I. Les greffiers
gâtes arrivant au port; là soudain courut demander des nouvelles, ensemble de quelles marchandises étoient les vaisseaux chargés; il vit que tous rétoient de venaison, levrauts, chappons, colombes^ cochons, chevreaux, veaux, poulies, caûards, aiebrans, oisons et autres sortes de gibier; il apperçut aussi parmi quelques pièces de velours, |de satin et de damas. Àdoncques interrogea les voyageurs oti et à qui ils portolent ces friands morceaux. Ils^ répondirent que c^étoient à Grippeminaud, aux chats-fourrés et chattes-fourrées.
<c Comment, dit frère Jean, appelez-vous ces drogues-là? — Corruption? répondoient les voyageurs. — Ils vivent donc de corruption? dit frère Jean. Par la vertu de Dieu, c'est cela : leurs pères mangèrent les bons gentilshommes, qui, par raison de leur état, s'exerçoient à la volerie et à la chasse, pour être en tems de guerre plus escorset jà endurcis au travail. Les âmes d'iceux, selon Popinion de Grippeminaud, après leur mort entrent en sangliers, cerfs, chevreaux, hérons, perdrix et autres tels animaux lesquels ils avoient, pendant leur première vie durante, toO^ours aimés et cherchés. Or ces chats-fourrés, après avoir [détruit et dévoré leurs châteaux, terres, domaines, possessions^ rentes et revenus, encore leur cherchent-ils le sang et Famé en l^àutre vie»
— Voire mais, dit Panurge aux voyageurs, on a fait crier de par le grand roi que personne n^eût, sous peiné de la hart, 4 prendre cerfs ni biches, sangliers ni chevreaux. — Il est virai, répondit un pour tous; mais le grand roi ^t tant bon et tant bénin, ces qhats-fourrés sont tant enragés et affamés de sang chrétien, que moins de peur nous avons, offensant le grand roi, que d^e^poir^ entretenant ces chats-fourrés par telles corruptions. Mêihement que demain le Grippeminaud marie une sienne chatte-fourrée avec un gros mitouard chat bien foUrré. Au tems passé on les appelloit lOÂche-rfoins; mais^ las{ ils n'en ifiâchem plus. De présent, nôusles nommons mâcherlêvreàux, mâcheperdrix, mâche-bécâsses, mâche-faisans, mâchepoulies, mâche-cochons : d^autres viandes ne sont alimentés. — Bran, bran, dit frère Jean, Pannée prochaine on les nommera mâche » La politesse de notre siècle ne me permet pas de transcrire cette plaisanterie prophétique. /