‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 36 sur 53 · DION CASSIUS · texte numérisé non relu

DION CASSIUS

Nous n'allons évidemment pas nous attendre à rencontrer dans les Annales une reproduction littérale dans toutes ses

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parties de l'histoire romaine de Dion Cassius. Pour le but qu'il se proposait, le faux Tacite devait s'abstenir de suivre exactement le même ordre dans Ténumération des faits, il devait même les modifier en certains détails; mais il ne pouvait éviter de nous offrir un travail édifié sur le même plan et avec les mêmes éléments.

L'identité de plan est manifeste ; c'est le récit des événements anîvés dans l'empire romain dans un ordre chronologique. Dion * nous dit : < Je rapporterai, suivant l'ordre des temps où ils se présenteront, les faits dignes de mémoire. > Et Tacite* : «Si je n'avais point résolu de raconter chaque fait dans son ordre d'année, je céderais au désir d'anticiper sur les événements. "»

Aussi, retrouve-t-on à chaque instant, de part et d'autre, les formules identiques : à cette époque, — sous les consulats de, — tels et tels personnages étant consuls, — lorsque tels et tels prirent le consulat.

En conséquence, les événements d'un principal sont présentés par les deux auteurs sans ordre, sans méthode; les faits les plus divers sont entremêlés. Le récit d'une guerre lointaine, d'un soulèvement de légions, l'exposé de mesures politiques d'une haute importance sont brusquement interrompus par quelque scandale de la ville, quelque accusation portée contre un individu plus ou moins important ou par quelque mesure de police urbaine.

Prenons le premier livre des Annales, et faisons-en la comparaison avec le texte de Dion*.

L'auteur, comme il était naturel de le faire, débute (ch. !«') par jeter un coup d'oeil rétrospectif sur l'histoire de Rome, depuis son

* Dion, Hist, rom,, liv. LVU, 14.

«Tacite, AnnaZes, IV, 71.

' Nous suivons, bien entendu, le texte et la traduction de MM. Gros et Boissée.

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origine jusqu'à Tépoque d'Auguste. Il promet ensuite d'être impartial dans le récit et Tappréciation des événements qui suivirent la mort de ce prince.

Il rend hommage (ch. 2) à la sage administration d* Auguste, qui avait fait régner la paix et la prospérité dans l'empire, et habitué ainsi les populations de la ville et des provinces à un règne qu'elles n'avaient aucun désir, aucun intérêt à modifier.

En regard du public (ch. 3), il peint alors la famille de* César, les rivalités qui la divisaient et la préoccupation d'Auguste d'assurer la transmission du pouvoir dans sa maisoi/. Elle paraissait devoir se faire sans difficulté.

ce A l'intérieur, dit-il, tout était paisible; les magistratures conservaient les mêmes noms qu'autrefois; les jeunes Romains étaient nés depuis la bataille d'Actium ; les vieux étaient nés pendant les guerres civiles. Combien en restait-il qui eussent vu la République (a)? »

Mais, pour être général, le sentiment public ne pouvait être unanime. L'auteur (ch. 4) montre les inquiétudes qui régnaient inévitablement dans quelques esprits préoccupés de savoir à qui écherrait la. succession d'Auguste. Serait-ce le jeune et farouche Agrippa? Serait-ce Tibère? Que devait-on attendre de lui?

n Telles étaient les questions qu'on agitait, dit-il (ch. 5-6), quand la maladie d'Auguste s'aggrava. Il y en eut qui firent peser sur sa femme le soupçon d'un crime, car le bruit s'était répandu, quelques mois auparavant, qu'Auguste, après s'être ouvert à des confidents choisis, s'était rendu à Planasie, accompagné seulement de Fabius, pour visiter Agrippa. De part et d'autre, il y avait eu des larmes, de vifs témoignages de tendresse, et on avait espéré de là que le jeune homme serait rendu au palais de son aïeul. On ajoutait que

(a) Dion Cassius, LVI, 44 : Ce qui n'a pas peu contribué non plus à sa gloire, c'est la dui*ée de son pouvoir. La plupart et les plus puissants citoyens du temps de la République avaient péri; ceux qui vinrent après ne l'ayant pas connue, et élevés, sinon complètement, du moins en grande partie, sous le régime nouveau, non seulement ne lui étaient pas opposés, attendu qu'ils en avaient l'habitude, mais lui étaient même favorables, voyant qu'il valait mieux et offrait plus de sûreté que celui dont ils entendaient parler.

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Fabius avait raconté celle entrevue à Marcia, sa femme, qui, à son tour, en instruisit Livie; que Fabius étant mort quelque temps après (on ignore si cette mort fut naturelle), on avait entendu à ses funérailles Marcia gémir et s'accuser d'avoir été cause du trépas de son mari (a).

» Quoi qu'il en soit de la cause de cet événement, Tibère était à peine arrivé en lUyrie, qu'il fut rappelé par des lettres pressantes de sa mère; et l'on ne sait si, en arrivant à Noie, il trouva Auguste vivant ou mort; car des gardes, apostés par Livie, veillaient autour de la maison et sur les chemins. On publiait de temps en temps des nouvelles favorables; et lorsqu'enfin on eut pris toutes les mesures exigées par la situation, la mort d'Auguste et la prise de possession du pouvoir par Tibère furent annoncées en même temps (b),

9 Le premier acte du nouveau principal fut le meurtre de Posthume Agrippa (c). Un centurion d'un courage éprouvé l'ayant surpris sans armes, eut cependant de la peine à le tuer. Tibère ne dit rien de cette

(a) LVI, 30 : Auguste succomba à la maladie, et Livie fut soupçonnée d'être l'auteur de sa mort, parce qu'il était allé voir en secret Agrippa dans son île, et semblait tout disposé à une réconciliation. Craignant, dit-on, qu'Auguste rappelât Agrippa pour lui donner l'empire, elle empoisonna des figues pendantes à des arbres où Auguste avait l'habitude de les cueillir de sa propre main.

(h) LVI, 31 : La mort d'Auguste ne fut pas connue sur-le-champ. Livie, dans la crainte que, Tibère étant encore en Dalmatie, il n'y eût quelque soulèvement, la dissimula jusqu'à son arrivée. Tel est le récit des écrivains les plus nombreux et les plus dignes de foi; mais il y en a d'autres qui ont rapporté que Tibère était auprès d'Auguste nnalade et qu'il reçut de lui certaines instructions.

(c) LVII, 3 : Tibère envoya sur-le-champ de Noie un agent tuer Agrippa. Il prétendit ensuite que le meurtre n'avait pas été ordonné par lui, et fit des menaces à celui qui l'avait commis. Néanmoins, il ne le punit pas et laissa dire aux uns qu'Auguste, sur la fin de sa vie, avait fait périr Agrippa ; aux autres, que le centurion chargé de sa garde l'avait tué de son propre mouvement, parce qu'il tentait de se révolter; à d'autres encore que c'était Livie, et non lui, qui avait ordonné sa mort.

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mort au Sénat; il feignit de connaître un ordre de son père, qui enjoignait au tribun placé près d'Âgrippa de le tuer sans retard, aussitôt que lui-même aurait cessé d'exister. Auguste, il est vrai, avait éclaté souvent en reproches violents contre Posthume et les habitudes de sa jeunesse; mais jamais il ne se rendit coupable de meurtre sur aucun des siens; et il n'est point croyable qu'il ait sacrifié son petit-fils à la sécurité du fils de sa femme. Il est plus prol)able, au contraire, que Tibère et Livie, l'un par crainte, l'autre par une haine de marâtre, hâtèrent la mort d'un jeune homme qui leur faisait ombrage ou qu'ils détestaient. Quand le centurion, suivant les usages militaires, vint annoncer à Tibère qu'on avait exécuté ses ordres, Tibère répondit qu'il n'avait point donné d'ordres et qu'il fallait rendre compte de l'événement au Sénat. Sallustius Crispus, qui était dans le secret représenta à Livie que Tibère, en soumettant tout au Sénat, réduisait à rien les forces du pouvoir suprême, et que la meilleure condition pour dominer était que les comptes ne fussent rendus qu'à un seul . »

L'auteur, dans un tableau concis et bien fait (ch. 7), nous monti-e consuls, sénateurs, chevaliers se ruant à la servitude, composant leurs visages, pour ne point paraître joyeux de la mort d'Auguste ou tristes à l'avènement de son successeur; mais ce tableau convient à tout changement de pouvoir. Il dit ensuite :

€ Tibère, comme pour rappeler la vieille république, et comme s'il eût hésité à commander, laissait en toute chose l'initiative aux consuls; dans l'édit même par lequel il convoquait le Sénat, il ne s'autorisait que de la puissance tribunitiennedont Auguste l'avait investi (a). Les termes de cet édit étaient brefs et réser\'és; il voulait consulter le Sénat sur les honneurs dus à son père, ne point se séparer de son corps; c'était cela seulement qu'il paraissait s'attribuer dans les fonc-

(a) LVII, 2 : Fidèle à ce caractère, Tibère écrivit aussitôt de Noie aux armées et à toutes les provinces comme empei'eur *, sans toutefois en prendre le titre; bien qu'il lui eût été, comme tous les autres, décerné, il ne l'accepta pas; et, bien qu'héritier d'Auguste, il ne voulut pas en porter le nom ; cependant il eut des gardes autour de sa personne.

