NAISSANCES
NOMBRE
total
DBS D^CBS.
NOMBRE
DBS BNFANTS
morts dans une des
conditions mentionnées
ci-dessus.
lî
1861 (quatre mois) .
Totaux . . .
La moyenne des décès est de 11 par année, en ce
qui regarde les enfants dont je parle, ce qui donne un total
de 55, pour une période de cinq années; voilà donc une
cause incontestable de diminution dans le chiffre de la
population.
390 APPENUCX.
J'aborde immédiatement une autre question se rattachant d'une façon directe à celle que je viens de traiter et qui explique encore la perte que nous éprouvons.
Un certain nombre de femmes, après avoir nourri à Paris, habituées à une vie oisive, à un régime alimentaire délicat, à un luxe qu'elles ignoraient jusque-là, n'envisagent qu'en tremblant le moment où elles devront retourner dans leur pays. Leur allaitement terminé, tous leurs efforts ne tendent plus qu'à démontrer à leurs maris que leur séjour à Paris constituera pour l'avenir le bonheur de leurs Damilles, de leurs enfants. On leur propose de continuer leurs services comme domestiques, comme femmes de chambre. Serait-il convenable de refuser des offres si merveilleuses? Elles gagneront plus en une année à Paris qu'elles ne pourraient le faire en cinq ans dans leur village. Le mari résiste, la femme insiste, les maîtres joignent leurs efforts à ceux de leur nourrice. Le mari ne se laisse-t-il pas persuader? objecte-t-il quelques motifs raisonnables au séjour prolongé de sa femme à Paris? D finit par se laisser convaincre par la promesse d'un emploi fructueux pour lui-même , il gagnera aussi de l'aident , il sera près de sa femme. Que peut-il donc exiger main-» tenant? Il hâte alors ses préparatifs de départ, case ses enfants, place les plus jeunes chez les grands parents, personnes âgées incapables de faire leur éducation , et les plus grands, comme domestiques, chez des étrangers, autre cause de perte dans la population.
Quelques maris cependant ne se laissent pas persuader. Que sepasse-t-il alors? La femme revient au foyer, mais la haine au cœur; elle retire à son mari cette douce amitié qu'elle avait naguère pour lui, et qui faisait leur Conheur : ses enfants , elle les repousse. A l'amour maternel succèdent le dégoût, le mépris. Préoccupée seulement de ses idées de luxe , d'oisiveté , elle néglige les soins du
ménage, les travaux des champs pour soigner sa toilette et se procurer tout le bien-être matériel possible.
Les plus tristes résultats en sont bientôt la conséquence. Les habitudes de la vie de fiamille, l'exemple du foyer, du travail, ne peuvent pénétrer dans l'esprit des enfants ; ils finissent par mépriser leurs parents, prenant leur intérieur en dégoût , émigrent au loin , et contractent, faute d'une éducation solide, des habitudes de débauche, de dépense, et souvent deviennent des citoyens dangereux.
Dois-je ajouter que quelques femmes (heureusement en petit nombre) reviennent de Paris avec un débordement de mœurs tel , que non contentes de souiller l'intérieur domestique par leurs débauches, elles deviennent par leurs conseils une cause de corruption pour les mœurs dans leur village.
Tels sont, Monsieur le Préfet, les faits que je tenais à vous exposer. Je n'ai pas voulu les appuyer d'exemples. Ils auraient été trop nombreux à énumérer. Je n'ai voulu vous donner qu'une esquisse rapide mais réelle des causes qui font dans une commune baisser le chiffre de la population, et y deviennent la source de ces misères physiques et morales dont la recherche et le soulagement sont l'objef constant de notre sollicitude. Je vous ai dévoilé la plaie dont je vous parlais en commençant; voyez maintenant s'il n'y aurait pas moyen d'y apporter remède.
Je ne m'abuse pas sur les difQcultés que présente une pareille entreprise. Si on veut ménager toutes les susceptibilités, ce n'est que par des tâtonnements que l'on peut arriver à faire une législation complète pour tout ce qui concerne les nourrices sur lieu. J'ai long-temps réfléchi à ce sujet, et j'avoue que je ne suis pas complètement satisfait du projet de règlement que je vais avoir l'honneur de vous exposer. Je vous l'adresse cependant. Que chacun fasse comme moi et expose sa façon de penser. En prenant
ce qu*ily aura de bien dans toutes les idées émises, on parviendra peut-être à faire un règlement suffisant pour couper court à l'expatriation des nourrices et à faire baisser le chiffre de la mortalité sur leurs petits enfants.
