IODOFORME
passager, car la langue est blanche et chargée ; mais, si on continue l'usage de l'iodoforme, l'inappétence fait bientôt place à une véritable répulsion pour les aliments ; souvent il s'y ajoute des nausées et des vomissements. En outre, les malades sont presque constamment tourmentés par le goût de l'iodoforme, qui persiste même pendant les repas; chose singulière, ce goût s'accuse et devient plus désagréable encore par l'usage de fourchettes ou de cuillers d'argent, car la salive des personnes qui ont absorbé de l'iodoforme donne aux intruments en argent une odeur fétide, et une saveur alliacée tout à fait caractéristique. La réaction est tellement sensible qu'il suffit de toucher un objet d'argent avec la main qui vient de manier de l'iodoforme, pour qu'il se dégage immédiatement une forte odeur d'ail. Ce phénomène est dû, d'après M. Poncet, de Lyon, qui l'a signalé et bien étudié, à la production d'iodure d'argent, avec formation d'acétylène, substance volatile dont l'odeur est désagréable et pénétrante. M. Poncet, qui conseille de toujours rechercher ce phénomène, lui donne le nom de signe de l'argent.
Aux troubles digestifs s'ajoutent des phénomènes nerveux. C'est d'abord une insomnie presque absolue, qui peut se prolonger pendant toute la durée du pansement iodoformé ; il s'y joint une agitation anormale : le malade, en proie à une inquiétude vague, s'agite dans son lit, ses mains sont animées de mouvements continuels et inconscients. Dans les cas un peu plus accentués, on observe un véritable délire nocturne plus ou moins bruyant , qui disparait le matin pour faire place, pendant la journée, à un calme relatif. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et fréquemment il existe, pendant le jour, un état particulier d'apathie et de mélancolie qui peut aboutir à la lypémanie. Triste et inquiet, le malade s'affecte outre mesure de sa situation ; il désespère de la guérison et croit la mort inévitable ; un motif insignifiant est alors l'occasion de crises de larmes et de plaintes interminables. Tant qu'ils ne dépassent pas ce degré, les accidents d'intoxication
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iodoformique ne sont pas graves, et la guérison est la règle..
Il se produit encore des éruptions polymorphes, assez analogues à celles qu'on rencontre dans l'empoisonnement par le sublimé ou l'acide phénique. Ces éruptions, accompagnées de vives démangeaisons et de sensation de brûlure, s'étendent quelquefois assez loin de leur point de départ. Les unes locales,, et produites par l'action directe de l'iodoforme sur la peau, sont constituées tantôt par un érythème papuleux, tantôt par des vésicules citrines comme dans l'eczéma. Les autres sont des éruptions généralisées qui offrent, au point de vue clinique, une ressemblance assez grande avec la rougeole ou la scarlatine ; elles sont bien réellement consécutives à l'absorption de l'iodoforme, car elles siègent en n'importe quelle région du corps, et souvent à une assez grande distance du point où est appliqué le pansement iodoformé. Ces éruptions sont comparables aux exanthèmes médicamenteux, si capricieux dans leur apparition, qu'on voit succéder à l'ingestion du copahu, du sulfate de quinine, de l'antipyrine, etc.
Malgré la production de ces phénomènes, la plaie pansée à l'iodoforme a un excellent aspect ; elle se couvre de granulations et se cicatrise très bien, comme dans les conditions ordinaires.
La température reste normale, mais le pouls se modifie d'une façon inattendue, importante à connaître. Le pouls, en effet, devient faible et fréquent ; ordinairement, il bat 110 ou. 120 fois par minute ; quelquefois même sa rapidité est encore plus grande. Il y a donc entre le pouls et la température un défaut de parallélisme, qui met sur la voie du diagnostic de l'intoxication, et empêche d'attribuer à la septicémie les symptômes d'empoisonnement par l'iodoforme.
Tous ces accidents disparaissent en général assez vite,, quand on supprime le pansement iodoformé ; le diagnostic d'intoxication se trouve ainsi confirmé.
Intoxication grave. — Les accidents peuvent devenir plus inquiétants; ils constituent alors la forme grave de l'empoi-
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sonnement. Ici encore on observe les symptômes que je viens de vous décrire, mais ils revêtent une intensité anormale. L'anorexie est absolue, ce qui est presque caractéristique, et des vomissements surviennent aussitôt que des aliments sont introduits dans l'estomac. Les troubles digestifs sont donc très accusés.
Néanmoins ce sont les phénomènes nerveux qui dominent la scène ; ordinairement, c'est pendant la nuit qu'ils éclatent. Le malade, en proie à des hallucinations, arrache et déchire ses draps; il crie, menace, cherche à quitter son lit, et on ne parvient qu'à grand'peine à le maîtriser. Son délire maniaque revêt le plus souvent la forme du délire de persécution; le malade se croit poursuivi par des êtres imaginaires, et cherche quelquefois, par une tentative de suicide, à se soustraire aux dangers dont il se croit menacé. Contrairement à ce qui se passe dans les cas d'intoxication légère, le retour au calme complet, dans l'intervalle de ces manifestations tumultueuses, est exceptionnel. Pendant la journée, en effet, les malades sont abattus, prostrés, leur intelligence est profondément altérée ; la tristesse, les crises de larmes, la crainte de la mort, persistent pendant ces stades de calme relatif, avec beaucoup plus d'intensité que dans les intoxications légères.