* ù»ç avToxfàtuDp. Cf. Etudes stir la vie de Sénèque, ch. II.

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lions publiques. Mais Auguste mort, il avait, comme imperator, donné des ordres aux cohortes prétoriennes. On veillait autour de lui; il avait des gardes, une cour; des soldats le suivaient au forum, l'accompagnaient au Sénat; il envoyait des lettres aux armées comme s'il eût exercé la souveraine puissance, et jamais il ne témoignait d'hésitation, si ce n'est quand il parlait devant les sénateurs.

» Il agissait ainsi dans la crainte que, maître de tant de légions, d'un nombre immense d'auxiliaires et entouré d'une popularité inouïe, Germanicus aimât mieux saisir le pouvoir que l'attendre (a)...

» Le jour de la première assemblée du Sénat (ch. 8), Tibère voulut qu'on ne s'occupât que du testament d'Auguste.

» Dans son testament, qui fut apporté par les vestales (b), Auguste nommait Tibère et Livie ses héritiers. Livie, admise dans la famille des Jules, y recevait le nom d'Augusta. Venaient en seconde ligne les pelits-fils et arrière-petits-fils et ensuite les principaux citoyens de Rome qu'il détestait, mais dont il s'était souvenu par orgueil et pour se faire louer de la postérité. Ses legs n'excédaient point ceux qu'auraient pu faire de simples citoyens, si l'on excepte quarante-trois millions cinq cent mille sesterces qu'il laissait à l'État et au peuple, mille sesterces à chaque prétorien et trois cents par chaque homme aux légions ou aux cohortes des dtoyoxs romains (c).

(a) LVII, 3 : Cette conduite de Tibère lui était dictée avant tout par son naturel et par sa politique et aussi par ses soupçons à l'égard des légions de Pannonie et de Germanie et par la crainte de Germanicus, alors gouverneur de la Germanie et possédant l'amour de ces légions.

(b) Au chapitre 32 de Dion, on constate une lacune ; elle a été complétée par l'abrégé de Zonare : « Drusus ayant reçu des mains des vierges consacrées au culte de Vesta le testament d'Auguste qu'elles avaient en dépôt, l'apporta dans le Sénat... (Cf. Dion GassiuF, trad. Boissée, t. VIII, p. 90, note.)

{c) LVI, 32 : Auguste laissait deux parts de son héritage à Tibère et le reste à Livie, selon quelques historiens; pour la faire jouir d'une partie de son patrimoine il avait demandé au Sénat de pouvoir, malgré la loi, lui léguer celte quotité. Tels étaient les héritiers inscrits. Il ordonna aussi de donner des terres et de l'argent à une foule d(> gens, parents et étrangers, non seulement séhateurs et chevaliers,

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» On délibéra ensuite sur les honneurs funèbres. Voici les propositions les plus remarquables : c que la pompe funèbre passât par la » porte triomphale, b fut demandé par Gallus Asinius; c qu'on portât » devant le corps d'ÂugusIe les titres des lois qu'il a rendues, les > noms des nations qu'il a soumises, » le fut par Âruntius; Valerius Messala ajouta : c qu'il fallait renouveler tous les ans le serment à » Tibère. » Interrogé par Tibère si c'était par ses ordres qu'il émettait cet avis, Messala répondit que c'était de son propre mouvement, et que, du reste, dans tout ce qui regarderait l'État il ne prendrait conseil que de lui-même au risque d'offenser ; c'était la seule manière de flatter qui fût encore neuve (a).

» Les sénateurs crièrent tous d'une voix que le corps devait être porté au bûcher sur leurs épaules. Tibère consentit avec une modestie insultante, et dans un édit il recommanda au peuple de ne

mais aussi à des rois t ; dix millions de drachmes au peuple, deux cent cinquante à chaque soldat prétorien, la moitié aux gardes urbaines et soixante-quinze au reste des légionnaires '.

(a) LVI, 42 : Ensuite le lit funéraire, l'élevé par les mêmes porteurs qu'auparavant, passa par la porte triomphale, selon le décret rendu par le Sénat. — LVI, 34 : Des images représentant, avec leurs costumes nationaux, tous les peuples réunis par lui à l'empire, accompagnaient le cortège.

^ Nous ne nous demanderons pas ici s*il a été possible qu'Auguste eût réuni et laissé une masse de numéraire aussi considérable pour être distribuée en le^. Nous nous proposons seulement de montrer la conformité des Annales et de V Histoire de Dion ou des abréviateurs. Cette observation s'applique aux nombreux cas analogues.

Nous ne chercherons pas non plus à savoir ce que Tauteur a voulu dire par cohortes de citoyens romains, cohortibus rivium romnnorum. Il ne lui avait pas été facile sans doute de se bien rendre compte du passage de Dion : tû te 6r^\LM XiXCa; i&upidSa;, xa\ Tot; 9TpaTi(tfTai;,Tot; i^àv 8o(>v96poi; xatà iicvtT,xovTa xx\ Siaxom'a; Spaxi^àç, ToU 8'acoTtxotc ttiv r||i{aeiav, tô) ti Xointd xia noXitixto ii)i7|6ei névre xxt l6do|A^ x6vTa 6oOTivat exiXevae.

' M. Naudet, dans ses notes sur Tacite, 1, 8, fait observer qu'il y avait des cohoi> tes de volontaires, de citoyens, à Rome et en diverses localités et que c'est d'elles dont il parle ici. Mais remarquons que Dion ni Suétone ne font mention d'un pareil legs ; et d'autre part s'il fallait entendre ainsi le passage des AnnaieSy on devrait admettre que Tauteui* a omis de signaler le legs aux cohortes urbaines formellement spécifié dans les deux historiens. Nous croyons qu'il a simplement fnal compris ou mnl i*endu cohortihus urhanis de Suétone et afftixot; de Dion,

point troubler par un excès de zèle les funérailles d'Auguste, comme autrefois celles de César, et de ne point exiger que le corps fût brûlé au forum plutôt qu'au champ de Mars, qui avait été désigné pour la sépulture (a).

> Le jour des funérailles les soldats prirent les armes pour prêter Tappui de leur force. Cet appareil menaçant fut accueilli par les rires de ceux qui avaient vu ou qui avaient entendu rappeler par leurs pères ce jour où, la servitude étant encore toute récente, on avait tenté, sans succès, de recouvrer la liberté, alors que le meurtre de César était regardé par les uns comme un crime odieux, par les autres comme une action héroïque. Atgourd'hui fallaitril donc l'appui de l'armée pour que se lissent en paix les funérailles d'un prince vieilli dans un long exercice du pouvoir et qui avait assuré contre la république la fortune de ses héritiers? »

L'auteur fait alors le tableau des sentiments que manifestaient les citoyens, les jugements qu'ils portaient sur Auguste; nécessairement les uns approuvaient sa conduite, la regrettaient, les autres en disaient du mal. Pour cela il se sert de l'éloge funèbre que, selon Dion, Tibère aurait prononcé du haut des rostres et en vertu d'un sénatusconsulte.

c De là (ch. 9) mille rumeurs sur Auguste lui-même (b). On remarqua les plus futiles ciiiconstances : le même jour qui avait vu son élévation à l'empire avait été le dernier de sa vie; il était mort à Noie dans la même maison que son père Octave. On parlait aussi de ses consulats égaux en nombre à ceux de Marins et de Corvus reunis,

(a) LVI, 34 : Une image en cire du défunt, revêtue de la toge triomphale, partit du Palatin portée par les magistrats désignés. — LVII, 2 : Quoiqu'il eût des gardes autour de sa personne, il pria le Sénat de lui venir en aide pour le garantir de la violence lors des funérailles; il craignait, disait-il, qu'on n'enlevât le corps d'Auguste, comme autrefois celui de César, pour le brûler au forum. Quelqu'un, pour se moquer de cette demande, ayant proposé de lui donner une garde, comme s'il n'en eût pas eu, Tibère comprit la raillerie et répondit : Ce n'est pas à moi, mais à l'État que les soldats appar* tiennent.

