CHAPITRE IX
ART ORATOir.E.
Ce que nous appelons l'éloquence ne se distinguoit pas origlnaii'ement de la poésie. L'enseignement religieux et moral, les lois même en prenoient la forme, à cause de son intime union avec le chant, qui se confondoitavec la parole expressive; et même après que l'éloquence se fut, à quelques égards, séparée de la poésie, elle conserva comme elle le rhythme, la mesure, l'harmonie, et conséquemment un certain caractère musical auquel, sans aucun doute, elle doit une partie de ses effets. Par où l'on voit de nouveau combien sont étroits les rapports entre les arts divers, et combien l'Art même, sous ses spécifications relatives à nos différents modes de percevoir et de sentir, est radicalement lié à ce qu'il y a de plus sérieux dans la vie humaine : ce qui, d'ailleurs, apparoit clairement lorsqu'on le considère en soi, au point de vue le plus général, puisque le Beau, objet de l'Art, n'est que le Vrai rendu sen-
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sible, et que clés lors la fonction de l'Art consiste à attirer, par le charme du Beau, les hommes vers le Vrai qui est aussi le Bien, à le leur faire aimer, et à concourir ainsi au but final de la Création, en l'unissant toujours plus à Dieu.
L'art oratoire comprend le discours et l'action, le discours qui parle à l'esprit, l'action qui parle aux sens. Dans sa complexité, il a, sous d'autres conditions, quelque chose de tous les autres arts : quelque chose de l'architecture, par la disposition, la structure de l'édifice entier du discours; de la sculpture et de la peinture, par la pose, le geste de l'orateur, l'expression de ses traits; de la danse, par l'harmonie des mouvements ; de la musique, par l'acc.ent de la voix et le rhythme de la déclamation.
Quelque intimement unis que soient ces deux éléments de l'art, le discours et l'action, chacun d'eux peut et doit être considéré séparément, parce que chacun a sa sphère distincte et subsiste à part, bien que l'un et l'autre s'appellent', s'attirent, pour user de ce mot, en vertu d'une réciproque affinité, et ne développe complètement leur puissance qu'en se combinant.
Le discours oratoire se distingue de la poésie en ce que la pensée pure et les procédés logiques y tiejinent une plus grande place. 11 cherche à con-
vaincre par le raisonnement, il expose, prouve, démontre, selon les méthodes de la science : voilà ce qu'il a de propre. Mais il doit encore persuader, émouvoir, entraîner ; c'est sa partie poétique, et la poésie est un des éléments de l'éloquence. Sans cela, l'éloquence n'appartiendroit pas à l'art, elle ne seroit pas l'expression du Beau, le Vrai n'y reluiroit pas sous la forme sensible qui en reproduit la splendide image. Ce que nous avons dit de la poésie s'applique donc également à elle : c'est pourquoi nous n'aurons que très-peu de chose à y ajouter.
L'éloquence peut être divisée en deux branches principales, l'éloquence religieuse et l'éloquence politique et civile.
