CHAPITRE VIII
ORGANISATION DE L' ASSISTANCE PAR LA CHARITÉ PRIVÉE. — RENOUVELLEMENT DES SOUSCRIPTIONS.
Point d'assistance sans charité. — Montant des souscriptions recueillies en 1855. — Les oppositions isolées s'effacent devant Tunanimité des adhésions. — Action des délégués cantonaux et des maires. — Concours du clergé. — Renouvellement des souscriptions en 1860. — - Conférences cantonales du préfet. .- Objections. — On voit encore des mendiants.
— On ne veut pas souscrire, si le voisin ne souscrit pas. — On demande la substitution de l'impôt au mode de souscription volontaire. — Les économies réalisées sur les premières ressources démontrent l'inutilité d'en créer de nouvelles. — On ne trouve plus de domestiques depuis que la population des écoles s'est accrue. -~ Les secours sont trop abondants et favorisent la paresse. — Les indigents sont mieux traités que les souscripteurs. ~ Refus systématique. — Calculs de l'égoYsme.
— L'aumône faite directement est un moyen d'influence. ~ On ne peut y renoncer. ~ Ne peut-on pas tolérer la mendicité dans l'intérieur de chaque commune ? — On propose de vaincre ces résistances en publiant les noms des souscripteurs. ^.L'administration s'y refuse. — Les objections tombent.— Impulsion générale donnée par les petits souscripteurs.
— Augmentation du nombre des adhérents à l'œuvre. ~~ Le êuffrage univertel de la charité est constitué. — Exemples touchants de générosité recueillis dans quelques communes. — Lettre du maire de B***.
— Il est obligé d'arrêter l'élan de ses administrés et de tarifer le montant de leurs souscriptions. — Objections nées de l'influence des passions locales ou des circonstances générales de la politique.
— Opinion de M. Michel Chevalier sur le mérite des œuvres qui n'ont d'autres point d'appui que le bon vouloir du public. — Le succès tient à la persévérance de ceux qui les dirigent. — Il faut vouloir le bien avec foi et conflance dans le succès. — Succès obtenu en 1860 dans la Nièvre, par l'opération du renouvellement des souscriptions. — Résultats généraux. — L'œuvre est acquise et constituée sur des bases stables. — Elle est élevée à la hauteur d'un grand service public. — Sa généralisation est possible. — Elle permettrait, dans un temps donné, de constituer, sur tous les points de l'Empire , le patrimoine des pauvres. — La charité seule peut produire ces résultats. — L'.impôt serait impuissant. — Le patronage administratif fortifie l'action de la charité. -* Conditions générales de la stabilité de l'œuvre de l'assistance dans la Nièvre.
Plus les résultats généraux et particuliers de l'ex-
110 P01N1 d'assistance sans CHAEITÉ.
tinctiou de la mendicité par Tassistadce étaient concluants et significatifs, plus chaque année de son application nous dénfK>ntrait les effets précieux qo'on devait lui rattacher, au double point de Tue de Tatténuation des souffrances et des progrès de la morale publique; plus aussi arons-nous considéré comme un devoir impérieux d'assurer la coDti&uatioa et la permanence de cette utile mesure.
Sa base fondamentale, on s'en souvient, e'^it, non la philantropie avec ses systèmes philosophiques , non la bienfaisance officielle qui croît avoir tout fait pour le soulagement des pauvres quand elle en a porté les noms sur un registre, et qu'à ces noms mêmes quelquefois elle substitue pour ordre un numéro sous lequel disparaît l'individualité physique et morale de l'être souffrant et nécessiteux qu'elle seccMire; mais sa base essentielle était la charité^ la charité suivant la loi divine , suivant les préceptes du christianisme.
Il est peu de départements où , plus que dans la Nièvre, ce sentim^t soit en honneur ^ et on en trouverait la preuve au besoin dans l'empressement avec lequel les habitants répondirent à noire premier appel .
Les ressources mises à notre disposition ne s'élevèrent pas à moins de 242,381 fr. 91 c. , provenant de souscriptions volontaires consenties pour chacune des cinq années qui devaient courir à dater de l'interdiction de la mendicité. Sur cette somme,
SK>USCRIPTIONS RECUEILUfiS EN 1855. ill
40,000 fr. représentaient les dons en nature. Les souscriptions en argent s'élevaient seules à plus de 200,000 fr., et, malgré les causes ncnnlureuses de non-yaleurs qui se rattachaient chaque année à des circonstances accidentelles, jamais, on doit le dire , les rôles, constamment maintenus aif même niveau par les souscriptions supplémentaires, ne se sont abaissés au-dessous de ce chiffre important. Ces résultats ont constitué successivement la preuve incontestable des avantages que chacun s'empressait de reconnaître , et du désir général d'assurer la continuation de l'œuvre qui les avait consacrés.
