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UNE GRANDE CONFIANCE

Le père Hardouin a soutenu que toute la littérature latine profane, sauf quelques rares ouvrages, n'est pas antérieure au xiii« siècle ; qu'elle avait été composée dans les couvents des Bénédictins, sous la direction d'un supérieur qu'on avait appelé Severus Archontus, du mot latin severus, sévère^, allié au mot grec archonte, qui désignait le premier magistrat d'Athènes. Mais s'il a donné quelques raisons générales d'être en défiance, il n'a pas prouvé son affirmation. Il a fait honneur aux Bénédictins d'avoir produit des œuvres remarquables à la plus grande gloire du paganisme. Ce n'est pas admissible. Les moines n'en étaient vraisemblablement pas capables; et le fussent-ils, ils n'avaient aucun intérêt à le faire.

Tout, néanmoins, n'est pas à dédaigner chez le père Hardouin ; et il a été bien fondé à dire * :

€ Usque ad natam typographiam et facilitas magna fingendi fuit et libido. Post eamdem natam diffîcilius id fieri potuit. Itaque tempus fingendi fuit saeculum xiv, xv et xvi. Tempus

* Joannis Haixluini De Nummii Herodîadum liber, pages 51-52, 58.

* Joannis Hanluini, jesuitae, Ad censtAram acriptorum veterum Prolegomena. Londini, 1766, page 1S6.

examinandi et fraudis detegendae saeculum xvu exiens cum consequentibus, ne vires ea fraus cum annis acquirat. > Que les Bénédictins aient altéré les écrits de Tertullien, de saint Jérôme, de saint Âmbroise, de saint Augustin et autres auteurs ecclésiastiques, qu'ils leur aient attribué des idées et même des ouvrages qui n'étaient pas les leurs, sur ce point le père Hardouin a vraisemblablement raison. Il en est autrement des fraudes en littérature profane. Elles ne peuvent venir, croyons-nous, que des gens de lettres de la Renaissance. Ceux-ci ont généralement prétendu qu'ils avaient trouvé dans les couvents les manuscrits qu'ils exhibaient ; les moines ont fîni par le croire et, quand il y a eu honneur à le faire, ils se sont vantés d'avoir conservé ce qu'ils se flattaient jadis d'avoir détruit.

Les hommes qui, aux xv" et xvi" siècles, se sont adonnés à l'étude de l'antiquité ne manquaieni certainement pas de talent et de savoir; grand a été leur mérite; et la postérité leur doit de la reconnaissance pour les services qu'ils ont rendus aux lettres. Mais ils ne furent pas tous d'une moralité irréprochable. Filelfo, Valla, Cyriaque d'Ancône et nombre d'autres avec eux n'ont droit qu'à une médiocre confiance.

C'était aux princes, aux prélats, aux richissimes banquiers que les marchands de curiosités antiques, les dénicheurs de manuscrits, venaient offrir leurs trouvailles. Eux seuls pouvaient les payer grassement. Mais ces nobles acheteurs n'étaient pas fort experts en la matière; même parmi les érudits l'esprit critique était peu exercé. Quelle ne devait pas être la tentation de faire des fraudes aussi fructueuses? Comment résister? Aussi les Médicis et les autres protecteurs des lettres furent-ils souvent dupés*.

* F.*T. Perreosi Watt de Florence depuit la domination dea Médicit, 1. 1, p. 333.

16 DE l'authenticité des œuvres de tacite.

Les trafiquants de manuscrits avaient plusieurs façons de s'y prendre pour vendre du neuf pour du vieux.

Il pouvait arriver que sur un ancien parchemin les caractères fussent en partie effacés, que les lettres fussent mal formées, que le scribe en le copiant eût commis de lourdes fautes. Il était par suite illisible ou incompréhensible pour la plupart des gens; il fallait, en effet, au lecteur une certaine connaissance de la paléographie, être familier avec le sujet traité; cela ne suffisait pas toujours; il devait encore parfois être doué d'une sorte d'inspiration ou de divination *. Une copie donnée par un interprète plus ou moins habile avait une valeur plus grande que l'original lui-même.

Ainsi, le manuscrit alors découvert qui contenait les trois livres de l'Orateur, de Cicéron, dont on ne connaissait qu'une faible partie, était, disait-on, pour ainsi dire indéchiffrable, tant par l'écriture elle-même que par la détérioration du parchemin. Ce fut un jeune homme de grande capacité, Cosimo de Crémone, qui le premier prétendit avoir réussi à le lire et à en donner le texte. C'était donc une interprétation que l'on avait et Ton ne pouvait pas être certain que ce fût du Cicéron authentique et pur. Flavio Blondo, toutefois, se trouvant alors à Milan, eut connaissance de la chose; il se hâta de prendre copie du travail de Cosimo, le communiqua à Guarino de Vérone, puis à Leonardo Giustiniani de Venise, et, dit-il, « en peu de temps l'Italie en eut de nombreux exemplaires*. t>

Puisque de pareilles interprétations étaient aussi facilement admises pour l'œuvre même d'un grand écrivain romain, la distance à franchir pour essayer d'écrire quelque volume sous son nom était-elle bien grande?

» Pogijii Epistolaej III, 47.

« Cf. Tii-aboschi, op, cit,, t. VI, liv. I, c. i, § 5.

Point n'était, en effet, besoin de montrer lantique manuscrit qu'on aurait déchiffré. N'était-il pas devenu un objet sans valeur et inutile à conseiTer, puisqu'il était remplacé par un texte correct et lisible, et plus tard par un livre imprimé?

D'autres fois on donnait une plus grande apparence d'authenticité à l'œuvre frauduleuse en la faisant recopier par im scribe habile en lettres lombardes ou en lettres carolines ; Ton revêtait aussi le parchemin d'une patine obtenue par des procédés particuliers qui lui donnaient un caractère de vétusté ^

N'est-ce pas à quelques-uns de ces humanistes que l'on doit les Facéties attribuées à Tacite, les Hommes illustres de Pline, ainsi que d'autres ouvrages qui, après avoir été admis pour authentiques, sont aujom^d'hui classés parmi les falsifications? Dans ce nombre doit être placé, croyons-nous*, le "x* livre des lettres de Pline le Jeune.

« F.-T. Perrens, op. cit., pagea 253 et 254. — Cf. Ch. Yriarte, Florence, * Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron^ ch. IV : La Cori*e8pondance de Pline et de Trajan. Cf. ch. !•', pages 7 et 8.

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