‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 24 sur 53 · PAGES QUI K'ONT PU ÊTRE ÉCRITES PAR TACITE · texte numérisé non relu

PAGES QUI K'ONT PU ÊTRE ÉCRITES PAR TACITE

et à Syènes, autrefois limites de V empire romain qui s'étend aujourd'hui jusqu'à la mer Rouge, On se demande ce que cela veut dire.

Par rubrum mare ou ifj èpuBpi ôaXaa^a les Grecs et les Romains comprenaient le golfe Arabique, la partie de rOcéan qui baigne le sud de l'Arabie et le golfe Persique*. C'est ce que savaient tous les marchands qui s'embarquaient à Myos Hormos, tous ceux qui avaient des relations avec rÉgypte. C'est ce qu'avaient écrit Strabon et Pline.

Dès la conquête du royaume des Ptolémées, les limites de l'empire touchaient donc la mer Rouge. Tacite n'avait pu l'ignorer.

On a par suite voulu voir dans ce passage une allusion aux conquêtes de Trajan*, qui aurait, selon Xiphilin', poussé ses armées jusqu'en Carmanie. Si telle eût été sa pensée, pourquoi Tacite ne l'aurait-il pas dit clairement?

D'autre part, aucune médaille commémorative, aucun monument épigraphique ne vient confirmer cette assertion. Mais eu la prenant pour certaine, il faut convenir que les victoires de Trajan n'eurent aucun résultat sérieux, qu'il dut revenir promptement sur ses pas. En disant donc que les limites de l'empire romain auraient été reculées jusqu'au golfe Persique, Tacite eût tenu un langage analogue à celui d'un historien moderne qui aurait déclaré que Napoléon étendit l'empire français jusqu'à Moscou. Cela ne nous semble pas admissible.

Dans un autre passage, l'auteur des Annales parle encore de la mer Rouge d'une façon assez étrange. Au xiv® livre ^, il dit que des ambassadeurs hyrcaniens, revenant de Rome

* Sti-abon, Géographie, éd. Didot, 1. VI, c. 3. — Cf. Pline, Hisl. naf., VI, 28, 35. « Cf. Tacite, éd. Naudot, note.

» Dion Cassius, Hist. rom., LXVIII, 28^, 33.

* Annales, XIV, 25.

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et retournant chez eux, dans leur traversée de l'Arménie, se rendirent auprès de Corbulon qui guerroyait dans le pays et venait de prendre Tigranocerte ; et il ajoute : « Corbulon, de peur que les détachements ennemis n'enlevassent ces députés, après le passage de FEuphrate, les fit escorter jusqu'aux bords de la mer Rouge, et de là ils regagnèrent leur patrie en évitant les frontières des Parthes. * C'est évidemment dire qu'ils prirent la voie de mer.

Les Romains croyaient, il est vrai, que la mer Caspienne communiquait avec l'Océan par le Nord, et que par suite on pouvait se rendre en Hyrcanie en contournant l'Inde et la Chine*. Mais à quel point de la mer Rouge Corbulon aurait-il fait conduire les Hyrcaniens? Ce ne pouvait être au golge Persique, en pays parthe. Serait-ce à Myos Hormos?

D'autre part les députés, qui connaissaient leur itinéraire à travers l'Arménie et se trouvaient à quelques journées de marche de leur pays, auraient-ils consenti à entreprendre un pareil périple? En tout cas, c'est bien témérairement que rhistorien affirmait que les ambassadeurs embarqués sur la mer Rouge étaient arrivés sains et saufs chez eux.

Si l'on préférait supposer qu'il faille entendre que les Hyrcaniens furent reconduits sous escorte jusqu'à la mer Caspienne, que l'auteur a confondue avec la mer Rouge, une telle erreur ne saurait davantage être attribuée à Tacite.

PASSAGES relatifs A LA MARINE

Que dire du combat naval que Claude aurait offert en spectacle sur le lac Fucin^? L'on y aurait vu des trirèmes et des quadrirèmes en nombre suffisant pour porter

* Strabon, Géographie, II, v, 8; XI, vu, 2. — Pline, Hist. nat,, VI, 14, 1 ; 15, 1. s Annales, XII, 56, 57.

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19,000 hommes! Pour maintenir Tordre sur les navires, obliger les condamnés à se battre et à s'entre-tuer, on aurait construit sur les bords plus de cinquante kilomètres de radeaux sur lesquels on plaça les cohortes prétoriennes, des légions entières, une nombreuse cavalerie, et les catapultes, et les baUstes ! Si ces 19,000 hommes étaient si mal disposés, comment les a-t-on conduits sur le lac? Comment aurait-on transporté, au milieu des montagnes des Marses, à travers deux cents kilomètres de défilés, la plupart impraticables pour de simples chars, tant de trirèmes et de quadrirèmes? L'auteur n'en parle pas ; il suppose évidemment qu'aucune chose au monde n'était plus simple.

Toutefois une déception attendait le prince et la foule immense qui l'entourait, accourue de partout à l'annonce d'une si étonnante fête. L'écoulement ne s'opéra point. Mais que devinrent tous les navires et les hommes qui les montaient? On ne le dit point. Les uns et les autres retournèrent sans doute à la mer de la même façon qu'ils en étaient venus.

« Quelque temps après, dit l'auteur, des travaux complémentaires ayant été exécutés, on ne douta plus du succès, et on convoqua le peuple à une nouvelle réjouissance. Ce ne fut plus une naumachie qui en faisait l'attrait. On offrit au public un immense festin et le spectacle d'un combat de gladiateurs placés sur les ponts édifiés sur le lac. Cette fois, parait-il, la masse d'eau s'échappa, entraînant tout sur son passage avec un bruit effroyable et en ébranlant la terre. »

Agrippine, cette femme réputée si habile, qui n'avait fait aucune observation lors de l'échec précédent de l'opération, aurait choisi, selon l'historien, le moment de la réussite pour accuser de cupidité et de vol Narcisse qui avait dirigé les travaux. Celui-ci riposta en reprochant à l'épouse du

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prince son orgueil et son ambition. Cette scène d'intérieur de cour n'aurait eu cependant aucune suite, et nous ne savons trop quel intérêt l'auteur a trouvé à nous la rapporter.

Mais il y a pour ce récit un malheur qui vient s'ajouter à toutes les invraisemblances qu'il renferme : c'est le témoignage de Pline. Il nous dit que Claude avait entrepris d'ouvrir un émissaire au lac Fucin, que ce travail n'était pas achevé lors de sa mort et que ses successeurs ne le continuèrent pas*. Ce fut en effet sous Hadrien, ainsi que le dit Spartien*, que l'ouvrage fut repris et mené à bonne fin.

Ailleurs le récit de la mort d'Agrippine ^, nous l'avons montré, décèle encore un écrivain qui parle de construction de navire sans en connaître les conditions les plus élémentaires, qui n'a jamais mis les pieds à bord d'une trirème, qui n'en connaît pas les parties principales. Cependant il ne craint pas d'offrir au lecteur la description de manœuvres chimériques qui, sur l'ordre du triérarque, auraient précédé, accompagné ou suivi le naufrage d'Agrippine. Il semble n'avoir jamais visité le golfe de Naples et ne pas connaître la topographie de ces ports jadis si fréquentés par l'aristocratie romaine.

Nous ne sommes évidemment pas ici en présence d'interpolations ou d'erreurs de copistes; il y a donc, croyons-nous, lieu de penser qu'il n'est pas possible que ce soit Tacite qui ait écrit ces pages.

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