III. LA UUERKE JUDAÏQUE ET LE TRAITE CONTRE APIOH
Paiiéj;yrique des Komaius par Josèplie. — Situation politique de Jéiusalera et des paitis. — Le droit du Zèle. — Falsification'i de l'histoire par Josèphe. — Son iuveclive contre les Grecs. — Se:; accusateurs et ses défenseurs. — Bayle et Voltaire 55
IV. —~ CONCLUSION. VALEUR HISTORIQUE kT LITTERAIRE DE FLAVIUS
JUSF.PHE
Kpoquc et mouvement de civilisation qu'il repiésente. — Sou influence sur les littératures moJeines. — Josèphe coni|iaré aux graud<i iiistoriens de Tantiquité 7J1
HISTOBIQUB
FLAVIUS -JOSEPHB A ROMB.
L'an de Rome 822 et de Tère chrétienne 71, au jour fixé pour le triomphe de Yespasien et de Titus (1) , vainqueurs de la Judée , a tous les habitants de Rome (2) quittèrent a leurs demeures (3).» Cette population « innombrable » avait occupé de bonne heure les avenues et les places , d'où ,
(i) A la fin du mois d'aTiil y selon Pagi , An. 7 1 > S 6.
(a) O&^stc o&coi xaToXAuirro toG âfiérpou 9rXv)0uoc Guerre judaïque ,
par Flavius Josèphe. L. YII, chap. y, § 3, p. 41 3. Ed. Havercamp.
(3) IlavTic... iTfOiXviXuOoTic. Id. ib,
« même deboat , » (1) elle espérait entrevoir les triomphateurs. C'était une grande joie poar le peuple (2), et les beaux jours de la patrie semblaient renaître. La nation la plus abhorrée et la plus dangereuse (3) était écrasée. La haine contre les Juifs, mélange singulier de mépris et de colère , irritée de leur résistance (h) , s'était accrue et enflammée par la connaissance plus exacte que Ton avait acquise de leurs rites hostiles au genre humain (6) , peutêtre aussi par cette rivalité d'héroïsme à laquelle Rome ne pardonnait pas. Un siècle plus tôt , le mépris l'emportait encore sur la colère : Cicéron avait insulté Pompée en lui donnant le sobriquet de Jérusalémite (6). Horace avait raillé le «c crédule Âpella » (7) ; et ce roi Hérode « plus clément envers ses pourceaux qu'envers ses fils , » (8) avait fourni un bon mot à Fempereur Auguste.
Ce peuple méprisé n'était cependant pas méprisable. Reconnaissant envers Pompée , soumis et obéissant à Vitellius, qui, tous deux, l'avaient ménagé, il se révolta sous
(i) Kflci ornvai p^dvov... etc. Id. ib,
(a) Aat|Adv(ov nva tt)v x^p^v irapelx&v... etc. Id, ib
(3) Teterrîma gens, Tacît. Hist, 1. Y, chap. viii. — Sublatxs pop. aom. HOST. PKAiriciosissiMis. ( Médaille. Tristan. )
(4) ,,.qitod soR Judœi non cesAÎssent, Tadt.^ ib., chap. xiix.
(5) Hostile odium, Id. ib,
(6) Cic. ad Auicum. L. II, 1. 9, noster Bierosolymarius,
(7) Credat Judœus ApeUa. Horat., Sat. I, v. io5.
(8) MeUtts est, Herodis poreum esse, quamfiUum. Macrob. Satarn. II, chap. iT.
les eiactions et devint terrible sous les outrages. II abattit à coups de hache l'aigle d'or que l'on voulait placer sur la porte du temple de Jéhovah. Il égorgea les soldats romains , lorsqu'un d'entre eux eut insulté , par un geste obscène (1), le culte du Dieu unique. On vit éclater toute la rage vengeresse (2) du caractère oriental et judaïque. Il fallut tuer un million trois cent trente-huit mille quatre cent soixante Juifs (3) , dévaster le pays , détruire le temple, abolir la nation , pour venir à bout de cette indomptable fureur. Encore ne réussit-on pas à en effacer la trace; ce qui restait de la nation juive poursuivit, à travers les siècles, Rome de sa colère; les rabbins ne l'appelèrent plus que Vempire scélérat [k] ; Titus et Vespasien furent à jamais « les maudits » (5) .
