manifeste au sein de l'espace, les choses visibles n'étant que l'image, le reflet des choses invisibles. Ainsi le christianisme affirme à la fois et la réalité de la Création contingente, et son intime liaison, sa relation nécessaire avec l'idée qui en est le type éternel. Le christianisme réunit donc les deux éléments de l'Art. Mais, ne s' arrêtant qu'à regret dans la Création, cherchant toujours en chaque créature sous l'enveloppe visible l'invisible essence ^ afin de s'élever par elle, de degré en degré, au principe infini de l'être, il s'ensuit que des deux éléments constitutifs de l'Art, celui par lequel il se rattache au divin exemplaire, l'élément idéal, doit prédominer dans l'art chrétien.
Les Grecs , comme on l'a vu, en divinisant l'homme, s'étoient élevés à la conception d'un ad-
i. Cette tendance à remonter du phénomène à Tidce, ou ce besoin de découvrir la raison des choses, a été la cause principale du développement de la science chez les nations chrétiennes.
mirable type du Beau. Cependant Dieu n'étant que l'homme même agrandi indéfiniment, l'homme parfait selon sa nature idéale, essentielle, aucune impulsion de la pensée ne sollicitoit l'art à franchir, pour ainsi parler, les limites de la beauté puremeiit humaine; de sorte qu'il dut nécessairement concentrer ses efforts dans le perfectionnement de la forme déterminée qui, pour les Grecs, étoit l'expression du Beau absolu.
Le christianisme n'absorbe point Dieu dans l'homme, comme les Grecs ; il n'absorbe pas non plus l'homme en Dieu , comme les religions orientales; mais, la nature divine et la nature humaine subsistant distinctes, il les suppose unies d'une union infinie dans le type de l'humanité, le Christ, l'Homme- Dieu : et tout homme doit tendre à s'unir à Dieu, par le Christ et dans le Christ, d.e la même union infinie. Jusqu'à ce que cette union ne s'opère, l'homme infirme, souffrant, gémit dans l'obscure prison de ce corps périssable dont il sortira pour revêtir un autre corps plus délié, plus parfait, plus spiritualisé , corpus spiritale, suivant l'expression même de saint Paul.
Encore ici on voit que le christianisme renferme les deux éléments essentiels de l'Art; mais que, par la pensée prédominante du monde spirituel , par le mépris de la chair destinée à se flétrir si vite, et
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qui se lie dans ses dogmes à l'idée du péché, il imprime à l'art une direction Oj)posée à celle qu'il reçut chez les Grecs. Tout rappeloit ceux-ci à l'étude et à la reproduction de la forme corporelle; elle étoit le fond, la substance de l'Art.
Les croyances des chrétiens portent plutôt à la négliger, à la dédaigner : et, sous ce rapport particulier, l'Art émané du christianisme, quoique supérieur à d'autres égards, a certainement en soi une cause permanente d'infériorité. Il y auroit lieu de tirer de là des conséquences philosophiques d'une haute importance , mais qui ne sont pas maintenant de notre sujet.