(h) LVI, 33 : Voilà les traits qu'on citait d'Augusle,

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de sa puissance tribunitienne prorogée pendant trente-sept ans (a) ; du titre d'imperator qu'il avait obtenu vingt et une fois; des honneurs créés ou multipliés pour lui. Les hommes éclairés exaltaient ou blâmaient diversement les actes de sa vie. Suivant les uns, la piété filiale, la situation si grave de TÉtat où les lois n'étaient phis en vigueur nulle part, l'avaient seuls poussé aux guerres civiles, qu'on ne peut ni entreprendre ni soutenir par des voies légitimes. Ils rejetaient sur le désir de punir les meurtriers de son père ses nombreuses complaisances pour Lépide et pour Antoine; et quand l'un eut vieilli dans une lâche inaction, quand l'autre se fut épuisé de débauches, il ne restait pour ressources à la patrie déchirée que le gouvernement d'un seul (b). Il ne prit, en établissant son pouvoir, ni le titre de roi, ni le titre de dictateur, mais le nom de prince (c). Il

(a) LVI, 39 : Vous l'avez une deuxième, une troisième, une quatrième, une cinquième fois contraint de garder la direction des affaires publiques.

(b) LVI, 37 : Plus tard, voyant ses sentiments partagés par la portion la plus nombreuse et la plus estimable du peuple et du Sénat, au lieu que Lepidus, Antoine, Sextus, Brutus, Gassius n'avaient i)0ur appui que des séditieux... il prit les mesures les plus prudentes et les plus favorables au peuple... Il tint une conduite propre à le mettre séparément aux prises avec les divers partis, afin de ne pas avoir à les combattre tous à la fois. — Ibid,, 36 : Lorsque César fut mort victime d'un complot, la confusion régna dans les afiaires publiques; il sut, à la fois, et venger son père d'une manière suffisante et vous prêter un secours nécessaire.

(c) LVI, 41 : Qui des sénateurs ne s'en souviendrait, lorsqu'après avoir retranché de cet ordre le vil résidu des séditions, sans faire de mal à personne, il a, par cet acte même, relevé la dignité des autres membres, les a grandis par l'augmentation du cens et enrichis par l'argent qu'il leur a donné; lorsqu'il a rendu leurs voix égales à la sienne dans les délibérations, etc. — LVII, 8 : Le titre de PHnce du Sénat, au sens antique, était celui que se donnait Tibère. — Ibid,, 4*3 : Les Romains vécurent dans une sage liberté, sous une monarchie inoffensive, soumis à un prince sans être ses esclaves, gouvernés avec les formes de la république.

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donna pour limites à Tempire Tocéan el les fleuves lointains. Les lé«(ions, les provinces, les flottes, tout fut réuni en un même faisceau; il fut juste envers les citoyens (a), modéré envers les alliés (6). Rome lui doit des embellissements magnifiques (c). Il n'employa que rarement la rigueur et pour le repos de tous. »

Âpres avoir fait entendre les louanges données à Auguste par ses nombreux partisans, Tauleur fait parler les opposants. Ceux-ci l'accusent de n'avoir été mû que par une ambition personnelle, rappellent ses proscriptions, les faux semblants d'amitié par lesquels il trompa tour à tour Lépide et Antoine, la défaite de Varus; et, pénétrant dans la vie privée, ils l'accusaient d'avoir, contre les lois et les rites sacrés, enlevé Livie à son époux (cli. 10). Il n'était point absolument nécesr saire d'être un Romain pour produire de telles appréciations. Puis l'auteur ajoute pour finir : « On disait encore qu'Auguste avait appelé Tibère à lui succétler, non par aflection ou dans l'intérêt de l'État, mais parce qu'il avait vu au fond de son orgueil et de sa cruauté, et qu'il voulait, par un terrible contraste, rehausser sa propre gloire (d).

» Les obsèques terminées (ch. 11), un temple et les honneurs divins furent décernés à Auguste (e).

(a) LVI, 38 : Auguste a tellement mêlé et confondu le vainqueur et le vaincu qu'il a converti, pour ses adversaires, leur défaite en une victoire.

(6) LVI, 41 : Qui des alliés n'en garderait la mémoire lorsqu'il a fait pour eux la liberté exempte de danger, l'alliance exempte de dommage? Qui des peuples soumis ne se le rappellerait, lorsqu'aucun d'eux n'a subi ni insulte ni outrage?

(c) LVI, 41 : Qui des autres Romains n'y songerait sans cesse quand il leur a procuré édifices, richesses? — /d., 40 : Il répara les édifices qui tombaient en ruines... il en bâtit de nouveaux.

(d) LVI, 45 : La difi'érence fut en tout si grande entre les deux empereui^, que quelques historiens ont soupçonné Auguste d'avoir à dessein choisi Tibère pour son successeur, bien que connaissant parfaitement son caractère, afin de se faire mieux apprécier lui-même.

{e) LVI, 46 : Après avoir mis Auguste au rang des immortels, on institua en son honneur des flamines et des sacrifices.

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» Ensuite, on supplie Tibère, qui répond par des paroles vagues sur la grandeur de Tempire et sa propre faiblesse. Le génie du divin Auguste pouvait seul soutenir un si grand fardeau ; appelé par lui à partager les soins du gouvernement, il avait appris par expérience ce qu'il y a de difficultés à porter seul le poids du pouvoir et tout ce qu'il faut craindre de la fortune.

» Dans une ville qui s'appuyait sur tant d'hommes illustres, il ne fallait point tout confier à un seul homme. Plusieurs citoyens, en associant leurs soins, travailleraient plus facilement à la grandeur de l'État (a). Dans un tel discours, il y avait plus d'orgueil que de sincérité. Tibère, lors même qu'il ne dissimulait pas, laissait toi^ours, soit par caractère, soit par habitude, quelque chose d'obscur et d'inachevé dans ses paroles; et alors, comme il s'efforçait de cacher profondément sa pensée, son discours était plus indécis et plus impénétrable encore. Les sénateurs, qui n'avaient qu'une crainte : celle de paraître en avoir deviné le sens, se répandaient en vœux, en lamentations, en larmes; ils étendaient les mains vers les statues des dieux, l'image d'Auguste, les genoux de Tibère (6).

» Alors, il fit apporter un registre dont il ordonna la lecture. Ce registre contenait l'état des richesses de l'empire, le nombre des citoyens et des alliés sous les armes, des flottes, des provinces, des royaumes, des tributs et autres parties du revenu public, des dépenses nécessaires et des gi*atiOcations. Auguste y conseillait de contenir l'empire dans ses limites. Était-ce prudence ou jalousie? On l'ignore (c).

(a) LVII, 2 : Tibère s'excusa de ne pouvoir accepter le pouvoir tout entier sur son âge (il avait cinquante-six ans) et sur la faiblesse de sa vue (quoiqu'il vît très bien dans l'obscurité, ses yeux, le jour, étaient très faibles); puis il demanda des citoyens pour partager avec lui le soin des affaires et pour l'aider à gouverner.