Le patriotisme judaïque était vaincu par la constance et la bravoure romaines. Moins discipliné, plus farouche, et tombant d'une hauteur plus sublime que le patriotisme romain , il devait se perpétuer après sa défaite et survivre à la patrie avec une persévérance acharnée que les vain-
( i) npoaa3r^aTpi<|/e tt)v l^pav. .. Guerre judaïque, par Josèphe. L II, ch. xii.
(a) 8u(Ao6àv mxporarov... etc. Dion. Gassius. XLIX. cliap. xxii.
(5) Selon le calcul de Basnage. Voy. HUt. des Juifs , tome I , a* partie, page 579.
(4) Ahaboda Zara, ( « Du Culte étranger) >• ; Traité hébraïque, chap. «intit. liphne edehen » (Açant leur malheur). « L'empire scélérat tenait « depuis cent quatre-vingts ans Israël en sa puissance ».
(5) Titus le maudît y et son père Fespasien le maudit^ etc. Echa Rabaû^ ch. I. Threo. ( livre de commentaires ou d^Echo sur les Thrén. ) Y. 5.
qaeurs ne prévo]raient pas. L'allégresse régnait à Rome. Les chevaux qui portaient les deux triomphateurs avaient peiqe à fendre les flots du peuple (1). On voyait Timage de la Judée, une femme (2) assise dans la poussière, sous un palmier, versant des larmes , la tête enveloppée de sa robe de deuil. Plus loin , Tépée glorieuse des Machabées surmontait un trophée d'armes Israélites, conquises pendant le siège de Jérusalem. Plus loin encore , les dépouilles du Temple , la Table d'or (3) , le Chandelier aux sept branches [k) ; enfin , les Livres de la Loi , a dernière proie » (5), précédaient immédiatement les coursiers de Yespasien et de Titus. Ce n'était point un spectacle ordinaire , de voir le viai Dieu , a le Dieu unique , » (6) captif des faux Dieux , qu'Isaïe (7) avait raillés et maudits , et Jéhovah trainé en triomphe sous la foudre irritée de Jupiter Capitolin. Mais ce qu'il y avait de plus singulier dans cette journée triomphale , c'était la présence d'un homme.
Parmi les spectateurs, se trouvait un Juif qui avait renoncé à sa patrie vaincue , et l'avait assez complètement effacée de son souvenir pourvoir d'un œil sec et joyeux cette pompe
(i) Movov eîç noépo^ov àva')pcaîav xara^Trovrec. Guerre judaïque y par Josèphe, 1. YII, cbap. 5, § 3.
(9) JuojEA CAPTA. Médaille. Fojr. Mionnet, Méd. roin., t. I, p. t54.
(3) Josèphe y î3. $ 5.
(4) /</., ià.
(5) Tttv Xaçupcdv TeXtuTaloc... Josèphe , ib,
(6) Numen summum*,* neque muiabile^ neque interiturum* Tadt., i3.
(7) Isaï^i pasihn»
ignominieuse. Il Ta décrite tout entière ; il en a recueilli les moindres détails , et son eiactitude scrupuleuse étonne encore le lecteur. On ne trouve cette description que dans ses œuvres. Suétone, Dion Cassius et Zonaras se contentent de rappeler en passant le triomphe de Yespasien et de Titus , comme s'ils partageaient encore ce dédain pour la Judée, attesté par le refus des vainqueurs, qui c ne voulurent point s'appeler Judaïques (1). » Flavius Josèphe supplée à leur silence; il n'omet rien , il n'oublie rien. Tout en avouant l'impuissance du langage à reproduire ces magnificences et ces splendeurs (2), il essaie de lutter avec elles par le luie des paroles. Les statues de la Victoire sont d'ivoire et d'or. Des machines à trois et quatre étages (3) , surchargées de trophées, s'avancent, soutenues par les épaules tremblantes qui s'affaissent sous leur poids. L'or de la Chaldée , les pierreries de l'Inde , les étoffes brodées de Babylone et d'Ecbatane étincellent de toutes parts. L'Israélite, ébloui de ces merveilles, ne se souvient pas que ce sont les dépouilles de ses concitoyens ; qu'il s'agit de la Judée anéantie ; que ce Dieu outragé est son Dieu, et qu'il assiste aux funérailles de son pays. II décrit en dix lignes le Chandelier aux sept branches , et brode cette description de toutes les élégances du rhéteur. Pas un mot de sympa-
(i) To ^à^^ Tou tou^ottxûû ê(yofi.a oô^' Irepoc ^ox**** Dion. Cassius, 1. LXYI, chap. Vfi.