Dans l'appréciation des œuvres de l'Art, on doit soigneusement distinguer ce qui tient cà l'Art même, au principe virtuel de son développement, à sa tendance caractéristique, de ce qui dépend du génie de l'artiste, de son habileté personnelle ou de son inexpérience. Lorsque la sculpture renaquit après l'entière dissolution du paganisme et de l'empire, s'il restoit encore des modèles , l'idée cà laquelle ils se rattachoient ayant fait place à une idée nouvelle, on ne les comprenoit, on ne les sentoit plus. La réprobation dont le christianisme avoit frappé les croyances antiques s'étendoit jusqu'à eux, et en voiloit la beauté même aux yeux d'hommes nourris dans la rudesse d'une vie de travail ou de combat,
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inaccessibles aux impressions délicates qui supposent un esprit et des sens exercés. La tradition de l'Art, ses règles, ses procédés techniques s'étoient presque entièrement perdus dans le naufrage de la vieille civilisation. Tout étoit à recréer, et l'on ne doit pas s'étonner dès lors de l'imperfection des premiers essais. Le même fait s'est reproduit chez tons les peuples, et cà cet égard les Grecs ne font point exception. Mais le caractère distinctif de l'art grec et de l'art chrétien se manifeste dans un autre fait, dès l'origine de l'un et de l'autre. Exclusivement préoccupé de la forme sensible, l'art dorien rechercha la beauté du corps et négligea la tête, qui, à cette époque ancienne, oiïroit symboliquement sans doute, sous des traits humains, le type hideux de l'animal. Au contraire, l'art chrétien, préoccupé de l'idée pure, négligea le corps et s'absorba dans le soin exclusif de la tête où réside l'expression de l'homme intelligent. Dans la tête elle-même il subordonna complètement la beauté physique <à la beauté morale; celle-là pour lui n'est qu'un moyen , et jamais un but ; et alors même que l'artiste en a le sentiment le plus vif, on voit qu'il s'arrête, pour qu'une certaine perfection de forme extérieure ne détourne pas la pensée du beau idéal, du modèle divin sur lequel il voudroit fixer uniquement sa contemplation.
Une autre cause encore s'opposoit à l'étude des formes du corps et au développement de cette partie de l'Art, quand il renaquit avec une nouvelle civilisation. Le nu répugnoit aux mœurs chrétiennes. Ce qui prouve néanmoins que cette cause ne fut que secondaire, c'est qu'elle n'entraînoit pas nécessairement l'incorrection et la roideur, l'absence de vie, de grâce et de mouvement qu'on remarque dans les statues du moyen âge, et dans les draperies même inflexibles , étroites , pendantes lourdement , et dont les plis sans variété ressemblent aux cannelures d'une colonne.
Les têtes, quant à l'expression, peuvent être rapportées à deux types généraux correspondants aux deux états radicalement contraires où , d'après la doctrine du christianisme, l'homme peut subsister, selon qu'il se trouve actuellement sous l'empire du péché, ou sous l'influence victorieuse de la grâce. L'idéal du premier de ces types est Satan, l'idéal du second est le Christ. De là deux divisions, deux branches distinctes de l'Art qui contrastent entre elles comme le bien et le mal dans la Création. Parlons d'abord de celle qui se rattache immédiatement au Christ.
En se faisant homme afin de régénérer l'humanité, le Verbe divin voulut, selon la foi chrétienne, s'assujettir, quoique exempt de péché, aux suites
du péché, aux misères, aux souffrances, lamentable apanage de cette vie terrestre, et enfin à la mort dépouillée par lui, non de son caractère pénal, mais de la puissance absolue qui auparavant lui soumettoit l'homme, et le lui soumettoit à jamais. Tout ce que la nature humaine , dans sa primitive innocence, peut éprouver d'émotions pures, élevées, de joies saintes, de douleurs, le Christ l'a ressenti, sans que ces douleurs et ces joies altérassent la majesté calme et l'ineffable grandeur de l'Homme- Dieu. S'il souffroit, c'étoit pour autrui, c'étoit volontairement pour le salut de ses frères, d'où , sur son front illuminé de la splendeur du Verbe, dans son regard profond, sur ses lèvres mêmes sévères comme la vérité, une expression inénarrable de divine pitié et d'amour surhumain. Mais ce sacrifice accompli, les voiles s'efficent, l'enveloppe mortelle se transfigure, et du Christ glorifié rayonnent de toutes parts le Beau infini et la suprême béatitude.
