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Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes

Flumina amem silvasque inglorius. 0, ubi campi, Sperchiusque, et virginibus bacchata Lacœnis Taygeta ! O, qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra !

Georg., lib. 11.

jouir de l'heure présente, la seule qui lui appartienne, à semer de fleurs le court trajet qui sépare le berceau de la tombe. Quel que soit le vice de cette philosophie demi-stoïque, demi -épicurienne, qui ne tient nul compte des devoirs de l'homme et de sa destination providentielle, elle a néanmoins un côté vrai, un côté par lequel elle correspond à nos instincts intimes : car tout ce qui nous rappelle la fuite rapide de notre existence d'un moment, l'incertitude du jour qui suit , la folie de nos vœux, l'inanité de nos espérances, a pour nous un attrait mystérieux qui ne s'épuise jamais.

La pureté, la beauté de la forme en offre un autre non moins puissant, et on le retrouve au même degré dans les productions, si différentes d'ailleurs, de ces deux grands poètes. Avec eux finit la période de l'art qui a précédé le christianisme. Il falloit, pour qu'il renaquit, que d'une nouvelle doctrine, d'une religion nouvelle sortît une nouvelle foi. Nous allons le voir derechef, renfermé d'abord dans le sanctuaire comme l'enfant dans le sein maternel, y croître peu à peu, s'y organiser, pour user de ce mot, et se développer ensuite dans le même ordre où il s'étoit développé originairement : tant sont immuables dans leur magnifique unité les lois de son évolution, laquelle n'est qu'une face de l'évolution de l'homme même.

La poésie de l'Église eut deux origines, une origine juive, et une origine immédiatement liée à l'esprit et au caractère propre de la religion qui s'établissoit. Gomme tout ce qui doit durer, le christianisme, loin de rompre avec le passé, y étendit ses fortes racines, et se rattacha à celle même de la race humaine. Il accepta les traditions conservées par les Juifs, il s'en nourrit en quelque manière, se les assimila en les modifiant, et les transforma en sa propre substance. IN 'étant dès lors, à ce point de vue, que le judaïsme interprété et développé, que la réalité de ses symboles, l'accomplissement des grandes promesses dont le peuple de Dieu étoit le dépositaire, les livres sacrés pour ce peuple furent également sacrés pour lui, et les chants hébraïques devinrent ainsi ses premiers chants. Toutefois l'esprit exclusif et dur de l'institution mosaïque contrastoit trop avec la loi de fraternelle égalité, de dévouement et de charité universelle promulguée par le Christ, pour que la poésie des Hébreux fut l'expression complète des croyances et des sentiments qui peu à peu se répandoient dans le monde. D'ailleurs, à mesure qu'elles seformoient, les conceptions théologiques durent avoir aussi leur manifestation relative à l'Art : d'où la poésie proprement chrétienne , correspondante à l'architecture , à la sculpture, à la

peinture, à la musique de cette époque primitive. Plusieurs Pères grecs, en se conformant aux règles de la poésie antérieure, employèrent le vers pour exposer les dogmes de la foi nouvelle, et pour célébrer les faits mystérieux racontés dans les Evangiles avec un charme de simplicité bien au-dessus de celui que leur pouvoit prêter cette matérielle imitation des formes anciennes.

L'entière décadence des lettres romaines préserva davantage l'Église d'Occident de ces imitations malheureuses. Des débris de la langue latine, plus ruinée que l'Empire, elle se fit une langue à elle, peu variée, peu riche, mais grave, forte, majestueuse, la langue liturgique, qui a traversé dix -huit siècles sans altération. C'est là qu'il faut chercher les véritables origines de la poésie chrétienne. Et cette poésie, que fut-elle d'abord? Des chants religieux, des hymnes, et, à des époques moins reculées, ces merveilleuses productions auxquelles on donna le nom de Proses. Qu'y a-t-il, comme inspiration, de supérieur au Dies irœ?Où trouvera-t-on, dans l'antiquité, des accents qui ressemblent à ce cri profond de terreur sainte et de supplication pathétique?

Pendant que ces semences fécondes germoient chez les nations chrétiennes, il s'opéroit hors d'elles un autre travail poétique, dont elles dévoient plus tard recueillir en partie les fruits. Sous leurs tentes

de poil, au milieu de leurs déserts brûlants, les fils d'Ismaël, enivrés de passions ardentes comme leur ciel, implacables dans la haine et dans la vengeance, généreux jusqu'à l'oubli de soi, chantoient l'hospitalité, les combats, la soif du sang et celle de l'amour. Après Mahomet, leur poésie se spiritualisa : elle devint subtile, abstraite, recherchée, comme celle des Persans. Chez ceux-ci, les Suffis l'empreignirent de leur mysticisme. Enfin, dans une vaste épopée, Ferdousi rassembla toutes les traditions nationales, depuis les premiers âges héroïques et mythiques, et quoique le Shah-Nameh manque de ce génie primitif plein de grandeur et de prestiges, qu'on admire dans les poëmes indiens, il ne laisse pas d'être un monument très-remarquable de l'art oriental.

A l'autre extrémité du monde alors connu, vers le sixième siècle de notre ère, les Bardes de la Gambrie, Taliesin, Aneurin, Myrdhin, Llywarch Hen, célébroient en des chants lugubres les fun 'railles de la vieille religion des Kymris. Réfugiée dans ses îles et dans ses montagnes, la race des Gaëls, guerrière et rêveuse, avoit aussi sa poésie, monotone et mélancolique comme les ternes horizons de ces contrées où ne luit qu'un pâle soleil, comme les noirs rochers, comme les grèves nues où la houle écume et se brise. Ce qu'elle aime à psiadre, ce ne sont

point de riants paysages et des scènes do joie, mais le daim qui fuit sur des collines brumeuses, l'oiseau fatidique immobile sur l'écueil, et son cri funèbre qui annonce les naufrages, les quatre pierres mousseuses qui marquent sur la bruyère le lieu où dort le pauvre voyageur arrivé au terme de sa course, les nuages flottants que la lune blanchit, et dans ces nuages les ombres des ancêtres et les sons fugitifs de leur voix mêlée à celle des vents.

La sanglante religion d'Odin répand ses teintes sombres dans les Eddas des Scandinaves, tandis que l'audace, la rudesse barbare, les passions farouches de ces hommes de fer éclatent dans leurs chants de pirates. Originairement les Niebelungen, modifiés ensuite par le christianisme, n'étoient que l'épopée des anciens Germains, la grandiose peinture de leurs temps héroïques, de leurs superstitions et de leurs mœurs féroces, de leurs idées du monde invisible : tableau étrange, saisissant de vigueur, au fond duquel se dresse, comme une apparition terrible, la gigantesque figure d'Attila. Partout, aux mêmes époques, chaque peuple enfantoit une poésie analogue à sa religion, à son caractère, à ses habitudes, à sa langue et à son climat. Ces poésies populaires, premiers essais de l'art, expriment tous les ordres de sentiments avec toutes leurs nuances ; mais ce qui le plus souvent y domine, c'est la rêverie et la

tristesse, car l'homme ici-bas souffre toujours, soit de ses désirs, soit de ses craintes ; toujours il se sent exilé et aspire toujours à un terme inconnu, à un bien, il ne sait quel bien, dont il a au dedans de soi la vision vague.