La première, dans l'antiquité, se confoncloit avec la poésie. Les hymnes chantées dans les cérémonies du culte, quelques poëmes, tels que ceux d'Hésiode et des Gnomiques, tels étoient les moyens à l'aide desquels se perpétuoit la tradition des préceptes moraux et des croyances théologiques. Plus tard, les philosophes dogmatisèrent ou de vive voix dans leurs écoles, ou par écrit dans des ouvrages accessibles seulement aux classes lettrées. Ce fut là tout. Les prêtres n'étoient pas des ministres de la parole. Si, dans les sanctuaires mystérieux d'Eleusis de la Samothrace, l'hiérophante communiquoit aux initiés certaines doctrines dont la nature n'est pas
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bien connue, il étolt sévèrement défendu de les révéler au vulgaire profane ^ Point d'instructions destinées au peuple : un sacerdoce muet. L'éloquence religieuse n'existoit donc pas avant le christianisme. Elle naquit sur les bords du lac de Génésareth et dans les montagnes de Judée, avec la prédication de Jésus-Christ, laquelle en est le plus beau modèle. Cette grande prédication, qui devoit renouveler le monde, continuée par les disciples du Fils de l'homme, se propagea dans l'empire romain et au delà chez les barbares, avec une rapidité sans exemple : ciirrit verbwn, disoit saint Paul, étonné lui-même de ce merveilleux mouvement. L'enseignement du dogme et des devoirs n'a pas un moment cessé depuis ; étroitement lié au culte, il constitua dès l'origine l'une des plus hautes fonctions du sacerdoce, et c'est à l'influence de cet enseignement oral qu'est principalement dû le développement intellectuel et moral des peuples chrétiens et leur civilisation supérieure. Il leur est exclusivement propre ; car, en imitant cette magnifique institution, le mahométisme n*en a conservé que l'ombre, et le vice delà doctrine, son incurable imperfection, l'y a rendue à peu près stérile.
Odi profanum vulgus Et arceo.
IIor;AT.
Les monuments de l'éloquence chrétienne, des Apôtres jusqu'à nos jours, offrent sans doute de nombreux points de dissemblance, et, sous le rapport de l'xVrt, une extrême inégalité. Ils ont cependant aussi un caractère commun et d'autant plus remarquable qu'il contraste davantage avec tout ce que le monde avoit connu auparavant : nous voulons parler de la prééminence de l'esprit sur la chair, qui créa les types de la sculpture et de la peinture au moyen âge, du mépris des choses de la terre, lesquelles passent si vite, et de l'ardente aspiration aux biens éternels ; mais surtout de cet amour sublime, immense de Dieu et des hommes, appelé charité, d'où sortit peu à peu une société nouvelle fondée sur un droit nouveau, sur le principe sacré de l'égalité et de la fraternité humaine qui, progressivement mieux compris, devoit briser les chaînes des peuples et les régénérer. Pendant dix-huit siècles, des voix innombrables répètent une même parole, et cette parole est une protestation saintement inflexible contre l'abus de la puissance, contre la brutalité de la force égoïste, une solennelle réclamation en faveur du foible, du pauvre, des opprimés; des exhérédés de la famille universelle, au nom du Père qui est dans les cieux. G'étoit là, certes, une source féconde d'inspirations élevées, complètement étrangères à l'éloquence antique.
Rien n'égale l'énergie du langage des Pères et la hardiesse de leur pensée, lorsque, rappelant aux grands et aux riches les devoirs qu'ils oublient, ils traitent, avec une liberté dont ils semblent ne pas même soupçonner la généreuse audace, les fondamentales questions que l'on croit si neuves de notre temps, et les résolvent sans hésiter par les maximes évangéliques d'égalité et de fraternité; lorsque, du haut de la chaire chrétienne, ils fon; descendre sur l'injustice, la dureté avide, l'indifférence meurtrière, les malédictions prononcées contn elles et l'anathème du souverain Juge. Puis, à leurk menaces prophétiques, à leur pieuse douleur, viennent