(a) Tttv OsopkfléToyv. . t^ TcXijOoç, xol rh (Ai'jfaXoirpéTrtiav... Josèphe, Guerre
judaïque, 1. Vil, chap. 5, § 5.
(3) id. ib.
thie , de consolation ou de tristesse en faveur de ces captifs qui traînent devant lui, sous les chaînes, leurs corps épuisés : ce sont ses frères. Il ne voit , lui , que la variété et la beauté des robes dont les Romains ont habillé leurs prisonniers (1). Il ne soulève point les draperies qui couvrent les victimes et qui lui cachent ces chairs flétries , blessées et sanglantes (2) . Il trouve convenable de n'avoir pas déshonoré une si belle cérémonie par l'aspect odieux d'une foule d'esclaves déguenillés et affreux à voir (3). Ces chefs hébreux , sculptés dans le marbre et l'ivoire , et représentés au moment de leur défaite {k}, ne lui arrachent pas un soupir. La minutie de sa narration atteste les fidèles souvenirs d'un témoin oculaire , et son adresse à faire ressortir la grandeur romaine (5) et à la déployer sous un jour éclatant, prouve que ce qu'il a surtout oublié, c'est lui-même. Un seul cri involontaire lui échappe; quelques images triomplililes représentent la dévastation de la Judée , «t région très-heureuse (6) , » dit-il. Pour corriger cet aveu et dérober cette larme furtive , il ajoute que ces tableaux lui causent a un plaisir (7) mêlé de terreur^ » Ce que Josèphe
(i) KatairXwTHtYîv Twpi aÛTou; tcu }co9pi.ou rh woXuTeXEiav.,. Id., ib, ... TÔv |a6iiT&>v irouuXia xftl to xoiXXc; aùrrc rjiv àiro tyîc xaxtt9suc tûv ou{i>aTiûv àei^iav^ IxXsTrri rviç d^J^ecAÇ... Id, 16,
(a) Id. ib.
(3) Id. ib.
(4) Ôv Tpoffov èXvi^Oy)... Id.^ ib,
(5) Id. ib.
(6) XfL^pav {lèv ei>^aîp.ovft ^Yiou[i.ÉvriV... Id. ib,
(7) iviQolHivflU \UT iMÙci^itù^,,,,, Id, ib.
jQgeatt agréable à voir, c'était , comme il ravôae , le sang coulant à flots , le meurtre partout (1) , les temples en flammes (2) et le sol couvert d'incendies et de ruines. C'est de son pays que cet homme parle. Le paragraphe suivant est encore plus odieux (3) . Quand la pompe triomphale se trouvé avoir atteint le sommet de la colline , elle s'arrête « et Joséphe nous raconte le supplice d'un de ses concitoyens , Simon Bargiora , traîné , la corde au cou, battu de verges, et enfin égorgé comme victime expiatoire. Habile à trouver les seuls palliatifs possibles de cette narration, si étrange sous sa plume , l'historien juif la termine en justifiant les vainqueurs; et ces mots d'excuse philosophique sembleraient empreints d'une froideur extraordinaire si elle n'était calculée. « — Telle est , dit-il , la coutume « ancienne des Romains [k). »
Je ne connais rien dans l'histoire littéraire qui soit comparable ou analogue au récit de ce triomphe , que nous a laissé Flavius Joséphe. Tandis que les plus éloquents et les plus sensés des écrivains romains honoraient chez les peuples ennemis de Rome , les nobles actions et les héroïques résistances ; se montrant généreux et compatissants envers les vaincus ; rendant hommage au mérite guerrier de Yercingétorix le Gaulois, et à la fierté indomptable du
(i) navra ç ovou irXnOOovra t^ov... Id. ib, (a) nOp Tt tW|ttvov Upoîç Id, ib,
(3) Id. ib.
(4) naXalôv irocrpiov... etc. No|toc ^Vorl hù^ù\,^,„ etc. Id, ib.
