‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 18 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'écriture et le parchemin. — Titres. — Divisions.

l'écriture et le parchemin •

Tous les manuscrits qui contiennent les six derniers livres des Annales et les cinq premiers des Histoires de Tacite sont postérieurs, nous Tavons vu, au Second Médicis, à celui qui fut entre les mains de Poggio et de Niccoli ; ils ont été copiés soit directement, soit indirectement sur lui. D'autre part il n'est et n'a jamais été qu'un seul manuscrit des six premiers livres des Annales admis pour ancien, c'est le Premier Médicis.

Quand on songe à l'importance qui s'attache à l'œuvre de Tacite, à l'autorité dont elle jouit, aux théories dont elle est la base, on reconnaît qu'il est nécessaire de déterminer la valeur exacte de ces documents. C'est donc plus qu'un droit, c'est une obligation qui s'impose à tout esprit scienti-

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fique, de rechercher par une étude attentive si ce sont bien des fragments authentiques du célèbre historien romain que Poggio et Niccoli ont livrés au public et dont un supplément a été plus tard apporté à Léon X.

Tout d'abord a-t-on des indices certains qui permettent d'établir la date de ces manuscrits?

Dan^ le Second Médicis se voit une note ainsi conçue : Ego SalluBtius legi Romae et emendavi Romae felix, Olibio et Probino U. C. Coss. in foro Martis controversias declamans oratori Endelechio. RursiLs Constantinopolitaiii recognovi Cesario et Attico Coss.

On a voulu, à un moment donné, y voir la preuve de son antiquité et de son authenticité. Puisque, disait-on, ce manuscrit porte l'attestation qu'il a été lu et corrigé par un personnage qui vivait sous les consulats d'Olibius (Olibrius) et de Probinus, c'est-à-dire à la fin du règne de Théodose, il doit nécessairement dater du iv« siècle*. Mais l'écriture est en caractères lombards qui n'ont commencé à être en usage que deux siècles au moins après. En conséquence l'argument tombait. Si donc la note avait eii pour but de faire remonter le manuscrit à une date aussi reculée, elle constituait une fraude grossière.

Les auteurs du Nouveau Traité de diplomatique pensèrent que cette mention avait été ajoutée après coup. Mais, à rencontre de cette opinion, on a montré que l'on rencontrait parfois des exemplaires d'auteurs anciens où le copiste avait transcrit tout ce qu'il avait trouvé sur l'original qu'il avait eu sous les yeux. On s'est alors cru fondé à conclure que le Second Médicis était la reproduction exacte d'un manuscrit du iv« siècle.

> Taciti Opéra, éd. Naudet. Préface, page vu.

Mais, quoi qu'il en soit à ce sujet, on ne saurait tirer aucune indication utile de cette note pour la question qui nous occupe; car, il faut le remarquer, elle ne regarde pas le Tacite. Le Second Médicis contient, joints sous une même reliure, les fragments des Aymales et des Histoires et la Métamorphose d'Apulée; et c'est à la fin du x© livre de ce dernier ouvrage que figure la note^. De ce que les deux auteurs se trouvent ainsi réunis en un seul volume à la l)ibliothôque florentine, on n'est point fondé à conclure qu'ils l'étaient également au iv® siècle et que l'attestation du correcteur les regarde tous deux. En tout temps, le groupement des manuscrits a été fort arbitraire; on reliait ensemble, souvent par mesure économique, ceux que le hasard ou le choix avait mis aux mains d'un même propriétaire.

De l'examen de l'écriture, Ernesti a voulu faire remonter la date du Second Médicis au ix« siècle; d'autres ont prétendu qu'il était du vue et môme du vi^ siècle. Mais la forme des minuscules lombardes, la distance entre les mots, les abréviations et la ponctuation qu'on y rencontre n'ont pas été en usage avant le x® ou le xi® siècle. Aussi, les auteurs du Nouveau Traité de diplomatique déclarent-ils qu'il n'est pas possible qu'il soit antérieur à cette époque*. Nous avons déjà présenté au lecteur les photographies de plusieurs pages entières; il pourra en apprécier lui-même l'écriture.