L'administration de l'assistance publique, si'soucieuse du bien-être de ses pupilles, ne consent à les confier aux nourrices, pour être allaités dans les campagnes, que lorsque les enfants de ces femmes sont eux-mêmes en état irèire sevrés, c'est-à-dire lorsqu'ils ont atteint l'âge de neuf mois accomplis. Pourquoi le Gouvernement n'assignerait-il pas le ntéme terme lorsqu'il s'agit d'allaiter les enfants qui ne peuvent l'être par leurs mères?
L'administration de l'assistance publique dispense les nourrices de porter leurs enfants à Paris. Le médecin de la circonscription examine son enfant, constate l'état de sa santé, et si rien ne s'oppose au sevrage, il délivre un certificat à la mère, qui part pour Paris et rapporte un élève. Pourquoi n'agirait-on pas de même quand il s'agit de nourrices sur lieu? Ici cependant se place une objection sérieuse. Si la mère part sans enfant, si elle n'est pas placée le jour de son arrivée à Paris, que deviendra son lait? Elle le perdra. Gela est vrai, mais le moyen que je propose peut parer à cet inconvénient.
L'administration de l'assistance publique entretient à grands frais, à l'hospice des Enfants-Trouvés, des nourrices qui doivent allaiter les enfants abandonnés, en attendant qu'ils soient transportés à la campagne. Pourquoi , pour remplir cet office, ne se servirait-on pas des nourrices qui vont à Paris avec l'intention de nourrir sur lieu? Pour prix de leurs services, elles seraient nourries, logées à l'hospice. Il y aurait économie pour l'administration, économie pour les nourrices, pour ces dernières surtout, qui n'auraient plus à abandonner à un bureau de placement le salaire de leur premier mois, comme cela
se fait aujourd'hui, enfin qui n'auraient plus rien àdépen* ser pour leur nourriture et leur logement.
Certaines nourrices , sans avoir recours aux bureaux de placement, sont placées par l'intermédiaire d'une personne de connaissance. Mais elles ne pourraient échapper au règlement^ si on recommande à MM. les Maires de ne délivrer de certificats à ces femmes que lorsqu'elles auraient justifié que l'enfant qu'elles quittent est confié à une autre femme qui doit l'allaiter.
Je me résume en proposant le projet de règlement suivant :
1» Aucune femme ne pourra nourrir sur lieu sans être munie d'un certificat délivré par le maire de sa commune, constatant l'âge de son enfant. Ce certificat sera visé par un médecin désigné à cet effet, et à Paris, à la préfecture de police ;
2'' Dans aucun cas , la nourrice ne sera autorisée à emporter son enfant avec elle ;
3® Aucune femme ne pourra nourrir sur lieu avant que son enfant n'ait atteint l'âge de neuf mois accomplis , et encore si le médecin qui sera chargé de visiter la mère et l'enfant déclare que l'allaitement doit être prolongé, il ne permettrait pas la délivrance du certificat, à moins qu'il n'ait été pourvu préalablement au choix d'une nourrice pour l'enfant;
ip Si une femme, réclamée par une famille, voulait aller nourrir à Paris, avant que son enfant n'ait atteint l'âge de neuf mois, il ne lui serait délivré de certificat qu'autant qu'elle aurait justifié qu'elle £ait allaiter son en&nt par une autre femme ;
5® Les nourrices seront reçues, à Paris, à l'hospice des Enfants-Trouvés, et là, en attendant leur placement , elles allaitent les élèves dudit hospice. Comme récompense de leurs services , elles seront logées , nourries , par l'admi-
396 4PPENI»C£.
nislration, qui ne pourra rien exiger après leur placement.
Voilà en quelques lignes ce que je désire. Ce règlement, susceptible de beaucoup d'objections, pourra peut-être susciter d'autres idées et provoquer de la part du Gouvernement des mesures promptes et efûcaces.
Vous avez, Monsieur le Préfet, accompli une œuvre merveilleuse, hérissée de difficultés; vous êtes parvenue empêcher la mendicité dans la Nièvre, tout en soulageant les misères; votre nom est déjà béni par tous vos administrés. Provoquez une loi ou un règlement destiné à modérer l'émigration des nourrices , vous vous attirerez la reconnaissance des pères de famille. Vous aurez servi l'agriculture, ainsi que notre département; au double point de vue de la morale et de la famille, vous aurez arraché à une mort certaine un grand nombre de pauvres petites créatures humaines.