(6) LVII, 1 : Tibère n'avouait rien de ce qu'il désirait et ne voulait À peu près rien de ce qu'il disait vouloir... Si c'eût été là son seul trait caractéristique, il aurait été facile de se tenir en garde contre lui en prenant le contrepied de ses paroles... Mais il se fâchait dès qu'il se voyait compris, et fit périr beaucoup de malheureux pour le seul crime de l'avoir deviné.

(c) LVl, 33 : Quatre volumes furent en outre apportés et lus par

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» Cependant, le Sénat (ch. 12) descendant aux plus humbles prières, Tibère dit, sans avoir pesé ses tanots, que seul il ne pouvait porter le poids du gouvernement; que, néanmoins, si on voulait lui en confier june partie, il consentirait à s'en charger. César, dit aussitôt Asinius Gallus, je demande quelle pailie tu veux qu'on te conGe. Déconcerté par cette question imprévue, Tibère resta un moment silencieux; mais, ressaisissant bientôt sa présence d'esprit, il répondit qu'il ne conviendrait nullement à sa délicatesse de choisir ou de Infuser en partie, attendu qu'il préférait être dispensé du tout. Gallus devinant, à l'expression de ses traits, qu'il était offensé, répliqua que s'il avait hasardé cette question, ce n'était point pour demander qu'on séparât ce qui ne peut l'être, mais pour le convaincre, par son propre aveu, que l'État ne forme qu'un seul corps et qu'il doit être gouverné par une seule tète (a).

I Gallus ajouta des éloges pour Auguste, pria Tibère de se rappeler

Drusus... Dans le troisième, étaient contenus l'état des armées, celui des revenus et des dépenses publiques, l'état des Hnances et autres instructions de ce genre utiles pour le gouvernement de l'empire. Le quatrième volume renfermait des recommandations à Tibère et au public... Il était d'avis qu'on se contentât des limites actuelles de l'empire, sans chercher aucunement à les étendre; car il serait dans ce cas, disait-il, difûcile à garder.

(a) LVII, 2 : Tibère demandait qu'il lui fût adjoint des sénateurs pour l'aider à gouverner, non tout l'empire à la fois, ainsi que cela se pratique dans un gouvernement oligarchique, mais une des trois divisions qu'il établissait, et dont il prenait une pour lui et cédait deux autres. Ces divisions comprenaient : la première, Rome et l'Italie; la deuxième, les armées; la troisième, le reste des peuples soumis. Comme il insistait avec force sur ce partage, et que les sénateurs, de leur côté, faisaient semblant de le contredire, et le priaient de se charger du tout, Asinius Gallus, qui usait sans cesse, même contre ses intérêts, d'une liberté de parler qu'il tenait de son père, s'écria : t Eh bieni donc, choisis la part qu'il te plaira. > c Comment, repartit Tibère, est-il possible que le même fasse les parts et choisisse ! B Gallus, comprenant alors dans quel malheur il s'était précipité, essaya d'adoucir Tibère par ses paroles, en ajoutant : « Ce n'est

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ses propres victoires et les souvenirs glorieux de son administration pendant la paix. Mais il n'adoucit point sa colère; il en était détesté depuis lon^jtemps, parce qu'en épousant Vipsanie, fille de M. Agrippa, répudiée par Tibère, il avait annoncé des projets qui n'étaient point ceux d'un simple citoyen, et que, de plus, il conservait la fierté de Poil ion, son père (a). »

Dans le chapitre suivant (ch. 13), l'auteur attribue à quelques autres personnages des paroles analogues à celles de Gallus, et qui déplurent à Tibère également. « Celui-ci, dit-il, après les clameurs générales et les instances particulières de chaque sénateur, céda peu à peu ; et, sans avouer qu'il acceptait l'empire, il cessa de refuser et de se faire prier. »

Après la prise de possession du pouvoir par Tibère, il ne pouvait manquer d'être question de Livie, qui avait joué un rôle si important sous Auguste et qui avait tant contribué à l'élévation de son fils.

a Les sénateurs, dit l'auteur (ch. 14), prodiguèrent aussi des flatteries à Augusta. Les uns voulaient qu'on l'appelât Mère; les autres. Mère de la Patrie; et, la plupart, qu'on ajoutât au nom de César : fils de Julie. Tibère répétait que les honneurs décernés aux femmes devaient avoir des bornes, et qu'il demanderait la même résene dans ceux qui lui seraient rendus. Mais, troublé par l'envie, il voyait dans l'élévation d'une femme son propre abaissement, et il ne souffrit pas même qu'on donnât un licteur à sa mère. Il défendit d'élever l'autel de l'adoption et proscrivit les autres distinctions du même genre (6). »

pas pour que tu te contentes d'un tiers de l'empire, c'est parce que son partage est impossible, que je t'ai fait cette offre. »

(a) LVII, 2 : Gallus, toutefois, n'apaisa point Tibère, et finit, après beaucx)up de mauvais traitements, par être mis à mort. Il est vrai de dire que Gallus avait épousé la première femme de Tibère, et qu'il revendiquait Drusus pour son fils, ce qui lui avait valu, déjà même avant cette éjwque, la haine du prince.

(6) LVII, 12 : Le pouvoir de Livie sous Auguste avait été fort grand et elle se vantait d'avoir fait Tibère empereur; et, pour cela, elle prétendait avoir moins une autorité égale à la sienne qu'une autorité supérieure. Aussi, y eut-il en son honneur diverses propositions en

L'auteur s*occupe ensuite du Gis adoplif et du fils de Tibère et dit :

c Cependant, il demanda le proconsulat en faveur de Germanicus, à qui cette dignité fut portée par une députation chargée en même temps des consolations au sujet de la mort d'Auguste. Il ne réclama point le même honneur pour Drusus, parce que Drusus était présent et désigné consul. »

Il revient aux affaires gouvernementales.

«Tibère, dit-il, nomma douze candidats à la prëture; c'était le nombre fixé par Auguste; et, le Sénat l'ayant prié d^augmenter ce nombre, il s'imposa, au contraire, sous la foi du serment, l'obligation de ne jamais l'excéder.

p Pour la première fois alors les comices (ch. 15) passèrent du champ de Mars au Sénat; car jusqu'à ce jour, quoique les choix importants fussent laissés à la volonté du prince, il y en avait cependant quelques-uns qui étaient faits par les tribus. Le peuple n'ao cueillit la perte de ses droits que par de vains murmures. Le Sénat, dispensé de recourir à des largesses ou à des prières humiliantes, accepta volontiers, Tibère se bornant d'ailleurs à ne recommander que quatre candidats, qui devaient passer sans opposition et sans* intrigue.

p Dans le même temps, les tribuns demandèrent à faire eux-mêmes les frais des jeux qu'on devait ajouter aux Fastes, et qui, sous le nom d'Auguste, furent appelés Aiigustauy;, Mais la dépense fut prélevée sur le Trésor public, et l'on permit aux tribuns de paraître dans le cirque en habit triomphal, mais non sur des chars. Bientôt après,

dehors de tous les usages : plusieurs voulurent lui donner le nom de Mère de la Patrie; plusieurs même celui de Mère; d'autres furent d'avis d'appeler Tibère du nom de Livie... Tibère ne ratifia que les moins importants des honneurs décernés à sa mère et ne lui laissa rien faire qui sortit des bornes. C'est ainsi que Livie, ayant une fois consacré chez elle une statue à Auguste, et voulant, à cette occasion, donner un banquet au Sénat et aux chevaliers, ainsi qu'à leurs femmes, il ne lui permit ni de procéder à cette consécration sans y avoir élé autorisée par un sénatus-consulte; ni, après l'autorisation obtenue, de donner de banquet aux hommes.

162 DE l'authenticité des œuvres de taqte.

la célébration annuelle de ces jeux fut attribuée au préteur chargé de juger les contestations entre les citoyens et les étrangers ^a). >

L'auteur nous fait connaître ensuite (ch. 16) ce qui se passait aux frontières.

« Tel était à Rome l'état des choses, lorsqu'une sédilion cîclata parmi les légions de Pannonie(6). Cette sédition n'avait d'autre motif que l'avènement d'un nouveau prince, circonstance favorable aux désordres des troupes, et qui leur montrait dans la guerre civile l'espoir des récompenses.

