‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 5 sur 112 · Excudent alii spirantia mollius aéra · texte numérisé non relu

Excudent alii spirantia mollius aéra

Credo equidem ; vivos ducent de marmore vultus , Orabiint causas nielius, cœlique meatus Describent radio et surgentia sidéra dicent : Tu regere imperio populos, Romane, mémento; Hae tibi erunt artes, pacisque impoiiere morem , Parcere subjectis, et debellare superbos.

JEneicL, lib. VI, v. 84G-852.

et que, plus qu'aucun autre peuple ancien, il cultiva, développa celle du droit. Détourné par ses graves pensées, par cette vie toute pratique, des spéculations de la philosophie et de la culture des arts, il ne vit guère dans l'une qu'un amusement de l'esprit, et dans les autres qu'une sorte d'ornement propre à relever l'éclat du pouvoir, et des jouissances pour la richesse.

Toutefois , comme on le reconnoîtra surtout quand nous parlerons de l'architectuie civile, l'art grec subit chez les Romains des modifications relatives en partie aux applications nouvelles qu'il reçut, en partie à l'idée qui dominoit le peuple-roi, h ses habitudes, à ses mœurs. Voulant imprimer à ses . monuments une plus haute majesté, quelque chose de sa propre grandeur, il en accrut les dimensions, ce qui eut pour effet d'altérer l'élégance délicate, l'exquise simplicité, la parfaite harmonie des formes de l'art grec. Et, en même temps, tout ce qui se rattachoit à la Ville éternelle participant à ses destinées, les monuments romains durent offrir un caractère particulier de stabilité et, pour ainsi dire, de durée impérissable. D'où l'introduction de la voûte, commandée d'ailleurs par les nécessités mômes de ces vastes constructions, et qui multiplia les courbes dans l'architecture. Presque entièrement rejetées des Grecs, leurs temples aux profils

si gracieux tout ensemble et si arrêtés, ne présentent que des combinaisons de la ligne droite. Ils semblent ne s'en écarter qu'à regret, même dans la colonne, que, le plus souvent, ils ont soin d'y raccorder par les cannelures qui en dissimulent la rondeur. De la voûte cependant sont sorties des beautés dignes de l'art, et, comme un art nouveau, lorsqu'en s'exhaussant elle devint le dôme des immenses basiliques chrétiennes; et le germe de cette transformation apparoît déjà dans le Panthéon d' Agrippa, modèle, à notre gré, de l'architecture religieuse romaine.

A raison de causes nombreuses qu'il seroit trop long d'exposer, il se passa des siècles avant que le Christianisme pût enfanter un art correspondant à sa conception de Dieu, de la Nature et de l'Homme. Lorsque après les persécutions il lui fut permis de se produire au grand jour, il dut consacrer à la célébration de ses mystères des édifices auparavant destinés à d'autres usages, en les accommodant aux exigences particulières de son culte. Ainsi modifiés ils servirent de type aux premiers temples qu'élevèrent les chrétiens, et Saint Paul de Rome avec ses hautes nefs, Saint-Paul, dont l'oi-igine remonte à Théodose le Grand , en offre un remarquable exemple. Sans se détacher entièrement de l'art grec, on s'en éloigna toujours davantage, et de ces changements successifs naquit et l'architecture by-

zantine et celle qu'on a nommée romane, analogue au caractère grave et simple du Christianisme dans les premiers temps. Le cintre romain s'y marie avec élégance à la colonne grecque, altérée néanmoins dans ses proportions, et l'on commence à y discerner, avec une pensée mystique inconnue des anciens, un sentiment nouveau de la Nature, une tendance à la reproduire dans sa grandeur et sa variété, quelque chose de triste et de solennel qui porte aux rêveries mystérieuses.

