Auguste
d'or au haut du portail. Nous le regardions en admiration. Pantagruel le manioit et tournoit à plaisir, car il y pouvoit aisément toucher; et nous assuroit qu'au touchement d'icelui il sentoit un doux prurit des ongles et dégourdissement des bras; ensemble tentation véhémente de battre un sergent ou deux, pourvu qu'ils n'eussent tonsure ». « Adoncques, nous dit Homenaz, jadis la loi fut baillée aux Juifs par Moïse, écrite des doigts propres de Dieu. L'oriflamme fut des cieux transmise aux nobles et très-chrétiens rois de France pour combattre les infidèles. Régnant Numa Pompilius, roi second des Romains, en Rome fut du ciel vu descendre le tranchant bouclier dit Ancile. Ici semblablement voyez les sacrées décrétales, écrites de la main d'un ange chérubin, et à nous ici miraculeusement du ciel des cieux transmises, en façon pareille que par Homère, père de toute philosophie (exceptez toujours les divines décrétales), le fleuve du Nil est appelle Diipetès, tombé du ciel. Et parce que avez vu le pape, évangéliste d'icelles
I. Par les décrétales il est défendu, sous peine d'excommunication, de frapper, pour quelque occasion que ce soit, ni les clercs ni les laïcs tonsurés. Or il y avoit alors des sergens clercs en grand nombre, d'autres lares tonsurés, qui savoient bien se prévaloir de leurs privilèges pour commettre impunément toutes sortes de crimes dans les fonctions de leurs offices.
et protecteur sempiternel, vous sera par nous permis de les voir et baiser au dedans, si bon vous semble. Mais il vous conviendra auparavant trois jours jeûner, et régulièrement confesser, curieusement épluchant et inventoriant vos péchés, si dru qu^en terre ne tombât une seule circonstance ^ comme divinement nous chantent les dives décrétales que voyez. »
Panurge dit qu'il se confesseroit volontiers, mais qu'il n'a déjà que trop jeûné ; frère Jean en dit autant; et ils aiment mieux se passer de voir en dedansjles décrétales. « Entrons doncques, dit Homenaz, en l'église, et pardonnez-nous si présentement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L'heure demi-jour est passée, après laquelle nos sacrées décrétales nous défendent messe chanter, messe, dis-je, haute et légitime. Mais je vous en dirai une basse et sèche. — J'enaimerois mieux, dit Panurge, une mouillée de quelque bon vin d'Anjou. »
«c La messe parachevée, Homenaz tira d'un coffre, près le grand autel, un gros fatras de clefs, desquelles il ouvrit à trente-deux clavures et quatorze cadenats une fenêtre de fer bien barrée audessus dudit autel; puis par grand mystère se couvrit d'un sac mouillé, et, tirant un rideau de satin çran^oisi^ nous moi^tr^ upe image peinte asse;^
mal, selon mon avis ; y toucha un bâton longuet, et nous fit à tous baiser la touche '. Puis nous demanda: « Que vous semble de cette image? — Cest, répondit Pantagruel, la ressemblance d^un pape. Je le connois à la tiare, à Paumusse, au rochet, à la pantoufle. — Vous dites bien, dit Homenaz : c'est ridée de ce Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons dévotement, et lequel espérons une fois voir en ce pays. O heureuse, et désirée, et tant attendue journée ! Et vous, heureux et bienheureux, qui tant avez eu les astres favorables qu'avez vivement et réellement vu en face ce bon Dieu en terre, duquel voyant seulement le portrait gagnons pleine rémission de tous nos péchés mémorables, ensemble la tierce partie avec dix-huit quarantaines des péchés oubliés >. Aussi ne la voyons-nous qu'aux grandes fêtes annuelles.
— Il me semble, dit Panurge, que ce portrait fault 3 en nos derniers papes : car je les ai vus non aumusse, ains armet en tête porter, timbré d'une tiare persique4; et, tout l'empire chrétien étant en
I. Allusion aux fraudes des possesseurs de reliques et de ceux qui les montrent. Rabelais n*assure pas que le bflton ait touché le portrait papal, mais seulement qu'il lui parut ainsi.
a. Style des canons pénitentiels.