» Au camp d'été, se trouvaient trois légions réunies sous les ordres de J. Blésus. A la nouvelle de la mort d'Auguste et de l'avènenient de Tibère, Blésus, soit à cause du deuil, soit à cause des réjouissances, avait interrompu les exercices oi*dinaires. Ce fut là la source du mal. L'oisiveté enfanta la discorde. Le soldat prêta l'oreille aux plus mauvais conseils, souhaita l'aisance et le repos, méprisa la discipline et les fatigues. »

L'auteur (ch. 17) nous montre alors un certain Percennius, orateur de carrefour, haranguant ses camarades, leur rappelant leurs fatigues, leur solde minime et s'écriant : « Dix as par jour! voilà le tarif d'une âme et d'un corps !» Et il ajoute : « Les soldats n'ont pour remède à leurs maux, que de fixer eux-mêmes les conditions du service militaire; qu'il soit accordé un denier par jour; que la seizième année de

(a) LVI, 48 : Un décret ordonna qu'au jour natal d'Auguste, les consuls donneraient des jeux avec dés prix égaux à ceux des fêtes de Mars, et que les tribuns du peuple, dont la personne était sacrosainte, célébreraient les Augustales. Ces magistrats remplirent toutes les formalités usitées en pareille circonstance; c'est-à-dire qu'aux jeux du cirque, ils firent usage de la toge triomphale, sans cependant monter sur le char.

{h) LVII, 4 : Les légions de Pannonie se mutinèrent aussitôt qu'elles apprirent la mort d'Auguste; les soldats, rassemblés dans un camp qu'ils fortifièrent, s'y livrèrent à une foule d'actes séditieux. Ils tentèrent de tuer leur chef, Junius Blésus... Ils espéraient, à la faveur du changement de gouvernement, arriver au but de leurs désirs, soit en effrayant le prince, soit en donnant l'empire à un autre.

COMMENT A ÉTÉ COMPOSÉE l'ŒUVRE. 163

renrôleraent soil la dernière; passé ce terme, plus de loi qui retienne sous le drapeau, et que dans le camp même la récompense soit payée en argent (a). »

Vient ensuite (th. 18) le tableau des scènes de désordre dans le camp. Blésus arrive, menace, puis dit aux légionnaires : « Tuez-moi î votre crime sera moins grand que celui de trahir Tempereur! » Ce n'est point par la sédition (ch. 19) que les soldats doivent manifester leurs vœux; ils n'avaient qu'à choisir et envoyer des députés à Rome. Les mutinés s'écrient alors : « Que le fils de Blésus, tribun, soit chargé, comme député des soldats, de demander le congé au bout de seize ans. Cette première demande accordée, on s'expliquera sur le reste. »

Dans les chapitres suivants (20 à 23), l'auteur nous montre une nouvelle reprise de la révolte, de nouvelles scènes de désordre dans le camp. Blésus veut faire preuve de sévérité, mais il est débordé; les prisonniers sont délivrés, et il est lui-même accusé et doit se défendre devant ses soldats; mais ses esclaves, mis à la torture, ne révèlent aucun fait contre lui, et l'on reconnaît que le général n'avait illégalement mis à mort personne (h),

« A ces nouvelles (ch. 24), quoique replié en lui-mènie et d'autant plus impénétrable qu'il était plus inquiet, Tibère résolut de faire partir Drusus avec les principaux citoyens et deux cohortes prétoriennes. Ses instructions n'avaient rien de précis; les circonstances devaient régler sa conduite (c). »

L'auteur (ch. 25 à 27) fait monter Drusus sur le tribunal du camp, entouré des soldats, essayant de les tromper par de feintes promesses, leur disant qu'il soumettrait leurs demandes au Sénat. Irrités et désappointés, les soldats attaquent les prétoriens isolés et les soutiens

(a) LVII, 4 : Ils ne voulaient pas servir plus de seize ans, gagner une drachme par jour et demandaient à recevoir leur récompense dans le camp même.

(6) LVII, 4 : Ils se saisirent des esclaves de Blésus, qui furent mis à la torture.

(c) LVII, 4 : Drusus étant ensuite venu vers eux avec les gardes prétoriennes, dos troubles éclatèrent, vu qu'il ne leur promettait rien d'assuré.

164 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

de Drusus; l'un d'eux est blessé à coups de pierres et aurait péri sans le secours de l'escorte (a).

« La nuit était menaçante (ch. 28); quelque forfait allait éclater; le hasard rétablit le calme. La lune, au milieu d'un ciel sans nua<^e, pâlit tout à coup. Les soldats, ignorant la cause de ce phénomène, y cherchent un rapport avec leur situation présenfe; ils voient dans Téclipse de cet astre une image de leur propre misère, et se pei'suadent que leurs vœux atteindront heuriusement le but, si la déesse recouvre son éclat et sa clarté. Aussitôt, ils font retentir l'air du biuit de l'airain, du son des clairons et des trompettes. Selon que la lune est plus brillante ou plus obscure, ils se réjouissent ou s'affligent; enfin, quand des nuages, en s'amassant, l'eurent dérobé à leurs yeux, ils crurent qu'elle était ensevelie dans les ténèbres, et comme le passage est rapide de la frayeur à la superstition, ils s'écrièrent, en gémissant, que d'éternels malheurs leur étaient annoncés et que les dieux avaient horreur de leurs excès (6). Drusus, pensant qu'il fallait profiter de ces dispositions et se servir sagement de l'appui du hasard, envoya des émissaires dans les lentes. Il manda le centurion Clémens et tous ceux qui, par leurs bons offices, s'étaient fait aimer des troupes. Ceux-ci se mêlent aux sentinelles, aux soldats des portes et des postes; ils flattent par des promesses ou effrayent par des menaces. Jusques à quand tiendrons-nous assiégé le fils de l'empereur? Quel sera le terme de nos dissensions? Prêterons-nous serment à Vibulenus et à Percennius? Donneront-ils des terres aux vétérans et la paie aux soldats? Enfin, au lieu des Nérons et des Djusus, régneront-ils sur le peuple romain? Nous avons été les derniers à faiblir, pourquoi ne pas être les premiers repentants? Le pardon qu'on implore en commun est toujours lent à venir; méritez sans délai des grâces particulières et sans délai vous les atteindrez. » Ces discours ébranlent les esprits et sèment de mutuelles défiances. L'amour du devoir renaît peu à peu; les portes du camp restent

(a) LVII, 4 : Quelques hommes de sa suite furent blessés et luimême fut cerné pendant la nuit, de peur qu'il ne prit la fuite.

(h) LVII, 4 : Mais une éclipse de lune leur inspira une crainte qui émoussa leur courroux au point qu'ils renoncèrent à faire aucun mal à personne.

COMMENT A ÉTK COMPOSÉE L'dSUVRE. 165

H)>rcs; les enseignes, réunies en un même lieu, au commencement de la sédition, sont reportées chacune à leur place.

» Drusus, au point du jour, convoque l'armée (ch. 29), et, quoique orateur peu habile, mais avec une dignité qui lui était naturelle, il se plaint du passé, se loue du présent. La peur et les menaces, dit-il, ne peuvent le vaincre ; que les soldats se montrent repentants ; qu'il entende de leurs bouches des paroles suppliantes, il écrira à son père, afin qu'il s'apaise et qu'il accueille les prières des légions. Sur la dehnande des soldats, on députa de nouveau vers Tibère ce même Blésus, Lucius Apronius, chevalier romain de la suite de Drusus, et Justus Catonius, centurion de premier rang (a).

f> Les avis se partagent : les uns veulent qu'on attende les députés et que, dans rinter\'alle, on achève de mmener les soldats par la douceur; les autres, qu'on prenne des mesures énergiques. Tout est extrême chez la multitude; elle menace, quand elle ne tremble pas; lorsqu'on l'effraye, on la brave impunément. Des terreurs religieuses l'accablent encore; qu'elle soit frappée par son généraf d'une terreur nouvelle, et que les chefs de la sédition disparaissent. Drusus inclinait par caractère vers les mesures rigoureuses. Il mande Vibulenus et Percennius, et les fait tuer. La plupart disent qu'on les enterra dans la tente même de Drusus; d'autres, que leurs corps furent exposés hors des retranchements, à la vue des soldats (6).

