‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 37 sur 53 · G DE L* AUTHENTICITÉ DES ŒUVRES DE TACITE · texte numérisé non relu

G DE L* AUTHENTICITÉ DES ŒUVRES DE TACITE

se l'éunissaient dans toutes les maisons pour rendre un culte à Auj^uste et de plus d'avoir, en vendant ses jardins, livré aux acheteurs une statue de ce prince. Quant à Rubrius, on l'accusait d'avoir, par un faux serinent, profané le nom d'Aujçuste. Tibère écrivit aux consuls qu'on n'avait pas décré.é l'apotbéose de son père pour que cet bonneur causât la perte des citoyens; que l'histrion Cassius, ainsi que d'autres individus de la même profession, avaient coutume d'assister aux jeux consacrés par sa mère à honorer la mémoire d'Auguste ; qu'on pouvait, sans commettre un sacrilège, comprendre la statue de ce prince et celle des autres dieux dans les ventes des maisons et des jardins; que, quant au parjure, il ne fallait le considérer que comme s'adressant à Jupiter, mais que c'était aux dieux à venger les injures faites aux dieux.

» Peu de temps après (cb. 74), G. Marcellus, préteur de Bithynie, fut poursuivi pour crime de lèse-majesté par son propre quesleur,

Caepio Crispinus, auquel se joignit Romanus Hispon Crispinus

prétait à Marcellus des propos outrageants sur le compte de Tibère... Hispon ajouta : La statue de Marcellus est placée dans sa maison au-dessus de celles des Césars... Tibère éclata et, rompant le silence, il s'écria que dans cette affaire il donnerait lui-même son avis à haute

voix et avec serment Cn. Pison lui dit : A quel rang opineras-tu,

César? Si tu parles le premier, j'aurai ton avis pour le suivre; si tu parles après tous, je crains de diflerer, sans le savoir, de ton o;)inion. Troublé par ces mots, Tibère comprit l'irréflexion de son emportes ment et, se punissant par la clémence, il permit que Marcellus fût absous du crime de lèse-majesté (a).

Proportius Celer (ch. 75), ancien préleur, demandait à se

retirer du Sénat ù cause de sa pauvreté. Tibère, sachant qu'il n'avait hérité de ses pères que l'indigence, le gratifia d'un million de .ses-

(a) LVII, 24 : Un homme qui avait vendu avec sa maison une statue de l'empereur et qu'on avait ti*aîné cn justice pour ce fait, eut été infailliblement mis à mort sans le consul, qui demanda à Tibère d'opiner le premier. Craignant de paraître se montrer complaisant pour lui-mémt% Tibère opina pour l'acquittement*.

^ On voit dans les Annales le dédoublemont et ramplilication du passage de Dion.

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terces. D'autres sollicitèrent de semblables largesses; il les somma, par une exagération de sévérité qui rendait amère sa bienfaisance même, de justifier, devant le Sénat, des motifs de leurs demandes; mais ils préférèrent le silence et la pauvreté à un bienfait acheté par une déclaration pénible à faire (a).

i> Cette même année (ch. 76), le Tibre grossit par des pluies continuelles et inonda les quartiers les plus bas de Rome. Après la retraite des eaux un grand nombre d'édifices s'écroulèrent; des habitants périrent. Asinius Gallus proposa de consulter les livres sibyllins. Tibère, qui voulait partout le mystère dans les choses divines et humaines, s'y refusa. Mais il chargea Capiton et Arruntius d'aviser aux moyens de contenir le fleuve (b).

9 L'Achaîe et la Macédoine imploraient une diminution de charges; il fut décidé qu'elles seraient, pour le moment, allégées du gouvernement proconsulaire et qu'elles relèveraient du pirince (c). »

L'auteur mentionne ensuite les jeux de gladiateurs donnés par Drusus qui, à cette occasion, laissa voir la cruauté de ses instincts.

Dans le chapitre suivant (ch. 77), il parle de troubles survenus aux

(a) LVII, 10 : Il enrichit plusieurs sénateurs qui se trouvaient réduits à l'indigence et qui, pour ce motif, ne voulaient plus faire partie du Sénat. Là encore il n'agissait pas sans examen ; il rayait ceux qui avaient des mœurs licencieuses et ceux qui étaient tombés dans une pauvreté dont ils ne pouvaient rendre un compte satisfaisant.