Breton Garadoc (1) et de la reine Bowditch (2) ; voici no écrivain disert et an homme politique , qoi consacre l'opulence de ses loisirs, la souplesse de son talent et l'abondance de son érudition à relever la grandeur de ses maîtres, de ceux qui viennent de détruire sa patrie, et de l'effacer de la liste des royaumes. Pour comble de singularité, c'est un Juif, un enfant de cette nation, dont chaque membre était l'élu de Dieu; nation remarquable entre toutes par a Tamour fraternelle (3) » de ses membres ; par leur a fidélité mutuelle et inviolable , • leur dévouement aux coutumes transmises, leur horreur des «choses étrangères (&•) , » et ce fanatisme de la race et de la patrie , qui leur montrait sans cesse dans un Juif tous les Juifs, dans un père tous ses enfants (5), dans un homme tous ses
( I ) Caractaeus» L'identité de ce héros avec Garadoc , semble indiquée par le souTenir de Caèr-Caradoe, « le château de Garadoc > , dont quelques vestiges subsistent. Celle de Doadicée et de Bowditch n'est fondée que sur Tanalogie des sons et celle des lieux. Le champ de bataille où elle mourut est devenu un quartier de Londres ; Bowditch,
(%) Voy, Tacite.
(3) To' Tt ^poç dcXXinXouc m^rov... Josèphe, Guerre jud. , I. III, cli. tu, $33.
(4) Macfaabées, 1. IF, chap. vi, v. a4*
(5) « tes sangs d'Abel ont crié. •• Genèse, IV, v. lo. Toutes les générations que devait enfanter àbel , sont tuées par Gain. Un homme , c'est toute la race, depuis le premier ancêtre, jusqu'à l'éternité. Cette passion delà race , de la descendance et des ayeux , enfantait le mépris de la mort y et l'amour de la paternité y si bien indiqués par Tacite, le Montesquieu des temps anciens. « Generandi amor, moiiendiconUmptus. »
aïeux , dans lear race , le genre hamain , et dans le genre humain la volonté de Dieu présent et vengeur. Josèphe , fils de Mathias^ Israélite déguisé sous le nom romain de Flavius, s*affiliant à la clientelle et à la famille de Vespasien, et paraissant comme un favori à la cour de ce prince , est donc un problème historique , dont Tintérét singulier et l'énigme obscure ne promettraient point de solution, si Josèphe n'avait laissé des livres qui nous sont parvenus. C'est là qu'il faut chercher le sens , le but et la conduite de sa vie. En éclairant le caractère de Josèphe , ses ouvrages s'éclaireront eux-mêmes. Le critique qui les interroge avec bonne foi , n'approuve pas sans doute les invectives du Père Hardouin, de Baronius et de Salien , que le savant Casaubon nomme a les bourreaux (1) » de Josèphe ; mais il est forcé de reconnaître dans les actions comme dans les œuvres de cet homme trop habile , l'absence complète du sens moral et un caractère d'ineffaçable duplicité.
Issu de race sacerdotale et royale , on le voit paraître pour la première fois dans l'histoire , l'an 61 de l'ère chrétienne , lorsque Festus (2) était intendant de la Judée. Il débute par un succès. Une contestation s'était élevée entre les prêtres du Temple et Agrippa , le dernier roi des Juifs , que le procurateur romain soutenait. Agrippa et Festus
(i) « Josephomastiges, » Exercitat, XIII , XII , n^ a.
(a) Josèphe , dans ses JntiquUés jud,^ a nommé Festus , le même homme que dans sa Fie^ il appelle Félix. On doit adopter la correction du Père Gillet, et lire Festus ^ dans les deux ouvrages. Œuvres de Fl, Josèphe , trad. par le P. Gillet, 1. 1, notes, p. 6o.
exigeaient la démolition d*nne muraille, qn! dérobait les mystères i la vae des profanes. Les prêtres résistèrent , fnrent nus aux fers, puis envoyés i Rome. A vingfrsix ans » Josèpbe , chargé d'aller réclamer leur liberté et défendre leur cause , prouva la dextérité diplomatique dont sa vie et ses œuvres offrent tant d'exemples. Néron régnait II ne s'adressa pas directement à l'Empereur. Un personnage obscurément puissant, accomplit cette transaction. Josèpbe se lia d'intimité avec un de ces bommes qui amusaient le peuple et le prince par l'imitation impudente et nue (1) des vices privés ; et les sollicitations de ce mime ou baladin juif, nommé Alitur (â), lui concilièrent la protection de Poppée, l'amitié de cette maîtresse du prince , célèbre par ses vices, la liberté des captifs et la conservation de la muraille en litige. Poppée , dans son Histoire , reçoit de lui , le nom d'amie des Dieux (3). Il la nomme impératrice et épouse du prince , dont elle n'était encore que la favorite (4) adultère ; il liiisse dans l'ombre Alitur, qui ne reparaît que dans un coin obscur de ses Mémoires, cité comme par inadvertence. Tel est le début d'une vie pleine de finesses et d'embûcbes.
