LA QUESTION A RÉSOUDRE
Ne nous trouverions-nous pas en présence de quelque habile mystification?
Examinons l'ouvrage avec soin et recherchons si la fraude ne se dévoilerait point par la constatation d'un certain nombre de passages qui n'ont pu sortir de la plume d'un auteur romain de l'époque de Trajan.
Dans nos Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron^y nous avons exposé nos raisons de croire que les renseignements attribués à Tacite sur l'origine du nom de chrétien, sur la -personnalité du Christ, sur Pilate, ne peuvent être que l'œuvre d'un chrétien ; que la persécution elle-même et les atroces supplices auxquels les victimes auraient été condamnées ne sont qu'une légende imaginaire ; que cette légende s'est même formée très tardivement dans l'Église romaine; que Sulpice Sévère est le seul auteur qui en ait parlé et que ce sont ses propres paroles qui sont
^ Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, Paris, 1885.
PAGES QUI n'ont PU ÊTRE ÉCRITES PAR TACITE. 85
reproduites dans les Annales. Ce chapitre offre ainsi les caractères d'une interpolation*. On peut y voir un but spécial et déterminé, celui de faire servir à la démonstration de la vérité des traditions chrétiennes le témoignage d'un auteur païen. En conséquence, cette constatation faite, on n'en saurait rien conclure contre le reste de l'ouvrage.
Dans nos Études sur la vie' de Sénèque^ nous avons eu l'occasion de faire remarquer les contradictions et les invraisemblances qu'on rencontre dans les Annales au sujet des relations de Néron et de sa mère. Nous avons fait ressortir combien étaient mal fondées et contraires à la vérité les accusations dont Sénèque y était chargé. Or tout cela peut être le fait d'un auteur que la haine aveugle et rend injuste; et on n'est pas en droit de déclarer qu'il n'est pas un Romain.
Pour éclaircir la question, il faut déterminer s'il est ou non des passages qui ne peuvent être considérés ni comme des interpolations motivées par un intérêt quelconque, ni comme la manifestation de sentiments dictés par la passion, et qui, d'autre part, ne peuvent pas avoir été écrits par un homme de la valeur de Tacite et ayant comme lui occupé de hautes fonctions dans l'État.