Ce n'étoit pourtant pas encore l'expression parfaite de l'idée chrétienne, telle que l'Église la développa. Elle ne reçut sa pleine manifestation que dans la cathédrale si improprement appelée gothique, véritable création du génie chrétien. Peu importe ce qu'il put emprunter à l'architecture byzantine et à l'architecture arabe. Ces emprunts, que d'ailleurs on a exagérés , ne constituent point l'art qui, du douzième au quinzième siècle, couvrit l'Europe de ses monuments. Ce qui les caractérise, c'est l'unité de pensée, c'est le travail organique qui de tant d'éléments divers a fait un seul tout, de tant de formes diverses une seule forme, dont les innombrables parties s'enchaînent, s'appellent, s'engendrent l'une l'autre, concourent harmonieusement à un but commun, se fondent en un corps unique et vivant.

Nous avons essayé, dans le chapitre précédent, d'expliquer la cathédrale chrétienne. Ajoutons, qu'elle présente une évidente combinaison des architectures antérieures, sans néanmoins en être ni la reproduction, ni l'imitation. Tout y est natif, inspiré. La ressemblance dérive d'idées analogues, mais rattachées à une conception générale différente. Ainsi les cryptes ménagées au-dessous des parvis rappellent les temples souterrains de l'Egypte et de l'Inde. La voûte et la colonne, étroitement unies dans l'édifice supérieur, y représentent l'art romain et l'art grec, mais modifiés selon le caractère de la conception qu'ils doivent exprimer. Les arcs des voûtes forment en se croisant l'ogive montante, qui s'appuie sur des groupes de colonnes effilées. Chaque type a perdu quelque chose de sa beauté propre, mais l'ensemble a gagné en profondeur d'effet, en harmonie grandiose. Le temple indien donne le sentiment du travail interne de la Nature et de ses énergies. Ici la Natin-e apparoît dans la magnificence de son développement accompli. Or, les lignes arrêtées, inflexibles, les formes rigoureuses de l'architecture grecque et romaine, sont étrangères à la Nature dont l'expression, essentielle à l'art chrétien, constitue en partie sa puissance. Ces formes, ces lignes, introduites sans modifications dans la cathédrale chrétienne, y créeroient des dissonances cho-

5i DE L'ART ET DU BEAU.

qualités. Plus achevés, les détails mêmes nuiroient àl'elTet total, détruiroient ou afTolbliroient l'impression générale qui doit se résumer dans un mystérieux sentiment de l'infini, dans une sorte de vision vague du monde caché sous le voile flottant des phénomènes, et dans une aspiration véhémente à ce monde éternel, future demeure de l'homme purifié. Ce n'est donc pas pour avoir manqué de la faculté de sentir le Beau tel qu'il est l'objet de l'art grec, et de l'habileté d'exécution nécessaire pour le reproduire, que les artistes du moyen âge se sont ouvert une voie diflerente, mais parce qu'ils ont eu l'exquise aperception d'un autre genre de Beau, d'un Beau plus élevé, plus spirituel, réalisé par eux avec une perfection égale h celle que l'on admire dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Les types finis du Beau offrant la même diversité que nos conceptions du Beau idéal, il s'ensuit que l'Art, quoique un dans sa source, participe aussi à cette diversité, et que, n'ayant point, sous ce rapport, de modèle absolu, on ne sauroit le soumettre a des règles exclusives.

Un changement nouveau s'opéra au temps de la Renaissance. L'esprit religieux s'étant affoibli, il se fit une alliance entre l'art antique et l'art chrétien : l'ogive et le plein-cintre se mêlèrent. On emprunta au temple grec ses lignes élégantes, en conservant

