RÉCITS AU SUJET D'ÉVÉNEMENTS INTÉRIEURS DE ROME
Nous avons eu à montrer que le rapport qui nous a été fait de l'incendie de Rome et de la conduite du César offense sur plusieurs points la vraisemblance et la raison. Est-il croyable qu'après l'incendie, Néron, en moins de deux ans,
1 Cette opinion a été également admise en Angleterre par M. Ross (Tacitui and Bracciolini, p. 23-24) et par Tauteur de VAntiqua mater, p. 7, 10, il, 14, 31. Lond'-es, 1887.
« Études snr la vie de Sénèque. Paris, 1885.
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ait feit rebâtir la capitale qui aurait été presque entièrement détruite et qu'il ait alors, comme par enchantement, édifié un palais féerique, au centre même de la cité, où se voyaient des champs, des étangs, des forêts, et d'autres merveilles aussi étranges*?
Est-il rien de plus invraisemblable que tout ce qui nous est dit du mariage public et solennel de Messaline et de Silius* pendant l'absence momentanée de Claude? Vit-on, dans une orgie dionysiaque donnée à cette occasion au palais des Césars, les invités couronnés de pampre fouler des raisins dans des pressoirs? Que dire du rôle grotesque joué par le prince en toute cette affaire? L'auteur sent qu'il ne sera pas cru. Aussi croit-il devoir jurer qu'il n'invente rien par amour de l'extraordinaire. On lira toujours ce récit comme une tragi-comédie fort amusante; mais pouvait-il trouver place dans une histoire grave et sérieuse?
11 n'est pas inadmissible, quoique ce ne soit pas probable, que Tibère dans sa vieillesse se soit livré à d'abominables turpitudes*; il est fort possible que Messaline ait été une femme débauchée, qu'Agrippine ait usé de ses charmes pour acquérir et conserver le pouvoir, et que dans la fougue d'une- jeunesse folle Néron se soit adonné aux orgies. Mais en de tels cas, quand il aurait eu à en parler, un auteur qui se respecte lui-même se serait borné à flétrir en quelques mots énergiques l'infamie du vieillard, le dévergondage de la princesse, l'ambition impudique de la fille des Césars et les désordres du jeune prince; il ne se serait pas arrêté à nous présenter des tableaux^ de leurs actions
* Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, ch. H. — Cf. Annales, XV, 38, 39, 40, 42.
« Annales, XI, 26-38.
' Voltaire, Le Pyrrhonisme de Vhistoire, ch. XII: De quelques faits l'apportés dans Tacite. - Cf. Pline, Hxst. nat., XIV, 2«, T).
* Cf. Annales, VI, 1; XI, 27, 31; XIU, 16; XIV, 20; XV, 37.
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honteuses. Et quels tableaux! Toutes les descriptions sont dénuées dé vraisemblance et dénotent un esprit dépravé qui se plaît à imaginer ou à répéter des horreurs. Ce n'est donc point là Tœuvre de Thistorien si grave, si respecté de tous et dont Pline se flatte d'être Tami. Or là encore, on n'a aucun motif de soupçonner une interpolation.
Dans la teneur du message qui nous est donné dans les Annales comme étant celui que Sénèque aurait rédigé et que Néron aurait envoyé au Sénat pour faire connaitre et expliquer la mort de sa mère, la fausseté se manifeste d'elle-même par l'esprit général qui y règne, par la maladresse qui s'y étale et qui contenait, dit l'auteur, l'aveu du crime. Or, Quintilien nous fait voir, par quelques courtes citations, de quelle habileté Sénèque aurait au contraire fait preuve à cette occasion; quel respect il avait eu de l'opinion populaire. Loin d'accuser sa mère, Néron se parait d'une touchante piété filiale et s'écriait : Salvum me esse adhuc nec credo, nec gaudeo. Tacite aurait-il ainsi dénaturé un document officiel et public ' ?
L'auteur semble encore n'avoir pas connu exactement l'ancienne Rome qu'il habitait. Il dit : « On mit en discussion une question relative à la religion : dans quel temple devait-on placer l'offrande que les chevaliers romains avaient offerte à la Fortune équestre pour la santé de Livie? Car bien que la déesse eût plusieurs temples à Rome, aucun d'eux n'était consacré sous ce vocable,,. » C'est une erreur manifeste*. Tite-Live, Vitruve, Valère-Maxime et d'autres écrivains signalent l'existence à Rome du temple de la
Fortune équestre.
• Éludes sur la vie de Sénèque, II* étude, ch. IV : Le message au Sénat. Cf. Annales, XIV, il.
* Annales, III, 71. Cf. éd. Naudel, note.
