AVANT-PROPOS
Nous devons expliquer en quelques mois le but et la portée de cette publication.
Nous l'avons appelée «Bibliothèque scientifique rétrospective», parce que notre intention est double : d'une part, nous voulons que cette Bibliothèque soit franchement scientifique, avec des faits et des détails utiles encore à connaître aujourd'hui ; et, d'autre part, nous avons l'intention de n'admettre que des travaux devenus absolument classiques et consacrés par l'admiration universelle.
A notre époque, en cette fièvre de production hâtive, on se dispense trop d'avoir recours aux auteurs originaux. Une analyse, presque toujours inexacte et tou-
jours insulfisante, voilà ce que demandent la lecteur superficiei, Tétudiant, et même le professeur. Quant à se reporter aux ouvrages fondamentaux et originaux, on n'y pense guère, et peut-être n'y pense-t-on pas parce que rien n'est plus pénible que d'aller consulter les vieux documents bibliographiques.
Ain^i, pour prendre l'exemple du premier ouvrage que nous publions ici, il n'est pas facile de pouvoir lire Lavoisier daps la forme originale. La grande publication in-quarto du ministère de l'Instruction publique est fort coûteuse, et d'ailleurs à l'heure actuelle elle est tout à fait épuisée. Quant aux mémoires de l'Académie des sciences, qui donc peut les avoir chez soi? Alors, comme on ne peut lire Lavoisier que dans les bibliothèques publiques, on ne le lit pas, ce qui est bien simple et à la portée de tout le monde. Il s'ensuit que presque personne n'a lu Lavoisier; et c'est assurément grand dommage.
Nous voulons changer, dans la faible mesure de nos forces, cet état de choses. Il faut que tout étudiant, tout travailleur, puisse connaître les maîtres de la science autrement que par des citations de dixième main. Pour être un homme de bonne société, il faut fréquenter les gens de bonne société : eh bieni pour apprendre à penser, il faut fréquenter ceux qui ont pensé profondément, ceux qui, par leur pénétration, ont régénéré la science et ouvert des voies nouvelles.
Un manuel, c'est un très bon livre et probablement un livre nécessaire ; mais il faut sortir du manuel, et le meilleur moyen d'en sortir c'est de se reporter aux ouvrages des maîtres. Que dirait-on d'un peintre qui ne voudrait étudier les tableaux de Rubens ou de Raphaël que d'après des photographies? Encore les photographies donnent-elles d'un tableau une image plus exacte que l'analyse d'un mémoire de Lavoisier, de Lamarck, ou de Harvey, ou de Bichat, ne fait connaître la pensée de Lavoisier, ou de Lamarck, ou de Harvey, ou dé Bichat.
Nous n'avons pas voulu faire de cette publication une œuvre de luxe. Nous avons préféré la mettre à la portée de tout le monde. Le prix de chacun do ces petits volumes est tout à fait modique, si bien que chaque étudiant, pour une dizaine de francs, va pouvoir posséder à peu près tout ce qu'il a besoin de connaître en fait de science parmi les auteurs passés. Si cela lui donne le goût d'en lire davantage, et d'aller consulter les œuvres complètes, et non les fragments étendus que nous donnons, rien de mieux ; mais ce sera un vrai luxe d'érudition, voire môme un luxe assez rare, et notre Bibliothèque rétrospective sera, croyons-nous, suffisante pour la grande majorité des jeunes gens.
Quoique l'édition soit à très bas prix, nous n'avons rien négligé pour la rendre correcte. Je tiens à remer-
cier mon ami M. Alexis Julien, qui m*a assisté dans mon entreprise, ainsi que les imprimeurs et les éditeurs qui y ont donné tous les soins nécessaires.
Les premiers volumes sont surtout consacrés aux sciences biologiques et médicales. Plus tard nous espérons l'étendre k d'autres sciences ; nous pourrons aussi, sans doute, au lieu d'extraits de livres, donner des extraits des mémoires les plus importants qui, dans le passé de la science, ont fait époque. Mais au début nous donnerons seulement les grands écrivains scientifiques de la biologie : Lavoisier, Harvey, Bichat, Haller, Lamarck, Laënnec, Legallois, Hunter et William Edwards.
CflARLES RlCUET.
DE
DE
L'EXPLORATION DKS ORGANES
Les affections du cœur pouTaient encore, à la fin du dernier 'siècle, être rangées au nombre des maladies les moins connues. Elles étaient regardées comme rares, et malgré les travaux de Lancisi, de Morgagni et de Senac, le vulgaire des praticiens ne connaissait guère encore, il y a une trentaine d'années, que les polypes du cœur, maladie imaginaire dans le sens où ils Tentendaient, et les palpitations, qu'ils regardaient comme des affections nerveuses. Les tTavaux des auteurs que nous venons de citer, et ceux de Corvisart, ont fait connaître beaucoup de lésions organiques du cœur, mais ont jeté peu de lumières sur leurs signes; et dans Tétat où ils ont laissé la science, il
n'était peut-être pas possible de distinguer constamment une de ces affections de Tautra
Les véritables signes des affections organiques du cœur se tirent encore de la percussion et surtout de Tauscultation; et à Taide des renseignements précis que fournissent ces signes purement physiques, quelques symptômes ou accid3nts physiologiques nés du trouble des fonctions, et par eux-mêmes très vagues, x>^uvent quelquefois acquérir un degré de certitude qu'ils n'avaient pas auparavant.