la variété des ornements délicats du gothique, et en substituant aux formes légères et sveltes des tours dont la pointe se perd dans les nues la vonte latine devenue le large dôme des Brunelleschi et des Michel -Ange. L'idée et le sentiment chrétien sul)sistent encore, à un certain degré, dans ces magnifiques monuments, mais ils y ont subi des modifications profondes. Les pensées de l'homme et ses désirs qui se détachoient de la terre, et montoient, et montoient encore, sans fin, sans terme, comme l'édifice des âges de foi, se sont arrêtés et s'infléchissent avec les courbes du dôme, qui semblent les retenir dans une sphère moins haute. Le christianisme s'est, en quelque sorte, implanté dans la vie terrestre, et chaque jour il y pousse de plus nombreuses racines, chaque jour ses branches s' abaissent pour abriter le voyageur insouciant et distrait. Enfin le caractère de la vieille cathédrale disparoît entièrement. L'art païen a envahi le temple, il y règne presque sans partage, et ce temple, qui n'est plus l'expression de l'univers et du Dieu qui le remplit de soi, sera Saint-Pierre de Rome, le symbole imposant d'une autre grandeur et d'une autre puissance, de la puissance et de la grandeur de la Papauté qui l'éleva près des palais superbes d'où elle commande au monde.

Le principe caractéristique de la société dérivant

de sa religion ou de sa conception des choses, l'architecture civile dut offrir partout une ressemblance marquée avec l'architecture religieuse; on dut reconnoître en elles l'ineffaçable empreinte d'une origine commune. Il nous reste peu de monuments de l'Orient, et ces monuments mutilés sont comparativement trop modernes pour que nous puissions constater en détail cette analogie. A Benarès quelques édifices, quoique postérieurs de bien des siècles aux temples de Salcette et d'EUora, quoique d'une époque où la sève religieuse antique étoit presque tarie, présentent néanmoins dans leur masse compacte oïl domine l'expression de la force, de visibles rapports avec l'art primitif, né du sentiment exalté des énergies de la Nature unie à Dieu, absorbée en Dieu. Des relations semblables peuvent encore être aperçues, soit dans les descriptions que les anciens nous ont laissées des vastes constructions de Ninive et de Babylone, soit dans les débris qui couvrent les lieux aujourd'hui déserts, où l'orgueil des monarques persans éleva jadis leurs immenses palais et leurs sépulcres immenses.

Les pyramides d'Egypte, qui ne sont aussi que des sépulcre's, formoient, dans cette terre de la mort, les vrais palais des rois', et s'il s'est conservé

1. Monumnnt ù la fois rdiKieux et civil, l'obi'lisque dérive évidem-

quelques autres traces des royales demeures des Pharaons, leurs ruines se confondent tellement avec les ruines des temples, qu'il seroit au moins bien difficile de les en distinguer; circonstance, au surplus, qui confirme ce que nous avons dit de l'unité fondamentale des diverses branclïes de l'art.

Elle n'est pas moins remarquable chez les Grecs. Entre le Parthénon et les Propylées, on reconnoit une parenté manifeste : même caractère, mêmes lignes, même élégance gracieuse et noble. En ce pays où le peuple régnoit, point de palais fastueux, mais des édifices destinés à tous, des théâtres, des portiques, et partout le sentiment de l'homme dans sa beauté et sa liberté. Sa maison est le temple en petit; le temple est sa maison agrandie, ornée, proportionnée à sa nature idéale. L'art s'épanouit avec volupté, comme la fleur sous un ciel serein. Il recherche la lumière, les souffies caressants, les suaves harmonies, les riantes perspectives. Descendu de l'Olympe, il y remonte par les douces pentes du mont parfumé.

L'architecture civile prit à Rome beaucoup plus de développement que dans la Grèce; elle y fut appliquée à des monuments beaucoup plus variés, et c'est surtout dans ces monuments que l'art romain

ment de la pyramide et la lie aux antres parties de rarchitccture égyptienne.

se sépare de l'art grec, par l'emploi constant de la voûte, moins légère et moins élégante que la colonnade et son architrave, mais d'une majesté plus sévère et d'une plus grande solidité. On voulut qu'ils vainquissent le temps, qu'ils participassent à l'éternité du peuple-roi, aux destins de l'empire fondé sur le sol prophétique du Gapitole; point central , mystérieux , d'où la puissance romaine étendit ses rayons sur le monde entier, et où le monde entier, ses dieux en tète , vint fléchir le genou et s'organiser dans l'unité.