La Judée était réduite , depuis un siècle, à une situation
(i) Scribere si las est imUanies turpta mimas,
Ovid., Fast., 1. V.
(i) àik fiXtoc dçtxo|iv)v ÀXiTÔpo... Yie de Josèpbe, II , § 3.
(S) Ssoot&nc^àp {v... Antiquités judaïques , l. XX, chap. vtit, % 9.
(4) ^oy* Le Nain de TiUemont , Ruine des Juifii , not^ a 1 9 p. S076.
déplorable. Les gouvernears romains la spoliaient ; ses rois, vassaux de Rome, ne faisaient sentir leur pouvoir aux peuples que par des exactions et des fureurs. Les nations voisines, qui haïssaient l'isolement des mœurs judaïques, profitaient de cette faiblesse et de cette anarchie, pour ruiner des provinces et égorger leurs habitants. Le sentiment religieux et national , toujours ardent à Jérusalem , éclatait en révoltes partielles et en séditions inu|iles. Poppée, la protectrice de Josèphe, mit la dernière main à cette misère , en obtenant Tintendance de la Judée pour Tun des hommes les plus dépravés et les plus cruels de ce temps corrompu « Gessius Florus. Tacite, Josèphe, Suétone et Dion Cassius sont unanimes sur l'excès des iniquités que cet homme se permit. Les juifs qui avaient respecté Pompée et béni Viteliius, qui, épuisés d'impdts, s'étaient contentés de demander à Tibère un peu d'allégement (1) , s'armèrent enfin par désespoir. L'oracle de Jacob s'accomplissait ; le sceptre sortait de la maison de Juda. Depuis la mort du Messie, tout périssait. U arriva ce qui est commun aux
sociétés qui se dissolvent : les vertus même devinrent des
poisons pour un corps désorganisé ; la bravoure embrassa le brigandage ; la fidélité religieuse se tourna en frénésie ; et des hommes que la même horreur de la servitude romaine aurait dû réunir, se déchirèrent dans leur mutuelle fureur. L'histoire doit garder du respect pour une calamité si efTroyable et une constance si héroïque. C'était une petite
(i) Tacit. Annal. II, 4a.
— lî —
nation divisée , sans alliés » sans discipline , sans arsenaux , sans habitude de la gaerre , qui soutenait à elle seule le poids. du colosse romain. On la vit défendre muraille après muraille, village après village, vendre au prix du sang ennemi chacune de ses positions , ne reculer qu'en laissant devant elle des cadavres et des ruines , concentrer enfin ses forces mourantes, et son énergie désespérée sous les remparts du Temple, et insulter encore l'ennemi vainqueur par l'obstination de sa résistance et de son orgueil. « La nation a juive, dit Photius, aima mieux périr tout entière, libre et a les armes à la main , que de se laisser consumer petit à petit a dans un lent esclavage (1).» Ainsi le patriarche grec, moins injuste que Josèphe , n'attribue pas comme lui les calamités de la Judée aux. seuls vices de ses habitants, mais au poids de cette tyrannie que l'on ne pouvait secouer que par la mort..
Josèphe , à son retour, voyant la guerre prête à éclater et tout le peuple ému, se retira dans le sanctuaire , en qualité de prêtre. Là il attendit les événements. Deux partis, étaient à prendre pour lui; celui de la révolte nationale contre les Romains ; ou celui de la civilisation romaine contre le judaïsme. Ces deux résolutions avaient leurs dangers. Il n'embrassa ni l'une ni l'autre et se ménagea une position plus équivoque et plus sûre. D'accord avec les principaux Pharisiens , il encouragea (2) la rébellion du peuple , feignit de
(i) Phot. Biblioth. Godic. 76, p. m. 169.
(a) Su'yxcravtOtty \ih ai5Tttv roiç pofAotç iXt'jfofuv... Yie de Josèphe, 5.