L'application de la main, unique moyen d'exploration qui fût employé avant Avenbrugger, ne donne le plus souvent aucun résultat, et trompe fréquemment sur la force réelle d'impulsion du cœur. Elle indique moins bien que l'examen du pouls la régularité ou l'anomalie de ses contractions. Elle n'est réellement utile que dans un cas particulier, celui de l'existence du frémissement cataire dont nous parlerons eu son lieu.
La percussion elle-même ne donne guère sur les maladies du cœur que des signes conlirmatifs et accessoires qui peuvent manquer souvent. ^
Sous le rapport de l'exploration, on doit distinguer deux régions précordiales, la droite et la gauche : la première comprend l'espace couvert par le tiers inférieur du sternum; la seconde, celui qui correspond aux cartilages des quatrième, cinquième, sixième et septième côtes stemales.
Ia région précordiale droite rend naturellement
un son très clair. L'hypertrophie des Tentiîcules, leur dilatation, celle des oreillettes, une congestion sanguine énorme dans toutes les caTités du cœur, l'accumulation d'une quantité considérable de graisse autour de cet organe, et les épanchements dans le péricarde, peuvent rendre ce son. mat. )
Les mêmes causes peuvent produire le même effet dans la région précordiale gauche; mais ici le signe serait moins concluant; car cette région résonne naturellement assez peu chez la plupart des honmies, et x>resque point chez les sujets obèses, infiltrés ou même fortement musclés.
Il est très rare que le son manque dans Tune et l'autre région à la hauteur des oreillettes. L'absence du son suppose dans ces cas une dilatation énorme et qui n'a guère lieu que par suite du rétrécissement de la valvule mitrale.
Les contractions alternatives des ventricules et des oreillettes du cœur produisent des bruits très distincts et de nature différente, qui permettent d'étudier ses mouvements, par l'auscultation médiate, plus exa<îtement qu'on ne peut le faire par l'ouverture et l'inspection des animaux vivants. Cette proposition, qui, au premier abord, présente peut-être quelque chose de paradoxal, paraîtra plus soutenable si l'on réfléchit que l'oreille juge beaucoup plus sûrement des intervalles les plu» petits des sons et de leur durée la plus courte, que l'œil ne le peut faire des circonstances semblables du mouvement. Le musicien le moins exercé
s'ai)erçoit d'une note omise au milieu de plusieurs doubles croches, fussent-elles à l'unisson; il apprécie facilement un point ajouté à la « valeur » ou durée d'une d'elles, lors même que cette prolongation de durée n'est pas de plus d^un douzième de, seconde (1). L'œil ne trouverait aucune différence entre des mouvements d'une rapidité
semblable et un mouvement unique et continu.
L'auscultation a d'ailleurs, pour l'observatioii des mouvements du cœur, un avantage incontestable sur l'inspection, en ce que l'on n'est point obligé de défalquer les anomalies qni appartiennent aux convulsions de l'agonie.
Malgré cet avantage, on peut avouer encore avec Haller (2) que l'analyse des mouvements du cœur est difficile et demande une grande attention. Plusieurs faits physiologiques surtout sont difficiles à constater; mais les observations qui peuvent conduire à des résultats pratiques sont plus faciles à faire et ne demandent qu'une force d'attention commune; les plus importantes même ne pourraient échapper à l'observateur le moins exercé et le moins capable d'application.
(1) Je suppose une mesure - remplie par deux croches pointées et deux doubles croches; un musicien exécutera quatreyingt-dix mesures semblables en une minute dans le mouvement dit allegro vivacé, et par conséquent la valeur du point
ne sera que de — de seconde ou de -— de minute. ^ 21 780
P El*fm, physiol.
Les mouvements du cœur doivent être examinés sous quatre rapports principaux: J<* l'étendue dans laquelle on peut les entendre à l'aide du cylindre; 2° le choc ou la force d'impulsion de l'organe; 3° la nature et l'intensité du bruit qu'il fait entendre; 4** enfin le rhythme suivant lequel ses diverses parties se contractent.
Avant de commencer cette espèce d'analyse des battements du cœur, je dois faire une observation sur laquelle j'aurai occasion de revenir plus d'une fois: c'est que le cœur est peut-être de tous les organes celui qui se trouve le plus rarement dans l'état le plus favorable au libre et plein exercice de toutes ses fonctions. Ses maladies les plus graves sont des défauts de proportion; et cependant une légère disproportion de cet organe avec les autres, ou de ses diverses parties entre elles, peut s'allier avec l'état de santé.