D'autre part, le commencement et la fin de l'ouvrage manquent, on le sait. On a dit à cela qu'au xi* siècle on s'occupait dans les couvents d'études historiques avec beaucoup plus de soin que dans les siècles suivants ; qu'on

« B. de Montfaucon, Bibl. bibl. Manus. nova, 1. 1, p. 374, D : Apuleii Platonici Madaurensis prosae de Magia libri H. Ejusdem Floridum libri IV. In fine libri IX Metamorphoseos legitur haec nota : Ego Sallustius, etc.

* Nouveau Traité de diplomatique, t. 111, p. 278-280.

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avait laissé périr, par une incurie ultérieure, ce que les moines de ce temps avaient pris grande peine de conserver pour la postérité. On n'en saurait fournir de preuves.

Mais si l'on veut admettre que les moines recopiaient pieusement les œuvres des historiens profanes, comment expliquer que plusieurs chapitres n'aient point été terminés? La fin des Annales n'a pas été perdue comme on le suppose généralement. Le travail est resté inachevé. Dans la dernière page il n'y a d'écrit que les deux tiers environ de la première colonne ; le chapitre suivant commence immédiatement après; aucune note n'a été mise pour indiquer le motif de ce brusque arrêt. Voici les photographies de la dernière page des Annales et de celle du premier chapitre des Histoires. Le lecteur en jugera par lui-même.

Enfin quelques paléographes se sont crus fondés à reconnaître dans le vélin les caractères de lu fabrication du XV® siècle*.

Le Premier Médicis est en écriture Caroline. Nous mettons sous les yeux du lecteur la reproduction photographique de la première page de ce manuscrit. Les lettres, on le voit, sont d'une très belle exécution.

Cela a suffi pour lui attribuer une date fort ancienne. L'imagination aidant, on lui a même fait une légende : on a prétendu qu'il avait fait partie de la bibliothèque apportée d'Italie en Allemagne par Amschairc, le célèbre légat apostoUque de Grégoire IV en Danemark et en Suède, à qui l'on attribue l'honneur d'avoir christianisé le nord de l'Europe au ix^ siècle.

Le manuscrit cependant ne fut point estimé d'abord d'une grande valeur intrinsèque. On considérait sa décou-

' Ross, TacUus and Bracciollni, page 325.

rte comme fort précieuse parce qu'il permettait de reconsuer une partie des œuvres de Tacite. Mais le volume en i-même fut jugé fort médiocre et rempli de fautes*.

Est-il réellement possible de déterminer d'une façon rtaine l'époque de la confection d'un ouvrage par la forme îs lettres ou la qualité du parchemin?

Les moines, conviennent les auteurs du Nouveau Traité \ diplomatique'^, avaient assez bonne main pour figurer Iroitement de vieux caractères ; mais, disent-ils, on ne doit is conclure du pouvoir à l'acte. Ils ont parfaitement raison, ne faut pourtant pas admettre commeaxiome de critique l'ils sont à l'abri du soupçon.

Les mêmes auteurs nous disent encore^ : « Nous ne voyons is qu'on ait essayé d'imiter l'écriture avant le milieu du j* siècle. A la renaissance des lettres, à la vérité, on fit lelques efforts pour rendre les majuscules des titres et les inuscules du texte des manuscrits qu'on transcrivait après ceux du ix® siècle. » Et ailleurs* : « Le père Germon avait garde d'épargner le caractère lombard. Il ne tient is à lui qu'on ne le prenne pour une écriture de faussaires, ichard Simon s'était aussi imaginé que des imposteurs ont 'is la peine de contrefaire l'écriture lombardique et d'écrire î la sorte, je ne dis pas seulement des actes, mais des /res entiers. »

' Ph. Beroaldus, Ad Lectorem : Scd quoninm vêtus codeXf unde hune ipsum scribendum atque iiivulgandum curavi, pluribus mendis scatet, aequum videtur ;toi-em in primo quasi opcris limine consilii mci, quo in hoc toto negocio sum us, admonere. Namque en-ores qui poterant nulla temeritatis nota emendari, nsultis primo nonnullis eruditis et acrisjudicii viris, coirexi. At quae loca in niajorem in corrigendo difficultatem habere vidcbantur, sicut erant reliqui, positis interioi'i margini stellulis, quae vitiosum codicem testarentur. ' Nouveau Traité de diplomatique, t. III, page 277. » Jd., t. II, page 380.

* Id., t. III, page 276.

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On ne saurait, croyons-nous, se refuser à reconnaître que les paléographes des ordres de Jésus et de l'Oratoire n'avaient pas complètement tort et que nombreux ont été *ces sortes de manuscrits exécutés avec une grande habileté.