bientôt se mêler des sentiments plus doux. Ils consolent ceux qui souffrent, relèvent les humbles, les délaissés, leur montrant au delà de cette vie si courte la réparation due à leurs tribulations passagères, la récompense 'certaine de leur patience à les supporter, de leur victoire contre les tentations qu'excitent en eux les maux sous lesquels ils gémissent, l'iniquité dont ils sont victimes, de leur fidélité enfin à la loi du devoir qui oblige tous les homme 3 également. De là un genre de pathétique plein de chaleur et de vives émotions, mais qui jamais ne remue les passions violentas et envieuses, cachées dans les basses régions de l'âme. Dérivé de l'amour divin, il en alapureté, et comme l'huile s'im-
bibe dans les plis d'un vêtement, il s'ouvre jusqu'au fond du cœur de secrètes voies, par cette sorte de douceur pénétrante qu'on a nommée onction^ et qui distingue la parole chrétienne de toute autre parole. Mais le christianisme a aussi ses dogmes sévères £t terribles, l'originelle dégradation de l'homme, son impuissance absolue pour le bien, (f où la nécessité d'une grâce surnaturelle, distdbuée gratuitement sans égard aux mérites, accordée aux uns, refusée aux autres dans la mesure qui sauveroit certainement, la prédestination à des supplices sans fin, ou à l'éternelle gloire, selon d'immuables décrets devant lesquels doivent s'anéantir et la raison et la conscience humaine. Là où ces doctrines effrayantes ont prédominé dans toute leur rigueur, elles ont éteint l'amour, la volonté, l'action: car que pouvoit faire et vouloir l'homme affaissé sous le poids d'une destinée fatale? Plus de mouvement, plus de vie, plus d'éloquence dès lors, et voilà pourquoi le protestantisme s'est montré si stérile en grands orateurs. Sa parole compassée, froide et sèche, ne s'anime un peu, comme dans Saurin, que sous l'impression de la haine et de la colère. Complètement dépourvue d'onction, elle devient, sitôt qu'elle la recherche, cette espèce de jargon piétiste dévotement guindé, affecté, creux et fade, qui est pour le cœur ce qu'est pour l'oreille un son faux.
Un des caractères du christianisme est de tendre sans relâche au perfectionnement moral, et rien de plus profond que sa manière de procéder pour atteindre cette fm. Pénétrant tout d'abord jusqu'à la racine des actes, il a voulu que l'homme, attentif aux secrètes impulsions qui les provoquent et les déterminent, et réprimant dès l'origine, avant qu'elles aient produit leur effet , celles dont il reconnoît la direction mauvaise, fît de cette réforme intérieure, toujours nécessaire, jamais achevée, h premier de ses soins. Tel est le but principal de la vie monastique. Le religieux, au fond de sa cellule, où nulle autre pensée ne le distrait de la pensée du souverain Être vers lequel s'élèvent tousses désirs, le contemple dans sapureté, sa beauté ineffable, et, se comparantà ce divin modèle, travaille incessamment à détruire en soi tout ce qui peut le séparer de lui. On ne sait point assez jusqu'où cette continuelle application à s'observer soi-même, à surprendre le mal à sa naissance, sous ses formes les plus déliées et les plus fugitives, jointe à une aspiration véhémente au Bien infini, au Beau substantiel qui est Dieu même, développèrent, dans les siècles de foi, en certaines âmes d'élite, la délicatesse du sentiment et la sagacité du regard interne. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de cette merveilleuse connoissance de l'homme au'on ne se
lasse point d'admirer dans les moralistes et les orateurs chrétiens. Le mysticisme des cloîtres, réagissantsur les mœurs publiques et privées, spiritualisa les passions mêmes, y fit découvrir d'innombrables nuances inaperçues auparavant. Le moyen âge lui dut la chevalerie, fondée sur deux choses également étrangères au monde ancien , l'honneur et cet amour à la fois exalté et naïf, ardent et pur, qui, chez les nations modernes, a modifié si profondément le théâtre et le roman même.
