‹ De l'authenticité des Annales et des Histoires de TaciteChapitre 6 sur 53 · DES AUTEURS PAÏENS · texte numérisé non relu

DES AUTEURS PAÏENS

Est-il vraisemblable que les trafiquants de manuscrits anciens aient fait autant de trouvailles qu'ils le prétendent, dans les couvents? Les moines, par pur intérêt scientifique, s'étaient-ils fait un devoir de conserver à la postérité, pour la plus grande gloire du paganisme, les chefs-d'œuvre de l'antiquité?

A propos de la destruction presque complète de la civilisation étrusque, Machiavel fait les réflexions suivantes* :

ff On a répondu aux philosophes qui soutenaient que le monde est étemel, que si une pareille existence était vraie, il faudrait que la mémoire des événemenU^ remontât à plus de cinq mille ans. Ce raisonnement serait juste si Ton ne voyait comment se perd et se détruit, par divers accidents, •la mémoire des temps. De ces accidents, partie vient des hommes, partie vient du ciel. Ceux qui viennent des hommes sont les changements de religion et de langue. S'établit-il une nouvelle secte, c'est-à-dire une religion nouvelle, son premier soin pour s'accréditer est de détruire l'ancienne; et quand les fondateurs de celle-ci parlent une langue différente, ils y parviennent facilement.

:» On peut reconnaître cette vérité en examinant la manière

quinqae solidos, radobant unam quaternum et faciobant psalterios quos vende bant pueris; et ita de mnrginibus faciobant brevia quae vendebant mulieribus.

Brevia, latinisation du mot italien brève : Striscia di carta pcrgamena con brève iscrizione. Cf. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes : Amulettes cb retiens.

* Machiavel, Discours sur Tite-Livc, liv. H, ch. V.

6 DE l'authenticité des œuvres de taqte.

dont la religion chrétienne a procédé contre la religion païenne. Elle a détruit toutes les institutions, toutes les cérémonies et effacé jusqu'au moindre souvenir de cette ancienne théologie. Il est vrai que le christianisme n'a pu réussir à nous ravir également la connaissance des belles actions des grands hommes qui ont fleuri sous le paganisme ; mais on ne doit Tattribuer qu'à la nécessité où il a été de conserver la langue latine pour faire connaître la nouvelle loi qu'il établissait, à en juger par les persécutions que les chrétiens ont fait endurer aux païens. S'ils avaient pu employer pour cet objet une nouvelle langue, il ne resterait pas la moindre trace des événements antérieurs.

i> Voyez la conduite de saint Grégoire le Grand et des autres chefs de la religion chrétienne : avec quelle opiniâtre persévérance ils s'attachent à détruire tous les monuments de l'idolâtrie ! Ils brûlent les envisages des poètes, des historiens; ils détruisent les statues, les tableaux; ils allèrent onabolissent tout ce qui pouvait conserver quelque souvenir de l'antiquité. Si, pour seconder leurs efforts, ils avaient pu se servir d une autre langue, en très peu de temps on eût fait disparaître jusqu'à l'ombre des littératures anciennes. »

Ce que pense Machiavel de la destruction systématique des monuments religieux et littéraires du paganisme par le clei^é chrétien est confirmé par Jean de Salisbury. Il rapporte, comme une tradition certaine, que saint Grégoire fît brûler la bibliothèque palatine de Rome et ordonna la destruction des livres profanes*.

On a contesté l'exactitude du vandalisme attribué à ce pape. Mais ce qui nous paraît blâmable aujourd'hui était, au contraire, chose fort naturelle, fort méritoire au vi« siècle;

^ Joannes Sarisbercnsis, De Nugi$ Cuiialium, l. II, c 26; I. lU, c. 19.

de pareilles mesures étaient même dictées par les circonstances. En tous temps, en tous lieux, ne voit-on pas à chaque révolution politique, sociale ou religieuse, le parti vainqueur essayer de détruire tout ce qui peut être rappelé à rhonneur du parti vaincu, tout ce qui peut perpétuer ses souvenirs, ses regrets et ses espérances de relèvement?

Le Père Maimbourg, dans son panégyrique de saint Grégoire, nous montre quels étaient les sentiments qui animaient le pape.