Guerrière et conquérante , Rome brilluit encore par la science du droit et le génie administratif; et, après qu'elle eut attiré à soi les richesses de l'univers, corrompue par le luxe, dévorée de l'ardeur des jouissances, elle se précipita, bacchante effrénée, en des orgies sans exemple, sans nom, dans tout ce que purent enfanter de plus excessif des mœurs cruelles et voluptueuses, et toutefois empreintes d'une étonnante grandeur.

Cette société se retrouve avec ses caractères dans les productions de l'art. Les arcs de triomphe, élevés jusqu'au fond des plus lointaines provinces, les magnifiques colonnes d'Vntonin et de Trajan, les palais même des gardes prétoriennes près de quel- (jucs demeures impériales, rappellent et l'esprit martial, et la fierté et la gloire du peuple qui sou-

mit tOLii les autres peuples. Ces monuments, les premiers surtout, sont purement romains. On croit voir, en les contemplant, les nations se courber pour passer sous ces voûtes ornées de leurs dépouilles.

La grave et vaste basilique où le magistrat rendoit ses arrêts, offroit quelque chose d'analogue aux formes solennelles de la jurisprudence et à l'austérité de la loi. Le génie de l'administration se montroit partout , dans les ponts qu'on admire encore, dans les masses colossales des aqueducs et leurs coupes hardies , dans les portes des villes , d'une beauté si simple et d'un aspect si imposant, dans une multitude d'autres ouvrages d'utilité publique, dont plusieurs ont duré jusqu'à nos jours. Mais, à partir des temps où le luxe envahit l'empire, où le Romain, fatigué de ses vieilles vertus et se plongeant avec fureur au sein des plaisirs , embrassa la vie comme une courtisane, ce qu'il demanda principalement à l'Art ce fut de servir et d'exciter ses désirs insatiables. De là tant de monuments entassés, pressés sur le sol qu'ils surchargent, théâtres, arènes, thermes, portiques, molles et somptueuses villas. Quelle frénésie de convoitise, quels prodiges de puissance, du Golisée, ce temple du meurtre, aux palais sous-marins de Caprée! L'Art cependant, las de flatter les pas-

sions sensuelles et féroces, eut aussi son côté moral; il avertit l'homme de la fragilité de son existence d'un moment, de la vanité de ses grandeurs qui se résolvent en un peu de poussière , et le caractère du peuple romain primitivement agriculteur, et qui toujours conserva le goût de la nature champêtre, est encore rappelé par ses tombeaux dispersés le long des chemins dans la campagne. On diroit que ceux qui reposent là , fuyant le tumulte des cités pour revenir s'asseoir au foyer rustique, surpris par le soir se sont endormis sur le bord de la route.

Avant de parler de l'architecture des nations chrétiennes , laquelle ne se développa qu'assez tard, nous nous arrêterons quelques instants à celle des Arabes. On y trouve une confirmation des principes exposés précédemment. Les peuples musulmans n'eurent jamais d'architecture religieuse : pourquoi? Parce que leur religion, pur déisme, sépare totalement Dieu de son œuvre, ne le fait connoître ni en lui-même ni dans ses rapports avec la Création, le "reléguant au fond des impénétrables ténèbres de son unité absolue. L'univers dès lors n'est point pour elle l'expression de l'Être infini. Ne correspondant par ses dogmes à aucune conception des choses, elle n'a en soi aucune vertu plastique. Le temple est arbitraire et vide, il ne procède

point d'elle : prolem sine miUre creatam. Et c'est par une raison semblable que, chez les chrétiens, le protestantisme s'est montré si stérile au point de vue de l'Art. Il a des lieux de réunion, il n'a point de temples, parce qu'il n'a point de sanctuaire où réside la force génératrice du temple, la Divinité dont il émane.

