‹ De l'art et du beauChapitre 27 sur 30 · Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire · texte numérisé non relu

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire

BOILEAD.

Jamais la raison n'a rien dit de plus vrai. On dédaigne beaucoup trop aujourd'hui les vieux préceptes de l'Art et les maximes traditionnelles du bon sens.

ne plus chercher que la simple forme. On lui demande le Beau qui n'est point en elle, qu'elle reflète seulement comme les traits reflètent l'âme; et cette forme morte ne répondant jamais aux aspirations de l'artiste, il la tourmente de mille façons, il pétrit bizarrement le cadavre, et ne parvient qu'à le rendre plus hideux. Alors aussi la langue se dégrade; elle perd sa clarté, sa pureté, son naturel, sa grâce; elle devient une espèce d'idiome bâtard, de jargon informe et quelquefois monstrueux.

Ce qu'on vient de dire s'applique également au vers et à la prose, car le vers ne se distingue de la prose que par une mesure et un rhythme obligés, quelquefois aussi par le retour périodique de certaines consonnances^ Nous avons indiqué ailleurs les caractères propres et les avantages respectifs do ces deux formes de langage. Ici nous ajouterons

1. La rime, sous ses formes diverses, est de tous les pays et de toutes les poésies ; on en trouve des exemples dans les langues orientales, chez les Grecs, notamment dans VOEdips à Colone et les Trachiniennes de Sophocle, chez les Romains dans Virgile même, dans les compositions gaéliques et kimriques, et dans tous les idiomes modernes. Mais elle n'est de règle absolue que dans les langues peu prosodiques. Le plaisir équivoque que procure à l'oreille le même son revenant à des intervalles réguliers n'est pas ce qui l'y rend nécessaire ; le plus souvent, il n'en résulte qu'une fatigante monotonie. Elle sert, et c'est là sa vraie fonction, à marquer le rhythme que sans elle on saisiroit difficilement : elle bal U mesure, pour ainsi parler.

nue toutes les langues sont loin de se prêter au même degré à chacune d'elles. Le vers demande une grande liberté dans l'arrangement des mots et des membres de la phrase, et à cet égard aucune langue moderne n'est comparable aux langues classiques*. 11 demande encore que ces mêmes mots offrent, dans leurs syllabes longues et brèves, des valeurs appréciables nettement déterminées, et qu'en outre ils soient affectés d'un accent prosodique, analogue au temps fort dans le rhythme musical. La langue française manque plus qu'aucune autre de toutes ces conditions. Assujettie, dans la

1. Il n'est pas sans intérêt d'observer que l'évolution des langues s'opère exactement comme l'évolution de l'art et de la science, comme l'évolution même de chaque être et de l'ensemble des êtres ou de la Création ; c'est-à-dire par l'individualisation progressive de ce qui, originairement enveloppé dans le tout, y subsistoit d'une manière plus ou moins latente, plus ou moins distincte. Les langues primitives, en effet, offrent, ainsi que les idiomes de la plupart des peuples sauvages, un mode de construction compacte, dans laquelle les modifications relatives aux personnes, au temps, aux qualités mêmes des objets, s'expriment par de simples annexes, lesquelles, jointes au mot principal, font corps avec lui. Peu à peu ces annexes s'en détachent et prennent en quelque sorte une existence à part, individuelle et indépendante. Ce progrès apparoît clairement dans les langues que nous nommons classiques, dans le grec et le latin. Il l'est plus encore dans les langues modernes ; et, ce qui mérite d'être remarqué, il s'y caractérise surtout par le développement de la personnalité, auparavant absorbée dans le verbe; elle se spécifie, s'individualise en des mots séparés qui la font ressortir et dont l'emploi, qui ôte au discours quelque chose de sa concision, devient rigoureusement nécessaire.

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construction de la période grammaticale, à l'ordre direct, elle n'a qu'une prosodie imparfaite et vague. De son infériorité sous ce rapport résulte, il est vrai, une supériorité d'un autre genre, et d'abord une clarté admirable, puis la facilité d'exprimer mille nuances délicates et fugitives, l'esprit plaçant à son gré l'accent sur les différentes syllabes du même mot, suivant les modifications diverses de la pensée et du sentiment, que la voyelle muette aide encore à rendre par l'effet harmonique qui lui est propre. De là vient que le français est par excellence la langue de la conversation, mais en même temps la langue la moins favorable au vers. Le défaut d'accent prosodique, qui en affoiblit la cadence et le rhythme, permet, au contraire, de varier indéfiniment le rhythme de la prose, par la liberté qu'il donne d'accentuer la syllabe voulue, selon la nuance du sens et l'effet à produire. Ces causes réunies ont eu pour effet d'introduire, en quelque façon, la poésie dans la prose, circonstance à laquelle est dû le rang supérieur qu'occupent, dans les littératures de l'Europe, nos grands prosateurs, qui tous ont été poètes, et plus poètes que beaucoup de ceux qui se sont astreints à la gêne du vers. En parlant de l'art d'écrire, nous nous sommes proposé seulement d'en rechercher les principes généraux. Nous les avons trouvés identiques, quant

au fond, avec ceux de tous les autres arts; et cela devoit être, puisque l'Art est un , et que les arts divers n'en sont que des spécifications diverses relatives à nos différentes facultés. Au reste, l'art d'écrire marqua, lorsqu'il naquit, un pas immense de l'humanité : car c'est par lui surtout que le progrès put s'étendre dans l'espace et se perpétuer dans le temps ; que tous purent être associés au développement de chacun, que chacun put l'être au développement de tous. Et ce développement commun, qu'est-ce, sinon la croissance naturelle du genre humain, en qui s'opère une unité plus intime, plus parfaite, à mesure qu'il se dilate dans le Vrai , dont le Beau çst la forme sensible?

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