€ Didier, dit-il*, archevêque de Vienne, était un homme d'un très grand mérite, d'un rare savoir et d'une vertu fort éclatante, à qui saint Grégoire a écrit plus d'une fois avec éloge, et, néanmoins, il trouva à redire à sa conduite et le reprit, comme d'un grand crime, de ce qu'il s'employait à enseigner à quelques-uns de ses amis la grammaire et les lettres humaines et à leur expliquer les poètes. Il l'assure que cette fâcheuse nouvelle lui a donné tant de chagrin, que toute la joie qu'il avait eue d'apprendre le succès de ses études et sa grande capacité s'était changée, tout à coup, en tristesse parce que, lui dit-il, les louanges de Jupiter et celles de Jésus-Christ ne peuvent être dans la même bouche. Songez combien c'est chose indigne et détestable à un évêque, de chanter des vers que même un laïque dévot et religieux ne pourrait réciter avec bienséance et sans faire tort à sa profession. Il ajoute : Si, néanmoins, je puis connaître évidemment que le rapport qu'on m'avait fait contre vous est faux et que vous ne vous amusez point à ces bagatelles de lettres humaines^ j'en rendrai grâce à Dieu qui n'aura pas permis que votre cœur soit souillé des louanges pleines de blasphèmes que ces auteurs profanes donnent aux plus scélérats de tous les hommes. >

t U^ïmhonrgf Hist.duponlificat de Grégoirele Grand. Paris, 1686, l. III, p. 259.

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Le Père Maimbourg fait à ce propos un retour sur luimôme et dit :

« J'avoue que le sentiment du grand saint Grégoire qu'il exprime en termes si forts, m'a fait gémir en faisant un peu de réflexion sur le passé et me fait regretter, en ma vieillesse, le temps que j!ai perdu dans les plus beaux jours de ma jeunesse où il m'a fallu remplii' mon esprit de fables, de folies, de chimères, de mille idées profanes et de fausses divinités, lorsque j'eusse pu l'enrichir de belles et solides connaissances qui mènent au vrai Dieu et que nous donnent la sainte Écriture, les Pères, les Conciles, l'histoire de l'Eglise, la science de son droit, de ses lois, de ses pratiques. i^

Les idées exprimées ici par le savant jésuite du xvii« siècle étaient celles qu'avait de tout temps enseignées l'Église chrétienne.

Saint Jérôme, lui-même, redoutait si fort l'enthousiasme contagieux de la littérature profane, qu'il racontait, pour édifier les fidèles et les détourner de cette étude, la vision qu'il avait eue dans une léthargie où l'avait jeté un violent accès de fièvre. « Alors, dit-il *, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du juge suprême, qui semblait entouré d'une si vive et si éblouissante clarté, que, retombé sur la terre, je n'aurais jamais pu y fixer mes yeux. Une voix me demanda qui j'étais. — Je suis un chrétien, répondisje. — Tu mens, me dit le juge suprême; tu es un cicéronien et non pas un chrétien; où est ton trésor, là est ton cœur. »

N'avait-on pas, d'ailleurs, à craindre, dans l'étude des auteurs profanes, d'être surpris par l'Esprit maUn? Une légende bien connue racontait qu'au cours d'une discussion,

* Villemain, Tableau de Véloquence chrétienne au IV siècle : Saint Jérôme, page 328.

un savant avait été vaincu et emporté par le Diable qui lui dit : Tu ne savais donc pas que j'étais logicien?

Les Constitutions apostoliques recommandaient aux fidèles de s'abstenir des livres païens, si capables d'ébranler la foi et d'attirer dans l'erreur. « Que vous manque-t-il dans la loi de Dieu, disaient-elles, qui vous oblige à avoir recours à ces contes, à ces fables des païens? Si vous cherchez des histoires pour vous contenter, vous avez les Livres des Rois. Si vous voulez de la philosophie et de la poésie, vous avez les Prophètes, Job, les Proverbes où vous trouverez tout ce que la sagesse et la poésie ont de plus excellent, parce que ce sont les paroles de Dieu qui est le seul sage. Si vous désirez des cantiques, vous avez les Psaumes. Si vous aimez les antiquités, vous avez la Genèse. Si vous cherchez des lois et des ordonnances, vous avez la loi de Dieu qui est si célèbre. Ainsi faites-vous violence et passez-vous de toutes ces lectures étrangères et diaboliques^. »