Plusieurs causes ayant concouru à hâter ou à retarder le développement de la poésie chez les diverses nations qui se partagèrent l'Europe après la chute de l'empire romain, il n'existe point entre les œuvres du même genre de synchronisme rigoureux, quoique dans l'ensemble des productions de l'art la loi de leur génération se manifeste avec une constance invariable. Ainsi, après l'époque purement théologique, on voit apparoître les légendes, expression poétique des croyances chrétiennes, mêlées d'autres croyances d'origine différente; car, en adoptant le christianisme, les peuples conservèrent ce qui, dans les mythes- antérieurs, avoit le plus frappé leur imagination, certaines notions surtout des êtres mystérieux en qui se personnifioient les puissances cachées de la Nature.

Des chants nationaux et guerriers représentoient, à la même époque, le mouvement de la vie sociale dans la sphère des réalités exclusivement terrestres. De ces deux éléments se forma une double épopée, l'épopée héroïque de Gharlemagne, d'Arthur, des preux de la Table-Ronde, et l'épopée mystique du

Saint-Graal. En celle-ci dominoient le sentiment religieux et la pensée théologique ; dans celle-là les passions humaines, mais spiritualisées par l'influence du christianisme, par ce développement du sens moral, qui, modifiant les idées, les mœurs, enfanta la chevalerie, merveilleuse manifestation d'un monde idéal entièrement nouveau. Ces deux épopées, quoique nées en France, furent communes à toutes les nations chrétiennes, parce qu'elles exprimoient ce qu'elles avoient de commun, leur foi naïve, fervente, et l'esprit général qui les animoit. Elles étoient d'ailleurs, à plusieurs égards, moins séparées qu'ensuite elles ne le furent, quand les gouvernements, mieux affermis, héréditairement confiés à des princes ambitieux et avides, créèrent entre elles des hostilités permanentes; quand les institutions, les législations se caractérisèrent par des différences stables et profondes; lorsqu' enfin les langues, se fixant, se devinrent de plus en plus mutuellement étrangères. La poésie alors, individualisée dans chaque peuple, suivit les phases particulières de son évolution plus hâtive ou plus lente, et se diversifia selon la nature et le degré de sa civilisation spéciale, ses mœurs et son génie propre.

L'Italie ouvre cette nouvelle ère. Elle produisit, dès le troisième siècle, le poëte souverain^ qui, de

sa colossale hauteur, dominant tous les poètes venus depuis, ne peut être comparé qu'à lui-même. La divine Comédie ne ressemble en aucune manière aux épopées des âges précédents. Toute théologique par le fonds, mais d'une théologie longtemps travaillée par la raison humaine, elle embrasse le système entier des connoissances du temps, la philosophie, la science, étroitement liées à la doctrine dogmatiquement transmise. La poésie du Dante, sobre de mots, concise, nerveuse, rapide, et cependant d'une prodigieuse richesse, se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi chrétienne, celui qu'habite l'homme pendant sa vie présente. Sombre et terrible, lorsqu'elle décrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l'éternelle douleur, elle s'empreint aux lieux où s'expient les fautes légères, où se ferment les plaies guérissables, d'une tristesse douce et pieuse, et semble, en ces régions sans astres, refléter les lueurs molles d'un jour à demi éteint; puis, tout à coup, s' élevant de ciel en ciel, traversant les orbites des soleils innombrables, elle se revêt d'une splendeur toujours plus éclatante, s'embrase d'une ardeur toujours plus pure, jusqu'à ce qu'elle se perde, par delà les dernières limites de l'espace, dans la lumière essentielle elle-même et l'amour incréé.

Mais, en incarnant dans sa sublime poésie ces mondes invisibles, Dante y sut rattacher les événements réels et les passions des hommes. 11 les peignit à larges traits, et souvent d'un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abîmes du cœur et en réveillent tous les échos. Il y a dans son poëme des cris eiïrayants et d'affreux silences. Les acres vapeurs du crime, de la haine immortelle, de la vengeance atroce, s'y mêlent aux plus suaves parfums de la tendresse et de l'innocence, des saintes affeclions et du céleste amour. Quelquefois le poëte vous montre, comme à travers un voile, en quelques vers simples et mystérieux, tout un drame lamentable. Il exprime moins les sentiments qu'il ne les suscite, par une sorte de magique évocation; et lorsque, plein de ses pensers profonds, emporté par l'orage qui gronde au dedans de lui, on le croiroit entièrement séparé de la Nature, voilà que soudain, l'embrassant d'un regard, il en reproduit, avec sa parole flexible et brève, riche de reliefs et de couleurs, les plus ravissants aspects, les plus délicates nuances, les accidents les plus fugitifs.

La tendance générale de l'épopée du Dante se confond avec celle du christianisme même, qui, soulevant l'homme des basses régions où maintenant il est confiné, lui imprime un mouvement

d'ascension vers Dieu, terme infini de ses désirs et but final de son existence. Il l'excite à se dégager de ses liens matériels, à s'affranchir des sens, à vivre toujours plus de la vie propre de sa pure essence, à transformer ses passions terrestres, à les diviniser dans l'amour éternel et universel. Pétrarque, en un genre qui, bien que profane, a, par l'élément mystique qu'il renferme, des affinités avec l'hymne, manifeste aussi cette tendance chrétienne. L'amour tout spirituel, qui, dans ses mélodieuses élégies, soupire des accents d'une tristesse si douce, si calme, si éthérée, ne ressemble-t-il pas à l'amour des anges? Et que trouveroit-on chez les anciens à y comparer?

Après l'œuvre du Dante, l'Italie produisit deux autres œuvres épiques : VOrlando, où respire le génie païen qui venoit de renaître, l'enivrement de la forme extérieure, de la beauté corporelle, la fougue des sens, l'ardeur impétueuse de la vie, qui, des hauteurs où le christianisme l'avoit élevée, déborde à torrents dans la plaine; la Jérusalem délivrée^ foible retour à l'esprit chrétien, où l'imagination et le souvenir remplacent la foi réelle, la foi antique qui étoit l'homme même; poésie hésitante et déjà mêlée de quelque chose de factice et de faux, mais qui, sous un autre point de vue, élargit le doma'ue de l'art par le rapprochement ou le con-

traste de croyances, d'idées, de mœurs diverses, du monde de l'occident et du monde oriental.