Les orateurs chrétiens exercèrent encore, pendant la longue période de la barbarie féodale, et plus tard à l'époque des pouvoirs absolus, une éminente fonction. Lorsque tout se taisoit devant la force brutalement enivrée d'elle-même, une seule voix, celle du prêtre, s'élevoit du pied del'autel pour apprendre à ces maîtres superbes qu'au-dessus d'eux existoit un maître plus puissant, juge sévère de leurs actes , pour leur rappeler les devoirs dont, sans cela, l'idée même se seroit bientôt perdue, pour menacer le crime, flétrir le vice, défendre au nom de Dieu le foible et l'opprimé. Ainsi se conserva, quoique violée souvent, la loi morale ; ainsi se perpétuèrent les saintes maximes destinées à devenir, chez les peuples affranchis, la base du droit public. Otez la chaire chrétienne et ses enseignements, et ses protestations incessantes, qu'auroit étéla société dans les
temps féodaux ou sous le despotisme de Louis XIV ? ce qu'elle a été partout où le christianisme n'a point pénétré. Il la sauva d'une ruine certaine, il y déposa le germe de la civilisation future, il en prépara le développement, tel qu'on l'a vu s'opérer depuis. Jamais la parole fit-elle rien déplus grand? Elle vainquit à la fois et l'ignorance et la violence, elle brisa toutes les tyrannies , quel qu'en fût le principe, elle ouvrit à l'humanité ce magnifique avenir dont, pleine d'une joie sainte, elle contemple les magiques perspectives. Avec son instinct infaillible, le peuple ne s'y trompa point; dans sa misère et son abaissement, il la sentit passer sur lui comme la brise qui ranime le voyageur épuise, haletant, comme le souffle même de la vie. En aucun temps, en aucuns lieux, l'éloquence ne remua si profondément les masses, ne produisit de si merveilleux effets. Voilà que l'Europe entière se lève; monarques, princes, sujets, tous entraînés par la même force et comme possédés du même esprit, oublient tout à coup le sol natal et se précipitent vers l'Orient, en poussant ce cri : Bien le veut! D'où part cette impulsion puissante? de la chaire chrétienne. Quia suscité ce prodigieux mouvement? un simple ermite et un moine de Clairvaux. Montrez-nous quelque chose de semblable dans l'antiquité.
Mais alors c'étoit l'âge de foi, de la foi passionnée, naïve, qui ne s'étoit encore, en tressaillant, repliée sur elle-même au contact d'aucun doute. La religion absorboit en soi tous les éléments spirituels de la société, le droit, le devoir, l'art, la science. Lorsqu'ensuite elle rentra peu à peu dans . le sanctuaire, lorsqu'une autre action vint limiter la sienne, la sphère de l'éloquence religieuse se rétrécit, elle devint purement dogmatique et morale. Ses formes mêmes, auparavant plus naturelles, plus variées et plus libres, subirent un changement que détermina l'introduction de la scolastique. Le sermon se calqua sur la thèse, il abonda comme elle en divisions et subdivisions symétriques. Cette forme imposée par l'usage, et qui oblige presque nécessairement l'orateur à répéter de mémoire un discours écrit, est loin d'être favorable à l'art qu'elle matérialise, à qui elle ôte ce je ne sais quoi de spontané, de soudain, qui est la vie de la parole. Cependant il s'est rencontré, en France surtout, des orateurs dont le génie a su triompher de cette absurde gêne, des orateurs qui, tantôt planant avec majesté dans les hauteurs du dogme, tantôt saisissant les passions qui fuient en vain dans les détours du cœur, les dépouillant de leurs voiles et les jetant nues devant l'auditoire effrayé, tantôt faisant palpiter au fond de ses entrailles
les plus vives, les plus tendres émotions, ont trouvé des accents aussi élevés que pathétiques ; et les noms de Bossuet et de Massillon resteront certes àjamais grands parmi les plus grands noms de l'éloquence.
L'existence ssule d'une parole indépendante chez les nations chrétiennes étoit pour l'humanité un immense bienfait, car elle maintenoit, sous des gouvernements émanés de la force, le droit de l'intelligence ; et il est très-remarquable que toutes les religions antiques, quelles qu'elles fussent, n'ont été non plus que des réactions contre la force brute dans l'organisation de la société humaine. Et quand ces religions, se corrompant, ont voulu tourner à leur profit le principe même qu'elles avoient originairement combattu , se l'incorporer, ou s'allier avec lui , elles ont promptement perdu leur pouvoir, et une réaction semblable à celle qu'elles avoient d'abord opérée, une réaction, selon les temps, religieuse ou philosophique, s'est aussitôt manifestée contre elles. Ce fait est sans exception.
