DEVOIRS DR L'ADMINISTRATION, ASSISTANCE
(les mendiants de profession et de tous ceux qui empruntaient le masque de la misère pour en imposer à la crédulité publique.
L'administration avait cependant une autre tâche à remplir, celle de soulager les véritables misères , et de chercher , sinon à prévenir, au moins à étudier les causes qui les engendrent, en dehors des circonstances accidentelles que l'humanité est impuissante à prévoir ou à empêcher.
L'inégalité des conditions physiques et morales étant un fait acquis et incontestable, la richesse et la pauvreté en sont la conséquence nécessaire. Riches et pauvres sont donc placés en présence : les uns avec leur superflu , les autres avec leur pénurie. Cette double situation nous a paru renfermer les éléments de la combinaison destinée à poser les bases de la solution du problème.
Demander à la charité des personnes compatissantes, émues par le spectacle des misères , le moyen de soulager les souffrances; réunir et concentrer dans la main de commissions administratives les ressources provenant de ces offrandes volontaires; assurer, par l'intermédiaire des membres composant ces commissions , et empruntés à l'élément laïque et religieux , la meilleure répartition des secours entre les indigents et les nécessiteux (1) vraiment dignes d'intérêt, tel a été
(1) Les indigents, c'est-à-dire ceux dont la misère absolue réclame des secours en tout temps; les néeesiiUux, c'est-à-dire ceux dont la position précaire est purement accidentelle.
RÉPRESSION ET MORAUSATION. 5
Dotre but, tel a été le plan des mesures administratives réglementées par nos soins , et qui se traduisent en trois mots : assistance, répression, moralisation.
Assistance pour les misères sérieuses et rigoureusement constatées; répression contre les mendiants valides, habitués à trouver dans cette industrie de la fainéantise des moyens d'existence Tenant diminuer d'autant la part réservée par la charité aux véritables pauvres ; moralisation, vis-à-vis de ces mêmes mendiants, mis k la disposition de l'autorité administrative par les tribunaux, après qu'ils auront subi la peine résultant de leur condamnation; moralisation, enfin, des classes les plus accessibles aux tendances qui provoquent l'industrie de la mendicité , par le développement de toutes les institutions destinées à substituer à ces fatales habitudes, celles du travail, de l'ordre et de la prévoyance.
Ce système, dont la première partie est, pour ainsi dire, la régularisation de l'aumône individuelle, afin de l'empêcher de profiter à la fraude et à l'hypocrisie, respecte et facilite les élans de la charité. On ne saurait l'assimiler à la charité légale et officielle , car il est exclusif de l'impôt et de toute cotisation obligatoire. Seulement, en donnant à l'administration le droit d'intervenir dans la réunion et dans la répartition des ressources volontaires , il l'autorise à rechercher et à dévoiler la fainéantise qui se cache sous le voile d'une misère simulée; il permet aux personnes charitables de ne pas laisser leurs aumônes s'égarer au hasard , et.
6 CK y*lL»T PAS LA CH\RITÉ LÉGALE.
avec les mêmes ressources, de faire plus de bien effectif.
Nous repoussons donc toute assimilation avec la charité légale, dont l'organisation , là où elle existe, crée des droits absolus et impératifs à l'assistance. Le pauvre inscrit au registre de sa paroisse, en Angleterre, vit pour ainsi dire k Tétat de rentier; il vient, à jour fixe, toucher ses arrérages. Il les reçoit sans reconnaissance, car l'impôt qui crée ces ressources est payé le plus souvent à contre cœur.
L'assistance charitable, telle que nous l'avons oi^anisée» est loin assurément de produire de tels effets, et bien que ses libéralités passent par les mains d'une commission revêtue de l'investiture officielle, elles n'en sont pas moins accueillies avec une pieuse gratitude par ceux qui les reçoivent. Ils savent tous, en effet, que la main du>iche, et souvent même que celle d'un souscripteur consultant moins ses moyens que les inspirations de sa charité , se sont ouvertes spontanément pour créer et réunir les ressources dont ils reçoivent leur part. Le lien de patronage qui s'établit d'ordinaire entre le bienfaiteur et son obligé rattache en pareil cas le pauvre assisté à la société dont la bienfaisance lui a ménagé ces faveurs; à ce point de vue, on ne saurait trop repousser l'analogie que quelques détracteurs de notre système voudraient lui trouver avec les secours obligatoires nés de l'impôt , et qu'on est convenu de qualifier de charité légale.