Pendant des siècles, toujours sous les armes pour se défendre ou pour attaquer, l'Espagne ne jouit pas d'assez de repos pour recueillir et pour ordonner dans un vaste poëme les légendes héroïques de son Romanceros. Les Maures expulsés, un autre champ s'ouvrit à son activité conquérante et aventureuse. La découverte d'un monde nouveau, les hauts faits accomplis par quelques hommes d'une audace extraordinaire, en ces contrées alors si étranges, offroient sans doute un caractère épique; mais les sentiments dont vit l'épopée manquoient presque tous. Aucun principe moral, aucune idée généreuse et grande, aucun enthousiasme d'une nature élevée, n'anoblissoit le courage des vainqueurs, animés seulement d'une avidité brutale, tourmentés de la soif de l'or. V Araucana n'est guère que l'histoire versifiée d'un épisode de cette immense conquête. Celles des Portugais, la lutte hardie de leurs navigateurs contre l'Océan et ses tempêtes, l'héroïsme des chefs, que relevoit une pensée constante d'honneur personnel et de gloire nationale, présentoient un côté poétique. Gamoëns le saisit, et si la Lus?V/<^^ n'occupe parmi les œuvres épiques qu'un rang secondaire, du moins elle sert à constater la condition première, invariable de Fart, dont la source

est toujours sur la montagne qu'habitent les dieux. A la suite de ses troubles religieux et civils, après une révolution qui conduisit un de ses rois à l'échafaud, l'Angleterre enfanta une épopée analogue au génie du protestantisme et à la sombre exaltation du fanatisme puritain. La question du Bien et du Mal, dans ses rapports avec les destinées humaines et le dogme de la déchéance, fermentant au fond d'un esprit énergique et austère, Milton n'eut qu'à descendre en lui-même, dans les souvenirs passionnés de la guerre, sainte à ses yeux, à laquelle il avoit pris une si vive part, pour peindre celle que, selon la théologie chrétienne, l'orgueil de la créature suscita, avant la Création présente, dans le ciel. A différents égards, cette guerre gigantesque résumoit les pensées , les impressions du poëte et celles de ses contemporains engagés dans le même combat. La défaite de Satan , sa chute désespérée qui plus tard entraîne celle de l'homme, frappé lui aussi d'une réprobation fatale, éternelle, sans remède possible, si Dieu n'intervient surnaturellement pour le sauver, ce dogme terrible les enivroit d'une joie lugubre ; et lorsqu'au sein de l'abîme, se dressant sur son trône de feu, l'Esprit superbe, irrévocablement affermi dans sa rébellion, menaçoit encore et juroit de se faire de sa ruine même un empire, cette indomptable opiniâtreté répondoit

tout ensemble et à leurs instincts de sectaires et à leurs inflexibles passions politiques.

Toute cette partie du poëme rappelle, par le fond du sujet, les douloureuses anxiétés de la pensée antique frappée du constraste partout apparent du Bien et du Mal , de la vie et de la mort , et s' efforçant de résoudre ce grand problème des choses. Mais à la solution panthéistique indienne avoit succédé, en Orient même, l'idée d'un dualisme primitif, conçu d'abord comme éternel, puis lié dans son origine à la création contingente ; et, quoique ces conceptions se rapportassent à des époques trèsantérieures à l'homme, elles n'étoient en réalité qu'une manifestation du sentiment toujours plus développé de sa personnalité distincte, et de l'essentielle opposition qui existe, sous ce rapport, entre l'être fini et l'Être infini, la créature et le Créateur. Les doctrines fatalistes des premiers protestants, leur dure théologie, donnoient pour eux à la loi de Moyse et à la sombre histoire du peuple qu'il avoit formé, un attrait fondé sur une affinité secrète. Le sévère Dieu des Juifs, l'inexorable Jehovah étoit encore, dans ses rigueurs, dans son impitoyable justice qui ressembloit à de la vengeance, leur Dieu de prédilection. Ce caractère du protestantisme apparoît clairement dans le Paradis perdu ; mais le poëte, qui a su en tirer des effets sublimes, sentit

que ces effets exigeoient des contrastes pour ressortir dans toute leur vigueur, et que ces sons formidables, blessant par leur continuité les fibres délicates du cœur, ne seroient pas supportés longtemps, s'ils ne se mêloient à des sons plus doux. A l'orgueil invaincu, aux souffrances éternelles de Satan et de ses anges, il opposa le suave tableau de la primordiale innocence de l'homme, et aux reflets sinistres des cavernes infernales, la pure lumière de l'astre du jour inondant l'espace de sa splendeur naissante. L'esprit tombé lui-même, contemplant pour la première fois cette création nouvelle de la suprême puissance qu'il a combattue, qu'il combattra toujours, s'arrête et admire, et sent poindre en lui un regret involontaire, dernier germe de vie et d'amour qu'il étouffe soudain. Qu'y a-t-il, dans aucune poésie, de comparable aux couleurs si fraîches, d'un éclat si limpide, avec lesquelles il peint la terre qui vient d'écîore comme une fleur matinale, l'homme vierge au sein de la Nature vierge, ses premiers instincts, ses premières pensées et ses adorations premières? Puis, quand tout cela n'est plus qu'une ruine, quand il ne reste plus aux deux pauvres créatures déchues qu'à choisir, sous la garde de la Providence, leur lieu de repos dans le monde ouvert devant eux, et qu'à pas incertains et lents ils prennent à travers Éden leur

chemin solitaire^ n'est-on pas saisi d'une tristesse profonde comme cette solitude, immense comme les misères qui la rempliront?

Après avoir eu son épopée, le moyen âge eut aussi son drame, d'abord exclusivement religieux, ainsi que l'indiquoit son nom même. On y retraçoit non-seulement les faits de l'histoire sainte, mais encore, à l'aide de symboles et de personnages allégoriques, les mystères de la foi chrétienne , ses dogmes abstraits. Ces représentations s'étendirent dans l'Europe entière , et bientôt, l'art se développant, on vit naître le drame profane , qui ne put toutefois, en ces commencements, s'élever jusqu'à la dignité tragique. Ces premiers drames, informes et grossiers, mais quelquefois pleins de verve , reproduisoient les scènes de la vie ordinaire, les ridicules, les vices, tels qu'ils se montroient dans une société moins polie que naïve et franche. Faits pour le peuple, ils avoient les qualités et les défauts du peuple. L'Italie, après la Renaissance, se créa la première un théâtre plus régulier, mais qui n'eut rien de national, rien de spontané, parce que l'enthousiasme qu'inspiroient les productions de l'an-

1. The World was ail before tliem, where to choose Their place of rest, and Providence their guide. They liand in hand, with wandcring steps and slow, Through Eden took their solitary way.

Paradise lost, book xii.

tiquité grecque et romaine, nouvellement exhumées de l'oubli où elles étoient restées ensevelies pandant les siècles de ténèbres, portoit les esprits à une espèce d'imitation superstitieuse, et leur ôtoit jusqu'à la pensée même de faire , en s' ouvrant d' entres voies, l'essai de leurs propres forces.