Tel est, pour l'art chrétien, le type idéal dont le caractère doit se i-etrouver, indépendannnent de la forme matérielle, en tout homme uni spirituellement au Christ, par la disposition dominante de sa volonté. Mais ce type varie indéfiniment selon la mesure de giâce départie à chacun, et en outre il est modifié par la condition même de la créature
déchue. Car toute créature a péché , et dès lors porte en soi quelque empreinte du péché ; de sorte que dans le plus juste on démêle des traces de l'originaire dégradation. La tristesse du repentir, la crainte de retomber, l'elTort du combat, l'ardente aspiration au terme de cette lutte décisive , et tout ensemble la paix, la confiance, le désir, l'espoir, le pieux abandon et la céleste quiétude, forment en se mélangeant des nuances innombrables, depuis le premier mouvement par lequel le pécheur renaît a la vie spiiituelle, jusqu'à l'extase où le saint, enivré de la lumière de Dieu, oublie la terre, s'oublie luimême, absorbé, perdu dans la jouissance anticipée des joies éternelles. Or ces états divers, qu'est-ce, sinon des degrés de l'union réelle et mystique qui lie les membres au Chef, les fidèles au Christ, une échelle ascendante qui se termine à la transfiguration ; et , quant à leur expression saisissable par l'Art, des modifications du type même du Christ? Ainsi le caractère de l'œuvre, sa beauté idéale, dépend primitivement de la conception du Christ, du modèle interne que l'artiste contemple en soi : et voilà pourquoi durant les siècles où il existoit un modèle commun correspondant à une conception uniforme de ce même Christ, on remarque dans toutes les têtes une expression fondamentale analogue à ce type. Quelque chose de semblable peut
être, au reste, observé chez les Grecs mêmes. Chaque divinité avoit son type propre traditionnellement conservé, et de ces types différents émanoient différentes séries de formes dérivées où il nous est encore possible de le reconnoître.
De même que la grâce élève l'homme à Dieu auquel il s'unit par le Christ, la concupiscence lui imprime une direction contraire, le rapproche de Satan, l'unit à Satan, type du mal, de la souffrance extrême et de l'extrême dégradation. Or, la concupiscence ou l'amour désordonné de soi a deux branches relatives à la double nature de l'homme; elle est orgueil et volupté. De l'orgueil naissent les passions de l'esprit; de la volupté les passions sensuelles : et les unes et les autres n'étant, dans leurs divers degiés et leurs combinaisons diverses, que des individualisations du mal, elles ne sont non plus, quant à leur manifestation extérieure, que des modifications du type absolu du mal, du type de Satan. Comme, à partir du premier moment où la grâce prédomine , on arrive , par une série de nuances successives, à un dernier terme qui est le Saint, pleinement uni au Christ, et par le Christ à Dieu ou au Bien infini ; à partir du péché que transmet la génération , on arrive par une série analogue de nuances à un dernier terme qui est le Damné, pleinement uni à Satan, le chef de ceux qui
n'ont point de chef, et par lui au mal essentiel, éternel, infini dès lors.
Le sentiment profond d'une des conséquences nécessaires du mal, qui est d'abaisser la créature mauvaise, de la ravaler au niveau des êtres inférieurs, a induit l'art chrétien à le représenter sous les formes hideuses d'animaux réels ou fantastiques. Ces bizarres créations, si multipliées dans les monuments religieux du moyen âge, ne sont que des images symboliques de Satan, dont toutefois le type idéal, loin d'exclure la beauté matéijielle de la forme, l'implique au contraire, ainsi que nous l'avons expliqué ailleurs; et ce que ce type a de plus effrayant résulte du contraste heurté de la beauté physique et de la déchéance morale. Mais, entre deux conceptions également vraies à des points de vue différents, l'Art dut choisir, dans les premiers temps, celle que le peuple pouvoit le mieux saisir, et d'où sortoit pour lui l'instruction la plus salutaire.
Au type du damné appartiennent l'orgueil, la colère, l'envie, l'ironie amère et méchante, la stupidité brutale, et toujours la haine avec un fonds de souffrance incurable. Le type du saint se caractérise par je ne sais quoi d'humble et de sublime dans sa suavité ravissante, un amour ardent et calme à la fois, par l'expression indéfinissable de l'harmonie
des puissances internes et le repos de la béatitude. Le damné vous attire vers des abîmes cachés, ténébreux, dont le pressentiment fait tressaillir d'une terreur secrète. Avec le saint vous vous élevez en de pures régions, où l'homme uni à Dieu se dilate à jamais au sein d'une félicité mystérieuse, immense.
Tels sont les types constamment reproduits, pendant les âges de foi, par la scidpture chrétienne; et, parmi les types secondaires dérivés du type idéal du Christ, il en est un qui lui appartient d'une manière exclusive.