Cependant, quelles que fussent les sympathies qu'elle inspirait, l'approche de l'époque à laquelle expiraient les premiers engagements parut dévoir être, pour les détracteurs de l'œuvre, le signal de leurs récriminations systématiques. A les entendre, les souscriptions ne pouvaient être renouvelées, et les tentatives de l'administration devaient échouer contre le mauvais vouloir des uns et l'apathie des autres. Les objections que nous avions victorieusement réfutées cinq années auparavant se reproduisaient plus vives , plus ardentes , et leurs propagateurs , exploitant l'intérêt cupide de certains souscripteurs, s'efforçaient même d'ébranler en eux la confiance que la pratique de la mesure avait dû leur donner dans son efficacité.
Malgré le concours empressé du clergé et l'appui que, dans toutes les occasions, M*"' l'Évêque de Nevers
i\2 OBJECTIONS REUG1BUSE8. ~ CONCOURS DU CLERGÉ.
avait prêté aux efforts de radministration (1), l'argument religieux et catholique ne fut pas Tud des derniers opposés à la mesure. Certaines personnes , se prétendant plus compétentes que les prélats , et s'érigeant en véritables docteurs, prétendirent que la charité individuelle, dont Texercice était laissé au libre arbitre de chacun , était la seule que la religioD enseignât ou reconnût.
Il ne nous convenait pas assurément de répondre à ces objections qui tombaient d'elles-mêmes devant les déclarations et l'exemple des plus hauts représentants du clergé ; aussi , dans les circulaires et les proclamations que nous fûmes dans le cas d'adresser, soit à MM. les Maires et à MM. les Délégués cantonaux, soit aux habitants du département, à l'occasion du renouvellement des souscriptions , nous nous bornâmes à rappeler les sympathies que l'œuvre de l'assistance avait inspirées aux personnes les plus compétentes pour déclarer que la mesure n'était nullement en désaccord avec la loi religieuse.
Ne pouvions - nous pas, d'ailleurs, invoquer au besoin l'opinion que le souverain-pontife lui-même avait daigné nous exprimer dans une lettre répondant à l'envoi que nous avions eu l'honneur de lui faire de
(l) Voici comment, en dernier lieu et dans son mandement du 9 février 1860, à Toccasion du carême , s'exprimait Mg' Dufôtre , de regrettable
mémoire « Soin ne $aurions trop voua engager, N. T.-C. F., et noue vout
» conjurons de soutenir de vos libéralités cette grande oeuvre de l'assistance » qui a déjà rendu d'inappréciables services à ce département. »
EENOtJYELLEMENT DES SOUSCRIPTIONS EN 1860. 113
notre livre sur Y Assistance et sur rExtinction de la Mendicité (1) ?
Quant aux autres objections, elles n'étaient pas plus que les premières dans le cas d'arrêter nos résolutions, empruntassent - elles même la forme de menaces destinées à ébranler la confiance publique.
Inspirées, pour la plupart, par un sentiment d'égoïsme et de jalousie, elles ne pouvaient qu'échouer contre le bon sens et contre l'esprit charitable des populations.
D'ailleurs , nous savions que nos efforts personnels seraient fortement appuyés par MM. les Maires et par les hommes honorables qui avaient bien voulu , sous le titre de délégués cantonaux, accepter, dans la circonscription de leurs habitudes et de leur influence locale, la mission de stimuler autour d'eux le zèle des autorités, d'éclairer les habitants sur l'intérêt véritable qui se rattachait à la continuation de l'œuvre, et de leur retracer le tableau de la lourde charge qui pèserait de nouveau sur eux , si , par suite de l'insuffisance des souscriptions , l'administration , devenue impuissante à soulager les misères, était obligée de lâcher les digues du vagabondage et de rapporter la mesure qui interdisait la mendicité. Tous, nous devons le proclamer ici dans le sentiment de notre gratitude , s'empressèrent de comprendre l'importance de ce mandat, qui
;i) r. à l'Appendice.
i ift COHFÛIENCBS CANT. DU PRÉFET. — OBJECTIONS.
fut accepté et rempli par le plus grand nombre comme un véritable apostolat.