Ceux qui, vers cette époque et plus tard, furent tentés en France, avant que la langue eût acquis une certaine fermeté élégante et noble, contribuèrent peu au progrès de l'art. L'Espagne, à cet égard, la devança. Elle eut, dèslafm du quinzième siècle, son drame exempt d'imitation, directement émané de l'esprit, des mœurs, des habitudes du peuple. Les anciens mystères furent le germe des autos sacramentelles, Galdéron déploya, dans ce drame mystique, la richesse d'une poésie tout idéale, à peine revêtue d'un corps transparent; l'allégorie, d'ordinaire si froide, s'y échauffe d'une sorte de spiritualité ardente, de cet amour céleste, de ces flammes pures et calmes donts'embrasoient, dans le silence des cloîtres, quelques âmes exaltées. Avant Galdéron, Guilhem de Gastro, Tarriga, Lope de Véga, avoient déjà produit des chefs-d'œuvre dans un autre genre. Leur drame héroïque offre la peinture des passions, des généreux combats de l'honneur et du devoir, des tragiques infortunes et des sublimes douleurs. Le caractère national, grand, fier, éner-

gique, mais voisin de l'endure, se révèle dans ces drames empreints à la fois du génie castillan et du génie arabe. Et, pour que rien ne manquât à cette belle époque de la poésie espagnole, elle fournit au reste de l'Europe les premiers modèles de la comédie de mœurs et de celle d'intrigue.

Quelque chose d'extraordinaire s^opéroit alors chez les nations chrétiennes : elles tressailloient comme la femme qui va enfanter; une force secrète, irrésistible, les pressoit de produire au dehors ce qu'avoit formé dans leur sein un travail interne de dix siècles. Yoici donc qu'au fond de l'Occident, sous un climat sombre, en un pays longtemps en proie aux discordes des partis, ensanglanté par leurs fureurs, naît, dans l'obscurité d'une condition basse, au milieu des soucis de la pauvreté, un homme que nul ne regarde, et qui s'ignore lui- /T'ênie. Cet homme, extérieurement semblable à tous les autres, qui parloit, agissoit comme eux, qu'ils appeloient William Shakespeare, le braconnier, puis le gardeur de chevaux^ à la porte des théâtres de Londres, étoit, par sa vraie, son intime nature, une incarnation de l'humanité entière individuellement résumée en lui, le centre où aboutissoient toutes ses impressions, sa conscience vivante. Il la

i, Call-boy.

reproduit sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, avec toutes ses nuances, dans une suite de drames qui ne sont qu'un seul drame, où toutes les vertus, tous les crimes, tous les ridicules, tous les vices, tous les mouvements du cœur, toutes ses haines et toutes ses tendresses, toutes ses joies et toutes ses douleurs, ses jalousies et ses sympathies, tous les rêves aériens de l'imagination et ses vagues tristesses, et ses mélancoUes immenses, toutes les aspirations, toutes les souffrances, toutes les misères de la pensée inquiète et douteuse, frappant de ses ailes convulsives les ombres flottantes de la Création, pour s'élever jusqu'à la lumière infinie, éternelle, et retombant après de vains efforts; où tous les désirs, toutes les craintes, tous les ressorts qui dirigent les actions humaines, à tous les âges, dans tous les rangs, depuis le monarque jusqu'au mendiant, depuis le sage jusqu'à l'aliéné, depuis l'enfance naïve et l'ardente jeunesse jusqu'à la vieillesse imbécile, où tout cela se mêle, se combine comme dans la vie réelle dont ce drame étrange, qui n'est d'aucun genre qu'on puisse définir et qui les renferme tous, vous donne la complète vision. Et en faisant passer sous vos yeux ce tableau si vrai, ai animé, ne croyez pas que le poëte exprime les passions et les sentiments qu'il a éveillés en lui-même, qu'il se soit tour à tour identifié à ses personnages

si divers : non, il les a regardés d'en haut, son œil indifférent a pénétré en eux, dans les plis et replis inconnus à eux-mêmes, et, comme un miroir reflète les objets, sa calme intelligence reflète cette vive image de l'homme tel qu'il est, tel qu'il sera toujours, mélange de bien et de mal, de grandeur et de bassesse, de ténèbres et de divines clartés, assemblage de tous les contrastes.

On a demandé si Shakespeare étoit protestant ou catholique. Shakespeare n'étoit comme poëte ni catholique ni protestant. Son drame n'a rien de ihéologique, il ne relève d'aucune croyance déterminée, quoique partout on y sente l'influence morale de l'élément religieux. Ce n'est plus le moyen âge, l'âge dogmatique et sacerdotal. La poésie sortant du sanctuaire cesse d'y puiser ses inspirations. La nature humaine essentiellement une et indéfiniment variée, voilà son sujet; elle ne se préoccupe directement d'aucune autre pensée. Ainsi conçu, le drame dut <t'affranchir des règles qui, gênant son évolution, l'auroient empêché d'atteindre son but. Lorsqu'il n'étoit, comme chez les Grecs, que le développement d'un fait unique, il falloit, pour être vrai, qu'il s'assujettît à la loi de leur triple unité; mais quand, au lieu d'un fait unique, ce fut l'homme même, l'homme tout entier qu'il peignit dans l'ensemljle des actes par lesquels il se manifeste, à la vérité, à

l'unité en quelque façon matérielle du drame ancien, se substitua une autre unité, une autre vérité toute spirituelle, la vérité de la vie même et son unité complexe. Ce n'étoit pas altérer le drame, c'étoit le transformer pour en élargir la sphère, non moins vaste désormais que celle de l'humanité. Aussi Shakespeare n'est-il pas seulement un de ces génies extraordinaires que leur grandeur dérobe à toute comparaison, il est encore dans l'art le créateur d'un monde, légué parluiauxpoëtes futurs, qui n'en épuiseront jamais les richesses.

Différentes causes retardèrent en France le progrès de la poésie dramatique; et comme la tragédie, lorsqu'elle se fut fait sa langue, se développa, en dehors du peuple, sous l'influence de la cour, où régnoit le goût des lettres étrangères, elle manqua de ce caractère spontané, analogue dans l'art à ce que sont, dans l'ordre des croyances, les révélations primitives. Mais aussi elle se distingua par d'autres qualités éminentes, par une inspiration hardie sans écarts, profonde sans bizarrerie, par l'expression noble et délicate, juste et forte de sentiments vrais, l'intérêt de l'action, la régularité, la décence. Le théâtre français se modela, quant à la forme générale du drame, surle théâtre des Grecs ; il s'astreignit comme eux à la peinture d'un fait unique, et dès lors à la règle des trois unités. Malgré les difficultés