Pour les peuples orientaux , la femme n'étoit qu'une manifestation particulière du principe passif de la génération dans l'univers, et quoique le mythe isiaque exprimât la même idée cosmogonique, il indique néanmoins un sentiment plus développé de la personnalité humaine. Si la déesse égyptienne représente la terre animée de ses forces fécondes, il représente aussi la femme réelle, l'épouse, la mère. Avec elle apparoît Orus, symbole général du terme de l'action génératrice dans la Création, et en même temps vrai fils d'Osiris et d'Isis, type divin de l'enfant qui complète la famille. Aux doctrines de l'Orient et de l'Egypte correspondoit originairement chez les Grecs la Vénus céleste, mère d'Ëros, emblèmes l'un et l'autre des énergies essentielles qui concourent à la production de la vie. Lorsque
ensuite l'homme, se dégageant de la Nature au sein de laquelle il avoit été jusque-là comme absorbé, se sentit distinct d'elle, cette Vénus et cet Amour primitifs revêtirent peu à peu un caractèie exclusivement humain. Ce furent la femme, la mère, l'enfant, selon leur modèle idéal. Puis, les mœurs se relâchant, la femme perdit sa pureté première, elle devint la Vénus de Gnide et de Paphos, symbole de la volupté sensuelle , de la charnelle beauté qui enfante la convoitise aveugle, Cnpido.
En recherchant les types divers que présente l'Art avant le christianisme , en trouve chez les anciens le type de la femme, sous ses différentes modifications d'épouse, de mère et de jeune fille; mais celui de Ja Vierge-mère, né du dogme chrétien, leur est totalement étranger. Sainte comme le Christ qui a pris en elle noire nature afin de la régénérer, elle est la femme selon l'esprit, comme la Vénus antique étoit la femme selon la chair. Ainsi dans la Vierge tout détache de cette pensée de la chair. Telle qu'une fleur aérienne, elle flotte au milieu d'une limpide lumière qui semble en la révélant la voiler encore. Un parfum exquis d'innocence s'exhale d'elle et l'enveloppe comme un vêtement. Sur son front serein et où cependant apparoît déjà le germe d'une douleur immense pressentie et pleinement acceptée, sur ces lèvres qui sourient à l'Enfant divin, dans
son regard virginal et maternel, clans la pureté de ses traits pleins d'une grâce céleste, on reconnoît tout ensemble et la simple naïveté de la fille des hommes, et l'auguste grandeur et î'inelTable sainteté de celle en qui le Verbe éternel s'est incamé pour le salut du monde. Voilà la femme selon le christianisme , la seconde Eve réparatrice de l'humanité ruinée par la première; et lorsque après une vie cachée on la revoit au pied de la croix sur laquelle se consomme le volontaire sacrifice de son fils, lorsqu'elle est là défaillante sous le poids de ses inénarrables angoisses, et toutefois recevant de la main du Père le calice d'amertume et l'épuisant jusqu'à la lie, sans proférer une plainte : quelle distance de la mère du Christ à l'antique Niobé!
On conçoit aisément l'influence que durent exercer sur l'Art ces types si nouveaux. Il -en est un encore que nous ne devons pas oublier. Partout et toujours l'homme a cru à la persistance de son être, partout et toujours il a eu l'instinct irrésistible d'une autre vie après cette vie si laborieuse et si fugitive; et c'est pourquoi partout aussi, recueillies, conservées avec un pieux respect, ses dépouilles périssables ont été pour les peuples un objet sacré : d'où la religion des sépultures.
