‹ De l'autorité de Rabelais dans la Révolution présente et dans laChapitre 19 sur 64 · I. Arrive U .première · texte numérisé non relu

I. Arrive U .première

sieurs, me servent d'exercice honnête et. salutaire. Un grand médecin m'a dit maintes fois que faute d'exercitation corporelle est cause unique du peu de santé et brièveté de vie de vous autres, Messieurs, et tous officiers de justice. Pourquoi sont concédés à nous consécutivement, comme à vous autres, Messieurs, certains jeux d'exercice honnête et^îecréatif. Or je dirois, comme vous autres, Messieurs, qu'il n'est exercice tel, ni plus aromatisant en ce monde, que vuider sacs, feuilleter papiers, quoter cahier, remplir paniers et visiter procès. •

« Tiercement, comme vous autres, Messieurs, }e surseois, délaye et diffère le jugement, afin que le procès, bien ventillé, grabelé et débattu, vienne par la succession de tems à sa maturité, et le sort par après advenant soit plus doucement porté des parties conidamnées. C'est pourquoi, comme vous autres. Messieurs, je temporise, attendant la maturité du procès, et sa perfection en tous membres : ce sont écritures et sacs.

a Un procès, à sa naissance première, me semble, comme à vous autres, Messieurs, informe et imparfait. Comme un oiirs naissant n'a pieds nî mains, peau, poil ni tête; ce n'est qu'une pièce de chair rude et informe; l'ourse, à force de lécher, la met en perfection des menibres : ainsi vois-je,, comme vous autres, Messieurs, naître les procès à

leur commencement informes et sans membres, ils n'ont qu'une pièce ou deux : c'est pour lors une laide bête. Mais, lorsqu'ils sont bien entassés, enchâssés et ensachés, on les peut vraiment dire mçmbrus et formés. Comme vous autres, Messieurs, semblablement les sergens, huissiers, appariteurs, chicaneurs, procureurs, commissaires, avocats, enquêteurs, tabellions, notaires,, greffiers et juges, suçant bien fort et continuellement la bourse des parties, engendrent à leur procès tête, pieds, griffes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles^ humeurs; ce sont les sacs : ainsi rendent le procès parfait, galant et bien formé.

— Voire mais, demandoit Trinquàmellc, mon ami, comment procédez-vous en action criminelle, la partie coupable prise flagrante crimine ? — Comme vous autres,Messieurs, répondit Bridoye, je laisse et commande au demandeur dormir bien fort pour l'entrée du procès, puis venir devant moi, m'apportant bonne et juridique attestation de son dormir. Cet acte engendre quelque autre membre : de celui-là naît un autre, comme maille à maille est fait l'aubergeon ». Enfin, je trouvé le procès par informations bien formé et parfait en ses membresvAdoncques je retourne à mes dez. »

lé La cotte de mailles^ ancienne armure.

Bridoye se tut, et on lé fit sortir du parquet. Alors Trinquatnelle pria Pantagruel de prononcer sur cette matière, « tant nouvelle, tant paradoxe et étrange de Bridoye, qui, lui présent, voyant et entendant, a confessé juger au sort des dez. » Pantagruel refuse de prendre sur lui ce jugement. « Mais, dit-il, au lieu de faire office de juge, je tiendrai lieu de suppliant. En Bridoye, je reconnois plusieurs qualités par lesquelles me sembleroit mériter pardon du cas advenu. Premièrement vieillesse, secondement simplesse, auxquelles nos loix octroient grande facilité de pardon et excuse; tiercement, c'est que cette unique faute doit être abolie, éteinte et absorbée en la mer immense d'équitables sentences qu'il a données par le passé , et que, par quarante ans et plus, on n'a en lui trouvé acte digne de repréhension. Et me semble qu'il y a je ne sais quoi de Dieu, qui a fait et dispensé qu'à ces jugemens de sort toutes les précédentes sentences aient été trouvées bonnes en cette vénérable et souveraine Cour; lequel, comme vous savez, veut souvent sa gloire apparoître en l'hébétation des sages, en la dépression des puissans et en l'élévation des simples et humbles. )>

Si vous connoissez, lecteurs, un trait comique ou satyrique mieux et plus délicatement lancé que celui-là, je vous en fais mon compliment.

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