Mais si l'Islamisme n'a pu enfanter une architecture religieuse , exprimer par elle une pensée qui lui manquoit, l'Arabe civilisé a empreint de son génie d'autres monuments, où l'art, quelque emprunt qu'il ait pu faire à l'architecture byzantine ainsi qu'à celle de l'Hindoustan, se manifeste sous des faces nouvelles. Né sous un ciel de feu , dans une contrée en partie couverte de montagnes arides et de plaines de sable parsemées de rares oasis, ce peuple dut à son climat, aux habitudes qu'il produisit, aux mœurs qu'il engendr-a, les principaux traits qui le caractérisent. Vivant sous la tente, et trop souvent de rapine, pour supplrer à ce que le sol lui refusoit, errant avec ses coursiers et ses chameaux d'un lieu à un autre sans jamais se fixer en aucun , l'esprit d'indépendance , le courage audacieux, la fierté personnelle, durent surtout le distinguer. Les liens de famille et de tribu furent les seuls qu'il connut, avec ceux de l'hospitalité par lesquels il se rattachoit à l'humanité dont le séparoit

son existence isolée et nomade. Actif seulement aux jours du combat, lorsque ses besoins ou ses convoitises le poussoient à quelque entreprise, replié d'ailleurs en lui-même, immobile sous les larges plis de son manteau de poil, toutes ses énergiques facultés se concentroient dans la vie intei'ne. La simplicité même de cet état primitif le détournoit de la science , dont la culture exige une civilisation plus avancée. Que lui restoit-il donc? La poésie, mais une poésie à part, en harmonie avec son soleil, ses solitudes brûlantes, avec ses souffrances et ses joies, ses instincts, ses aspirations. Allant où l'esprit l'emportoit, il se créa, pour les habiter, des régions plus belles , plus heureuses. Son ardente imagination peupla l'univers d'êtres invisibles, de génies puissants, bons et mauvais, que l'homme initié aux arts magiques pouvoit s'assujettir par la vertu de certains charmes. Cette croyance inculquée dès le berceau, nourrie par des récits merveilleux que les générations se transmettoient, changeoit à ses yeux l'aspect du monde, l'enchantoiten quelque manière. Rien, dans ce qui frappoit ses regards, ne lui dondoit le sentiment des grandes énergies de la Nature ; il y substitua ces forces d'un autre ordre, personnifiées, volontaires et libres, indépendantes des lois fatales de la Création inférieure; et lorsque, haletant sur une terre nue, dans une atmosphère em-

brasée, il s'abandonnoit à ses vagues désirs, ce qu'il aimoit à se représenter, c'étoient des eaux et des ombrages, une lumière aflbiblie et douce , dont les reflets se projettent h. travers un épais feuillage sur les ondes limpides de la source près de laquelle il respire la fraîcheur avec volupté. Tel étoit pour lui le type parfait de la beauté dans la Nature.

De la combinaison de ces choses est née l'architecture arabe. Elle ressemble à un rêve brillant, au caprice des génies, qui s'est joué dans ces réseaux de pierre, dans ces délicates découpures, ces franges légères, ces lignes volages, dans ces lacis où l'œil se perd à la poursuite d'une symétrie qu'à chaque instant il va saisir, qui lui échappe toujours par un perpétuel et gracieux mouvement. Ces formes variées vous apparoissent comme une puissante végétation, mais une végétation fantastique; ce n'est point la nature, c'en est le songe. La lumière voilée prend des teintes moelleuses, une sorte de velouté aérien , analogue à ce monde de féerie, et qui en augmente l'illusion. Partout des canaux murmurants, des fontaines jaillissantes, une impression de langueur qui assoupit les sens. Que l'amour, un amour plus passionné, plus sensuel que tendre, anime ce magnifique palais, toute la vie de l'Arabe est là dans son exemplaire idéal. De conception dogmatique des choses, de pensée sociale, nul ves-