La préoccupation dominante de l'existence future, unie à une doctrine éminemment spirituelle et
à la croyance en la résurrection des corps , dut à la fois inspirer aux chrétiens une révérence particulière pour les derniers restes de l'homme, et empreindre leurs tombeaux comme leurs funérailles d'un caractère distinctif. Le simple cimetière de village est peut-être le plus touchant, à cause de sa simplicité même. Cette égalité de la mort dans une espérance et une foi communes, cette terre où germe invisiblement la moisson des élus, ce monde endormi de l'inteUigence , abrité pendant son sommeil au sein de la Nature toujours jeune et toujours féconde, cette foule pressée qui se lèvera un jour pour prendre possession de l'avenir infini dont la séparent quelques touffes de gazon, ces croix et ces fleurs éparses, ce mélange de ce qu'il y a de plus doux et de plus formidable, des mystères de la vie et de ceux du trépas : quelle source de graves pensées et d'émotions profondes ! L'art ici n'est pour rien encore; mais il s'implantera dans ce sol, il s'y développera, et le cimetière chrétien, devenu le Campo- Santo , réveillera par d'autres moyens les mêmes sentiments sous une forme nouvelle.
A l'une des extrémités de la ville de Pise, sur une place solitaire d'où l'on découvre, avec la plaine voisine, les montagnes qui la bornent à l'horizon, quatre édifices s'élèvent irrégulièrement jetés en ce lieu désert : un baptistère, une cathédrale, une tour
qui penche et un cimetière. Chacun de ces édifices est un monument remarquable de l'Art, et tous ensemble ils représentent merveilleusement la vie humaine. Entre la naissance et la mort, le baptême et l'inhumation, qu'y a-t-il en effet que la pensée et l'action religieuse, la pensée et l'action terrestre, dont les œuvres caduques penchent sans cesse vers une ruine prochaine? Nous n'avons ici à nous occuper que du cimetière qui a reçu le nom de Campo-Santo, parce que au temps où régnoit une foi fervente et simple , la terre qui en forme le sol fut apportée de la Palestine par les Pisans, dont les flottes alors rivalisoient avec celles de Venise et de Gènes.
Qu'on se figure un parallélogramme entouré de murailles sans aucun ornement, sans aucune ouverture, à l'exception d'une porte pratiquée au milieu d'un des grands côtés; au-dessus un toit peu large en saillie sur les murs et qui en suit les lignes sévères et monotones : voilà le Campo-Santo vu extérieurement. Qu'est-ce que cet édifice? Quel en est l'usage? Rien ne vous le dit. Cette enceinte mystérieuse est muette comme le cercueil dont elle reproduit la forme dans ses quatre pans d'inégale longueur sur lesquels s'appuie une toiture inclinée. Ainsi, complètement clos aux regards de ceux qui habitent encore les régions vivantes, il rappelle les
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secrets impénétrables de la mort. Et comme , après avoir franchi le seuil, on se trouve entièrement isolé de ces mêmes régions, il semble qu'on ait tout à coup passé d'un monde en un autre monde, du monde animé où la vie se révèle par le mouvement, la voix, dans un monde immobile et silencieux, où nul bruit n'entre, d'où nul bruit ne sort, où l'oreille ne saisit pas même l'ondulation mourante de la plus foible respiration. Quelle puissance d'effet dans ce symbolisme ^ ! Que de profondeur dans cette idée si simple !
S'étant ainsi créé son lieu, l'Art va le remplir de ses œuvres , que l'architecture , la sculpture , la peinture, concourront à réaliser. Ce qu'il doit reproduire, souvenons-nous que c'est un monde, un monde à part conçu parle christianisme. Et d'abord donc la pensée du Christ dominera toutes les autres. Pour cela que faut-il à l'art chrétien? Une croix qui monte du point central où convergent toutes les lignes. Autour s'étend la terre des morts, et quand l'œil se relevant cherche l'horizon de cette terre mystique, il ne rencontre que le ciel. Dans ses hauteurs où le regard se perd est le séjour vers
1. Pour le bien sentir, il suffit de comi)arer au Campo-Santo de Pise le Campo-Santo de Bologne, où l'on a transformé en cimetière les pièces et les cours d'un couvent ouvert de toutes parts. On diroit un musée de tombeaux, et pas autre chose.
in4 DE L'ART ET DU BEAU.