En général, on peut juger de la civilisation d'un peuple qui a passé le premier âge par le degré de liberté spirituelle dont il jouit, car nul progrès possible que par cette liberté. Ainsi, pour ne pas sortir du sujet particulier que nous traitons , les plus brillantes époques de l'Art coïncident constamment avec celles que caractérise un grand mouvement de
rintelligence; et certaines branches de Fart ne peuvent même exister que dans les pays libres. L'éloquence politique implique des assemblées où se discutent et se décident les questions relatives àTintérêt commun, l'Agora, le Forum, le Sénat. Point d'éloquence civile là où la loi n'est que le caprice d'un homme, où la justice se cache dans l'ombre, où la publicité de la défense est interdite. C'est pourquoi ces deux genres d'éloquence furent, dans l'antiquité , exclusivement propres à la Grèce et à Rome jusqu'aux empereurs. On sait combien le peuple athénien, doué d'un sentiment si exquis du Beau sous toutes ses formes, étoit sensible au charme de la parole, et facilement entraîné par ses séductions. De là le rapide développement de l'art oratoire à Athènes, et la perfection qu'il y atteignit. L'orateur gouvernoit réellement, car il disposoit du souverain par la persuasion, le dominoit par l'ascendant victorieux de la parole. C'est à la puissance de la sienne, plus qu'à son génie dans la conduite des affaires publiques, que Périclès dut sa longue faveur et son autorité. D'autres, par le même moyen, exercèrent après lui une intluence pareille, mais contestée et passagère. Le peuple léger couroit à celui qui savoit le mieux lui plaire, s'emparer de son esprit, flatter ses préjugés et ses passions mobiles.
Ainsi l'éloquence politique, instrument du bien ou du mal, suivant les fins que se propose l'orateur, trop souvent inspiré par des vues personnelles, ne tend point d'elle-même et d'une manière directe au perfectionnement moral des hommes. Elle a d'ailleurs bien plus pour objet les intérêts que les devoirs, quoiqu'elle puisse quelquefois s'élever jusqu'à une sorte de sacerdoce, soit qu'elle se fasse le soutien dufoible et le défenseur des droits outragés, soit que, réveillant au fond des âmes l'amour de la patrie, elle y ranime le dévouement qui enfante les actions sublimes, ou qu'elle oppose à l'emportement des passions aveugles les saintes lois de la justice et de l'humanité.
Démosthènes semble avoir posé, dans la Grèce encore libre, les bornes de l'art. Ce n'est pas que d'autres n'aient eu des qualités qui lui manquoient; mais les plus éminentes il les possédoit toutes, et toutes à un degré qu'on n'a point égalé. Quel que soit son sujet, il l'agrandit naturellement et sans effort. A mesure qu'il se dessine, vous y voyez l'empreinte d'une puissance extraordinaire : on diroit le torse d'Hercule. Dans tous les membres de ce corps on sent couler une vie énergique. Ses muscles tendus se gonflent et palpitent; un souffle plus qu'humain bruit profondément dans sa large poitrine. Le colosse se meut, lève le bras, et avant
même qu'il ait frappé, nul ne cloute un instant que la victoire puisse être indécise. Ce qui domine dans Démosthènes, c'est une logique sévère, une dialectique vigoureuse, serrée, un étroit enchaînement d'où résulte un tout compacte et indissoluble. Ne cherchez point en lui la souplesse élégante, la grâce flexible et molle, l'insinuation craintive, la ruse qui s'enveloppe et fuit pour revenir; il va droit à son but, renversant, brisant de son seul poids tous les obstacles. Sa diction est nerveuse, concise, et cependant périodique. Pas une phrase oiseuse dans le discours; pas un mot oiseux dans la phrase. 11 force la conviction, il entraîne à sa suite l'auditeur maîtrisé, et s'il hésite, ouvrant une soudaine issue à la tempête qu'il retenoit en soi, il l'emporte comme les vents emportent une feuille sèche.