et la gêne inhérentes à ce système dramatique, il enfanta des œuvres immortelles. Corneille le porta tout d'un coup à un degré d'élévation que l'Espagne n'avoitpa^i atteint, et d'un seul de ses pas de géant, fixa, dans cette voie, les limites de l'Art. Ce je ne sais quoi de spontané qui manque, disions-nous, à notre drame tragique, le poëte l'a en soi. De son ijouiïle puissant il ranime tout ce passé qu'il évoque devant vous dans la beauté, dans la vérité de son type idéal empreint au dedans de lui-même. Ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce n'est pas Horace, Cinna, Sertorius, c'est le Romain des premiers âges et le Romain des temps de proscription; ce n'est pas Polyeucte, c'est le premier chrétien cherchant dans la mort le triomphe de sa foi et le salut du monde ; ce ne sont point don Diègue et Rodrigue, c'est le chevalier des siècles féodaux, fier de sa race et de ses exploits, enthousiaste de l'honneur et de la vaillance, ou plutôt c'est Corneille trouvant dans sa grande âme tout ce qui est grand. Et quel dialogue énergique, rapide, courant au but directement î Quelles vives et soudaines reparties ! comme elles se croisent, se choquent en montant toujours, telles que deux aigles qui se combattent au haut des airs! Point de mots que la pensée n'appelle et qu'elle n'efface par son relief. Nul artifice, nul ornement, une parole concise et nerveuse

dont les muscles se dessinent comme ceux de l'athlète nu, et quelquefois, près de cette vigueur, une tendresse touchante de simplicité et de grâce naïve. Il est cependant plutôt porté, même dans ses personnages de femmes, à peindre l'héroïsme et les passions violentes que les délicates tendresses du cœur.

Corneille, sur son déclin, vit le lever de Racine. Mais, en descendant vers son coucher, le vieux poëte emportoit sa splendeur magnifique, sans que nul dût jamais le dépouiller d'aucun de ses rayons. Doué d'un génie tout autre, Racine aussi appartenoit à un tout autre temps, à un temps déjà loin de celui où s'étoient remuées tant de passions politiques et religieuses, où chacun pouvoit être soi, sentir sa force individuelle et l'éprouver dans des luttes incessantes, où un esprit de liberté, vague encore, incertain, mais profond, agitoit les peuples comme un rêve d'avenir. Au lieu de cela, le calme de l'obéissance sous un maître absolu, l'inertie de la vraie nation refoulée dans l'ombre et dans la nullité, autour du trône les débris humiliés de la vieille puissance féodale, les formes vides de sa grandeiii' passée; des mœurs élégantes et polies, une délicatesse exquise. La langue elle-même avoit changé : en perdant un reste de rudesse, elle avoit perdu quelque chose de sa mâle franchise, de sa

majesté simple, de l'énergie que lui prêtoit un mouvement plus libre, une hardiesse moins gênée. Là où le peuple n'étoit rien, où la vie nationale s'absorèoit en un seul, que pouvoit faire le poëte? Saisir ce qui, dans l'homme, est indépendant de l'état social, de la constitution politique, et le reproduire à la fois dans sa vérité générale, et avec les nuances relatives au caractère spécial de la civilisation du temps. C'est là ce que fit, en effet. Racine. 11 peignit la nature humaine, immuable en soi, variable, selon les époques et les lieux, dans ses manifestations. Il dut se conformer, sous ce dernier rapport, aux habitudes, aux exigences du monde au milieu duquel il vivoit. De là vient que ses personnages en parlent tous plus ou moins le langage. Dans son plus extrême abandon, dans sa plus grande violence, la passion chez eux conserve toujours une certaine retenue, une certaine bienséance que les mœurs alors commandoient, et l'on y discerne surtout une influence de l'esprit chrétien, très-sensible aussi dans Corneille; car le poëte luimême est toujours individuellement un reflet de son siècle. Celui que Racine illustra imposoit à l'Art des conditions particulières dont il lui étoit impossible de s'affranchir. La tragédie, sous Louis XIV, ne pouvoit pas plus être la tragédie antique, ou le drame de Shakespeare, que l'épopée

n'auroit pu être l'épopée d'Homère ou deMilton. A ce point ce vue, comme aussi par la nature de leur génie, Virgile et Racine offrent une ressemblance singulière. Enclins tous deux à une tristesse douce, à une rêveuse mélancolie, tous deux ont excellé dans la peinture des sentiments passionnés et tendres, tous deux ont également atteint la perfection de la forme. Les lignes de leur style ondulent avec la même pureté, la même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles statues grecques. Le travail , l'effort ne se sent nulle part dans ce vers si savant où l'Art, porté à son dernier terme, redevient la nature, la nature idéale que l'esprit contemple avec ravissement. Et quel regard jeté dans les abîmes du cœur! Comme il en pénètre les mystères, en démêle les contradictions, les ruses secrètes, les mouvements variés, les soudains élans et les brusques retours! Puis, de ce cœur si mobile, si caché à luimême, sort tout à coup un de ces mots simples où se révèle la mère, l'épouse, l'amante, un de ces accents que l'on prendroit pour le son même de l'âme. Racine est le Raphaël du drame. Expression, dessin, couleur à la fois brillante et sobre, il réunit toutes les qualités clistinctives de ce grand maître, en qui le sentiment du beau antique se môloit au génie chrétien, affoibli cependant et moins nai1 que dans le moyen âge. Après eux le souffle divin

peu à peu se retire de l'Art, et de tous côtés apparoissent les signes de la décadence.

Pendant que Corneille et Racine élevoient si haut notre scène tragique, Molière, reculant les bornes de la Comédie, se créoit une gloire sans rivale. Jamais encore on n'avoit peint l'homme, dans cette sphère de la vie, avec une vérité si profonde; jamais on n'avoit saisi avec cette sagacité pénétrante les caractères, leurs traits saillants et leurs nuances variées; jamais on n'étoit descendu aussi avant dans les obscurs rephs où se cachent les ressorts des actions humaines. Rien d'indécis, rien de vague, rien qui n'aille au but et ne concoure à l'effet, soit dans la peinture des passions, soit dans le mouvement du drame. Chaque personnage est soi, et uniquement soi; pas un mot, pas un geste où vous ne le reconnoissiez. Ce n'est pas le tableau de la nature, c'est la nature même; elle est là, sous vos yeux, dans sa vivante réalité et sa Hbre allure. Où le poëte a-t-il découvert cette langue qui n'est qu'à lui, pleine de verve et de sève, franche et hardie, délicate et simple, qui embrasse avec tant de souplesse tous les contours de la pensée, en même temps qu'elle lui donne un si puissant relief? Par quelle sorte de magie a-t-il su alHer, fondre ensemble, en quelque manière, ce que l'observation a de plus fin, la

réflexion de plus sérieux, de plus triste même, et la gaieté de plus entraînant? G'étoit le secret de son génie, il l'a pour jamais emporté dans la tombe.

