‹ De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé;Chapitre 34 sur 67 · I . La charrue · texte numérisé non relu

I . La charrue

— 9^ — lardées de longs Ave Maria^ sans y pensern'y entendre; et ce je l'appelle moque-Dieu, non oraison ; mais ainsi leur aide Dieu s'ils prient pour nous^ et non de peur de perdre leurs miches et souppes grasses. »

Le souper achevé, on se coucha, pour reposer un peu et pour être plus frais le lendemain contre les ennemis, a Mais Gargantua ne pouvoit dormir, en quelque façon qu'il se mît. Dont lui dit le moine : « Je ne dors jamais à mon aise, sinon quand je suis au sermon, ou quand je prie Dieu. Je vous supplie, commençons vous et moi les sept pseaumes , pour voir si tantôt ne serez endormi. » L'invention plut très-bien à Gargantua, et, commençant les premiers pseaumes , sur le point de beati quorum s'endormirent et l'un et l'autre.

a Mais le moine ne faillit à s'éveiller avant minuit, tant il étoit habitué à l'heure des matines. Il les réveilla tous en chantant et leur dit : « Messieurs, on dit que matines commencent par tousser, et souper par boire. Faisons à rebours : commençons maintenant nos matii\es par boire, et ce soir, à l'entrée de souper, nous tousserons à qui mieux mieux. » Dont dit Gargantua : « Boire sitôt après le dormir ! ce n'est vivre en diète de médecine. — C'est, dit le moine, bien médiciné. Centdiables me sautent au corps s'il n'y a plus de vieux ivrognes

qu'il n'y a de vieux médecins. J'ai composé avec mon appétit, à telle condition que toujours il se couche avec moi, aussi avec moi il se levé. Faites comme il vous plaira; moi je m'en vais après mon tiroir. — Quel tiroir, dit Gargantua, entendezvous? — Mon bréviaire, dit le moine : car, tout ainsi que les fauconniers^ avant de paître leurs oiseaux, les font ^trer quelque pied de poule, pour leur purger le cerveau de flegmes et pour les mettre en appétit, ainsi, prenant ce joyeux petit bréviaire au matin, je m'écure tout le poumon, et me voilà prêt à boire... Jamais je ne m'assujettis aux heures. Les heures sont faites pour l'homme, et non l'homme pour les heures. C'est pourquoi je fais des miennes comme d'étriers : je les accourcis • ou alonge quand bon me semble. »

On marche à l'ennemi. Dans toute la guerre, frère Jean se comporte en héros. Il est surpris et pris ; mais il tue ses gardes, il s'échappe, et revient trouver le roi, à qui il amené des prisonniers, et cinq pauvres pèlerins qu'il avoit délivrés des mains des soldats de Picrochole. Il les interroge sur les moines de leur pays, et leur demande surtout quelle chère font ces moines. « Le cordieu ! ajoute-t-il, ils biscotent vos femmes pendant qu'êtes en pèlerinage. — Hein, hein, dit Las-d'aller, je n'ai pas peur de la mienne : car qui la verra de

jour ne se rompra le cou^ pour l'aller visiter la nuit. — C'est, dit le moine, bien rentré de picques. Elle pourroit être aussi laide que Proserpine, elle aura pardieu la saccade, puisqu'il y a moines autour : car un bon ouvrier met indiflféremment toutes pièces en œuvre. Que je meure de soif en cas que ne les trouviez grosses à votre retour : car seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde. »

Grâce pour la franchise de l'expression, en faveur de l'originalité de la pensée, et du fond de vérité qu'on apperçoit à travers cette exagération plaisante !

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