I. Sur un sujet donné
à plaisir de gorge. Au regard des instrumens de musique, il apprit à jouer du luth, de Tépinette, de la harpe, de la flûte allemande, de la viole et de la saquebute ^ »
Venoient ensuite les exercices du corps, sous la direction de Pécuyer Gymnaste. Monter un cheval léger à la course, le faire voltiger, franchir les fossés, sauter les palis et tourner court dans un cercle à droite et à gauche ; sauter d^un cheval sur Tautre, les monter sans étriers, des deux côtés également, les guider sans bride; apprendre à manier la lance et les autres armes utiles à la guerre ; chasser, jouer au ballQfi et le lancer en l'air autant du pied que du poing, tout cela ne formoit qu'une partie des exercices de Gargantua; l'autre partie, presque inconnue dans l'éducation de iios enfans, et surtout dans celle des enfans de nos rois, n'en seroit pas pour cela moins utile.
« Il luttoit, couroit, sautoit, c'est-à-dire d'un saut perçoit un fossé, voloit sur une haie, montoit six pas contre une muraille , et rampoit de cette façon jusqu'à une fenêtre de la hauteur d'une lance. Il nageoit en eau profonde, à l'endroit, à l'envers, de côté, dé toutes les manières; plongeoit
I. Instrument alors fort à la mode, especjs de trompette qui s'allonge à volonté. C'est le trombone ou le posaune des Allemands.
au fond la tête la première; puis s'élançoit dans un bateau, le tournoi t, le gouvernoit, le guidoit vite ou lentement, soit au fil de Peau, soit contre le courant, ou le retenoit en pleine écluse; il ramoit, tendoit la voile, montoit au mât, ajustoit la boussole, les boulines, le gouvernail; puis, sortant de Peau, il gravissoit en courant une montagne et la descendoit avec la même rapidité; il grimpoit aux arbres comme un chat '^ montoit le long d^un câble attaché à quelque haute tour, et se laissoit descendre avec autant de rapidité que d^assurance. »
Après plusieurs autres jeux de cette espèce, a lui frotté, nettoyé et rafraîchi d'habillemens , tout doucement retournoit, et, passant par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférant avec les livres des anciens qui en ont écrit, comme Théophraste, Dioscoride, Pline, etc , et en emportoient leurs pleines mains au logis ».
Le souper étoit, comme le dîner, accompagné de lectures , de propos instructifs ; suivi de musique Yocale et instrumentale, ou de petits passe-tems avec des cartes et des dez. Quelquefois ils alloient visiter les compagnies des gens lettrés, ou de gens qui eussent vu les pays étrangers.
La nuit venue, avant de se retirer, ils alloient,
au lieu du logis le plus découvert, contempler la face du ciel. Là, ils remarquoient le cours des étoiles, les comètes, s'il y en avoit, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres. Le maître et l'élevé récapituloient ensuite brièvement ce qu'ils avoient vu , lu , fait et entendu daiis la journée; puis ils priolent Dieu et s'alloient coucher. ,
Lorsque Tair étoit pluvieux et ne permettoit pas la promenade et les exercices après le dîner, ils demeuroient à la maison, et s'amùsoient à botteler du foin, à fendre et scier du bois, à battre des gerbes dans la grange ; puis étudioient l'art de peinture et de sculpture, ou bien ils alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient visiter les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries ou les chimistes ^ et monnoyeurs, ou les hautelissiers, les tissutiers, .les veloutiers, les horlogers, miroitiers, imprimeurs, organistes, teinturiers et autres sortes .d'ouvriers. « Et,.pa,rtout donnant le vin, appre- -npient et çonsidéroient l'industrie et invention . des. métiers.
- « Alloient ouïr leis leçons publiques, les actes
: solennels, les répétitions, les déclamations, les
plaidoyers des avQc^ts, les sermons des prêcheurs
évangéliques; p^ssoit par les salles et lieux or-
donnez pourrescrime, et là s^essayoit contre les maîtres, et leur montroit par évidence qu^àutant, voire plus, en savoit jqu'icèux. Et, au lieu d'herboriser, visitoient les boutiques 4es drogueurs, herbiers et apothicaires, et soigneusement considéroient-les fruits, racines, feuilles, gommes, semences, et ensemble comment pnles.prépajioit
« Toutefois Ponocrates, pour délasser. son élevé de cette continuelle et véhémente întentioa des esprits, choisissoit, une. fois le mois, quelque jour bien clair et serein, auquel ils isortoient au matin de la ville et alloient à Gentitly, à Boulogne^ à Montrouge, au pont de'Çharenton,.ôu à Yanvre, ou à Saint-Cloud, et là passoient toute la journée à faire la plus grande chère dont ils.se pouvoient aviser; raillant, gaudissant» buvant d'autant; jouant, chantant, dansant, se vautrant en quelque beau pré; dénichant des passeraux, prenant des cailles, r péchant aux grenouilles, et écrevisses. Mais, encore que cette journée fût passée sans livre et lectures, point elle nMtoit passée sans profit : car, en ce beau pré ils récoîoient par cœur quelques plaisans vers de l'agriculture de Virgile ou d'Hésiode; décrivoient quelques plaisantes épigrammes en latin; puis les mettoient en rondeaux et ballades en langue francise*
« Ainsi fut élevé Gargaliti^; et «oiitiiiucât ce
procèz» de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme de bon sens en tel exercice, lequel, combien qu^il semblât pour le commencement difficile, fut en la continuation tant doux, léger et délectable que mieux ressembloit un passe-tems de roi que Pétude d^n écolier. »
Ainsi ne furent jamais élevés nos fils de rois; et je ne prétends pas doniner pour un parfait modèle d'éducation royale cette institution rabelaisienne, mais on ne feroit pas si mal d'en adopter une partie; et si, par exemple, on tiroit ainsi une instruction utile des plus communes aaions de la vie, si l'on entremêloit de cette manieife les exercices de l'esprit et ceux du corps, il est à croire que les rois ne s'en porteroient et n'en vaudroient que mieux.