‹ De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé;Chapitre 24 sur 67 · I. Empoisonneuses · texte numérisé non relu

I. Empoisonneuses

pere injonction de demeurer ici dehors, attendant que là dedans tombe la foudre du ciel et en cendre les réduise, comme autres Titans, profanes et ennemis des dieux.

« Qu^est-ce cela? dit Panurge. Ha! non, non, je nY vais pas, par Dieu : retournons, retournons, dis-je. Ce noble gueux ma plus fort étonné que si du ciel en automne eût tonné. » Retournant, trouvâmes la porte fermée, et nous fut dit que là facilement on y entroit, comme en Averne; à en sortir étoit la difficulté, et que ne sortirions hors, en manière que ce fût, sans bulletin de décharge de Tassistance. Le pis fut quand passâmes le guichet : car nous fûmes présentés, pour avoir notre bulletin et décharge, devant un monstre, le plus hideux que jamais fut décrit; on le nommoit Grippeminaud.

« Je ne vous le saurois mieux comparer qu'à une Chimère, ou à Sphinx et Cerberus, ou bien au simulacre d^Osiris, ainsi que le figuroient les Egyptiens par trois têtes ensemble jointes, savoir est d^un lion rugissant, d'un chien flattant et d'un loup baislanty entortillés d'un dragon se mordant la queue, et de rayons scintillans à Tentour. Les mains avoit pleines de sang, les griffes comme de harpie, le museau à bec de corbin, les dents d^un sanglier de quatre ans, les yeux flamboyans comme

une gueule d'enfer, tout couvert de mortiers entrelassés de pilons ; seulement paroissoient les griffes. Le siège d'icelui et de tous ses collatéraux chatsgarenniers étoît d'un long râtelier tout neuf, audessus duquel, par forme de revers, étoient mangeoires fort amples et belles.

« A Tendroit du siège principal étoit Timage d'une vieille femme tenant en main droite un fourreau de faucille, en la gauche une balance, et portant besicles au nez. Les coupes de la balance étoient de deux gibecières veloutées, Tune pleine de billon et pendante, l'autre vuide et longue, élevée au-dessus du trébucher; et suis d'opinion que c'étoit le portrait de justice grippeminaudiere, bien abhorrante de l'institution des antiques Thébains, qui érigeoient les statues de leurs juges après leur mort, en or, en argent ou en marbre, selon leur mérite, toutes sans mains.

« Quand fûmes devant lui présentés^ ne sais quelle sorte de gens, tous vêtus de gibecières et de sacs, à grands lambeaux d'écriture, nous firent sur une sellette asseoir. Panurge disoit : « Mes amis, je ne suis que trop bien ici de bout aussi bien elle est trop basse pour homme qui a chausses neuves et court pourpoint.

— Asseyez-vous là, répondirent-ils, et que plus on ne vous le die. La terre présentement s'ou-

vrira, pour tous vifs vous engloutir, si faillez à bien répondre.

« Quand fûmes assis, Grippeminaud, au milieu de ses chats-fourrés, nous dit en paroles furieuses et enrouées : « Or çà, or çà, or çà! (A boire, à boire çà ! disoit Panurge entre ses dents.) »

L^interjeaion or qà, dans la bouche de Grippeminaud, s^étend au delà de sa signification ordinaire, et veut dire qu^il faut que Panurge lui donne bien vite de Por. Toutes ses phrases commencent par or çà, et le cours de chacune en est encore plusieurs fois interrompu; en retranchant plus de la moitié de ces interjections et interruptions, je crois ne rien ôter à ce qu^elles ont de plaisant et de pittoresque.

Grippeminaud donne une énigme en vers à deviner à Panurge, qui proteste n'y rien entendre. « Or çà, dit Grippeminaud, par le St)rx, puisqu'autre chose ne veux dire, je te montrerai, or çà, que meilleur te seroit être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables qu'entre nos griffes, or çà : les vois-tu bien? Or çà, malautru, nous allegues-tu innocence comme chose digne d'échapper à nos tortures? Or çà, nos loix sont comme toiles d'araignées; or çà, les simples moucherons et petits papillons y sont pris; or çà, les gros taons mal-faisans les rompent et passent à travers, or çà«

Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons et tyrans : ils sont de trop dure digestion, et nous affoleroîent, or çà. Vous autres gentils innocens, or çà, y serez bien innocentés». Le grand diable vous y chantera messe, or çà. »

« Frère Jean, impatient de ce qu'avoit déduit Grippeminaud, dit : « Ho ! monsieur le diable engripponné, comment veux-tu qu'il réponde d'un cas qu'il ignore? Ne te contentes-tu de vérité? — Or çà, dit Grippeminaud, encore n'étoit de mon règne advenu qu'ici personne,sans premier être interrogé, parlât, or çà. Qui nous a délié ce fou enragé-ci? Or çà, qu'en seras en rang de répondre tu auras prou 2 affaire; or çà, maraud, penses-tu être en la forêt de l'académie, avec les otieux ? veneurs et inquisiteurs de vérité? Or çà, nous avons bien ici autre chose à faire. Or çà, ici on répond, je dis catégoriquement, de ce que l'on ignore. Or çà, on confesse avoir fait ce qu'on ne fit oncques. Or çà, on proteste savoir ce que jamais on n'apprit. Or çà, on fait prendre patience en enrageant. Or çà, or çà, on plume l'oie sans la faire crier. Or çà, tu parles

1. A.llusion à ce qui se pratiquoit alors en France le jour des Innocents. On tâchoit de surprendre au lit les jeunes personnes on les tourmentoit, on leur donnoit des claques, etc. Cela s'appeloit innocenter.

Page 1