CHAPITRE IX
De la Grand* Chambre,
AN.TAGRUÇL voyagc par mer avec, toute sa >cour pour aller consulter un oracle sur le mariage de Panurge. Ils arrivent à risle de Condemnatîon , pa^sçnt. un guichet et s'y trouvent pris et faits prisonniers par ordre de Grippeminaud, archiduc des chats-fourrés.
« Les chats-fourrés, dit Pun des voyageurs, sont bêtes moult horribles et épouvantables : ils mangent les petits enfans et paiss^ent sur des pierres de marbre», ils ont le poil dé là pèaii non hors sortant, mai? au decï^hs caché, et portent po'ur leur symbole et devise, tous et chacun d'eux une gibecière ouverte; .ont aussi les grijïes tant ifortes', longues et açsérées que rien ne leur échappe depuis qu'une
I. La plus insigne mangerie du Palais se fait à Paris à la grand'chambrcy et de tout temps cette chambre a été pavét de marbre. [fiQte du commentateur de Rabelais.)
fois Font mis entre leurs serres; et se couvrent la tête aucunes fois de bonnets à quatre gouttières, autres de bonnets à revers, autres de mortiers.
a Entrant en leur tapinaudiere, nous dit un gueux de Thostiere auquel avions donné demiteston : « Gens de bien, Dieu vous donne de céans bientôt en santé sortir. Considérez bien le minois de ces vaillans piliers , arcboutans de justice grippe-minaudiere ; et notez que, si vivez encore six olympiades, vous verrez ces chats-fourrés seigneurs de tout le bien et domaine qui est en icelle terre, si en leurs héritiers, par. divine punition, soudain ne dépérissoit le bien et revenu par eux injustement acquis. Tenez-le d'un gueux de bien. Parmi eux règne une science moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout et gâtent tout; ils brûlent, ecartelent, décapitent, meurtrissent, empoîsonnent, ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal. Car parmi eux vice est vertu appelle, méchanceté est bonté surnpmmée, trahison 3, nom jde loyauté, larcin est dît libéralité; pilkrie est leur devise, et par eux faite est trouvée bonne de tous le^ humain§, exceptez-moi les hérétiques ï, et font lé tout avec souveraine et irréfra** gable autorité.
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I; En ce tems-là le Parlement les faisoit b^ûiér; ' '
a De ce quelque jour vous souvienne; et, si jamais peste au monde, famine ou guerre, cataclisme, conflagrations, malheurs adviennent, ne les attribuez, ne les référez aux conjonctions des planettes maléfiques, aux abus de la cour romaine ou tyrannie des rois et princes terriens, à Timpositure des cafards, hérétiques et faux prophètes, à la malignité des usuriers, faux-monnoyeurs, rogneurs de testons, ni à l'ignorance, impudence et imprur dence des médecins, chirurgiens, apothicaires, ni à la perversité des femmes adultères, vénéfiques', infanticides; attribuez le tçut à la ruine indicible, incroyable, et inestimable méchanceté, laquelle est continuellement forgée et exercée en l'officine de ces chats-fourrés, et n'est au monde connue non plus que la cabale des juifs; aussi n'est-elle détestée, corrigée et punie comme s.eroit de raison. Mais, si elle est quelque jour mise en éyideAce et manifestée au peuple, il n'est et ne fut orateur tant éloquent qui par son art les retînt, ni loi tant rigoureuse qui par crainte de peine les gardât, ni magistrat tant puissant qui par force empêchât de les faire tous yifs là dedans brûler. Leurs enfans propres chats-fourillons et autres parens les avoient elx horreur et abomination; aussi âi-*je de feu mon
I • Empoisonneuses.
père injonction de demeurer ici dehors, attendant que là dedans tombe la foudre du ciel et en cendre les réduise, comme autres Titans, profanes et ennemis des dieux.
a Qu'est-ce cela? dit Panurge. Ha! non, non, Je n^ vais pas, par Dieu : retournons, retournons, dis-)e. Ce noble gueux m'a plus fort étonné que si du ciel en automne eût toni^é. j> Retournant, trouvâmes la porte fermée, et nous fut dit que là facilement on y entroit, comme en Averne; à en sortir étoit la difficulté, et que ne sortirions hors, en manière que ce fût, sans bulletin de décharge de l'assistance. Le pis fut quand passâmes le guichet : car nous fûmes présentés, pour avoir notre bulletin et décharge, devant un monstre, le plus hideux que jamais fut décrit; on le nomiiioit Grippeminaud.
a Je ne vous le saurois mieux comparer qu'à une Chimère, ou à Sphinx et Cerberus, ou bien au simulacre d'Osiris, ainsi que le figuroient les Egyptiens par trois têtes ensemble jointes, savoir est d'un lion rugissant, d'un chien flattant et d'un loup baislant, entortillés d'un dragon se mordant la queue, et de rayons scintillans à l'entour. Les mains avoit pleines de sang, les griffes comme de harpie, le museau à bec de corbin, les dents d'un sanglier de quatre ans, les yeux flamboyans comme
une gueule d'enfer, tout couvert de mortiers entrelassés de pilons ; seulement paroissoient les griffes. Le siège d'icelui et de tous ses collatéraux chatsgarenniers étoit d'un long râtelier tout neuf, audessus duquel, par forme de revers, étoient mangeoires fort amples et belles.
