CHAPITRE VI
De r autorité du pape et de la puissance
du diable.
N connoît la fiction plaisante des isles de Papefigue et de Papimanie : par les habitans de la première, Rabelais voulut désigner les peuples qui se sont soustraits à l'autorité du Pape; par ceux de la seconde, les nations qui y sont restées soumises. Les uns, étant excommuniés, passoient, au tems oti il écrivoit, pour misérables en ce monde et damnés dans l'autre; tout prospéroit aux autres , tout le bonheur étoit pour eux dans l'une et dans l'autre vie. Il paroît donner dans ce sens; mais sa philosophie maligne arrange les choses de manière que le diable, à qui étoit dévolue la terre maudite des Papefigues, y est bafoué et pris pour dupe ; que les Papimanes, bénis du Ciel, paroissent imbéciles, superstitieux, intolérans; et que, même en croyant faire l'éloge des décisions
— 124 — ' papales , règle de leur foi et de leur conduite, ils en sont réellement la satyre.
Les habitans de Papefigue étoient jadis riches et libres. Un jour de fête annuelle, les bourgmestres et syndics étoient allés passer leur tems et voir la fête en Papimanie, isle prochaine. L'un d'eux, voyant le portrait du pape, comme c'étoit la coutume de l'y montrer publiquement aux grandes fêtes, lui fit la figue, ce qui est dans ce pays signe de mépris et de dérision. Les Papimanes, pour se venger, se mirent en armés quelques jours après; surprirent, saccagèrent et ruinèrent toute l'isle; imposèrent des conditions humiliantes au reste des habitans; les firent esclaves et tributaires, et leur donnèrent le nom de papefigues, parce qu'ils avoient fait la figue au portrait du pape. Depuis ce tems-là rien ne prospéroit aux pauvres gens. Tous les ans ils avoient grêle, tempête, famine et toute sorte de malheurs, comme éternelle punition du crime de leurs ancêtres.
« Un petit diable, qui ne savoit encore ni tonner, ni grêler, fors seulement le persil et les choux, encore aussi ne savoit ni lire ni écrire, avoit obtenu de Lucifer de venir se récréer et s'ébattre dans cette isle, en laquelle les diables avoient familiarité grande, et souvent y alloient passer le tems. Arrivé au lieu, rencontra un pauvre
paysan qui semoit de la touselle ' : il s'adressa au laboureur et lui demanda ce qu'il faisoit. Le pauvre homme lui répondît qu'il semoit ce champ de touselle pour s'aider à.vivrejl'an suivant, a Voire mais, dit le diable , ce champ n'est pas tien ; il est à moi et m'appanient : car depuis l'heure et le tems qu'au pape vous fîtes la figue, tout ce pays nous fut adjugé, proscrit et abandonné. Semer bled toutefois n'est mon état; ainsi je te laisse le champ, mais c'est à condition que nous partagerons le profit. — Je le veux, répondit le laboureur.
— J'entends, dit le diable, que du profit nous ferons deux lots : l'un sera ce qui croîtra sur terre, l'autre ce qui en terre sera couvert. Le choix m'appartient, car je suis diable extrait de noble et antique race; tu n'es qu'un villain. Je choisis ce qui sera en terre, tu auras le dessus. En quel tems sera la cueillette? — A mi-juillet, répondit le laboureur. — Or, dit le diable, je ne faudrait m'y trouver. Fais au reste, comme est ton devoir : travaille, vilain, travaille. Je vais tenter du gaillard péché de luxure les nobles nonains, les cagots et briffaux aussi : de leur vouloir je suis plus qu'assuré. »
a La mi-juillet venue , le diable se présente au