CHAPITRE XI
jD^^ bas officiers de justice, et de leur manière de vivre aux dépens des nobles.
ES pauvres gentilshommes, ainsi mangés par les juges, tant dans leur première nature, qui étoit de chasser le gibier, que dans leur seconde, qui étoit d^étre gibier euxmêmes, n'avoient pas meilleur marché des sergens, des huissiers et autres bas officiers de justice. Ils ne pouvoient même se donner impunément la consolation de les rosser un peu fort, ou de les jetter par la fenêtre, sans quUl leur en mésadviht; ce qui les pri voit d'un grand plaisir, et d'un moyen de répondre aux formalités judiciaires, tout à fait conforme à leur esprit et à leurs goûts. Mais tous n'avoient pas la patience de s'imposer cette privation ; et c'étoit même sur les horions qu'ils en pouvoient recevoir que les huissiers et les sergens, que Rabelais appelle Chicanons , fondoient une partie de leur cuisine.
« Dans l'isle de Procuration, dit-il, le peuple gagnoit sa vie en façon bien étrange, et en plein \ diamètre contraire aux habitans de Rome. A Rome, gens infinis gagnent leur vie à empoisonner, à battre et à tuer. Les Chicanons la gagnent à être battus. De mode ' que, si par long-tems ils demeuroient sans être battus, ils mourroient de maie fin, eux, leurs femmes et enfans. La manière est elle : quand un moine, prêtre, usurier ou avocat veut mal à quelque gentilhomme de son pays, il envoie vers lui un de ces Chicanons. Chicanons le citera, Kajdumera, routragerâyrinjureria impudemment, suivant son record et instruction ; tant que le gentilhomme, s^il n^est paralytique de sens, et stupide, sera contraint de lui donner bastonnades et coups d^ée sur la tête, ou mieux le ^tter par les créneaux-et fenêtres de son château:
c Cela fait, voilà Chicanons riche pour quatre mois, comme-si coups d^ bâtoa fussent ses naïves moissons : car il aura, du moine, de Pusurier ou avocat, salaire bien bon, et réparation du gentilhominé, aucunes fois si grande et excessive, que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avec danger de misérabletn^nt poudr en prison^ comme- s^il
eût frappé lé roîi » ' ^ -
n De manierci
Un n^tif que je présente à messieurs les cidevant nobles, pour se consoler de ne Fétre plus, c'est qu'ils n'auroient plus aujourd'hui personne à battre, et que le dernier citoyen seroit aussi inviolable pour eux que Tétoit alors un sergent. Ce n'est plus la peine d'itre gentiUiomjtne.