La France, à cette époque, produisit un poëte auquel les autres nations, soit anciennes, soit modernes , n'en ont aucun à comparer : nous parlons de La Fontaine, cette fleur des Gaules, qui, dans l'arrière- saison, semble avoir recueilli tous les parfums du sol natal. Ailleurs il eût langui sans se développer jamais. Il lui falloit pour s'épanouir l'air et le soleil de la terre féconde où naquirent Joinville, Marot et Rabelais. Par la correction, la pureté de la forme, il appartient au siècle poli dont il reçut l'influence directe; par l'esprit, la pensée, il procède des siècles antérieurs, et en cela Molière se rapproche de lui. Ses fables sont autant de petits drames où se révèle une merveilleuse connoissance de l'homme; car c'est l'homme qui agit, converse, sous le voile symbolique des êtres inférieurs, des animaux et des plantes mêmes. Le poëte vous le montre sous toutes ses faces, avec ses vices et ses vertus, ses touchantes sympathies, ses ridicules et ses instincts de bonté douce et compatissante. Du gracieux enjouement, du comique malin, dont une apparente bonhomie aiguise encore le trait, il s'élève jusqu'au pathétique, vousremuantàson gré, et en quelques vers vous associant à ses impressions

diverses. Le sourire éclôt sur les lèvres, et riiistant d'après les yeux se mouillent de larmes. Qui a peint comme lui l'amitié, la tendresse naïve, la pitié secourable, le mouvement naturel d'un cœur qui se penche sur un autre cœur? Cest proprement un charme. Il ne retrace pas seulement les caractères, les passions, les mœurs, mais aussi les misères sociales, les injustices auxquelles l'habitude rend presque indifférent; il les fait détester, il proteste en faveur du foible contre l'abus de la force, en faveur de l'humanité contre ses oppresseurs. Héritier des vieilles traditions de Hberté généreuse, lorsque tout ploie, il résiste encore, il conserve religieusement le sentiment du droit et le réveille de mille manières : il est vraiment le poète du peuple. La nature également l'attire. Qui l'a mieux observée, mieux sentie? qui l'a revêtue de couleurs plus vraies, plus brillantes, plus suaves? C'est en lui qu'; faut admirer les ressources infinies, la variété inépuisable, le rhythme flexible, la richesse harmonique d'une langue qui se transforme pour tout exprimer, pour tout peindre avec une égale perfection. Il n'est pas un seul genre, ni presque une seule nuance de style dont il n'offre un modèle achevé; tout s'y trouve, majesté, grandeur, énergie, élégance, délicatesse, ingénuité, beauté noble et décente.

Et ia grâce plus belle encor que la beauté,

et ce je ne sais quoi d'oncluleux dans son mouvement volage, de contours indécis, d'aérienne transparence, qui prête un corps à ce qui n'en a point. L'Allemagne ne vint que beaucoup plus tard, à l'appel de Lessing, prendre son rang dans la poésie dramatique. Déjà le dix-huitième siècle avoit ébranlé les croyances, déjà chanceloit l'antique société, minée chaque jour par les doctrines d'une philosophie novatrice. Elle modifia grandement le génie de Goethe et de Schiller. Celui-ci, rejetant les lois sévères du théâtre françois, imita Shakespeare ; mais il n'avoit ni la fécondité, ni la verve, ni le pathétique profond, ni la puissante originalité du poète anglois. Entraîné par l'esprit de son temps, il manqua quelquefois de vérité, il mit dans la bouche de ses personnages des idées et des sentiments tout à fait étrangers à leur époque : il dogmatise lorsqu'il faudroit émouvoir et peindre. Ce n'est pas qu'il manque de sensibilité, ni d'un certain sens historique; surtout il possède à un haut degré le sentiment moral. Sous ces rapports, son Wallenstein offre, ainsi que son Guillaume Tell, des beautés très-remarquables. Sa place, quoique distinguée, n'est cependant que secondaire : on ne le sauroit compter parmi les modèles de l'Art. Il est dans la poésie de sublimes hauteurs que la sienne n'atteint pas ; le dessin en est mou et le coloris terne : elle

ne roule pas des eaux abondantes et rapides , elle baigne ses rives et ne les entraîne pas.

Goëtz de Berlichingen représente les efforts fébriles, les convulsions dernières de la féodalité mourante. Le tombeau silencieux où elle va descendre avec l'indépendance tyrannique des barons sera le berceau de la liberté des peuples, qui palpite déjà au sein des masses soulevées, mens agitât molem. Mais le véritable drame de Goethe, celui où ce poëte a exprimé tout à la fois et sa propre nature et l'un des caractères les plus marqués de son siècle, c'est Faust. La légende qui en fait le sujet avoit vivement frappé les imaginations, parce qu'elle renferme , avec un enseignement chrétien , le problème fondamental de l'humanité. Goethe saisit le côté poétique et philosophique de ce mythe populaire, mais il en changea complètement l'esprit. Son Faust, c'est Prométhée, c'est Job, c'est l'homme tourmenté d'aspirations infmies, et, du fond de l'angoisse qu'engendre en lui l'opposition entre ses invincibles désirs et sa foiblesse irrémédiable, s' interrogeant sur ses destinées. A quarante siècles de distance , la question du bien et du mal , qui préoccupoit si vivement le poëte arabe, est posée de nouveau. Il l' avoit résolue par l'idée d'une direction providentielle et d'une haute justice dont les voies nous sont inconnues, et que nous devons

adorer sans la comprendre. Goethe rejette cette solution trop humble pour sa raison superbe. L'impuissance à comprendre est égale en lui et en Job ; les mêmes ténèbres enveloppent pour eux le mystère qu'ils voudroient sonder ; mais, ferme dans sa foi, Job afQrme Dieu, et par là même il affirme le bien, identique avec Dieu. En un temps de réaction contre la foi et conséquemment contre Dieu, objet de pure foi, Goethe, ne pouvant comprendre, est forcé de nier ce qu'il ne comprend pas, de nier Dieu, de nier le bien dès lors ou d'affirmer le mal, pure négation du bien; et Faust n'est, en effet, qu'une affirmation désespérée du mal, du mal infini, éternel. Il apparoît dans ce drame sinistre avec son caractère radical d'orgueil et d'ironie. Le sujet est tragique, et ce qui partout domine, c'est un rire sec, acre et moqueur. Pas une combinaison, pas un incident qui n'ait pour but de mettre en relief le véritable héros du poëme, Méphistophélès, le mal incarné. Pour que l'idée ressortit plus vive et plus nette, un contraste étoit nécessaire : de là Marguerite, la jeune fille innocente et simple, profanée, entraînée au crime, au meurtre de son propre enfant, sans pouvoir presque résister, opprimée qu'elle est par une fatalité horrible, et le cœur toujours plein d'un céleste amour pour la vertu devenue en elle une dérision amère, mourant

folle sur un échafaud. Le cri d'espérance qui termine le drame n'a d'autre objet que d'en rendre le dénoûment supportable; il n'atténue point le fond de la pensée, et la solution reste entière dans son effroyable rigueur.