RECOIRS A l'impôt. 7
Si nous avons été obligé de maintenir exceptionnel* lement dans dix communes sur trois cent dix-huit le recours à la contribution extraordinaire, c'est en raison de l'absence des grands propriétaires, qui, n'habitant pas sur les lieux, et se contentant de tirer d'immenses revenus de biens considérables qu'ils ne visitent jamais , ont systématiquement répondu par un refus à toutes les démarches tentées auprès d'eux pour solliciter les effets de leur charité. Mais, dans ce cas, nous avons eu le soin de tempérer le caractère de cette mesure, en la combinant avec les souscriptions volontaires des habitants , en ce sens que le montant de ces souscriptions vient en déduction de la cote que l'impôt faisait peser sur eux.
Nous n'ignorons pas que l'Académie a critiqué ce système; mais nous avons dû le maintenir, plutôt que de compromettre sur certains points l'application d'une mesure généralement en vigueur dans l'ensemble du département. Nous ajouterons même que cette combinaison, loin de soulever la moindre réclamation, a été généralement acceptée, et que les propriétaires forains, qui en supportaient la plus lourde charge, ont été les premiers à y adhérer. Éloignés du pays , et n'étant pas à même de se rendre compte par eux-mêmes des misères à secourir, ils échappaient, en s'inclinant devant une mesure générale, au reproche qui aurait pu leur être adressé d'avoir manqué à la générosité. Enfin, loin d'attribuer à ce mode de création de ressources le caractère obligatoire établissant pour eqx un droit étroit
8 DE L'AvSSlSfANCE ET DE LA PRÉ\OYAINCE.
\ Tassistance, les pauvres n'out jamais cessé de voir dans les secours qui leur étaient distribués l'effet de libéralités ménagées à leurs besoins par la charité de leurs concitoyens.
Nous n'ignorons pas que certains économistes pensent que si l'assistance est quelquefois nécessaire, on ne doit pas toutefois la considérer conune le nœud essentiel de la solution de la grande question du paupérisme. Dans leur opinion, la pratique de la charité envers les indigents ne doit être que l'exception. Développer le travail et assurer à chacun les moyens de se procurer ainsi le nécessaire et même le bien-être, c attaquer la misère morale dans son germe par » l'éducation , et dans sa maturité par une influence » exercée sur les sentiments et sur les idées du pau- » vre », telle serait de préférence, dit-on, la solution de ce problème (1). Nous essayerons de démontrer que le système en pratique dans la Nièvre ne rend pas l'assistance exclusive du travail et de la moralisation , que loin de là même , il a singulièrement contribué à en répandre les bienfaits.
Les reproches dirigés contre l'assistance seraient peut-être fondés, si celle-ci devait avoir pour effet de provoquer à l'imprévoyance les indigents et les nécessiteux secourus. Mais notre plus grande préoccupation a été précisément de chercher à prévenir ce résultat,
(\) A.-E. Cherbuliez, Dictionnaire d'économie politique, par Coquelin et Guillaumin, 1651, t. ii, p. 337.
soit en ne secourant d'une manière absolue que les invalides reconnus hors d'état de gagner leur vie, soit en ne délivrant de secours aux autres qu'à titre de supplément à l'insufiisance du travail » la justification des efforts personnels étant d'ailleurs , pour ceux-là , une des conditions essentielles de l'assistance.
Quant à la recherche et à l'assistance des misères morales qui exercent une influence si fatale sur le développement du paupérisme, n'avons-nous pas signalé à chaque page , dans le livre que l'Académie a honoré d'une distinction si flatteuse , le rôle dévolu à l'administration dans cette grande œuvre de la moralisation ? N'avons-nous pas déroulé le tableau de toutes les institutions d'instruction, d'éducation et de prévoyance , qui , sous le patronage tutélaire du gouvernement, n'ont d'autre but que d'éclairer les classes ouvrières et de leur inspirer l'amour et la pratique des préceptes de la religion , des qualités de la famille et des devoirs du citoyen dans la société ?
Or, les résultats obtenus de l'application de l'œuvre de l'assistâuce et de la mesure de l'interdiction de la mendicité qui en a été la conséquence , prouveront peut-être que les efforts tentés dans ce but n'ont pas été complètement infructueux; en effet, la population des écoles a presque doublé dans l'intervalle des cinq dernières années, les institutions de prévoyance ont compté un plus grand nombre de sociétaires ou d'adhérents, et par contre, le nombre des déhts et des crimes s'est abaissé dans une proportion appréciable.
10 DE l'assistance et DE LA PKÉVOYAIICE,
Mieux que par des allégations , nous essayerons de démontrer par des chiffres d'une authenticité incontestable les bons effets de la mesure qui , aujourd'hui consacrée par une expérience de cinq années dans la Nièvre, vient de trouver de nombreux éléments de prospérité dans les ressources que vingt- trois mille souscripteurs ont créées pour la nouvelle période quinquennale ouverte le i*' janvier 1861.