tige. Cette ravissante demeure n'est destinée qu'à l'individu , ne rappelle que lui. Les mœurs hospitalières des fils d'Ismaël auront pourtant aussi leur expression plus rapprocliée des habitudes simples de son primitif état. Sur les sentiers arides du désert, près d'une source et de quelques palmiers, il élèvera des abris, des lieux de repos pour le voyageur, des caravansérails, des tentes de pierre. Jusqu'à l'invasion des peuples du nord, l'architecture civile des nations chrétiennes, du moins en occident, fut, comme leur architecture religieuse, exclusivement romaine. Puis Fart s'affaissa sous les ruines de l'empire, mais pour renaître avec un caractère nouveau. Il reparut informe encore, lorsque l'institution féodale commença elle-même à s'organiser. D'autres idées, d'autres mœurs marquèrent de leur empreinte ses rudes productions. Il se résuma d'abord tout entier en deux édifices, l'église et le château, auxquels on pourroit joindre, comme une sorte d'intermédiaire , le couvent. A cette époque de violence et de désordres, celui-ci recueilloit au fond des forêts et des vallées incultes, à l'ombre de la croix protectrice du foible, ceux qui , portant avec douleur le poids de la société ou d'eux-mêmes, cherchoient dans le travail du corps le repos de l'esprit, la paix dans le sacrifice de soi, la libellé dans l'obéissance, les joies intimes de

l'homme intérieur dans la contemplation de Dieu et des mystères de la vie future. Que leur falloit-il? Une demeure simple, pauvre et sévère, conforme à la profession qu'ils faisoient de détachement du monde et des choses du monde. Cependant, à mesure que ce détachement même devint une source de richesse et de pouvoir, le monastère s'agrandit, s'orna, sans néanmoins perdre entièrement son caractère primordial. De modestes cellules groupées autour d'un cloître, tel en fut le type, qui rappelle tout ensemble la vie retirée et la vie commune. La pauvreté est dans la cellule, la richesse dans le cloître où se déploient toutes les beautés, toutes les magnificences, toutes les délicatesses de. l'art. On y peut suivre son progrès, depuis les premiers essais du roman jusqu'à la perfection du gothique; après quoi l'art, passant à travers la Renaissance, se transforme et retombe dans l'imitation de l'antique. Le couvent, comme l'église, annonce alors l'affolbUssement de la foi , une préoccupation dominante de l'institution positive, humaine; il expiime enfin l'idée terrestre substituée à l'idée mystique.

Le château féodal, situé d'ordinaire sur le sommet de rochers presque inaccessibles , ressemble à l'aire de l'aigle. Son aspect sombre, ses tours massives percées d'ouvertures étroites, ses créneaux pa-

reils à d'énormes dents, éveillent le sentiment d'un pouvoir redoutable, d'une domination farouche et mêlée toutefois de je ne sais quelle fierté rude et noble. En le voyant, on a sous les yeux le spectacle d'une société divisée en elle-même , où les armes remplacent le droit et la loi. Symbole de la puissance solitaire et indépendante, de la force et de la grandeur personnelle , il représente merveilleusement ces temps d'anarchie où, les liens de l'humanité n'existant plus dans l'ordre politique, l'homme individuel, sans souci d'autrui, se faisoit lui-même toute sa destinée.

Lorsque la police des Etats prit une forme moins irrégulière, qu'une meilleure organisation de la justice et de la force réprimante ramena quelque sécurité et avec elle un développement d'industrie et de richesses, le château, peu à peu, descendit de ses rocs escarpés ; il cessa d'être une citadelle pour devenir la demeure pacifique d'un pouvoir garanti par les lois et sûr de lui-même. L'art y réalisa progressivement ses types variés, en suivant toutes les phases de l'architecture religieuse. Aux massives constructions des siècles antérieurs succéda le gothique élégant de légèreté et riche de détails; vint ensuite la Renaissance, dont le style, qui marque pour le temple un commencement de décadence, est au contraire admirablement approprié aux édi-