» Alors, on chercha (ch. 30) les principaux ailisans des troubles; ceux qui erraient en dehors du camp furent tués par les centurions ou les prétoriens ; les soldats eux-mêmes, pour prouver leur fidélité, en livrèi'ent quelques-uns (c).

» Un hiver prématuré ajoutait aux ennuis; c'étaient des pluies continuelles et tellement violentes que les hommes ne pouvaient ni sortir de leurs tentes ni se rassembler, et qu'ils avaient peine à

(a) LVII, 4 : Ils envoyèrent alors de nouveaux députés à Tibère.

(6) LVII, 4 : Les plus mutins, mandés comme pour un tout autre motif, furent mis à mort par Drusus dans sa tentelnême et par ceux de sa suite; l'un d'une façon, l'autre d'une autre.

(c) LVII, 4 : Le reste se calma au point de livrer, pour être traînés au supplice, quelques-uns d'entre eux qu'ils accusaient d'avoir été les instigateurs de la sédition.

i(¥5 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

abriter les enseignes emportées par le vent et la pluie. Ils tremblaient ainsi encore devant la colère des dieux. Ce n'était pas en vain ; c'était pour menacer leurs impiétés que les astres s'obscurcissaient, que les tempêtes étaient déchaînées. Il fallait, pour remède à ces maux, quitter un camp funeste et souillé, s'absoudre par des sacriiiees et regagner les quartiers d'hiver (a).

»... Drusus n'attendit pas le retour des députés; et, le calme étant rétabli pour le moment, il revint à Rome. »

En même temps que les légions de Pannonie se révoltaient, celles de Germanie en faisaient autant. L'auteur des Annales nous fait le récit de cette rébellion de la même façon que la précédente. Il prend pour base le passage où Dion en parle, et amplifie les éléments qu'il y rencontre. Nous nous bornerons donc à résumer les chapitres suivants et à signaler les points qui montrent clairement l'usage qui a été fait de l'historien grec.

c Vers le même ternps (ch. 31-32), et pour les mêmes causes, les légions de Germanie se soulevèrent avec d'autant plus de violence qu'elles étaient plus nombreuses, et dans le ferme espoir que Germanicus, trop fier pour souffrir un maître, se donnerait à des troupes qui, par leur force, entraîneraient tout (6)... A la nouvelle de la mort d'Auguste, les hommes du peuple qu'on avait récemment Içvés dans Rome, troupe paresseuse et ennemie de toute fatigue, exaltèrent la bi-utalité des autres soldats. L'heure est venue, disaient-ils, pour les

(a) LVII, 4 : L'hiver, qui fut très rigoureux, les décida à se retirer chacun dans son propre camp.

(6) LVII, 5 : D'un autre côté, en Germanie, les ti-oupes qu'on y avait concentrées en grand nombre à cause de la guerre, voyant que Germanicus était aussi un César et qu'il était supérieur à Til)cre, ne gardèrent aucune mesure; mettimt en avant les mêmes prétextes, elles se i^pandirent en injures contre Tibère et saluèrent Germanicus empereur.

vétérans de hâter leurs congés, pour les jeunes soldats d'augmenter leur paie, pour tous de demander Je terme de leurs misèreé et de se venger de la cruauté des centurions (a). >

Germanicus (ch. 33-35), en apprenant les désordres et la révolte de ses légions, se rend au milieu d'elles. Il essaie de les ramener au devoir et à Tobéissance. Ses paroles sont accueillies par des murmures.

a Des soldats réclament le legs qui leur a été fait par Auguste; ils ajoutent des vœux pour Germanicus et lui offrent, s'il souhaite Tempire, l'appui de leurs bras. Alors, comme s'il eût été souillé par cette pensée criminelle, Germanicus s'élance de son tribunal. Les légionnaires l'arrêtent en lui opposant leurs armes et le forcent à retourner sur ses pas. Il s'écrie alors qu'il mourra plutôt que de trahir sa foi ; il tire son épée et, la levant contre sa poitrine, il allait s'en frapper lorsque ceux qui étaient près de lui retinrent son bras avec force. Mais à l'auti-e extrémité au camp un groupe tumultueux crie : Frappe, Quelques-uns même, chose incroyable, s'approchent pour répéter ce mot. Un soldat, nommé Calusidius, lui présenta son épée nue en ajoutant qu'elle était mieux affilée. Cette action parut atroce et odieuse même aux plus furieux; il y eut un moment de calme et les amis de Germanicus en profitent pour l'entrainer dans sa tente (h).

» Enfin, après avoir pesé toutes les raisons (ch. 36), on prit le

parti de supposer une lettre de Tibère et, suivant cette lettre, le congé définitif était accordé après vingt ans, la vétérance après seize, mais à condition de rester sous le drapeau sans autre service que

(a) LVII, 5 : Le plus grand nombre d'entre les soldats appartenait à cette foule de citadins qu'Auguste avait enrôlés après le désastre de Varus.

(b) LVII, 5 : Germanicus n'ayant pu, malgré ses remontrances, les faire rentrer dans l'ordre, et même à la fin, ayant tiré son épée pour se tuer, les troupes se mirent à pousser un cri de douleur; alors un soldat lui tendant la sienne : Prends celle-ci, lui dit-il, elle est plus pointue. Germanicus, voyant à quel point les choses en étaient venues, n'osa pas se donner la mort, parce que, entre autres motifs, il pensait que la sédition n'en continuerait pas moins.

168 DK l'aUTHKNTICITÉ des ŒUVllKS DE TACITE.

celui de repousser rennemi; on acquittait en le doublant le lo*,'s d'Auguste que les troupes avaient réclamé (a).

» Le soldat (ch. 37-39) s'aperçut qu'on voulait gagner du temps et demanda qu'on le satisfit sans retard. Les tribuns se hàlôrent d'expédier les congés; quant aux gratifications, on en ajourna le paiement jusqu'au retour dans les quartiers d'hiver

» Cependant les députés du Sénat rejoignent Germanicus... Mais les soldats se laissent pénétrer de celle crainte qu'on venait au nom

du Sénat révoquer la concession arrachée par la révolte Munatius

Plancus, chef de la députation, est accusé d'être Tauleur du sénatusconsulte. Vers le milieu de la nuit... ils se dispersent par les rues et, trouvant sur leur route les députés qui, au premier bruit de la révolte, accouraient vers Germanicus, ils les accablent d'outrages, se «iisposent à les tuer, s'attaquent surtout à Plancus (6)

» Agrippine (ch. 40), née du sang d'Auguste, voulait prouver, on face du danger, qu'elle était digne de sa race. Mais après l'avoir embrassée ainsi que son fils, Germanicus la décida à partir. Épouse fugitive, elle s'en alla, entourée do femmes, triste cortège! et portant son fils dans ses bras.

3 La honte et la piété (ch. 41) se réveillent chez les soldats et

en même temps le souvenir d' Agrippa son père, «l'Auguste son aïeul, de Drusus son beau-père; ils songent à son heureuse fécondité, à sa chasteté glorieuse, à son fils né dans les camps, élevé sous les ton les des légions, à ce fils qu'ils nommaient Galigula, parce qu'on lui faisait porter souvent, comme pour le rendre populaii*e, la caligue, qui est la chaussure du soldat. »

Après un discours de Germanicus, dans un style déclamatoire, qui

(a) LVII, 5 : Composant une lettre qu'il dit avoir été envoyée par Tibère, il leur paya double les legs faits par Auguste comme s'il eût agi d'après les ordres de Tibère et accorda leur congé aux soldats qui avaient passé l'âge.

(6) LVII, 5 : Plus tard, à l'arrivée des sénateurs députés par Tibère,... les soldats comprenant le stratagème de Germanicus et soupçonnant le sénateurs de n'être venus que pour annuler les concessions de leur général, recommencèrent à se mutiner; ils faillirent même égorger quelques députés.

COMMENT A ÉTli: COWPOSKK i/œUVRK. 1G9

occupe deux chapitres (ch. 42-43), « les soldats (cli. 44) suppliaut^ reconnaissent leurs fautes, demandent qu'on punisse les coupables, qu'on panlonnc à ceux qui ont été entraînés, qu'Ajçrippine et son fils, le nourrisson des légions, reviennent parmi eux. » Germanicus allé^j^ua contre le retour d'Agrippine l'hiver et sa grossesse avancée; il promit que son fils reviendrait et il ajouta que c'était aux soldats à faire le reste (a).