Cependant, pour achever de déjouer les manoeuvres des opposants (car quelle est l'œuvre la plus méritoire ici-bas, l'opinion la plus vraie, qui n'ait ses adversaires ou ses contradic\eurs), nous résolûmes de présider nous-méme dans chaque canton , des conférences où nous appellerions les hommes les plus considérables du pays , les partisans et même les antagonistes avoués de la mesure , afin d'entendre leurs dires , de nous éclairer au contact de leurs observations , au besoin , de les combattre et de les réfuter. Nous devons avouer tout d'abord que la tâche ne fut pas difRcile quanta la réfutation , car les arguments étaient partout dénués autant de logique que de fondement, et les objections constituaient généralement des prétextes plutôt que des raisons sérieuses.
L'un ne voulait pas souscrire, parce que, disait-il, il voyait encore des mendiants, et que la disparition absolue de ces derniers avait été la condition essentielle de son premier engagement. Seule, l'administration n'avait pas tenu la promesse qu'elle avait faite de débarrasser le pays de ces hôtes incommodes. Mais, indépendamment de l'exagération intéressée de ce fait , qui se trouve aujourd'hui réduit dans la Nièvre aux proportions les plus minimes, nous avons dû rappeler qu'en définitive l'interdiction de la mendicité ne pouvait avoir sur la reproduction des délits de vagabondage plus d'effet que nos lois pé-
ON VOIT £NCOR£ DES lIENDlàNTS ^ ETC. 115
nales n'en ont elles-mêmes sur le vol, sur les crimes et sur les délits de tout genre , que des dispositions solennelles, émanées des plus grands l^islateurs, défendent et punissait sévèrement.
Refuser de s'associer aux mesures charitables qui s^^ent de base à l'interdiction de la mendicité et en justifient la répression , parce que de temps en temps un mendiant apparaît dans une commune , ne seraitce pââ une prétention ^ale à celle du contribuable qui voudrait refuser l'acquit de son impôt, parce que des voleurs ont pénétré dans sa propriété sans que les agents de la force publique l'aient garanti contre cette violence ?
Un autre motivait sa résistance sur le refus de son voisin qui , plus riche que lui , disait-il , ne donnait pas cependant ou ne voulait donner que dans des proportions inférieures à ses ressources connues. Aussi demandait-on généralement la substitution de l'impôt aux souscriptions volontaires qui , dans l'opinion de quelques-uns, laissaient une trop grande latitude aux calculs de Tégoïsme ou de l'avarice.
Nous avons résisté , comme nous devions le faire , à ces prétentions qui eussent été le renversement du principe sur lequel avait été fondée notre œuvre toute de charité.
L'impôt réclamé, nous l'avons déjà fait observer plus haut, n'eût été, en définitive, que l'établissement d'une véritable taxe des pauvres^ et la triste expérience faite de ce système dans un pays voisin , qui succombe
iift ON DEMANDR LE IŒC0DR8 A L'IMPÔT.
d'année en année sous le poids de ses charges, ne démontrait-elle pas d'ailleurs , au besoin , les dangers qui se rattacheraient à son application?
La charité nous avait» jusqu'à ce jour, fourni des ressources suffisantes ; c'était à elle et à elle seule que nous devions en demander la continuation , sans nous inquiéter de ce que le voisin plus ou moins riche faisait ou ne faisait pas. Nous ne demandions, en définitive , qu'une partie de ces nombreuses aumônes qui se distribuaient naguère aux portes , et sans que ceux qui les donnaient volontairement eussent jamais eu l'idée de chercher à savoir alors ce qui se passait dans une autre maison, La charité, disions-nous, ne calcule jamais, elle obéit à ses inspirations, au mouvement du cœur qui les fait naître et qui les développe. Dsos ces conditions, les ressources qu'elle procure sont plus importantes et plus significatives que celles de l'impôt; elles donnent, d'ailleurs, à l'œuvre qui en profite ce caractère de bienveillance qui ne serait pas compatible avec l'application étroite et presque mathématique d'une mesure obligatoire.
Un des grands arguments dirigés contre le renouvellement des souscriptions se rattachait, en outre, aux économies considérables qui avaient été réalisées dans quelques cqpimunes.
A quoi bon souscrire de nouveau , disait-on , puisque les premières ressources n'ont pas été employées? Mais nous avions été au-devant de cette objection comme de tant d'autres , et il ne nous avait pas été