lices destinés aux usages de la vie domestique et civile; enfin reparut l'art grec et romain, mais alourdi ou maniéré, privé de sa grandeur et de sa grâce native. L'architecture arabe elle-même pénétra chez les nations occidentales, à Venise surtout à cause de ses relations multipliées avec l'Orient; et, dans le reste de l'Italie, à Rome, à Florence, à Pise, à Sienne, à Yicence, à Vérone, les palais se modelèrent en quelque sorte sur les idées, les mœurs, les habitudes sociales des âges où il furent élevés, sur la nature même des gouvernements; car ils présentent des caractères très-différents dans les pays soumis à un seul et dans les républiques, là où régnoit sans contestation une puissante aristocratie, et là où des luttes intestines entre les factions tour à tour victorieuses faisoient de la cité comme une arène où les partis se disputoient la domination. Il y eut des temps où les villes, partagées entre des familles ennemies , ressembloient à des forêts de tours, où chaque palais étoit une forteresse; et, quoique plus modernes, quelquesuns de ceux qu'on admire à Florence ont encore, dans leur masse austère, quelque chose de cet aspect. Le palais ducal de Ferrare, avec ses fossés et ses ponts-levis, et le palais du doge à Venise n'offi'ent-ils pas le même contraste que les gouvernements de ces deux cités ; celle-ci obéissant à un

homme investi par elle d'une haute magistrature; celle-là gouvernée par un maître qui ne relève que de soi ?

Un autre genre de monuments appartient à l'époque de l'affranchissement des communes, cette grande révolution qui en préparoit une plus grande : nous voulons parler des hôtels de ville. Ce n'est point le château royal ou aristocratique; c'est le palais du peuple, le lieu où s' assemblent les citoyens pour exercer leur souveraine puissance, délibérer sur leurs intérêts, où siègent les magistrats librement élus. Orné au dehors, modeste au dedans, il rappelle l'opulence de la communauté et l'égalité de ses membres. Les lignes en sont simples et sévères. Point de larges frontons couronnant des portails énormes; rien non plus de petit, d'étroit et d'abaissé. De tous ceux qui entreront là aucun ne courbera la tète, mais aucun ne Télèvera au-dessus de celle d'autrui. Le beffroi, s'élevant au-dessus de rédifice, achevoit d'en marquer le caractère. Voix solennelle de la cité, il convoquoit le populaire à la maison commune, l'appeloit aux fêtes publiques ou à la défense de ses droits, s'il arrivoit qu'ils fussent menacés.

Lorsque les grandes monarchies européennes achevèrent de se former, lorsque le pouvoir devint absolu, l'architecture aussi exprima ce pouvoir d'un

seul dans une société moralement décrépite, qui, brillante encore de la gloire des armes, voit, au sein de la corruption que voile un instant la politesse et l'élégance des mœurs, s'éteindre chaque jour son antique esprit et ses croyances antiques. Tout s'efface devant le souverain qui absorbe en soi la nation esclave. Quand il eut dit : VEtat c'est moi, il fallut lui bâtir une demeure proportionnée à cette monstrueuse prétention. Alors, ramené presque au métier, l'art sans inspiration s'enfla, pour ainsi parler, au lieu de s'agrandir; il construisit, sous le nom de palais, une maison gigantesque, transformée depuis en bazar par un ignoble et cauteleux despotisme de boutique.

On le voit, dans chacune de ces branches, l'Art, comme nous l'avons établi d'abord, n'est que la forme extérieure des idées, l'expression du dogme religieux et du principe social dominant à certaines époques. Imiter Fart ancien, le reproduire est donc un précepte absurde et faux; parce qu'il exigeroit que l'artiste fût pénétré de la conception antique, qu'il y crut ; parce que cette conception ne représenteroit point l'état actuel de l'intelligence et de la société. Aussi, quelque habile qu'elle fût, l'imitation ne put-elle jamais imprimer à ses productions le caractère de vie inséparable de cette"spontanéité qui réalise immédiatement un modèle interne. De

