CHAPITRE XI
Des miracles des saints et du règne des philosophes,
N seroit fâché de finir cet ouvrage sans y trouver le sentiment de notre grave auteur sur un article aussi important pour risle Sonnante que celui des miracles des saints, source de richesses pour elle en France, depuis la sainte Baume jusqu'à saint Guignolet, et sans pouvoir inférer de quelque passage de Rabelais quelle étoit son opinion générale sur ce qui peut assurer le bonheur des peuples. Ce très-court chapitre satisfera sur l'un et sur l'autre point.
Cinq pèlerins que frère Jean avoit délivrés des mains des ennemis furent conduits devant le roi Grand-gousier, qui leur demanda d'où ils venoient et où ils alloient. Las-d'aller répondit pour tous : a Nous venons de Saint-Sébastien, près de Nantes,
et nous en retournons par nos petites |ournées. — Voire mais, dit Grand-gousier, qu'alliez-vous faire à Saint-Sébastien ? — Nous allions, dit Lasd'aller, lui offrir nos vœux contre la peste. — Oh ! dit Grand-gousier, pauvres gens, estimez- vous que la peste vient de Saint-Sébastien? — Oui vraiment, répondit Las-d'aller, nos prêcheurs nous l'affirment. — Oui, dit Grand-gousier, les faux prophètes vous annoncent-ils tels abus ? Blasphementils en cette façon les justes et saints de Dieu, qu'ils les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains ?
« Comme Homère écrit que la peste fut mise en l'ost» des Grecs par Apollon, et comme les poètes feignent un grand tas de véjoves et dieux malfaisans; ainsi préchoit à Sinais un cafrard,que saint Antoine mettoit le feu aux jambes, saint Eutrope faisoît les hydropiques, saint Gildas les foux, saint Genou les gouttes. Mais je le punis en tel exemple, quoiqu'il m'appellât hérétique, que depuis ce tems caffard quiconque n'est osé entrer en mes terres; et m'ébahis si votre roi les laisse prêcher par son royaume tels scandales : car plus sont à punir que ceux qui, par art magique ou
I. Au camp. La Fontaine a dit aussi : tout Vost des Grecs, Son style est rempli d'expressions et de phrases de Rabelais.
autre engin, auroient mis la peste par le pays. La peste ne tue que le corps, mais tels imposteurs empoisonnent les âmes. »
Les pèlerins, entendant ce discours, ne faisoient que soupirer et dire au fils du roi : « O qu'heureux est le pays qui a pour seigneur un tel homme! Nous sommes plus édifiés et instruits en ce propos qu'il nous a tenu qu'en tous les sermons qui nous furent prêches dans notre ville.
— C'est, dit Gargantua, ce que dit Platon, que lors les républiques seront heureuses quand les rois philosopheront ou les philosophes régneront. »