CHAPITRE L
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
* L'interdiction do la mendicité n'est pas contraire h la loi divine. ~ Quel est son but? — L'assistance régulière doit on être le point do départ. — Pourquoi os^-ollo préférable à Taumôno faite sur la voie publiqiio? ^ Abus de la mendicité dans les villes. — Mendicité h domicile.— Mendicité dans les campagnes. — Préjudice qu'ello cause aux véritables indigents. — Concours qu'elle prête aux menées démagogiques. — Des devoirs que cet état de choses imposo à radministration. — L'interdiction de la mendicité n'a pas pour effet l'organisation de la charité légale. — II n'y. a en France d'autres (Buvres publiques ou particulières que celles quo la charité privée a fondées. — Exceptions.— Inconvénients de la charité légale.
« // y aura toujours des pauvres parmi vous y » telles sont les paroles de l'Évangile qui contiennent dans les termes les plus simples une révélation formelle des conséquences mêmes de notre nature.
11 y aura toujours des pauvres parmi nous en effet ,
parce que le bien-être absolu n'est pas plus possible
ici-bas, que l'égalité tant rôvée par les utopistes; et
que s'il entre dans les vues de la Providence de
permettre tout à la fois les inégalités de fortune , de
position, de caractère et d'intelligence, beaucoup
d'honmies n'opposent peut-être pas à la faiblesse de
leur nature ou aux entraînements de leurs penchants ,
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toute la force et toute l'énergie qui 'pourraient en modifier plus ou moins les effets. ^
Il n'est pas assurément dans notre pensée d'aborder ici l'examen de cette question au point de vue religieux qu'elle soulève ; mais si nous avons placé en tête de ce chapitre la citation bien connue qui précède, c'est que nous croyons devoir tout d'abord nous élever contre le sens exagéré que certaines personnes lui prêtent.
« // y aura toujours des pauvres parmi vous , » a dit le Christ , et ces paroles , tombées de sa bouche divine , semblent avoir autorisé des interprétations qu'il nous est impossible d'admettre.
La pauvreté est une conséquence de notre nature. Elle constitue un fait pénible pour ceux qui en sont atteints , et elle doit exciter à un haut degré les sentiments charitables de ceux que leur position plus aisée met plus particulièrement à même de la soulager ; les riches ne sont-ils pas d'ailleurs, dans les desseins de Dieu y les économes et les ministres de la Providence • ? Mais il ne s'ensuit pas qu'ils doivent se borner à l'œuvre de soulagement, et ne pas rechercher les causes d'un état de misère que nous pouvons et que nous devons combattre, au contraire, par tous les moyens en notre pouvoir, car le plus souvent il a pour principe le désordre et l' inconduite.
Vouloir tarir les sources de l'indigence et s'opposer au fait de la mendicité, qui, jusqu'à ce jour,
I Màssillon, Sur l'Aumône.
CONSIDÉKillQNS GÉNÉRALES. 3
s'est exercé à l'abri du caractère respectable de la pauvrrté, c'est, aux yeux do certaines personnes, porter atteinte aux lois divines , qui veqient que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, et protester contre les grands enseignements de cette pieuse maxime.
La vue des pauvres étalant leurs misères à nos portes et sur la place publique , est pour ces personnes un spectacle qu'il faut accueillir et non repousser, car il rappelle le néant et l'infirmité des choses humaines ; il a pour effet de développer le sentiment et l'amour du prochain, et toutes les mesures qui pourraient contrarier cet état de choses n'ont d'autre résultat que de dessécher le cœur , en éloignant de nos regards les différentes misères dont la connaissance et la vue doivent inspirer notre charité.
Telles sont les objections que nous avons entendu élever tout d'abord contre l'entreprise que nous avions formée, comme administrateur, d'interdire la mendicité au nom des lois qui la condamnent. Notre premier devoir a donc été de rechercher si réelleiûent l'œuvre que nous avions le projet d'établir s'écartait du principe religieux et chrétien que nos contradicteurs invoquaient pour la combattre, ou si elle était de nature, au contraire, à se concilier avec ses prescriptions.
Or, l'examen consciencieux du but et de l'esprit de ces mesures nous a facilement amené à reconnsdtre que, loin d'arrêter les élans de la charité, elles ne pouvaient qu'assurer l'efficacité de ses efforts.
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L'approbation qui leur a été donnée sans réserve par d'éminents prélats ' n'a pu , du reste , que corroborer notre opinioa^et nous fortifier dans la voie où nous voulions nous engager.