Les délibérations du Sénat et les discussions du Forum, les causes de toute espèce soumises au jugement soit des magistrats, soit du peuple, obligèrent de bonne heure les Roaiains à cultiver l'art oratoire. Quiconque aspiroit à prendre part aux affaires de l'État devoit s'exercer à la parole ; elle décidoit de tout, et voilà pourquoi les harangues tiennent tant de place dans l'histoire de la république. Elles n y sont pas un simple ornement; elles sont, au contraire, la raison des faits, et dôs lors le fait principal. Longtemps elles eurent un
caractère de simplicité grave, en iiarmonie avec celle des mœurs. Toutefois les orateurs, après l'institution du tribunat, durent user de plus d'adresse, devenir plus passionnés, afin d'agir sur la multitude et de la passionner elle-même. Certes il est peu de questions plus grandes que celles agitées alors dans le Forum. Une race dominatrice y combattoit une race asservie, et réduite à un tel abaissement que, pour posséder les droits de citoyen, il lui fallut d'abord conquérir les droits d'homme. La lutte dura des siècles, et le monde l'a vue depuis se renouveler plus d'une fois. Sous d'autres noms et d'autres formes, elle existe encore parmi nous, car c'est l'éternelle lutte de la justice contre l'usurpation, de la liberté contre la tyrannie. Dans la cité de Romulus, le peuple vainquit par sa persévérance, il vainquit parce que finalement le droit triomphe toujours. Que son exemple instruise ceux qui défendent aujourd'hui la même cause, et les anime à ce saint combat. Si Dieu a permis que des chaînes pussent être imposées à sa plus noble créature, c'est qu'elle les peut rompre sitôt qu'elle le veut fortement.
L'éloquence ne fut guère à Rome, quand le goût des lettres y pénétra, qu'une imitation de celle des Grecs. Mais, en Grèce même, l'art oi-atoire avoit dégénéré, comme tous les autres arts. Réduit par
les rhéteurs à des formes matérielles, il manquoit de vie interne, de spontanéité, de ce qui sort de l'âme par un soudain et naturel mouvement. Ce n'étoit plus qu'un arrangement artificiel de phrases, un assemblage de lieux communs disposés selon des règles fondées en partie sur l'observation, mais qui tendoient à substituer à l'inspiration créatrice de simples procédés techniques. On put dès lors ouvrir des écoles où l'éloquence étoit enseignée comme on enseigne la géométrie, la grammaire, le dessin, la danse. Vers les derniers temps de la république, les jeunes Romains alloient en foule recueillir les leçons des maîtres célèbres, pour se préparer aux fonctions publiques, liées presque toutes à l'exercice de la parole. La grandeur des questions traitées dans le Sénat ou en présence du peuple, et les passions qu'elles suscitoient, empêchèrent, malgré les rhéteurs et leurs stériles préceptes, la véritable éloquence de se perdre, aussi longtemps que la liberté subsista. Cependant on ne laisse pas d'apercevoir dans les monuments de cet âge et dans Cicéron même des traces de l'art factice né chez les Grecs à une époque de décadence. Jamais ce grand orateur ne s'oublie lui-même, ne s'efface; jamais il n'est pleinement absorbé par son sujet. Il ne veut pas seulement entraîner, convaincre, il veut encore plaire et briller. Même
lorsqu'il se passionne, lorsque les flots de sa parole débordent et se précipitent avec le plus d'impétuosité, on y sent quelque chose d'arrangé pour l'effet. Moins nerveux qu'élégant, et toujours maître de soi, il ne s'abandonne qu'avec réserve dans la mesure qu'il a résolue. Ne cherchez en lui ni la mâle simplicité de Démosthènes, ni sa logique rapide, ni son énergie concentrée. 11 lui faut plus d'espace, plus d'intermédiaires, plus de préparations. Sa période se développe avec majesté, mais souvent aussi avec une abondance trop verbeuse. Son discours a de l'ampleur et de l'éclat; on aimeroit que le tissu en fût plus serré. Toutefois, quoi que l'on puisse désirer en lui, Gicéron eut le génie de l'éloquence. 11 persuade, touche, émeut; il a des accents pathétiques, il sait exciter la pitié, soulever l'indignation. Admiré de ses contemporains, leur jugement unanime, confirmé par celui de la postérité, le place au premier rang des orateurs romains, et assure à son nom une gloire immortelle.