Faust est l'œuvre d'un puissant esprit, d'un esprit poétique, surtout par l'exquis sentiment de la forme, et il est en même temps l'œuvre d'un siècle de critique audacieuse et d'incrédulité. Il appartient à la poésie du mal ou de l'enfer, comme le concevoit le moyen âge, lequel produisit deux types du damné, caractérisés l'un et l'autre par l'absence ou l'obcurcissement de la foi. Le premier de ces types est Faust ou l'homme emporté par l'orgueil de l'intelligence, voulant tout savoir afin de pouvoir tout. Lé second est Don Juan ou l'homme possédé de la convoitise des jouissances sensuelles, et y renfermant tout son être. Le premier, par une pente naturelle, descend de l'orgueil dans la volupté ; le second remonte de la volupté dans l'orgueil, et tous deux se rencontrent dans une négation commune. Byron a saisi ce dernier type, et, comme Goethe, il a peint la maladie de son siècle, la misère de l'homme dépouillé des croyances éternelles, principe de sa grandeur et de sa vie. Mais il a des retours de foi , des instincts divins et des sympathies humaines, que Goethe avoit fini par

étouffer en lui. Quand Byron cède à leur impulsion, on respire plus à l'aise, on est comme délivré d'un énorme poids qui oppressoit la poitrine. Quelques rayons furtifs, glissant tout à coup entre les masses noires des nuages, colorent sa poésie d'une lumière plus douce. Cependant l'auteur du Gûiour, de Manfred, de Caîn, à^ Bon Juan, retombe bientôt sous la puissance de l'esprit qui l'obsède, esprit de doute et d'orgueil, de révolte et de négation, de dédain ironique, de haine et de guerre opiniâtre contre le pouvoir supérieur, qu'il brave encore jusque dans la chute, la plus mortelle chute.

René aussi a éprouvé l'influence de ce siècle incroyant; il a vécu dans ces régions sans soleil et sans air, mais ce n'est point là sa patrie, il y est étranger, il s'en va, loin de ce monde stérile et ténébreux, redemander à la Nature, dans ses solitudes primitives , la lumière qui lui manque , le souffle qui le ranimera; il prête l'oreille aux bruits du désert pour y saisir la voix de l'Être mystérieux que ses désirs appellent, et seul en présence de cet Etre inconnu qu'il sent au dedans de soi et qui se dérobe à ses regards , pliant sous le faix de l'ennui caché au fond de son âme, il en sort des accents d'une indicible mélancolie, des plaintes semblables à ces sons vagues et tristes qu'on entend le soir dans les forêts, ou sur le bord des fleuves.

Après ces trois grands poètes, Goethe, Chateaubriand, Byron, le doute lui-même se pétrifie, le sens moral s'éteint, la lutte cesse dans l'homme, et la poésie meurt, pour essayer ensuite de renaître par la pure forme et la couleur, l'harmonie des sons, la peinture matérielle des objets et des lieux , et la pensée rêveuse d'un spiritualisme indécis. De beaux talents, en France, en Angleterre, en Allemagne, ont tiré de ces sources tout ce qu'elles pouvoient fournir. Il en restoit une autre , le peuple et ses souffrances, et ses sympathies, et ses instincts d'avenir. Un poëte s'est trouvé, dans le génie duquel ce peuple oublié si longtemps a reconnu son propre génie , et dont les chants transmis de bouche en bouche, comme ceux des poètes antiques, passeront des pères aux fils pour charmer leurs fatigues , consoler leurs douleurs et nourrir en eux l'espérance que Dieu y a mise avec l'immortel sentiment de sa justice et de son amour.

La révolution que Monteverde opéra dans l'Art musical donna naissance au drame chanté , où la poésie se combina avec la musique et la danse, et qui embrasse , comme le drame parlé, le double genre tragique et comique. 11 sembleroit qu'à ause de la connexité de la musique et de la poésie, primitivement inséparables, l'alliance de ces deux arts leur devoit être également favorable.

POÉSIE. IHd

Il n'en fut pas ainsi cependant : la poésie en souffrit, et voici pourquoi. On a vu que le chant, pour s'identifier avec la parole , doit en être simplement l'expression, l'accent; il doit reproduire les inflexions naturelles de la voix ordonnées entre elles, suivant des relations d'intervalles appréciables, la mesure et le rhythme musical se confondant d'ailleurs avec le rhythme et la mesure prosodique. Telle étoit la musique ancienne, telle fut ensuite la musique de l'Église. Ni l'une ni l'autre n'ôtoient rien à la poésie de sa liberté, elles n'en altéroient point le caractère, elles n'en contrarioient pas les lois , de sorte que , joignant leur puissance propre à sa puissance , elles en augmentoient l'effet. Mais cette intime union n'étolt possible que dans un système de tonalité, sous plusieurs rapports opposé à celui d'où sortit la musique dramatique. La poésie rencontre en ce dernier deux obstacles à ison développement ; car elle est forcée de s'assujettir à la mesure et au rhythme musical, souvent en désaccord avec le rhythme naturel de la parole ; et le désaccord entre la période mélodique et la période poétique est encore plus grand. Elles procèdent, quant à la durée, d'une manière inverse , et ne se ressemblent pas davantage dans leur coupe. L'opéra ne peut donc être, à vrai dire, une œuvre de poésie. Elle s'y efface tellement que personne

iOO DE L'ART ET DU BEAU.

ne l'y cherche; elle disparoît dans le chant qui l'absorbe. Cette prédominance du chant étoit loin toutefois d'exister d'abord à ce degré absolu ; et , chose remarquable, elle s'accrut à mesure que s'opéroit l'évolution de la musique modulée ou passionnée, et de la science harmonique. Les chœurs à'Eslher et d'Athalie, les poëmes de Quinault, prouvent que, même à cette époque relativement récente, la poésie occupoit encore un rang élevé dans l'opéra. Mais la musique n'étoit guère non plus que la déclamation notée, un récitatif continu, mie sorte de mélopée qui en fixoit l'accent. On a peutêtre ensuite trop méprisé cette face de l'art. Sans doute, il ne pouvoit s'arrêter à ce point ; sans doute le principe interne qui présidoit à son progrès le poussoit, avec une puissance irrésistible, en d'autres voies. Cependant qui oseroit assurer que ce principe, dans une sphère plus large , ne se transformera pas de manière à rendre possible une nouvelle alliance de la poésie véritable et du chant ? que les tonalités mêmes, qui aujourd'hui s'excluent mutuellement , ne se combineront point dans une tonalité plus complète et plus riche? Tout, bien plutôt, semble l'annoncer. Quoi qu'il en soit, le système que Lully appliqua aux poëmes de Quinault a toujours depuis caractérisé au théâtre ce qu'on appelle la musique françoise. En des genres divers,

Gluck et Grétry, pour ne nommer que ces deux grands artistes, ont montré le parti qu'on en pouvoit tirer au point de vue dramatique. En Italie, le musicien, sans souci aucun des paroles, ne se préoccupe que de la mélodie. Gluck, au contraire, ainsi que Grétry, méditoit d'abord les paroles, en cherchoit l'expression, la déclamation naturelle, et la prenoit pour base de son chant. Il y a tout un monde entre ces deux méthodes, il y a toute la distance qui sépare la pensée de la sensation, le pur organisme de l'esprit.