Agréez, Monsieur le Préfet, etc.
DrC. MONOT,
Maire de Moux.
13 mai 1861.
Les abus signalés dans le rapport ci-dessus se renouvellent si fréquemment et produisent des résultats tellement regrettables, soit au point de vue de la mortalité des enfants , soit au point de vue de Taffaiblissement des liens de la famille et des misères qui en sont la conséquence, que, récemment encore, M. le Commissaire de police de Chàteau-Chinon appelait notre attention spéciale sur le danger que présente l'exercice non réglementé de l'industrie des nourrfces et de celle des meneuses.
Nous De reproduiroDs pas ici ce documeDt, doDt les détails De foDt d'ailleurs que coufirmer ceux qui ODt été relevés avec taDt de soiD par M. le Maire de Moux.
De même que ce magistrat , et eu recherchaat les rnoyeDS de préveDir les abus que tout le moude recou- Dait et déplore, il De voit d'autre remède à leur opposer que les prescriptious suivautes :
Établissemeut daDs chaque chef-lieu de cauton d'uD bureau chargé de recevoir les demaudes de Paris, avec iudicatioD exacte des adresses et des prix offerts ;
iDScriptioD, à ce bureau, des Dourrices qui veulent aller à Paris ;
Obligation pour elles d'être munies des pièces suivantes :
Certificat de moralité ;
AutorisatioD du mari pour une abseuce d'uD au au moins ;
Date de la naissance de l'enfant ;
Certificat d'un médecin constatant l'aptitude et les qualités lactifères de la nourrice, la constitution et l'état de son enfant ;
Certificat de placement du nouveau-né chez une nourrice agrège par le médecin au départ de la mère ;
Enfin , pour les enfants de filles-mères à nourrir dans nos contrées, obligation par les bureaux de Paris de répondre pendant un an des mois de nour<-
rico ou (le fournir une provision, et, en outre, de faire suivre les extraits de naissance.
i J'ai la conviction. Monsieur le Préfet, ajoute
> M. le Conunissaire de police, que ces mesures suffi-
> raient pour faire disparaître la race des meneuses, » pour pi*éserver les nourrices des spoliations dont elles
> sont constamment victimes , et surtout pour mettre
> un terme k la prodigieuse mortalité des enfants » nouveau-nés. »
Pour bien comprendre, en effet, le but des mesures proposées, il est bon de savoir qu'elles seraient protectrices, autant des intérêts des familles qui font venir les nourrices, que de ceux des nourrices elles-mêmes. En effet, « chaque nourrice part pour Paris un mois après sa délivrance ; elle emporte son nouveau-né comme spécimen ; mais s'il ne lui paraît pas présentable, elle en loue un moyennant 50 fr., et le renvoie , aussitôt placée , à sa mère , qui s'en sert ensuite au même usage, et le réexpédie sans s'inquiéter de ces deux transports, dont un seul est souvent mortel » .
On voit donc tout l'avantage des mesures qui auraient pour effet, soit de prohiber le transport des enfants, soit d'exiger des certificats constatant l'état de santé de l'enfant d'une nourrice, puisque, aujour- ' d'hui, quelques-unes de ces femmes dissimulent l'identité de ces derniers au moyeu d'un trafic infâme.
Nous avons dit, enfin, que les nourrices honnêtes y trouveraient leur compte; car, aujourd'hui, elles ne
payent pas moins . 1"* de 10 fr , à titre de prime, à la meneuse qui les recrute ; de 40 à 50 fr., montant du premier mois , au bureau qui les place ; d"* de 30 fr., enfin , par tôte, pour le retour des enfants.
En présence de ces faits déplorables à tous les points de vue, il est évident qu'il est du devoir de Fautorité d'examiner si ses attributions ne lui permettent pas d'en prévenir la continuation et le retour.
Le principe de la liberté d'industrie ne semble-t-il pas encore devoir céder, dans cette circonstance, devant les considérations qui touchent à l'existence des enfants ?
De même qu'une loi réglemente le travail des enfants dans les manufactures , ne serait-il pas juste et logique également de soumettre l'industrie des nourrices sur lieu à des obligations spéciales ?
L'autorité locale est impuissante. La loi de ses attributions ne lui en donne pas le pouvoir. Elle ne peut que signaler le mal, indiquer le remède possible et s'en rapporter à la sollicitude éclairée qui préside à Texamen de toutes ces questions d'un intérêt social et humanitaire, du soin de prendre l'initiative de leur solution radicale.