Tapprouver et n'y prit aucune part. Cependant la difficulté de soutenir une guerre contre la discipline et le pouvoir de Rome , difficulté comprise par les rebelles , imprimait à tous leurs actes un caractère de violence effrénée et d'enthousiasme forcené. Josèphe voudrait nous faire croire que des bataillons de sicaires , armés de poignards cachés , parcouraient alors Jérusalem , tuant leurs semblables, pour le plaisir de tuer, sans intérêt comme sans but. Cela est impossible. Le cours entier de son histoire démontre un fait que toutes ses réticences ne peuvent voiler; c'est que la passion universelle , le vœu général devenu frénésie chez quelques uns , tendaient à la conservation de l'institution judaïque , et à la répulsion définitive de l'invasion romaine. Le désir de la vengeance, la haine inspirée par Gessius Florus irritaient encore cette fureur. Une fois <x précipités^ (comme dit Josèphe lui-même,) dans la rébellion (1))> par la nécessité « non par leur volonté , » les juifs ne s'arrêtèrent plus et périrent. Josèphe , pour plaire à ses maîtres, transforma en assassins romanesques , artisans de meurtres inexplicables, les partisans d'une insurrection qu'il avait déclarée a nécessaire. » Pour lui, quand cette insurrection fut étouffée dans le sang, il alla vivre à Rome , paisible , dans la maison que Yespasien avait habitée, et calomnier ses frères ensevelis sous les ruines du temple. Cependant les événements acquirent tant de gravité , et
(i) hxk rh lùiw dv«^ip... Id, a, 6.
les Romains, attaqués de tontes parts, massacrèrent tant de populations, qœ la perfide neutralité de Josèphe et des Pharisiens devint impossible. Le gouvernement civil et nàr litaire des deux Galilées fut donné à Josèphe. Il commença par se détacher do pouvoir central résidant i Jérusalem , et par organiser (1) avec une habileté très-remarquable , une résistance isolée; ménageant Agrip^, vassal des Romains, entretenant des rapports constants avec Bérénice leur protégée , et se préparant ainsi ou un royaume séparé ou un accommodement facile avec Tétranger. Les conséquences de cette conduite n'échappèrent pas aux magis-» trats de Jérusalem , et à ceux des Galiléens qui favorisaient l'insurrection. Cent raille hommes s'assemblènent en tumulte , autour de la ville de Tarichée , où se trouvait Josèphe. Averti au milieu de la nuit par l^mon , chargé de la garde particulière de sa personne, que le peuple remplissait le cirque, et que déjà des cris de mort retentissaient, il repoussa le glaive que cet homme lut présentait, « afin qu'il put OMHirir comme un général (2) et non comme un lâche ; i» sortit par une porte dérobée, passa une robe de deuil, en lambeaux , couvrit sa tète de cendres , suspendit
(i) y or» 1^ chapitre XX du livre m. Guerre jud.
(2) AÇîou Tt i^twatoç Oviioxii¥ oc oTpaTirrif^ itic* cc&toS... Id» ih, a 8. Le P. GtUet trouve cette proposition singulière. Elle u^avait rien d'étrange chez les peuples payens. Shakspeare qui avait étudié Plutarque , ne Aéglige pas ce trait de mœurs : let us die , after the kigh roman fashion, Antony and Gleopatra, A. III.
QQ glaive à son eol, et se dirigea fers la place publique « où le peuple était assemblé. A peine arrivé , il se prosta*ne« baigne la terre 4e larmes (1), la frappe de son front , confesse qu'il est coupable (2), obtient du tempa, éveille la pitié, promet de se mieux conduire , invente un stratagème habile qui met aux prises les vieilles rivalités des Tari^ chéens et des habitants de Tibérîade, et rentre dans sa maison , suivi par un groupe de séditieux. U monte dors sur la terrasse de cet édifiée et invite leur chef à entrer seid« ayant, dit41, une somme d'argent à lui donner pow les siens* Maître de ce dernier, il le conduit dans une chambre écartée, le fiait battre de v^ges , a jusqu'à mettre à nu ses entrailles (3), » et le renvoie, <x une main coupée et suspendue au col (&). B
C'est lui-même qui raconte cette scène et qui en triomphe. Les deux versions (5) différentes qu'il en a données , seton son habitude, offrent quelques détails disparates, mius eUes sont également remarquables par le mélange d'une ruse profonde et d'une inexorable férocité. S'il avait peu de scrupules, rhabileté ne lui manquait pas; son gouvernement,
(i) npYiyviç irtaov ^ xolI rh fw ^oxpuot çupcAV .. Id, ih, aa.