Le pouls est d'autant plus modifié que l'état est plus grave ; il atteint 130 à 140 pulsations. Il est petit, dépressible et quelquefois à ce point ondulant et rapide qu'il est presque impossible de le compter. C'est un signe important qui doit faire craindre une terminaison fatale à bref délai. Souvent la température s'élève et peut atteindre 39° et même 40°.
Dans quelques cas, on a noté la présence de l'albumine dans les urines, mais les faits sont encore trop peu nombreux pour qu'il soit possible d'établir si l'empoisonnement par l'iodoforme détermine une néphrite toxique, comme l'empoisonnement par le sublimé.
La marche et la durée des accidents sont extrêmement variables ; les périodes d'excitation et de dépression peuvent se succéder, pendant des jours et des semaines, sans changer
DES ANTISEPTIQUES EN PARTICULIER
de caractère, jusqu'au moment où, quelquefois sans raison apparente, ils se modifient brusquement pour s'amender ou s'accroître, suivant que l'empoisonnement doit aboutir à la guérison ou à la mort.
Celle-ci a été observée dans un certain nombre de cas, 36 fois sur 84 cas d'intoxication, dit M. Brun. Les lésions trouvées à l'autopsie ne sont pas caractéristiques : on note de la dégénérescence graisseuse du cœur, du foie et des reins ; c'est à peu près ce qu'on rencontre dans les empoisonnements causés par les autres antiseptiques.
L'intoxication par l'iodoforme est relativement rare, et on a cherché à déterminer quelles sont les conditions qui y prédisposent les malades. Il faut tout d'abord noter l'emploi de quantités trop considérables de cet antiseptique. C'est pourquoi nous ne l'employons qu'en poudre très fine, ce qui nous permet de saupoudrer les plaies sur toute leur étendue avec une quantité minime d'iodoforme, et nous n'introduisons dans le vagin que la gaze iodoformée strictement indispensable.
Quand l'iodoforme est enfermé dans des cavités anfractueuses, étendues, soumises à un certain degré de compression, l'absorption de l'iodoforme est particulièrement à craindre, et peut déterminer des accidents mortels. On a vu, en effet, des phénomènes nerveux graves se produire, quand on avait bourré de gaze iodoformée le sac d'une grossesse extra-utérine ; il faut en être prévenu pour retirer immédiatement cette gaze, sans quoi on s'exposerait à voir la malade succomber à l'empoisonnement iodoformé.
Très manifeste, enfin, est l'influence de l'âge. Les chirurgiens s'accordent à dire que les enfants ne sont pas sujets à l'intoxication , bien qu'en chirurgie infantile on se serve beaucoup d'iodoforme, surtout après les opérations pratiquées sur le squelette. Chez les vieillards, au contraire, ces accidents sontnssez fréquents ; mais je n'insiste pas, car les accoucheurs n'ont guère à se préoccuper de la question d'âge.
SALOL
Conclusions. — En résumé, si l'iodoforme peut produire des intoxications, elles sont en général peu graves ; il est d'ailleurs facile de les éviter ou de les empêcher de devenir sérieuses, en observant attentivement les malades, en épiant, pour ainsi dire, l'apparition des accidents, et en suspendant aussitôt l'emploi de cet antiseptique. Nous continuerons donc à nous servir de l'iodoforme pour saupoudrer les plaies génitales, et pour faire les pansements qui devront rester à demeure.
s. — Salol.
Le salol ou salicylate de phényle se présente sous la forme d'une poudre cristalline blanche, d'une odeur aromatique faible, agréable, rappelant celle du capricorne musqué; elle a également une grande analogie avec l'odeur de la rose.
Le salol est à peu près insipide, et produit sous la dent une sensation de frottement toute spéciale. Il fond à 43°. Il est complètement insoluble dans l'eau, très peu soluble dans l'alcool, mais se dissout bien dans l'éther, la benzine, etc. Dans l'économie, il se dédoublerait en donnant naissance à du phénol et à de l'acide salicylique ; après l'absorption du salol dans les voies digestives ou à la surface des plaies, on peut, en effet, trouver de l'acide phénique dans l'urine ; quelquefois même les urines deviennent noires. Le salol n'est pour ainsi dire pas toxique, et peut être ingéré à la dose de 4 à 8 grammes par jour, sans déterminer d'accidents.
Découvert par Nencki, le salol a été étudié au point de vue thérapeutique, en 1886, par Sahli, de Berne (1), quil'a conseillé surtout pour l'usage interne. L'année suivante, M. Périer s'en est servi en chirurgie, et le considère comme un antiseptique excellent, capable de remplacer l'iodoforme (2).
(1) Sahli. Le salol, nouvel antirhumatismal et antiseptique. Semaine médicale, 1886, p. 153.
(2) Périer et Patein. Du salol ou salicylate de phényle pour remplacer Fiodoforme en chirurgie. Berne de chirurgie, 1887, p. 519.
Je me sers volontiers du salol, soit en poudre, soit incorporé à de la gaze. Malheureusement, il est moins antiseptique que l'iodoforme, de telle sorte que la gaze salolée ne peut rester longtemps à demeure, dans le canal vaginal, par exemple, sans répandre une mauvaise odeur. Mais vous pourrez fort bien l'employer quand les pansements devront être renouvelés fréquemment ; il sera indiqué plus particulièrement dans les cas d'intoxication par l'iodoforme. Enfin, le salol remplacera l'iodoforme, pour saupoudrer les plaies périnéales et vaginales, chez les femmes qu'incommode l'odeur de ce dernier antiseptique.