D Les soldats, entièrement changés, courent çà et là; ils traînent, après les avoir liés, les plus séditieux devant Cetronius, lieutenant de la l"^ légion, qui les jugea et les punit de celte manière: les légions réunies entouraient le tribunal, l'épée nue; un tribun montrait l'accusé sur une éminence. Si le cri général le déclarait coupable, il était jeté en bas et mis à mort. Les légionnaires répandaient ce sang avec joie comme s'il eût lavé leurs crimes. César laissait faire. Il n'avait point donné d'ordres et la cruauté de ces actes retombait sur leurs auteurs (b), »

Dans le chapitre suivant (ch. 45) nous voyons les préparatifs de Germanicus pour aller châtier deux autres légions rebelles.

L'auteur nous transporte ensuite à Rome (ch. 46-47), et fait voir l'agitation qui y régnait; l'opinion publique souhaitait que Tibère allât lui-même rétablir Tordre dans les armées; il feignit de vouloir partir; fit préparer ses bagages, équiper des Jiavires; mais alléguant tantôt un prétexte, tantôt un autre, il ne quitta pas la ville.

(a) LVII, 5 : Ils pressèrent Germanicus et se saisirent de sa femme Agrippine, fille d'Agrippa, et de Julie, fille d'Auguste, ainsi que de son fils qu'ils nommaient Caligula, parce que, élevé en grande partie dans le camp, il portait la chaussure militaire au lieu de la chaussure des habitants des villes, tous les deux secrètement éloignés *.

(b) LVII, 5 : Au bout de quelque temps, comme ils ne gagnaient rien, ils changèrent de dispositions au point que de leur propre mouvement, ils se saisirent des plus mutins, et, de leur autorité privée, en mirent quelques-uns à mort; puis, après avoir produit les autres au milieu d'une assemblée, ils massacrèrent les uns et relâchèrent les antres sur décision prise à la pluralité des voix.

1 Ce dcrtiior m*»m])re de phrase ( xpliquc et jiisli "c la mo-iincation faite au récit dans les Anna!i*s.

170 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

Pendant ce temps (ch. 48>49), Cecina, qui commandait les légions mutinées, réussit à persuader à ses hommes de rentrer dans le devoir, et ceux-ci, donnant une nouvelle édition de ce qui s'était passé au camp de Germanicus, massacrent les instigateurs de la rébellion.

Les soldats alors (ch. 50), pour expier leurs fautes, demandent à marcher à l'ennemi. Germanicus cède à cet élan; il jette un pont sur le Rhin, passe le fleuve. L'auteur nous montre ensuite (ch. 51) l'armée romaine surpi^enant les Germains pendant la nuit, au milieu des orgies d'une fête; puis, après différentes péripéties, faisant un grand massacre de barbares et reprenant ses quartiers d'hiver (a).

« Ces nouvelles (ch. 52) causèrent à Tibère de la joie et du souci. Il voyait avec plaisir la révolte comprimée; mais il prenait ombrage des largesses, des congés qui donnaient à Germanicus la faveur des soldats et de sa gloire militaire. Cependant il i-endit compte au Sénat

de ces événements; il vanta le courage du jeune César, mais avec une pompe de paroles qui fit douter de sa sincérité. Il fit l'éloge de Dmsus qui avait pacifié l'Illyrie, en moins de mots, mais avec plus d'émotion, plus de franchise, et il ratifia même pour l'armée de Pannonie tout ce que Germanicus avait accordé (b). »

Revenant aux affaires intérieures de Rome, l'auteur (ch. 53) mentionne la mort de Julie ; et, à ce propos, il donne une notice biographique de la fille d'Auguste.

(a) LVII, 6 : Germanicus, redoutant malgré cela une nouvelle sédition, mena son armée sur la terre ennemie, où il séjourna longtemps, afin de donner de l'occupation aux soldats et de leur procurer des vivres en abondance aux dépens de l'étranger.

(6) LVII, 6 : Tibère, à cette occasion, donna des éloges à Germanicus et lui écrivit, ainsi qu'à Agrippine, une foule de choses agréables, sans pour cela se réjouir de ses exploits; l'attachement des

légions lui était, au contraire, un motif de le craindre davantage

Il feignit néanmoins de ne pas être mécontent; il combla Germanicus d'éloges dans le Sénat, proposa d'offrir des sacrifices à l'occasion de ses exploits comme on Tavait fait à l'occasion de Drusus. Il acconia aux soldais de Pannonie les mêmes récompenses que celles qui avaient été accordées à ceux de Germanie.

COMMENT A ÉTÉ GOMPOSÉK L'ŒUVRE. 17 j

Il place à la môme date (ch. 54) rinstilution du collège des pi'ètres <.rAu;;iiste; il signala des troubles qui se seraient produits aux jeux Àugustaux.

Avec le printemps suivant, Germanicus recommence la guerre contre les Germains. Le récit qui nous en est fait occupe dix-sept chapitres des Annales. Dion n'en parle pas et Ton s'aperçoit que l'auteur écrit sans guide.

Les tribus d'au delà du Rhin étaient divisées, nous dit-il (ch. 55), en deux partis : celui de Ségesle*, partisan de l'alliance romaine, et celui d'Ârminius, ennemi de l'étranger. La haine de ces deux chefs était envenimée par des griefs personnels; Arminius avait enlevé la fille de Ségesle.

Germanicus (ch. 56) et Cecina tombent, à l'improviste, chez les Galles, brûlent la ville de Maltium; les Chérusques avaient, songé a les secourir, mais ils sont frappés de terreur; les Marses osèrent faire une attaque; mais un heureux combat les soumet. L'armée romaine, victorieuse, regagne les rives du Rhin.

Ségeste (ch. 57) envoie des députés réclamer les secours de Germanicus. Celui-ci retourne sur ses pas, délivre Ségeste, assiégé par Arminius (on ne sait où), et se fait restituer une partie des dépouilles enlevées à Varus.

Ségesle (ch. 58) alors fait un discours pour affirmer son attachement à Rome. Germanicus lui offre des terres en Gaule. Sa fille, épouse d'Arminius, mais qui avait élé reprise par son père, est ellemême traitée avec faveur; elle mettra au jour un enfant qui sera élevé à Ra venue.

Arminius (ch. 59), exalté jusqu'à la fureur par l'enlèvement de sa femme, parcourt le pays des Chérusques, prêche la guerre contre César, qu'il injurie en ces termes : Tant de bras réunis pour enlever une laible femme ^î Jamais les vrais Germains ne se croiront absous d'avoir vu entre l'Elbe et le Rhin les verges, les haches et la loge.

Germanicus est inquiet du i^uccès de la campagne. « Pour diviser

1 f/^s (l('»lail*î sur ?ôgcste pnrni^sonf nvoi" ôiô inspirés p;ir la Gpogrnphl'j de Strabon, iiv. VII, ch. 2 : lK;s p.Mipîes et rlu Uîr.iloirc eufie le Rhin et l'Elbe. » Cf. Virgile, Énrife, IV, 93.

172 DK l/ AUTHENTICITÉ DES ŒUVUES DE TACITE.

rennemi, il envoie Cecina vers TEms, par le pays des Bructères, avec quarante cohortes romaines. Pedon, préfet du camp, conduisit la cavalerie par les frontières de la Frise. Lui-même, il s'embarqua sur les lacs avec quatre légions. L'infanterie, la cavalerie, la flotte, se réunirent sur le fleuve désigné pour le rendez-vous. Les Chauques offrirent des troupes qui furent admises comme alliées. Les Bructères dévastaient leur territoire; Germanicus fit marcher contre eux Stertinius, qui les dispersa avec les troupes légères; et, dans le combat, on retrouva l'aigle de la 19® légion perdue par Varus. L'armée s'avança ensuite à l'extrémité de leur pays, et tout fut ravagé, entre l'Ems et la Lippe, jusqu'aux environs de la forêt de Teutberg. »

Quand on veut suivre sur une carte cette première partie de la campagne de Germanicus, il faut bientôt renoncer à comprendre ce qu'a pensé ou ce qu'a voulu dire l'auteur des Annales, Quels sont ces lacs où Germanicus et ses troupes s'embarquent? Comment et par quelle voie se rend-il dans l'Ems*? Ce ne pouvait être que par quelque issue donnant dans l'Océan germanique, d'où il aurait gagné l'embouchure du fleuve. Pourquoi donc entreprendre cette navigation, en courir les risques, quand, en quelques journées de marche, il. lui eût été facile d'atteindre son but; quand ses généraux arrivent aux rendez-vous en traversant le pays ennemi sans difficulté?