(2) Kal ouvcx<dpouv \ih di^txsTv... /</., ib, 9 S. f^oj. wm Antiquités jud., ut iuprà.
(3) Méxpi... roi aitXdyisa ppôaai. Id. Bell,jud, II, xxi, § S,
(4) Triv itipav tt tov xti^m àiztm^u ïuÙMÙaùb; xal xpijjifliaac 6c toS Tpaxin- Xou... Id, Vie^ ehap. xxx. •
(5) Fie , chap. va. » et Guerre jud.» 1. H.
jusqu'à rarrivée deVespasien, est un chef-d'œuvre de fourberie. II échappe aux décrets comme aux embûches de la magistrature centrale établie à Jérusalem, qui envoie inutilement des députés et deux mille cinq cents hommes pour lui arracher ce gouvernement dont il a fait son empire (1). Entre lui et le parti hébreu , commandé par Jean de Giseala et Jonathas, conunence une grande lutte de stratagèmes. On essaie de se surprendre ; on rivalise de ruses ; on ne se fait pas faute de crimes. Dans ce singulier combat , qu'il développe complaisamment, c'est à lui que reste l'avantage. Il manœuvre avec un sangfroid que rien ne déconcerte, opposant mensonge à mensonge, stratagème à stratagème, interceptant les lettres de ses ennemis, enivrant leurs messagers, les prenant dans leurs propres filets, les exposant sans cesse à la vengeance populaire, enlevant ses antagonistes et les escamotant quand il le peut (2). On a beaucoup de peine à démêler le nœud de ces intrigues , et à en comprendre le sens, quand on lit la vie de Josèphe écrite par lui-même , ou le second livre de son ^ Histoire. Il efface à plaisir les motifs du soulèvement qui avait lieu contre lui ; il remplace les reproches réels de ses adversaires par des prétextes ridicules. Il ne dit point pourquoi on l'attaque ; pourquoi il se défend. Selon lui, la révolte des cent mille hommes assemblés autour de Tarichée a été sus-
(i) Guerre jud., H, chap. zxt.
fiXttv dtini^aiov, (A^aov àpoîjAcvoç... etc. id, Fie.f $ Lxm.
citée par le caprice d'an ou deux jeunes gens, mécontents do gouverneur , et qui, en peu de jours , ont appelé aux armes tous les citoyens (1). Il passe rapidement sur le fait si grave de sa désobéissance aux ordres venus de Jérusalem. II dit que Jean de Giscala était un homme abominable et un ancien voleur; mais il ne dit pas comment cet ancien voleur se trouve appuyé dans ses accusations par toute la magistrature du gouvernement central. A Jérusalem , on avait le droit de s'inquiéter dé ses ménagements envers Agrippa et Bérénice, de ses flatteries pour les ennemis communs, et de Tautorité exclusive qu*il s'était arrogée. Craintes qui n'avaient rien d'illusoire : il arma en efTet les deux Galilées contre les députés de Jérusalem vaincu par son habileté supérieure et la vigilante activité de ses ruses. Juste de Tibériade, contre lequel il dirige une (2) de ses plus véhémentes allocutions, attribuait aux troubles de la Galilée soulevée par Josèphe le première impulsion du grand désastre qui devait bientôt accabler Jérusalem. Nous pensons que Juste avait raison. Le commencement de l'incendie et le signal de la destruction judaïque se rapportent à ce moment y où Josèphe mit tout en feu plutôt que d'obéir et de céder le pouvoir.
Il s'était créé un gouvernement indépendant et commandait à une armée de cent mille hommes , lorsque Yespasien
(i) id. ib.