Mais les moines ne furent point les seuls copistes de profession, et les laïques ont leur grande part de responsabilité en cette matière; car, après avoir fait aux couvents une rude concurrence, ils avaient fini par les supplanter.

Les scribes, qu'ils appartinssent à des ordres religieux, qu'ils fissent partie des corporations attachées aux universités, qu'ils fussent au service des particuliers, connaissaient parfaitement l'art de donner à leurs écrits une apparence antique. Ils avaient pour les genres de lettres tombés en désuétude dans la pratique journalière de leur temps, des règles et des modèles qui se transmettaient d'une généi'ation à l'autre.

Ainsi nous voyons, au ix® siècle, Loup de Ferrières prier Éginhard * de demander à Bertcaudus, le scribe du Roi, et de le lui envoyer, un modèle exact de l'écriture ancienne dite onciale.

Au xv« siècle, Niccoli et Poggio, au lieu de l'écriture gothique généralement en usage pour les manuscrits, se servirent de la lombarde pour la copie des 'auteurs latins qu'ils éditaient; mais ils adoptèrent surtout les belles formes des anciennes lettres romaines renouvelées sous Charlemagne et qu'on appelle carolines; l'usage en devint alors presque général ; on les appelait antiques, pour les distinguer des caractères lombards ou gothicfues.

^ Lupi apud Fcrratium Senonium abbatis Epistolarum Liber, Ep. V. Clari»siino Einhardo, p. 15 : « Propterea se. iptor legius Bertcaudus dicitur an/tguarum literai*utn, dumtojcat earutn quaê maximae sunt et unciahs a qvibwidam vocari cxistimantur, habere mmsuram descriptam. Itaque si pênes vos est mille eam per hune pirtorcm, quaeso, cum redicrit, schedula tamen diligentissime sigillo iiiuiiita. »

Niccoli et Poggio étaient passés maîtres en calligraphie, et ils avaient à leur solde d'habiles scribes; ils se flattaient ouvertement de les avoir dressés à écrire en lettres caro- Unes d'une façon merveilleuse et à donner à leur écriture ;un cachet parfait d'antiquité*.

Ne perdons pas de vue que les lettres où Poggio parlait du talent de ses scribes ne sont point des lettres confideni lielles ; elles formaient des recueils que lui-même il avait •publiés. Il n'avait donc à craindre aucun reproche; ce que [faisaient ses copistes, les autres le faisaient; il vante leur supériorité pour donner plus de valeur aux manuscrits ' sortis de chez lui.

Les scribes de profession n'étaient pas seuls à se faire un ; mérite de savoir imiter les caractères antiques ; les érudits se plaisaient à cultiver cet art.

Joseph Scaliger, dans le second Scaligerana écrit moitié en latin, moitié en français, parle ainsi de son père Jules César : « Scaliger pater optime pingebat et graece et latine et quidem duobus tantum digitis podice et auriculari, ob podagram; pictura veterum et nova. Jules César Scaliger étant à l'armée, s'exerçant au grec, descrivit quelques Iraictez de Galien, si bien qu'on dirait qu'ils fussent vieux de cinq ou six cents ans*. »

La forme archaïque donnée à l'écriture d'un manuscrit n'indique pas nécessairement une intention frauduleuse de la part du scribe; pas plus qu'on ne saurait attaquer l'hono-

< Epistolae, II, 27 : Si potero hune scriptorem tenere ne evolet, absolvet mihi multa; nam et praesto scribit et in iis litteris qiiae sapiunt antiquitatem et ad quod eum trusi sunimo cum labore.

Ce 9Ci*ibe était un Napolitain ; il avait encore un Fiançais. Ep., II, 39 : Docui enim quemdam Gallicum librarium meum scrlbere Utleris antiquiSf qui nunc in joanibus habet ilelii Spartiani opéra, caeterorumque qui post Suetonium vitam imperatorum scripseœ.

> J. Scaliger, Scaligerana, II : César Scaliger.

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rabilité d'un architecte qui répare ou construit une ^lise en style roman ou gothique*. L'écriture archaïque était fi souvent exigée des scribes par leur clientèle, qui désirail|, conserver à l'ouvrage sa forme traditionnelle ou celle qoe la mode avait remise en honneur.