<c A l'endroit du siège principal étoit l'image d'une vieille femme tenant en main droite un fourreau de faucille, en la gauche une balance, et portant besicles au nez. Les coupes de la balance étoient de deux gibecières veloutées, l'une pleine de billon et pendante, l'autre vuide et longue, élevée au-dessus du trébucher; et suis d'opinion que c'étoit le portrait de justice grippéminaudiere, bion abhorrante de l'institution des antiques Thébains, qui érigeoient les statues de leurs juges après leur mort, en or, en argent ou en marbré, selon leur mérite, toutes sans mains.
. a Quand fûmes devant lui présentés^ ne sais quelle sorte de gens, tous vêtus de gibecières et de sacs, à grands lambeaux d'écriture, nous ârent sur une sellette asseoir. Pànurge disoit : « Mes amis, je ne suis que trop bien ici de bout aussi bien elle est trop basse pour homme qui a chausses neuves et court pourpoint.
— Asseyez-vous là, répondirent-ils, et que plus on ne vous le die. La terre présentement s'ou-
vrira, pour tous vifs vous engloutir ^ si faillez à bien répondre.
a Quand fûmes assis, Grippeminaud, au milieu de ses chats-fourrés, nous dit en paroles furieuses et enrouées : « Or çà, or çà, or çà! (A boire, à boire çà! disoit Panurge entre ses dents.) »
L'iiitèrjèaioô of çà, dans la bouche de Grippeminaud, s^étend.au delà de sa signification ordinaire, et veut dire qu'il faut que Panurge lui donne bien vite de Tor. Toutes ses phrases commencent par or çà, et le cours de chacune en est encore plusieurs fois interrompu; en retranchant plus de la moitié de ces interjections et interruptions, je crois ne rien ôter à ce qu'elles ont de plaisant et de pittoresque.
Grippeminaud. donne une énigme en vers, à deviner à Panurge, qui proteste n'y rien entendre. « Or çà, dit .Grippeminaud, par le Styx, puisqu'autre chose ne veux dire, je te montrerai, or çà, que meilleur te seroit être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables qu'entre nos griffes, or çà : les vois-tu bien? Or çà, malautru, nous allegues-tu innocence comme chose digne d'échapper à* nos tortures ? Or çà, nos loix sont comme toiles d'araignées; or çà, les simples moucherons et petits papillons y sont pris;. or çà, les gros taons mal-faisans les rompent et passent à travers, or çà.
Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons et tyrans : ils sont detrop dure digestion, et nous affoleroient, or çà. Vous autres gentils innocens, or çà, y serez bien innocentés ^ Le grand, diable vous y chantera messe, or çà. »
a Frère Jean, impatient de ce qu'avoit déduit Grippeminaud, dit : « Ho ! monsieur le diable engripponné, comment veux-tu qu'il réponde d'un cas qu'il ignore? Ne te contentes-tu de vérité? — Or çà, dit Grippeminaud, encore n'étoit de mon règne advenu qu'ici pefsonne,sans premier être interrogé, parlât, or çà. Qui pous a délié ce fou enragé-ci ? Gr çà, qu'en seras en rang de répondre tu auras prou 2 affaire; or,çà, maraud, pensei^tu^reenla forêt de l'académie, avec les otieux ? veneurs et inquisiteurs de vérité? Or çà, nous avons bien ici autre chose à faire. Or çà, ici on répond, je dis catégoriquement, de ce que l'on ignore. Or çà, on confesse avoir fait ce qu'on ne fit oncques. Or çà, on proteste savoir ce que jamais on n'apprit. Or çà, on fait prendre patience en enrageant; Or çà, or çà, on plume l'oie sans la faire crier. Or çà, tu parles
I. Ailusioq. à ce: qui se pratiquoit alors en ^TàncQ le jour des Innocents, bn tâchoit de surprendre au lit les jeunes personnes on lés tovrmèntolt , • on leut ddnneit des claques, etc. Cel| s^appeloit innocenter, ,