Mais la nature ne perd jamais son action. Le besoin de savoir inhérent à l'homme le pousse toujours à vouloir connaître ce qui se passe autour de lui, ce qui s'est passé avant lui. Malgré donc les Constitutions apostoliques et les règles monastiques, toutes conformes à l'origine aux maximes de l'Église*, on vit aux vin«, ix«, x® siècles, des évêques et de nombreux abbés de divers ordres se livrer aux études scientifiques, littéraires, historiques, et à cet eflet rechercher, lire, faire transcrire les auteurs célèbres de l'antiquité païenne'. Il est vi'ai de dire aussi qu'à cette

^ Abbé de La Trappe, Réponse au Traité dpg études monastiques, 2* partie, ch. XI : Exteris et diabolicis libris vehementer te contine.

* Id., ibid., pages 4 et 5. Pour la règle de saint Benoit, voir pages 54-56, 97,98.

' Jd., ibid., cf. 2* partie, les intéressants chapitres XI et XII.

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époque le clergé ne brillait point par une foi bien vive; les évêchés et les abbayes, recherchés pour les revenus qui y étaient attachés, étaient vendus ou donnés à des personnages fort peu soucieux du maintien des principes apostoliques.

De telles études toutefois n'occupaient que quelques esprits d'élite. Les manuscrits qui traitaient de questions profanes étaient par suite fort rares; ils étaient en quelque sorte la propriété particulière de ces prélats érudits et non point celle de la communauté * ; la plupart d'entre eux n'avaient pas d'ailleurs leur séjour habituel dans le cloître. Un grand nombre d'auteurs anciens qu'ils avaient eus en mains devaient donc infailliblement se perdre soit par l'incurie de leurs héritiers, soit par le zèle de ceux-ci pour le maintien des prescriptions de l'Église.

Tous ceux, en effet, qui, au moyen âge, acquéraient des connaissances supérieures, étaient accusés d'être en commerce avec le démon; Gerbert lui-même, devenu pape, ne fut pas à l'abri du soupçon ; et, encore au xv» siècle, Trithème fut traité de sorcier. Âus^ voyons-nous presque tous les réformateurs s'élever contre les études dans les ordres religieux et en faire la cause de leur décadence*.

Au sujet des bibliothèques des couvents et des livres qu'elles contenaient jadis, écoutons le célèbre réformateur de l'ordre de La Trappe, car nul n'a plus d'autorité en pareille matière • :

« La conséquence, mes frères, qu'on veut tirer des bibliothèques qui étaient dans les monastères et de l'application

1 Réponse au Traité des éludes monastiques, pages 53 et 54. > Ibid,, pages 112-123. » Ibid., ch. VI.

qu'avaient les moines à écrire des livres, n'a rien de juste. Tout amas de livres quelque petit ou grand qu'il fût, s'appelait bibliothèque: c'est un nom qui est propre à imposer et à éblouir. Mais depuis que saint Pierre Damien dit à ses frères qu'il leur laissait un nombre considérable de livres pour se conserver et pour s'avancer dans la connaissance et dans l'amour des choses de leur profession, et qu'il réduit ce grand nombre de livres à l'Ancien et au Nouveau Testament, aux Actes des Martyrs, à quelques explications de l'Écriture sainte, à quelques Homélies des Pères, savoir de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Gr^oire, de saint Jérôme, de Bide, de Remy d'Auxerre, d'Amalaire, d'Haimon, de Paschase, cela modère l'idée qu'on pourrait se former du nom de bibliothèque et empêche qu'on ne s'en fasse des notions trop vastes et trop étendues.