(h) Ibid,, 14 : Le Tibre ayant envahi une partie considérable de la ville, au point de la rendre navigable, tout le monde prenait ce débordement pour un prodige, de même que les violents tremblements de terre qui firent tomber une partie des murailles et les foudres nombreuses qui tarissaient le vin dans les vases sans les briser. Mais Tibère, pensant que la chose tenait à l'abondance des eaux du fleuve, ordonna que cinq sénateurs, désignés par le sort, veilleraient continuellement à ce qu'il ne débordât pas l'hiver et ne tarit pas l'été et que son cours fût aussi égal que possible.

(c) LVIII, 25 : Régulus eut la succession de ces^ provinces, car la Macédoine et, au rapport de quelques historiens, l'Achaïe aussi n'étaient pas données au sort.

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théâtres, de règlements adoptés pour fixer le salaire des histrions et réprimer la licence de leurs partisans (a).

Le peuple (ch. 78) sollicitait la suppression de Pimpôt du centième prélevé sur les ventes. Tibère déclara que Tétat du trésor ne le permettait pas.

« On examina (ch. 79) le rapport des sénateurs chargés de prendre des mesures de défense contre les crues du Tibre... Soit jiar éganl pour les réclamations des colonies, soit par suite de la difficulté de Tentreprise, soit par superstition, on se rendit à l'avis de Pison et rien ne fut changé à l'écoulement du fleuve...

» Poppeus Sabinus (ch. 80) fut prorogé dans son gouvernement de Moesie auquel on ajouta TAchaïe et la Macédoine (b).

j> Il entrait dans les habitudes de Tibère de maintenir à leurs fonctions les agents du pouvoir et de les laisser la plupart jusqu'à la fin de leur vie, dans léë mêmes commandements militaires, dans les mêmes conditions (c). On varie sur les motifs de cette conduite ^ ; les

(tt) LVII, 14 : Drusus avait pour les histrions de telles complaisances qu'ils se révoltèrent et sortirent des bornes assignées par les lois de Tibère sur leur profession.

(6) LVIII, 25 : Poppeus Sabinus eut, pendant tout le temps pour ainsi dire du commandement de Tibère, le gouvernement des deux Mysies et en plus celui de la Macédoine.

(c) LVIII, 23 : Il périt un si grand nombre de citoyens et de sénateurs, que dans les gouvernements de province tirés au sort, faute de successeurs à leur donner, il maintint trois ans ceux qui avaient exercé la préture, et six ans ceux qui avaient passé par le consulat. Qu'est-il besoin de parler de ceux qui étaient choisis par lui et à qui, dès le premier jour, il donna des pouvoirs pour plusieurs années?

^ Josèphe, Guerre des Juifs, XVIII, 4, en donne une autre raison également rapportée dans TÂntlioIo^ne de Planude : « Tibère se décidait difficilement à retirer leurs chai*^es aux magistrats établis par lui ; et à ceux qui lui en faisaient des reproches, il répondait par cette comparaison : il était un homme qui avait les pieds couverts d'ulcères ; comme les mouches s'y étaient mises et le piquaient sans qu'il cherchât à les écarter, quelqu'un tenta de le faire pour lui : Homme, s'écria-t-il, laisse-les, de peur que si tu chasses celles-ci qui sont rassasiées, il en vienne d'autres qui seront aiTamécs et m'occasionneront une augmentation de douleur. Or Tibère disait des magistrats que le temps et la satiété rendaient leur conduite plus douce envers les administrés. »

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uns disent que Tibère maintenait irrévocablement son premier cboix pou»* s'épargner Tennui de cboisir de nouveau; d'autres, qu'ombraji^eux de toutes choses, il craignait de multiplier les faveurs; d'autres encore que, si son esprit était consommé dans la ruse, sa volonté était indécise. Il ne recherchait point les grandes vertus et cependant il haïssait les vices ; il redoutait les gens de bien comme dangereux à lui-même, les méchants comme dangereux à k gloire de l'Ëtat. Ces irrésolutions furent poussées si loin qu'il appela au prouvernement de certaines provinces des hommes qu'il ne devait pas laisser sortir de Rome. »