D'ailleurs , si à ces témoignages empruntés à l'autorité de notre clergé moderne, nous voulions ajouter ceux des docteurs les plus éclairés d'une autre époque , il nous suffirait de rappeler que les magistrats de Lille et ceux d'Ypres ayant consulté la faculté de théologie de Paris, sur la question de savoir si l'interdiction et la répression de la mendicité étaient licites au point de vue religieux, le 16 janvier 1530, une décision solennelle déclara l'affirmative à l'unanimité.
En prononçant l'interdiction de la mendicité , notre but n'a pas été de nier le fait, malheureusement trop vrai et trop répandu, de l'existence des pauvres. Loin de là, nous n'avons eu en vue que de combattre et d'atteindre les mendiants de profession', ces hommes qui , spéculant sur la bienfaisance , et plus souvent sur la crédulité des personnes charitables, ont érigé la mendicité en industrie plus lucrative que ne l'est dans certaines conditions, pour de braves ouvriers , l'exercice d'un travail honnête et soutenu.
Quant aux pauvres véritablement indigents et surtout laborieux , quant à ceux que des malheurs , des revers et des maladies mettent aux prises avec le besoin , nous avons voulu qu'ils pussent trouver, dans les résultats de
X l** Lettre pastorale de Ue^ de La Croix d'Azolette, archevêque d'Auch, 5 mars 1850 ; 2" Uttres pastwaUs de Mb' l'Évoque de Ncvers. (F. à l'appcndico.)
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la mesure , les éléments les plus complets de secours et de soulagement ; aussi , avant de prononcer l'interdictioD de la mendicité , nous sommes-noM proposé tout d'abord d'organiser l'assistance à leur profit , en. concentrant sur leurs misères les ressources que les mendiants de profession prélevaient par leur importunité , souvent même par leur audace, sur la bienfaisance des personnes charitables.
Tel est donc, suivant nous, le but que doit se proposer l'administration : soulager ceux qui ont des besoins réels, poursuivre et punir ceux qui simulent ces mêmes besoins , et adopter, pour atteindre ce double résultat, toutes les dispositions qui paraissent devoir le mieux répondre à une pensée qui est dans tous les cœurs. Or, il suffit de se rendre compte des abus sans nombre qui naissent de la liberté de mendier accordée aux indigents, pour se convaincre qu'autant il serait injuste d'interdire la mendicité, si des moyens d'assistance n'étaient organisés dans l'intérêt des indigents , autant, lorsque ces mesures ont été adoptées dans toutes les conditions désirables de succès, il est sage et prévoyant de prohiber et de punir un fait qui , dès-lors , n'a plus sa raison d'être.
A ceux qui prétendent que ces dispositions étouffent le sentiment de charité et sont contraires à la loi chrétienne, nous répondrons qu'elles doivent avoir au contraire pour effet de favoriser leur action, en les dégageant d'une pression extérieure et souvent brutale.
Si l'aumône faite spontanément sur la voie publique, quand elle n'est pas arrachée par des obsessions
6 DE l'aumône faite %àns les rues
importunes , satisfait le cœur de certai^Ies personnes , n'est-il pas cependant du devoir de l'administration de les prévenir,.Jiie le plus souvent leur bienfait est mal placé , et qu'il ne profite qu'à des gens complètement indignes par leur conduite de recevoir un tel secours ; que, dans la plupart des cas, ces pauvres, couverts de haillons hypocrites, n'ont aucun besoin, et que ceux qui ne dissipent pas le soir en orgies le produit journalier de leur honteuse industrie , pourraient vivre largement du fruit de leurs épargnes, quelquefois de leurs rentes, ou même de leurs propriétés. Les faits abondent à l'appui de ces détails, et c'est parce que l'administration les connaît, c'est parce qu'elle en a pénétré les mystères, qu'elle doit considérer comme un devoir de ne pas les tolérer plus long-temps.
Les dons que les pauvres de la rue reçoivent de la charité publique causent un préjudice réel aux véritables indigents, qui souffrent en silence. Ces derniers, qui ne peuvent se décider à tendre la main , ont , par leur malheur , des droits réels à nos libéralités , à nos secours;- et cependant ils ne profitent pas de leur distribution, car d'autres, non pas plus intéressants, mais seulement plus osés , plus hardis , sont venus les réclamer à voix haute et publiquement. Dans certaines villes , un mendiant vend sa clientelle , il trafique du parcours qu'il a adopté , de la borne ou de la porte prés de laquelle il se tient pour exercer son industrie et y exploiter la charité publique.
C'est un fonds qu'il cède toujours avec avantage, car les ressources de cette même charité sont inépui-