Ceci nous conduit à parler de la déclamation elle-même, qui constitue avec la mimique l'art du comédien. L'acteur est au poëte dramatique ce que l'exécutant est au compositeur. 11 doit reproduire son œuvre sous les conditions de la réalité vivante, et pour cela il doit la comprendre et la sentir profondément, se la rendre propre en quelque façon. Rien ne sauroit suppléer ce don qui ne s'acquiert point. L'éclat de la voix et sa souplesse, la figure , le port, la noblesse et la grâce naturelle des mouvements, toutes les qualités extérieures, quoiqu'elles doivent être comptées pour beaucoup, ne sont néanmoins que très-secondaires. C'est la pensée, c'est l'âme qui fait le grand acteur. S'il a au dedans de lui-même le foyer de lumière et de chaleur d'où part l'inspiration, il fera passer dans ceux

qui l'écoutent les sentiments qu'il éprouve en soi. Ils n'entendront que l'accent, ils ne verront que la passion même, et leur cœur ému, leur imagination fascinée le transfigureront. A leurs yeux il ne sera plus lui, il sera le personnage créé par le poëte. Telle est la puissance merveilleuse de l'art. Et c'est que l'art n'est ni la nature, ni l'imitation de la nature; il ne la reproduit pas, il en reproduit le type idéal, l'invisible exemplaire où réside sa beauté; et c'est pourquoi l'acteur qui ne sait pas s'élever jusqu'cà cet exemplaire immuable du Beau, qui n'en a point la vision interne, n'obtiendra que des effets médiocres, des succès peu durables, et ne laissera qu'un nom bientôt oublié.

En traçant cette rapide esquisse du développement de la poésie chez les peuples divers, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos jours, nous n'avons guère considéré, parmi les monuments de l'Art, que ceux où il revêt une forme rhythmique rigoureusement déterminée. Il s'en faut bien cependant que ce soit là toute la poésie. Indépendante par son essence du mécanisme du langage, elle embrasse dans sa vaste enceinte toutes les manifestations du Beau. Platon est poëte aussi bien qu'Homère, et des grands écrivains en prose il n'en est aucun qui n'ait été poëte au degré que le comporte le genre de ses compositions, c'est-à-dire, selon qu'y

domine ou l'idée pure, ou le sentiment, la passion, l'image. Le rhythme plus varié, plus libre, y est autre, mais il y est toujours, ainsi que l'harmonie le son expressif et pittoresque. Souvent même l'u; et l'autre s'y proportionnent mieux à la pensée, er. suivent mieux le mouvement; le rhythme l'enlace avec plus de souplesse, la serre plus fortement, l'harmonie en est l'écho plus fidèle. Le vei's a d'autres avantages sans doute ; il plaît à l'oreille par une cadence plus régulière et plus marquée, par ses retours symétriques; il est, dans notre système musical, seul propre au chant. Mais ce système, comme on l'a montré, ne correspond qu'à une face de l'art; il exclut le genre d'eflets que produisoit la musique antique, et, par les côtés mêmes où il se rapproche du vers, il crée à la poésie, lorsqu'elle s'unit au chant, des entraves nombreuses, et tend à la détruire entièrement.

Sous ses deux formes générales du vers et de la prose, son évolution présente les mêmes phases. D'abord religieuse et philosophique, elle exprime les premières conceptions que l'esprit humain se fit de Dieu et de l'univers, recueille les traditions anciennes sur l'origine de l'homme, son existence primordiale et ses destinées. Elle est lyrique, épique, comme la Genèse et les livres sacrés de l'Asie orientale. Le progrès de la pensée la jnodifie ensuite.

201 Dii L'ART ET DU BI- AU.

Cessant de se renfermer dans les révélations et les croyances transmises, elle s'ouvre de nouvelles voies au sein des deux mondes idéal et phénoménal. Moins passive, en quelque façon, elle aspire à se dilater ; on remarque en elle comme un travail de création. Puis, à mesure que l'homme, acquérant une conscience plus distincte et plus vive de soi , tourne ses regards sur lui-même, elle devient dramatique ; l'histoire naît, et avec l'histoire cette multitude de récits fictifs, source du roman moderne, où viennent se peindre les passions, les mœurs, tous les ordres de sentiments, et toutes leurs nuances, et tous leurs contrastes.

Plus tard, lorsque la foi mourante n'éclaire plus les âmes et ne les échauffe plus, l'Art décline et ne conserve de la poésie que sa sèche enveloppe. Tel fut son destin dans la Grèce après Alexandre, à Rome sous les empereurs, en France vers la fm du dix-huitième siècle. A ces époques de décadence, la poésie, privée d'aliments, fatiguée, vieillie, cherche à se retremper dans la Nature perpétuellement jeune. Mais cette poésie de la Nature prend deux caractères différents, selon les sources d'où elle émane. Aride et sans vie, toute de formes vides, d'artifices de phrases et de mots, lorsqu'elle se rattache au matériahsme, elle est alors ce que fut parmi nous la poésie descriptive de Delille et de

son école. S'élève-t-elle, au contraire, par une foi même vague, mais réelle, dans les pures régions du spiritualisme, l'inspiration renaît avec le sentiment de l'infini, avec l'obscure et flottante vision du vrai mystérieux et de la beauté idéale. Gomme, après rhiver, la terre, amollie par la tiède haleine du printemps, se couvre de fleurs et de verdure, la poésie, pétrifiée par de froides et stériles doctrines, se ranime au souflle divin, s'épanouit aux rayons de l'astre éternel. Telle est la poésie de Rousseau, de Bernardin de Saint -Pierre et de Chateaubriand, poètes immortels, parce qu'ils ont eu l'instinct profond de ce qui fait la grandeur de l'homme, l'instinct des choses que l'œil ne voit pas, et qu'ils ont senti, sous l'écorce prête à se détacher du vieil arbre, la vie palpiter. Cette poésie de transition ferme une ère et en ouvre une autre. On diroit qu'elle descend des hauteurs éthérées pour répandre un parfum céleste et de douces lueurs sur la route ténébreuse par laquelle, au temps où tout change dans le monde, la Providence conduit les peuples à la demeure nouvelle qu'elle leur a préparée. Elle lie le passé à l'avenir, la foi ancienne à la foi future, l'Art qui fut à celui qui sera et n'est pas encore. Prêtresse d'une religion que l'on ne sauroit nommer, elle s'avance à travers les ruines, portant en ses mains les symboles voilés d'un Di:u inconnu.

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