A partir des empereurs, il faut traverser bien des siècles avant que l'éloquence politique et civile, qui s'éteignit sous le gouvernement absolu d'un seul, reparoisse. Dégradé de ses hautes fonctions, l'art oratoire avoit dégénéré en déclamations vaines, ou s' étoit prostitué à deserviles flatteries. Des rhéteurs
sans conscience et sans conviction épuisoient les ressources de leur esprit à louer les princes, les grands, ou à disserter sur des sujets frivoles. De là tant de froides compositions, que l'on ne sauroit mieux comparer qu'à nos discours académiques : même recherche, même vide, même stérilité.
Du sein de la barbarie où tomba l'Europe après l'invasion des races septentrionales, on voit ensuite sortir peu à peu une société nouvelle. Partout où se montre la liberté, la parole reprend sa dignité et sa puissance, en Italie, dans les républiques fondées au moyen âge, en France dans les assemblées des états généraux, en Angleterre dans le Parlement. Ce fut par ses harangues que Rienzi, ranimant à Rome les souvenirs antiques, évoqua un moment le fantôme de sa vieille grandeur et de son ancien génie. Les sermons de Savonarole, politiques autant que religieux, offrent des modèles admirables d'éloquence populaire. Rien ne surpasse en raison profonde et hardie, comme en énergie pathétique, les doléances du tiers état sous les Valois et jusque sous Louis XllI. On se demande où ses réprésentants, obscurs bourgeois, trouvèrent de pareilles inspirations et un pareil langage. Lorsqu'ils peignent les maux sous lesquels gémit le peuple, lorsque leur voix s'élève comme un grand cri qui dcmaiide jusùce à Dieu et aux hommes de tant
de soufTrance et de tant d'oppression, on frémit, on se sent ému jusqu'au fond des entrailles. Mais cette voix fut toujours étouffée. Les états, convoqués seulement en des cas extraordinaires , ne formoient que de rares exceptions dans b cours habituel des choses, tandis qu'en Angleterre le Parlement avec ses deux chambres devint de bonne heure une institution permanente. L'éloquence politique put donc s'y développer à des époques où parmi nous à peine en aperçoit-on quelques traces. Elles apparoissent de loin en loin dans les remontrances et les discours des magistrats, aux temps où fermentoit un esprit de résistance et d'opposition. G'étoitcomme un soudain réveil , suivi bientôt d'une longue et pesante léthargie. Depuis la Fronde, nulle autre éloquence que celle du Barreau, bornée aux causes criminelles et civiles. De beaux talents se produisirent dans cette étroite enceinte, et y acquirent une juste renommée. Mais qu'étoit une cour judiciaire près du Forum et de l'Agora? Qu'étoient les intérêts de quelques individus près de ceux de toute une nation? de chétives questions de procédure, près des questions du droit social, d'où dépendent et la sécurité des citoyens, et leurs relations réciproques, l'autorité du gouvernement, la légitimité du Pouvoir, l'étendue de son action, ses limites et sa rèp:le? Aussi n'e.\istoit-il en France
qu'une vaine ombre de Tart oratoire, quand la révolution de 1789 éclata.