Le dernier chapitre (eh. 81) mérite notre attention. Nous y lisons :

a Quant aux comices consulaires qu'il iint aloi's pour la première fois et qui se continuèrent par la suite, j'ose à peine en parler avec affirmation, tant il y a de variantes, non seulement dans les récils des historiens, mais même dans les discours qui nous sont restés de Tibère. Tantôt, faisant les noms des candidats, il parlait de leur origine, de leurs actions, de leurs services militaires, de telle sorte qu'on pût les reconnaître; tantôt, dérobant toute indication, il exhortait les candidats à ne point troubler l'élection par des brigues et promettait de solliciter pour eîix. Le plus souvent, il déclara que les seuls qui se fussent présentés devant lui étaient ceux dont il avait remis les noms aux consuls; que d'autres pouvaient se présenter encore, s'ils avaient confiance dans leur crédit ou leurs services. Paroles belles en apparence; mais, en réalité, vides ou perfides; vains simulacres de liberté, dont s'enveloppait la tyrannie pour éclater bientôt plus implacable. »

On demeure étonné qu'un historien de la valeur de Tacite n'ait pu parvenir à savoir dans quelles conditions se passaient les comices consulaires, sous Tibère. N'avait-il pu connaître aucun homme politique de ce temps? Et, quelles explications nou^ donne-t-il? Que peut-on saisir qui satisfasse la raison?

Écoutons Dion; il nous dit, chapitre LVIII, 20 :

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< Il choisissait ceux des candidats qu'il voulait et les envoyait an Sénat, recommandant ceux-ci, qui étaient alors nommés par tous; abandonnant ceux-là à leur mérite et s'en remettant à l'élection ou au sort. Ensuite, les candidats allaient, pour se conformer à l'antique coutume, se présenter devant les comices par centuries et devant les comices par tribus, selon qu'il appartenait, pour y être en apparence proclamés. S'il arrivait que les candidats vinssent à manquer ou se laissassent emporter à un excès de brigue, on en nommait un moins grand nombre. »

Ce n'est certainement pas bien clair, on le voit. Si donc, au lieu de Tacite, l'auteur des Annales est un humaniste moderne ayant pris Dion pour autorité, nous comprenons fort bien son embarras et l'impossibilité où il s'est trouvé de s'exprimer nettement.

La comparaison de quelques autres livres avec l'Histoire de Dion Cassius donnerait des résultats encore plus frappants. Nous ne la poursuivrons cependant pas plus loin. Il faudrait écrire plus d'un volume à ce sujet. Il est d'ailleui^ facile de s'en rendre compte d'une façon suftisamment approximative, en lisant Tacite dans une bonne édition, telle, par exemple, que celle de Naudet, dans la collection Lemaire, et en se reportant aux notes qui signalent les nombreux rapprochements avec Dion. On peut réciproquement lire Dion Cassius dans l'édition de MM. Gros et Boissée, de la collection Didot; les savantes et intéressantes notes font un continuel appel au témoignage des Annales en faveur de Dion.

Dion Cassius et ses abréviateurs servent de guides aussi bien dans les Annales que dans les Histoires; partout c'est le même plan, le même mode de développement.

Entre une foule d'exemples, nous citerons un passage du

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premier livre des Histoires^, Un centurion avait, au péril de sa vie, cherché à sauver de la mort, dont il était menacé. Galba ou Pison. C'était certainement là un acte de dévouement méritoire; mais ce n'était cependant pas chose si rare dans les annales des peuples. Quel n'est pas notre étonnenient d'entendre Tacite nous dire, avec emphase :

« Notre siècle vit ce jour-là un grand homme dans Sempronius Densus, centurion d'une cohorte prélorienne que Galba avait donnée pour escorte à Pison. Densus, un poignard à la main, se jeta au-devant des meurtriers, leur reprocha leur crime; et tantôt par ses gestes, tantôt par ses cris, il attira leurs coups sur lui seul. Quoique blessé, Pison put ainsi fuir et se sauver dans le temple de Vesta. »

Or, Dion dit de même * :

a Un centurion, Sempronius Densus, après avoir défendu Galba autant qu'il fut en son pouvoir, finit, après d'inutiles efforts, par succomber avec lui. C'est pour cette action que j'ai fait mention de son nom dans mon ouvrage, car nul n'est plus digne de passer à la postérité. »

Le hasard ne produit pas habituellement de telles coïncidences.

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