Nous n'avons besoin pour preuve de l'habileté des calligra*|^ phes de la Renaissance que des manuscrits mômes de Tacite.

Celui de la bibliothèque royale de Bude, par exemple, pour ne citer qu'un des principaux, n'est-il pas en caractères archaïques? Écrit en petites lettres romaines un peu arroodies sur une peau fine de vélin de format petit in-folio, u'a-t-il pas induit en erreur les paléographes les plus distingués? Ne lui ont-ils pas longtemps attribué une date fort reculée*? Et cependant c'est en plejn xv© siècle que ce dernier était sorti de la plume d'un scribe. Et notons que celui-ci n'a pas voulu faire de finaude et n'a cherché i tromper personne; il avait été payé par Mathias Cîorvin pour faire ce travail. Une note placée au bas de la première page du volume en témoigne à la louange du prince*.

Il est un magnifique exemplaire de Tacite que posséda Pierre de Médicis. Il contient exactement les mêmes parties des Annales et des Histoires que le manuscrit de Niccoli; il est en caractères carolins, orné de très élégantes miniatures. Il a pourtant été écrit au milieu du xv* siècle*.

* J. Michelet, Histoire de France, Introduction, p. 150 : « Notre-Dame a sntt en 1730 une restauration presque aussi forte que celle d'aujourd*hui. Sa grande rose, qu'on croyait du xiii* siècle, descendue dans l'église, a laissé lire sur tt membrure aux antiquaii*es déconcertés quatre chiffres ai'abes, donc très modernes. M. Quicherat y a lu de ses yeux : 1730. »

* Taciti Opéra, éd. Naudet. Préface.

'Hic liber sumptns est ex bibliotheca Budensi jussu impensaque MatthUn

Corvini, Hungariae Bœmiaeqtœ Régis, scriptus.

* B. do Montfaucon, op. cit., t. h page 36C. Plut. LXIII, 23. C'est par eirew que le manuscrit est ainsi décrit : « Fragrncntum quod reperitur ex Historiis Gornelii Taciti, liber Pétri de Med. Cos. ûlii. »

Il est encore à la bibliothèque Laurentienne de Florence un volume où se voient, écrits de la même main et en caractères carolins, les neuf livres des lettres de Pline et les cinq premiers livres des Annales. Par le parchemin et par récriture il a toute l'apparence d'une antiquité très reculée et certaine ^ Ce sont des considérations tout à fait indépendantes du travail lui-même, qui permettent de reconnaître qu'il est de date moderne : l'assurance que le manuscrit apporté à Léon X était unique; sa mise au jour postérieurement à la publication de Béroalde; l'impossibilité de préciser où il avait été trouvé ; sa concordance complète avec le Premier Médicis. Ici l'intention est peut-être frauduleuse, car l'imprimerie fonctionnait alors et il n'était lîul besoin de faire des copies à la main de Tacite.

On ne peut donc, croyons-nous, regardei' comme impossible qu'un habile copiste de la Renaissance ait réussi à faire une œuvre qui, plusieurs siècles après, puisse faire hésiter la science du paléographe.

Les questions à résoudre en cette matière sont, en effet, des plus simples :

A la Renaissance connaissait-on aussi bien que de nos joui's l'orthographe latine et la forme des lettres en usage aux siècles antérieurs? On ne saurait certainement pas le contester. On peut même dire que les humanistes de cette époque devaient les mieux connaître. En effet, la lecture des anciens styles était pour eux une occupation journalièi'e; ils étaient tenus pour leur usage personnel d'être famiharisés avec les vieux écrits; tandis que la paléographie constitue aujourd'hui une science spéciale et que les manuscrits qui

^ B. de Montfaucon, op, cit., 1. 1, page 333^ E : Memb. antiquissima. Gaii Plinii Secondi Epistolamm libri IX. Videtur scriptus eadem manu ac Comelii Taciti libri V quos Léo X. P. M. nuper in Germania magno pi'etio redemit.

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ont été conservés après Tadoption de rimprimerie sont devenus relativement fort rares.

Ceci admis, pour les scribes habitués à transcrire les textes qu'on leur confiait sur parchemin et en divers genres d'écriture suivant les règles et les modèles déterminés, étaitce chose au-dessus de leur talent d'imiter exactement les caractères lombards ou carolins? Poggio, nous l'avons vu, se flattait d'avoir dressé des employés à écrire à la perfection en lettres anciennes.

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