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On lit encore dans les Annales ^ que Claude agrandit le pomoerium, ce qui n'avait eu lieu avant lui que sous Sylla et sous Auguste. Or Cicéron, Dion Cassius et d'autres déclarent que Jules César avait reculé les limites de l'enceinte sacrée de Rome. Aussi Juste Lipse qui, dans son admiration pour Tacite, cherche toujours à expliquer le texte et au besoin à le modifier quand il le peut, s'écrie-t-il : « Non te defendo, Corneli; erras. »
DE QUELQUES PERSONNAGES IMJ>OllTANTS
On voit dans les Annales^ donner au neveu de César, à celui qui fut son héritier et devint Auguste, le nom d'Octavianus.
Tous les auteurs romains sont d'accord à déclarer que le neveu de César s'appelait Octavius, comme son père. Suétone*, pour désigner sa famille, la nomme Octaviorum familia, et pour distinguer le père d'Auguste de son fils dit Octavius pater. Ciceron^, en parlant de lui, écrit à Tiron : De publicis omnia mihi certa quid Octavius, quid Antonius, et à Atticus : Expecto Octavii concionem. Dion Cassius ^ l'appelle 'Oxiasuicç; Ausone dit également Octavius^.
Comme il a été toutefois de tradition de préférer le témoignage de Tacite à tous autres, on a généralement aux siècles derniers appelé le neveu de César Octavien. C'est
i Annales, XII, 23. Cf. éd. Naudet, note.
^Annales, XIU, 6: Quum octavo decimo aetatis anno Cn. Poropeius, nono decimo César Octavianus civilia bella sustinerint. ' Suétone, Auguste, % 3.
♦ Cicéron, Lettres familières, éd. Panckoucke, t. XXIV, pages 320^ 327. » Dion Cassins, Hist. rom., liv. XUV, 53; XLV, 1, 2, 4.
* Ausone, Tetrastica a Julio Caesare usque ad tempora sua :
Ultor successorque dehinc Octavius, idem Caesar at Âugusti noraine nobiiior.
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ainsi que Montaigne le nomme; Tillemont lui-même intitule le premier chapitre de son Histoire des Empereurs : L'empereur César Octavien Auguste*.
Pour expliquer l'origine de ce nom, on a dit qu'il était la manifestation de son entrée dans la famille de César et venait de celui de sa mère Octavia. Mais il portait le nom de son père Octavius; et après son adoption par le dictateur, il s'est appelé César; c'est ainsi qu'il est désigné sur les médailles'. Dion ne l'appelle jamais que le jeune César,
On lit encore dans les Annales que Domitius Âhénobarbus avait épousé Antonia minor, la plus jeune des filles que le triumvir Antoine eut d'Octavie. Or, c'était l'sdnée, major; la jeune était la femme de Drusus, frère de Tibère*.
On pourrait citer d'autres exemples ; mais ce serait d'un intérêt secondaire.
ERREURS au SUJET DE LA LÉGISLATION
Il semble difficile de supposer qu'un jurisconsulte romain aussi distingué que le devait être Tacite, se proposant dans une digression de nous faire connaître les origines du droit et l'histoire des lois, ait déclaré, comme on le voit dans les Annales^ y que la publication des xii tables avait marqué la fin du règne de l'équité et que toutes les lois ultérieures furent en conséquence dictées par la violence et l'injustice.
^ Tillemont, Histoire des Empereurs, 1. 1.
* Cohen, Médailles, 1. 1. Dès Tâge de dix-huit ans il était ofTiciellement appelé César; on ne trouve aucune médaille à son effigie anténeure à cette époque.
* Dion, Hist. rom., liv. XLV et suiv.
* Annales, IV, 41; XII, Gi : Quia Lepida minore Antonia gcnita. Cf. éd. Naudet, note : « Guipant me, dit Ernesti, quod non scripserim majore. Non me sed Tacitum. »
* Annales, III, 25-27: Compositae duodecim Tabulae, finis aequijuris; nain secutae leges... aliaque ob prava per vim latae sunt.
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L'auteur semble n'avoir pas bien connu le code publié par les décemvirs.
« Tacite, lit-on dans V Esprit des Lois^, dit que la loi des XII tables fixa l'intérêt à 1 pour 100 par an*. Il est visible qu'il s'est trompé et qu'il a pris pour la loi des xii tables une autre loi dont je vais parler. Si la loi des xii tables avait réglé cela, comment dans les disputes qui s'élevèrent depuis entre les créanciers et les débiteurs, ne se serait-on pas servi de son autorité ? On ne trouve aucun vestige de cette loi sur le prêt à intérêt, et pour peu que l'on soit versé dans l'histoire de Rome, on verra qu'une pareille loi ne pouvait pas être Vouvrage des décemvirs. L'an 388 de Rome, les tribuns Duellius et Menenius firent passer une loi qui réduisait les intérêts à 4 pour 400 par an^. C'est cette loi que Tacite confond avec la loi des xii tables ; et c'est la première qui ait été faite chez les Romains pour fixer le taux de l'intérêt. »
Pris à partie par la critique à ce sujet, Montesquieu y revint dans sa Défense de V Esprit des Lois *, et il montra à ses adversaires qu'il connaissait assez bien les choses de Rome pour en parler avec compétence^.