Quittant alors les opérations militaires, il nous montre (ch. 61) l'armée romaine arrivant dans la forêt de Teutberç, où, selon lui, Varus avait succombé; les restes des légions romaines étaient demeurés sans sépulture. Il trouve là matière à amplification de rhétorique.

« Germanicus (ch. 62) se sentit pénétré du désir de rendre aux

chefs et aux soldats les derniers devoirs C'étaient au milieu de la

plaine des ossements blanchis, épars ou amoncelés dans la déroute ou le combat, des armes brisées, des os de chevaux, des tètes atla-

* L'idée de IVxpédition maritime de Germanicus peut avoir été également suggérée par Stralion, loc, cit., qui raconte que Drusus força le pas^^-ige de rEms par un combat naval.

chées à des troncs d'arbres On éleva un tombeau. Germanicus

en posa le premier (^azon; et, par cet liommaj^e agréable aux morts, il s'associa à la douleur des vivants (a). »

Iieprenant le cours de son récit, Tauteur (ch. 63) nous montre Armiuius repoussant l'armée romaine vers un marais dangereux; Germanicus arrive à son secours avec ses lé;^ions; les Germains sont intimidés; les combattants se séparent sans avantage d'aucun côté.

« Bientôt après Germanicus ramena son armée ve7*s VEms; les légions repartirent sur la flotte comme elles étaient venues; une partie de la cavalerie eut ordre de gagner le Rhin en côtoyant V Océan; Cecina conduisait aussi ses troupes par voie de terre. »

Où était Tarmée romaine? A-t-elle gagné TEms en s'éloignant ou en se rapprochant du Rhin? Comment la Hotte ëtait-elle venue, comment s'en va-t-elle? Comment la cavalerie pourra-l-elle arriver au Rhin en côtoyant l'Océan? C'est là évidemment de la stratégie de roman.

Cecina (ch. 64-68), dans sa marche de retour, est dans l'obi igartion de traverser une chaussée élevée entre des marécages; il trouve les ponts détiiiits; il est assailli par les Germains. Après des incidents plus ou moins fantaisistes, il arrive aux bords du Rhin.

Le bruit s'était répandu (cli. 63) que l'armée avait été enveloppée; que les Germains, victorieux, marchaient vers la Gaule. Los Romains de la rive gauche du Rhin veulent rompre les ponts, pour empêcher l'invasion de leur territoire. Agrippine s'y oppose. Cecina peut ainsi gaj^ner la terre gauloise.

Pendant ce temps, Germanicus (ch. 70), paraît-il, avait embaixjué trop de monde sur sa flotte ; pour alléger ses navires, leur permettre de navijjuer sur une mer remplie de bas fonds, ou de s'échouer à mer basse, il débarque (on ne sait où) deux légions, environ 12,000 hommes; et il charge Vitellius de les conduire.

(a) LVII, 18 : Les succès de son expédition contre les Germains lui permirent de s'avancer jusqu'à l'Océan; et, vainqueur des Barbares par la force des armes, il recueillit les ossements des soldats tombés avec Varus, leur donna la sépulture et recouvra les enseignes.

174 DK l'authenticité des œuvres de tacite.

Mais, surprises alors par les grandes marées de Téquinoxe, elles sont enveloppées par les flots. Le désordre se met dans leurs rani^^s; les bétes de somme et les bagajçes sont perdus. Toutefois, on ne sait comment, Vitellius parvient à gagner un lieu plus élevé, où ses soldats passent la nuit dans la crainte et les souffrances. Heureusement, la terre reparut avec le jour; on se remit en marche, « et Von atteignit les bords du Weser où César avait dirigé sa flotte et ou les légions s'embarquèrent, »

Il était à présumer que, la mauvaise saison venue, la campagne était terminée et que par suite la troupe de Vitellius, comme celle de Cecina et comme la cavalerie; se dirigeait à Test, vers le Rhin; qu'elle tournait ainsi le dos à TEms, où elle s'était embarquée. Or, quel n'est pas notre étonnement de voir qu'elle se serait portée à Touest, sur le Weser, où la flotte l'attendait, et qu'elle s'y serait réembarquée !

Aussi, les commentateurs ont-ils été unanimes à reconnaître qu'il y avait erreur. Erreur de qui? De l'auteur ou du copiste? Ce dernier fut déclaré coupable. Quoique donc le manuscrit soit parfaitement calligraphié, on a corrigé ici, comme en maints endroits, le texte, et on a substitué Unsingim à Visurgim. 11 fut alors convenu que l'auteur des Annales avait eu l'intention de dire l'Hunsing ou la Hunse, et que c'est sur les rives de cette rivière qu'il faut, entendre que Vitellius rencontra les navires de Germanicus et réembarqua ses légions. Mais un coup d'œil jeté sur une carte marine suffira pour se convaincre qu'il n'est pas vraisemblable qu'un général romain, ramenant ses troupes en Gaule, après les avoir embarquées sur l'Ems, en ait débarqué une partie pour aller les reprendre sur la Hunse.

« Enfin, comme le bruit avait couru que les légions avaient été submerjçées, on n'eut foi dans leur salut qu'en les voyant de retour avec Germanicus. »

COMMENT A ÉTÉ COMPOSÉE i/ŒUVRE. 175

Où avaient-elles atterri? L'auteur a lais.^é au lecteur le soin de le chercher et de le deviner.

Les Gaules, les Espagnes, Tltalie (ch. 71) disputèrent de zèle pour réparer les pertes de Tannée. « Germanicus, pour adoucir le souvenir de leurs désastres, visitait les blessés, vantait leurs actions, examinait leurs blessures; par ses paroles et les témoignages d'intérêt qu'il donnait aux soldats, il les attachait à sa personne et les rendait plus forts pour la guerre. »

Avec le chapitre suivant (72), nous revenons à Rome. 4 On décerna, cette même année, les ornements du triomphe à Cecina, à L. Apronius, à Silius, pour les campagnes qu'ils avaient faites avec Germanicus*.

» Tibère refusa le nom de Père de la Patne que le peuple lui avait donné souvent; et, quoique le Sénat l'eut décrété, il ne permit pas qu'on prêtât le serment en son nom... (a).

9 Tibère ne pu! cependant s'attacher les sympathies de l'esprit public, car il avait renouvelé la loi sur les crinies de lèse-majesté... Auguste, le premier, l'appliqua aux libelles scandaleux 2... Dans la suite le préteur P. Macer ayant demandé à Tibère si l'on recevrait les accusations de lèse-majesté, en reçut cette réponse : qu'il fallait exécuter les lois...

» Il ne sera pas sans intérêt (ch. 73) de dire comment on fit l'essai de ces sortes d'accusations contre deux minces chevaliers romains, Falanius et Rubrius, afm qu'on sacbe par quels préludes, par quel raffmement d'adresse, Tibère glissa dans l'État ce fléau terrible qui, vaincu un instant, se ralluma plus ta^d et finit par tout dévorer.

» L'accusateur reprochait à Falanius d'avoir admis un pantomime de mœurs infâmes, nommé Cassius, dans une de ces confréries qui

(a) LVII, 8 : Il (Tibère) refusa obstinément le surnom dé Père de la Patrie,,, Il ne laissa personne jui-er par sa fortune et refusa de poursuivre ceux qui, après avoir juré de la sorte, étaient accusés de parjure.

' Est-ce vraisemblable? Les Romains avaient-ils coutume de récompenser les généraux qui avaient éprouvé des échecs?

• Dion, LVI, 27 : UiÔMa arra ê^'CSpEi. Suétone, Aug,, 55 : Famosi libelli.

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