lequel prendront leur essor, au signal qu'ils attendent, ceux qui dorment là sous l'herbe verdoyante, le peuple innombrable des trépassés. La demeure passagère où ils reposent ensemble, ce monde mystérieux qui apparoît comme un crépuscule indécis et une indécise aurore entre le temps et l'éternité, est encore un temple , un temple bâti sur la route de l'Église d'ici-bas à la céleste Jérusalem. Ainsi, au delà de l'espace ouvert, le long des murs d'enceinte nus à l'extérieur, s'élèvent de légères arcades, qui rappellent à la fois et la nef et le cloître, la maison de Dieu et celle de ces hommes qu'une véhémente aspiration aux biens éternels a détachés de la vie présente si rapide et si vaine. Tout ce qu'a de plus riche et de plus délicat l'architecture chrétienne a été prodigué pour orner ces nefs où partout la sculpture a semé, avec ses funèbres monuments, l'image de la mort, tandis que la peinture achevoit d'exprimer, sur le pourtour de l'édifice, la pensée intime et profonde que l'Art vouloit manifester. Aucunes paroles' ne sauroient donner une juste idée de la perfection de cette œuvre merveilleuse, ni des sentiments que l'on éprouve à son aspect. On oublie la terre, on s'oublie soi-même : ému d'une tristesse rêveuse, pleine de foi et pleine d'espérance, l'esprit flotte vaguement dans un invisible univers.
Nous avons dit qu'en ce qui tient à la religion des sépultures, le christianisme avoit fourni à l'Art un type inconnu des anciens. Jamais, en effet, la sculpture antique ne représenta la mort comme l'ont conçue les sculpteurs chrétiens. Pour eux, ce n'est point l'absence, la cessation de la vie ; ce n'est point non plus le sommeil : c'est la translation dans une autre sphère, dans un autre mode d'existence; c'est, sous l'enveloppe du corps qui se dissout, mais pour renaître , la vision interne d'un monde nouveau, de réalités jusque-là voilées, de mystères doux et formidables. Ces yeux fermés contemplent quelque chose intérieurement. Un calme sévère règne dans ces traits fixes, sur cette face immobile et transparente. Ce que la mort a atteint, c'est la chair; mais au-dessous apparoît la vie, elle rayonne de ce front, à travers la matérielle écorce qui recouvre l'essence spirituelle et impérissable.-
A mesure que l'Art se développa, il perdit de sa rudesse première. La correction de la forme et sa beauté, toujours subordonnées néanmoins à l'expression morale, offrirent un progrès, remarquable surtout dans l'école toscane. La sculpture fut de bonne heure cultivée avec soin à Pise, à Florence, à Fiesole, et peut-être est-ce à cette circonstance que la peinture, dans le même pays, a dû le caractère qui la distingue, la supériorité du des-
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siij. Plus tard, la foi s'aiïoiblissant, l'Art peu à peu tendit à se matérialiser, et le mouvement de la Renaissance, la découverte des chefs-d'œuvre antiques, l'admiration qu'ils inspirèrent, favorisant encore cette tendance, l'Art dévia, il se fit païen, et, sans atteindre à la perfection de la forme extérieure dont l'art grec présente de si ravissants modèles, il cessa de reproduire le Beau idéal que l'on ne concevoit, que l'on ne sentoit plus. Nous ne suivrons point la sculpture dans cette voie de décadence, où, l'imitation se substituant à l'inspiration, la puissance créatrice s'éteignit entièrement. Il put y avoir de grands artistes, des artistes habiles, de génie même, il n'y eut plus d'Art, selon la haute acception du mot. De nos jours il essaye de renaître, et une juste louange est certainement due aux artistes supérieurs qui travaillent, non sans gloire, cà le relever de ses ruines. Mais ils ne peuvent que ce que peut l'homme isolé, l'homme individuel; ils ne sauroient donner à la société ce qui lui manque, la conscience d'une foi qu'elle n'a pas; et, pour que l'Art devienne ce qu'il sera dans l'avenir, il faut que des croyances se fondent et se propagent; il faut que d'une conception plus étendue, plus nette de Dieu et de l'univers, de l'humanité, de ses lois, de ses fonctions et de ses destinées, sortent les'types nouveaux qu'il réalisera.