» Cependant il faut demeurer d'accord que saint Pacôme, qui avait onze cents moines dans sa communauté, avait besoin de beaucoup de livres. Il fallait au moins que chacun de ses frères en eût un. Aussi ne peut-on disconvenir que, selon l'occupation qu'on leur donnait, ces livres ne pouvaient être que quelques catéchismes, quelques instructions chrétiennes, quelques psautiers, quelques Nouveaux Testaments, enfin quelques volumes de l'Ecriture sainte, ce qui était

toute leur règle Cela toutefois pouvait aller à plus de

deux mille volumes. Mais inférer de là qu'ils avaient une bibliothèque composée de livres d'études et de science, c'est vouloir se tromper. >

L'abbé de La Trappe ajoute :

€ Pour ce qui est de copier des livres et de les transcrire, c'est une raison qui ne peut être écoutée. Les moines vivaient du travail de leurs mains et écrivaient des livres pour les vendre. Il y en avait beaucoup qui en faisaient leur

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travail régulier. On sait que l'Église a fait des ordonnance» par lesquelles elle veut qu'ils s'appliquent à écrire, et cette occupation regardait l'utilité publique aussi bien que celle des moines par le profit qu'ils en retiraient. Elle les préservait alors de la paresse et de l'inutilité et leur donnait un moyen de subsister et de secourir les pauvres. Et comme on faisait dans ce temps-là par l'écriture ce que l'on a fait depuis quelques siècles par l'impression, le public y trouvait son compte et son avantage. Ainsi tout ce qu'on pourrait prouver par là, ce serait que quelques moines se sont rendus habiles et intelligents dans l'art d'écrire, mais non pas qu'ils soient devenus plus savants ni plus saints.

» C'est, dis-je, tout ce qu'on pourrait prouver, car il y avait un bien plus gi'and nombre de ces moines copistes qui remplissaient quelquefois le vide de leurs manuscrits d'un fatras de bonnes et de mauvaises choses, selon leur caprice, comme tant de savants l'ont remarqué, entre autres l'illustre M. Baluze, dans ses belles Notes sur les Capitulaires. »

La copie des livres dans les monastères ne fut donc en quelque sorte qu'un métier manuel*. C'est de là que sortaient les psautiers, les évangiles, les missels, les légendes des saints, les livres d'une vente courante et aussi quelques ouvrages de théologie. En dehors des corporations religieuses il y eut d'abord au moyen âge fort peu de scribes. Les ordres monastiques par suite, et principalement les Bénédictins, eurent le monopole de la librairie.

Les livres destinés aux petites bourses étaient écrits sur du papyrus que fournissaient la Sicile et surtout l'Egypte ; plus tard on employa le papier de coton, et enfin celui de chiffe. Le parchemin et le vélin étaient réservés pour les livres de luxe. Mais les peaux préparées avaient toujours

* .\ussi le sciibe s'appelait-il pictor.

coûté fort cher; aussi les libraires de Rome ou de la Grèce avaient-ils eu Thabitude de faire effacer les ouvrages qui n'avaient plus de débit pour y substituer d'autres. Cette tradition se transmit naturellement dans les couvents ; elle était dictée par la force des choses. On y grattait donc les anciens parchemins, et naturellement de préférence ceux des auteurs païens; on les passait à Teau de chaux et, redevenus blancs, ils servaient à la copie de nouveaux ouvrages.

Après la fondation des universités, les corporations de scribes s'étaient multipliées dans les grandes villes : elles fournissaient aux besoins des maîtres, des étudiants et du public. Devant leur concurrence, les couvents avaient fini par cesser de faire copier des livres pour la vente. Mais l'œuvre de destruction des antiques manuscrits était alors à peu près consommée.

Michelet écrit à bon droit * : « Ici vient la grande formule qu'on ne manque jamais de dire : « Heureusement les

> moines étaient là, religieux conservateurs dje l'antiquité,

> ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons Bénédictins 3 copiaient, multipliaient les livres. 2> Et voilà justement où était le' mal. Plût au ciel que les Bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils avaient la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et tous les bûchers de l'Inquisition. »

Ce ne fut point par les soins que les moines prirent de la conservation des écrits anciens que se renoua en Occident la chaîne longtemps interrompue des connaissances humaines. Ce fut par l'Orient, par les Grecs, par les Musulmans que la vie intellectuelle se réveilla. C'est de l'arabe

i J. ÎSichelet, Histoire de France, t. VII : Renaissonce. Introduction, page l.

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qu'Aristote fut d'abord traduit en latin; c'est l'école de Saleme qui ne laissa point éteindre le flambeau de la science. On est ainsi en droit de douter qu'à la Renaissance les découvreurs de manuscrits aient retiré des bibliothèques, des caves ou greniers des monastères tant de livres païens que les religieux y auraient autrefois copiés par dévouement scientifique.

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