L'éloquence jusqu'alors exclue de l'ordre politique, y pénétrant tout à coup, en fit son principal domaine : elle y régna souverainement. Jamais la puissance de la parole ne s'étoit encore aussi pleinement manifestée. Elle détruisit un monde et en créa un nouveau. Rien de ce qu'avoit affermi le temps, de ce que les habitudes, l'opinion, les mœurs avoient consacré, ne tint contre ses attaques. Gouvernement, lois, institutions, elle renversa, elle emporta tout, comme le torrent qui roule et bondit sur les flancs escarpés de la montagne emporte la cabane que le pâtre a bâtie sur ses bords. Et à mesure que croule l'édifice ancien, un autre édifice s'élève. Je ne sais quelle vertu plastique s'épand au sein des ruines. Un souffle inconnu passe sur les débris de la société et les ranime; elle s'organise sous l'influence d'un droit qui devoit en changer complètement la face. Les peuples marchoient courbés sous le poids de la servitude et du privilège égoïste ; ils se relèvent au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La conscience chrétienne réagit contre le principe païen et en triomphe définitivement. De ce jour une ère nouvelle commença pour l'humanité, un nouvel horizon déploya devant elle ses vastes perspectives ; elle s'avança pleine d'espérance dans une voie
OÙ l'attiraient de mystérieux pressentiments. Mais que de travail, que d'efTorts pour lui en ouvrir l'entrée ! Quel choc violent de toutes les passions ! Quelle lutte désespérée entre le passé qui voudroit vivre encore, vivre toujours, et l'avenir qui le pousse dans la tombe ! A la distance où déjà nous les contemplons, ceux que choisit la Providence pour instrument de ses desseins, les acteurs de ce grand drame prennent des proportions surhumaines. Semblables à ces êtres gigantesques dont les poëmes indiens racontent les combats dans les sombres entrailles de la Création primitive, ils apparoissent cà notre imagination fascinée sous des formes colossales, étranges, fantastiques. A qui les comparer? A quels orateurs des âges précédents? Aucune parole ne ressemble à leur parole. Ardente, impétueuse, effrénée, elle brille comme l'éclair, mugit comme la tempête, déborde comme la mer soulevée par l'ouragan, embrase et dévore comme l'incendie. Pour donner quelque idée de cette parole extraordinaire, il ne faut pas nommer des hommes; chacun d'eux, quelque grand qu'il fût, n'en étoit qu'un accent; il faut la saisir à la fois dans toutes ses expressions et dans tous ses contrastes, dans ses harmonies et ses dissonances, ses mouvements si divers, si brusques, si imprévus, ses flux et reflux immenses, dans son infinie variété et son
3iS DE L'ART ET DU BEAU.
unité formidable. Enfin, son œuvre faite, elle se tut, et le temps depuis n'en a réveillé que de foibles et lointains échos.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'un des éléments de l'art oratoire, le discours. Mais le discours manque de vie, si la voix et le geste ne l'animent, et il manque encore de tout ce qu'ajoute à sa puissance propre la communication sympathique qui s'établit entre les auditeurs dans une vaste assemblée.
Eschine exilé lisoit un jour à ses disciples la harangue magnifique qui décida sa condamnation. Lorsqu'il en vint à cet endroit où Démosthènes s'écrie : « Le monstre horrible, ô Athéniens! l'horrible monstre qu'un calomniateur ! » ce furent des transports d'admiration. « Que seroit-ce donc, dit Eschine, si vous aviez entendu la bête ^ rugir. »
On demandoit à ce même Démosthènes quelle étoit la première qualité de l'orateur ? Il répondit : L'action. Et la seconde? L'action. Et la troisième? L'action. L'action, en effet, est l'élément sensible de l'éloquence, ce qui frappe l'oreille et les yeux, ce qui émeut organiquement, l'expression directe de la passion, le lien qui unit sympathiquement l'orateur et ceux qui l'écoutent. Il agit sur eux, même en parlant une langue qu'ils ignorent, et les effets de la