là vient que l'Art, reflet et symbole des croyances des peuples, de ce qui les constitue intellectuellement ce qu'ils sont, parcourt des cycles successifs, oflfre des périodes de croissance et de dépérissement. Il se perd quand l'artiste, entraîné par le mouvement contemporain, n'apliis foi à la conception à laquelle se rattachent ses œuvres, ou quand ses œuvres ne se rattachent à aucune conception. C'est ce qu'on a vu dans la Grèce, à Rome ; c'est ce que nous voyons de nos jours, avec cette différence que maintenant l'art, après avoir subi rinfluence d'un matérialisme grossier et d'un scepticisme presque universel, tend à sortir de cet abaissement, exprime à sa manière l'inquiète recherche d'un type du Beau correspondant à l'idée inconnue , au dogme pressenti, mais obscur et confus encore, que l'humanité en souffrance appelle ardemment.

Si l'art n'est point l'imitation de l'art ou de ses créations accomplies déjà, il n'est pas davantage l'imitation de la Nature, en ce sens qu'il s'efforce de reproduire, non les apparences phénoménales, mais leur archétype idéal, tel qu'il subsiste en Dieu, immuable, éternel comme lui. Pour que les grands monuments de l'art s'harmonisent avec la nature, il faut que l'art même modifie celle-ci. Les jardins que Le Nôtre a portés à un si haut point de perfection en offrent un remarquable exemple.

Qu'est-ce que l'artiste s'y est proposé? De fondre par degré l'œuvre de l'art dans l'œuvre de la nature. Et pour y parvenir, qu'a-t-il fait? Il s'est emparé de la nature elle-même, de la nature vivante ; il en a lié les lignes et les plans aux plans et aux lignes architecturales, jusqu'cà ce que, par une sorte d'affranchissement successif, la nature, dégagée des liens que l'art lui imposoit, reprenne, avec sa liberté, son caractère natif et propre. Passant ainsi, par d'insensibles nuances, d'une impression à une autre impression, de manière qu'elles s'unissent en un sentiment indivisible, on perçoit le Beau simultanément sous ses deux formes les plus générales, celle qu'il revêt dans la Nature, et celle qu'il revêt en nous-mêmes, laquelle, exprimant ses relations avec notre intelligence, représente les phases de son développement.

Mais le Beau étant essentiellement un , il existe des rapports intimes, de secrètes harmonies entre ses manifestations dans la Nature et ses manifestations dans les œuvres de l'homme. La lumière grise et terne ou brillante et dorée , le ciel habituellement serein ou orageux, l'aspect riant ou âpre du sol, les foimes des plantes, leurs couleurs, toutes ces choses et mille autres encore réagissent sur l'art, contrastent ou s'harmonisent avec ses monuments, en accroissent l'efletou l'altèrent. Transpor-

tez le Partliénon dans une contrée brumeuse et froide, il y sera étranger, il ressemblera au Grec lui-même exilé de sa patrie , et regrettant, sur les bords de quelque fleuve glacé, le soleil de l'Attique et ses douces brises, et ses gracieuses collines, et ses horizons enchantés. Chaque édifice a son site propre d'où dépend sa beauté pittoresque. Le château féodal se dresse, comme le spectre de la guerre, sur un roc isolé et nu. Le monastère recherche le silence et l'ombre des bois, le calme des eaux tranquilles. L'église champêtre s'élève sur la pente du coteau, au-dessus des cabanes du pauvre, pour le bénir et le protéger. Partout vous trouverez de semblables harmonies, et partout elles ajoutent au charme de l'art un autre charme non moins ravissant. Elles associent la pensée de l'homme à la pensée de Dieu, et sa vie passagère à la vie perpétuelle de la Giéation ; elles opèrent la mystique union de sa nature à la Nature universelle, de ses œuvres et de l'œuvre divin, dont il aspire, par un puissant instinct qui révèle sa grandeur, à reproduire le type éternel.

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