CHAPITRE XI
RESUME ET CONCLCSION.
Jetons un regard sur l'espace que nous venons de parcourir, résumons les principaux points établis dans les pages de ce livre.
L'homme est essentiellement actif. Pour le bien connoître, il faut donc rechercher les lois de son activité, en étudier le développement sous ses aspects divers , caractérisés par la nature des objets auxquels s'applique cette activité même, et par ses fins spéciales, lesquelles se résument dans la fin générale de l'humanité, qui se résume elle-même dans la fin générale et absolue de la Création.
Or, il existe pour l'homme trois sphères d'activité ou trois ordres d'action, unis sans doute parce que l'homme est un, mais néanmoins distincts puisqu'ils se rapportent à des termes différents : l'Industrie, dont le terme est l'Utile; l'Art, dont le terme est le Beau, et la Science dont le terme est le Vrai.
Nous entendons par industrie l'ensemble de^
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puissances innées et des moyens acquis par lesquels l'homme conserve et développe l'organisme en luttant sans cesse contre le milieu où il est plongé, de sorte que, d'abord esclave de la Nature, il s'affranchit progressivement de sa domination , parvient à Ja dominer elle-même, à l'assujettir à ses volontés, à disposer de ses forces fatales pour atteindre le but où il tend ; l'associant ainsi à ses hautes fonctions, et, après s'être en quelque manière incarné en elle, après l'avoir réduite à n'être plus qu'une sorte d'extension de son propre organisme, l'entraînant avec lui dans son mouvement éternel d'ascension vers Dieu.
A ce premier développement de l'homme correspondent les manifestations premières des facultés d'où procédèrent originairement les inventions utiles, les métiers, le langage même. Si la raison, aidée de l'expérience, les perfectionna dans la suite et continue de les perfectionner indéfiniment, ce n'est pas elle qui les créa , parce qu'elle ne crée rien, elle développe seulement. Ils furent le produit spontané de l'instinct, c'est-à-dire de l'action du principe spécifique qui constitue la nature particulière de chaque être, action que, dans les êtres inorganiques, on nomme affinité, l'affinité n'étant que l'instinct des corps bruts, comme l'instinct n'est que l'affinité des êtres doués d'organisation. En
vertu d'une loi primitive, universelle et souveraine, l'énergie de ce principe, laquelle n'est que l'eiTicace inhérente à la forme, dirige, dans chaque ordre d'êtres, dans chaque genre, chaque espèce, la force interne à la production de certains effets d'où dépend ^a conservation des individus, leur développement, comme aussi le développement et la conservation du tout immense dont ils font partie, ou de la Création entière. Il est clair, en effet, qu'aucun être ne sauroit agir que selon sa nature, et que chaque être, quel qu'il soit, doit être déterminé par sa nature à produire les actes nécessaires à sa conservation ; sans quoi, comment subsisteroit-il ? Quelle autre cause détermineroit ces actes spécifiques nécessaires, les détermineroit dès l'origine et avant même, nous ne disons pas que la raison ait apparu , mais que l'organisme soit achevé?
Si l'homme se développoit seulement dans l'ordre de l'utile, il ne différeroit de l'animal que par la supériorité de ses instincts et ne seroit pas plus perfectible que lui ; car, dans cet ordre même, le progrès, en tant qu'indéfmi, dépend de la raison et resteroit sans elle fatalement renfermé, comme chez les êtres inférieurs, en des limites relatives à l'espèce entière, et que l'individu ne franchiroit jamais. C'est à l'inteUigence que l'homme doit le privilège de se perfectionner sans cesse, ainsi que le pouvoir tou-
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jours croissant qu'il exerce sur la Nature. Totalement absorbé en elle, il ne pourroit réagir sur elle, la dompter, la soumettre à son empire, s'il ne s'élevoit au-dessus d'elle par le don de l'intelligence. Et puisque là où elle n'est pas tout a des bornes nécessaires et fixes , et que là où elle est ces bornes disparoissent , elle a évidemment une relation naturelle et directe à l'infuii. On a vu, en effet, que l'intelligence, dans ce qui la constitue radicalement, est la faculté de percevoir le Vrai ou le nécessaire , l'invariable, l'absolu, c'est-à-dire de percevoir Dieu et les idées en Dieu. A l'instant où elle naît, elle engendre des besoins nouveaux , et par conséquent ouvre à l'homme une nouvelle sphère d'action.
Mais le Vrai peut être perçu, soit immédiatement en lui-même, soit à travers le voile des choses extérieures ou des formes sensibles qui manifestent, au sein de l'espace et du temps, les idées, les types, les modèles éternels de tout ce qui est. Le Vrai ainsi perçu prend le nom de Beau, et le Beau est le Vrai manifesté dans une forme sensible. Dès que l'homme en a la vision , il s'unit à lui par l'amour et cherche à le reproduire dans ses œuvres, à y incarner l'exemplaire divin que contemple l'œil interne. Voilà l'Art, et l'Art humain n'est qu'un rayonnement de l'Art, si on peut le dire, de Dieu même. Qu'est-ce que la Création? La manifestation pro-
gressive de l'Être infini sous les conditions du fini ou les conditions de la limite, l'incarnation des idées divines en des formes matérielles. Dieu est donc le suprême Artiste , puisque la Création ne saurolt se concevoir que sous la notion même de l'Art. Mais réciproquement l'Art aussi ne sauroit être conçu que sous l'idée de Création. Or, toute vraie création étant impossible à l'homme , l'Art pour lui est le travail par lequel il s'efforce de reproduire, au point de vue du Beau, l'œuvre de Dieu dans ses propres œuvres; non pas seulement l'œuvie extérieure et matérielle que les sens perçoivent, mais tout ensemble le type éternel et sa forme sensible indivisiblement unis : et dès lors l'Art humain, relatif à la conception que l'homme s'est faite de Dieu et de l'univers, n'est jamais que l'incarnation de cette conception même, se développe avec elle et varie comme elle.
Il suit encore de ce qui vient d'être dit que, le Beau impliquant deux choses, le Vrai et la forme qui le manifeste, l'Art implique également deux choses, le modèle idéal et la forme extérieure dans laquelle il s'incarne, l'infini et le fini : l'infîni, puisque le modèle, qui n'a d'existence que dans l'unité divine où l'esprit le découvre, est inséparable de cette unité infinie et participe à son essence; le fini, puisque la forme qui le rend accès-