‹ De l'art et du beauChapitre 11 sur 30 · DANSE OU MOUVEMENT RHYTHMIQUE · texte numérisé non relu

DANSE OU MOUVEMENT RHYTHMIQUE

enclins à ramener l'Art à la pure sansation , jusqu'à ce qu'enfin, privé de l'esprit qui l'animoit, il s'ensevelisse dans la matière inerte et ténébreuse. Les croyances, les mœurs des peuples enfants, leurs passions, quelles qu'elles soient, s'expriment par des mouvements rhythmés. Ils ont des danses guerrières, des danses funéraires, des danses qui représentent toutes les scènes de la vie, et où se révèle distinctement le caractère de chacun d'eux. Autres sont celles des nègres sous leur ciel brûlant, des races ardentes et molles des contrées voluptueuses, des régions embrasées; autres celles des rudes habitants des zones septentrionales.

A mesure que, la civilisation se perfectionnant, le sentiment du Beau se développe, la danse, comme tous les arts, se développe également. Instinctive d'abord, spontanément inspirée par la nature, la symétrie, la mesure, le rhythme, s'y marquent de plus en plus: elle croît cà la fois en variété, en unité; elle aspire à réaliser un type idéal ou le Beau dans ses rapports avec les poses, les attitudes, les mouvements de l'homme ; et, de cette beauté purement extérieure, elle s'élève par le geste, par l'expression des traits, jusqu'à la beauté que l'esprit seul contemple, unissant ainsi aux arts qui ont pour objet immédiat la manifestation des foi'mes sensibles ceux dont l'objet direct est de manifester les

sentiments, les passions et les idées mêmes. Et comme, en outre, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, elle se lie d'une manière intime à la musique, e^ aussi aux arts dramatique et oratoire, on voit qu'aucun art n'offre une si grande complexité que la danse. Elle a pourtant ses limites propres, au delà desquelles, passant dans un domaine qui n'est pas le sien, elle tendroit à confondre, au détriment de l'art véritable, ce qui naturellement est distinct. Les exemples n'en sont pas rares dans les siècles de matérialisme. La mimique et la pantomime, pour lesquelles quelques anciens peuples se passionnèrent si vivement, étoient une sorte de danse. Les Grecs l'appeloient orchèse, les Latins saltatio. Renfermée dans ses justes bornes, cette danse expressive, qui forme encore un des éléments de la nôtre, est un des anneaux de la chaîne magnifique dont se compose l'Art entier, mais elle ne sauroit suppléer aucun des autres anneaux entre lesquels elle établit une liaison harmonique. On l'a néanmoins essayé en certains âges où la vraie notion et le sentiment délicat de l'Art s'étoient perdus presque totalement. Lors du déclin de l'empire, les Romains, dépravés par les jouissances des sens, réduisirent à une pure pantomime l'art dramatique, dénaturé dès lors complètement. Au quatrième siècle, on ne jouoit plus la tragédie, on la dansoit

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Ainsi, pour exprimer la représentation sur la scène des aventures de Niobé, de ce drame touchant et terrible, on disoit : Saltare JSioben,

Considérée en général, la danse a ses lois, analogues à celles de la sculpture et de la musique. Par ce qu'elle renferme de plus intime, elle doit correspondre à un ordre de pensées et de sentiments qu'elle manifeste à sa manière , en même temps qu'elle s'efforce de reproduire, sous des conditions extérieures, un modèle idéal de beauté, sans lequel aucun art n'existe. Cette beauté idéale se compose de deux éléments, la majesté, l'élégance, la grâce, l'harmonie enfin des lignes du corps, que recherche la statuaire , et l'harmonie des lignes du mouvement, correspondante au rhythme musical. Toute danse doit, comme le chant, procéder d'un motif principal, qui toujours reparoisse, que l'on sente toujours, dans la variété de ses développements, et qui les ramène à l'unité. 11 forme, en un sens très-exact, la mélodie de la danse : tout le reste y doit être subordonné. Les mouvements secondaires, ceux des chœurs, l'accompagnent et le complètent en se liant à lui harmoniquement : ils en sont, pour ainsi parler, les accords. La vraie puissance de l'Art réside avant tout dans la mélodie fondamentale, et ensuite dans la perfection des rapports qui l'unissent cà son complément harmo-

nique. Ce qui ne fait ressortir que la souplesse et l'agilité musculaire doit être ménagé avec une sobriété extrême. Les tours de force, les simples ornements, plaisent un moment, étonnent, comme dans la musique, à cause de la diftlcalté vaincue ; mais, étrangers à l'art réel, il est au moins trèsrare qu'ils n'en affoiblissent pas l'impression.

Observons, à l'égard du rhythme, que les animaux mêmes le sentent, tant il a dans la nature de profondes racines. Il excite, comme on le sait, et soutient la marche du chameau, sans doute en stimulant la force productrice du mouvement. Il exerce sur l'homme même une action analogue. Le tambour, le cornet, le clairon, ne règlent pas seulement le pas du soldat, ils l'animent encore, et diminuent la sensation de lassitude. Déjà presque épuisé par les travaux du jour, le nègre fera souvent une longue route pour passer la nuit en des danses qui semblent réparer ses forces. Les faits do ce genre et, en général, la passion de la danse si vive chez les peuples de mœurs simples, spécialement en certains climats et dans certaines races, pourroient donner lieu à des recherches physiologiques curieuses. Le plaisir exalté, l'espèce d'enivrement qu'elle procure, n'est pas uniquement dû au sentiment de l'Art, puisque l'Art quelquefois y apparoît à peine. Il est présumable qu'il s'établit

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entre les danseurs, surtout de sexe différent, une secrète communication, une sorte de courant magnétique, qui agit puissamment sur l'appareil nerveux. Et quant à l'influence du rhythme sur la marche soit de l'homme, soit de quelques animaux , dont l'organisation devroit être, sous ce point de vue, attentivement examinée, leur mouvement progressif étant par sa nature essentiellement rhythmé, tout ce qui provoque en eux la sensation du rhythme doit aussi provoquer le mouvement qui y correspond, et en diminuer la fatigue proportionnellement à l'excitation.

Avant de quitter le sujet traité dans ce chapitre, il est bon de faire remarquer de nouveau l'intime liaison des diverses branches de l'Art, varié dans ses manifestations comme nos facultés, radicalement un comme l'homme même. D'où il résulte que l'objet de l'Art, c'est-à-dire le Beau, est aussi essentiellement un, absolu dès lors, infini en soi, bien que ses reflets dans la Création soient finis ainsi qu'elle; et c'est pourquoi, à quelque hauteur que l'Art ait pu s'élever, il tend toujours au delà, par un éternel mouvement d'ascension vers son dernier terme. Et le terme où il tend est aussi le principe d'où il sort, car il cesseroit soudain d'exister, si ce terme cessoit d'être , ou si, continuant d'être, l'homme cessoit d'en avoir le sentiment et

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la vision. Ainsi l'Art prouve Dieu, et la grandeur de l'homme uni à Dieu et possédant la conscience de cette union ; il est le culte instinctif et naturel que rend à l'Être souverain la créature intelligente, puisqu'elle exprime par lui sa conception des choses et de leur suprême Auteur, l'admiration, l'amour, tout ce qu'elle ressent en soi à la vue du mystérieux modèle, de la beauté inénarrable qu'elle contemple avec ravissement,

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