(a) louore ^civoraTt ou^ypa^éeiv , toOto ^àp àuxetc ^epi otauToû... etc. id. ib,, Vie, 65.
panit en Judée. Le seul usage que Josèphe fit de cette armée, fut de s*enfernier dans un bourg fortifié, nommé Jotapat, dont le^siége, raconté par tui dans tous ses détails, dura sept semaines. Ainsi , maitre de cent mille hommes , comme l'observe très-bien Basnage , a il tient un mois et demi contre les Romains ; d c'est l'unique exploit de toute sa campagne. «Il comptait bien (dit-il lui-même) rece- Toir sa grâce des vainqueurs (1], » et la suite de son histoire le prouve assez. Dès qu'il prévoit que la ville dans laquelle il s'est enfermé tombera au pouvoir dQ l'ennemi , il prépare sa fuite ; il songe à se soustraire aux dangers du dernier assaut (2), laissant à la merci des vainqueurs, le peuple qu'il doit défendre et la garnison qu'il commande. Â cette nouvelle , on s'assemble en tumulte ; on ne veut pas souffrir cette lâche désertion. Josèphe harangue le peuple , et tente de lui persuader que le salift de la ville dépend de sa propre sûreté; on ne le croit pas sur parole ; on exige qu'il reste, a Je fus contraint d'obéir (3), dit -il encore, et « j'eus l'air de prendre pour une supplication ce qui était « un ordre. »
Il imagine alors de puérils stratagèmes dont l'invention lui paraît merveilleuse , jetant du fenouil cuit sur
(i) SuYYVttoOiQffeoTai irapà ^cûptaiotc irpoa^oJMÂv... Guerre judaïque, L. III, chap. Tix, S a.
(2) Âpa9)iàv... l6ouXc68To, .. ttIv iroXtv oùx* sic p.axpàv Mé^tiv cpâv. Id, ib, f 5.
(3) id. ib. 17.
les machines des Romains pour faire glisser leurs pieds , et de l'huile bouillante dans leurs cuirasses, pour les contraindre à fuir; ordonnant à ceux qui vont chercher des vivres de se cacher sous des peaux de bétes , et de se traîner sur les pieds et sur les mains , afin de tromper l'ennemi. Il raconte gravement ces misérables finesses (1), et se complaît dans leur récit. Cependant la patrie est sur le point de périr. Il ne remplit aucun de ses devoirs de général , d'homme d'honneur, de citoyen. Par une forfanterie oratoire qui lui est assez familière , il s'indigne contre la pensée de trahir a sa patrie, et de déshp*a norer le pouvoir qu'il a reçu de ses compatriotes. y> Actioa infftme : « il aimerait mieux mourir mille fois (2). a Cependant les faits vont démentir ses paroles ; il conunettra toutà-l'heure le crime que lui-même a flétri ; il va quitter son poste, renier son pays , passer dans les rangs des envahisseurs, et a chercher une vie paisible (3) parmi ceux que son a devoir était de combattre. »
On le force à défendre la bf'&che que le bélier romain vient de creuser. Il prétend s'être placé , lui sixième (k) , au pied de cette brèche. Mais lorsque Yespasien, averti
(i) Th vravoûppv toD orpaTifrfnfAaTo;. Id» ib, $ ii.
(a) TeOvdévou (aSXXov siXero iroXXobu; ^ XATairpo^obç ryiv irarpi^a, xal Tviv
Id. ib. § a.
(3) EÙTUxcTv. Voy, suprà.
(4) ÊÇ div^poc, (AsO'uv xat aôràc. M iù, % «5.
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par un transfuge, eat surpris la vifle endormie, Josèphe avait disparu ; et c'est une remarque due à Grévier, l'un de ses plus ardents panégyristes, que Josèphe, à cette heure suprême, ne se montra nulle part (1). On n'entend parler de lui que longtemps après la décision de l'affaire, lorsque la ville n'est que cendres, lorsque douze cents captifs , restes de cette population infortunée , sont traînés en servitude, lorsque quarante mille cadavres hébreux jonchent le sol. Alors il se retrouve au fond d'une caverne , à laquelle aboutissait une citerne de la ville. Il prétend que quarante Hébreux s'y trouvaient avec lui ; il raconte qu'il sut les engager, à force d'éloquence , à se tuer l'un l'autre en tirant au sort l'ordre des victimes. Nous examinerons plus tard les détails de ce roman chimérique , soutenu avec beaucoup de sang-froid, mais dont l'ensemble et les circonstances répugnent à la raison.
Il est enfin découvert et tndné devant Yespasien. Comment , du fond de ce repaire où on le trouve blotti , du sein de cette ruine de sa patrie, ferat-il sortir sa propre fortune? L'entreprise est difficile ; c'est son coup de maître ; c'est le chef-d'œuvre de sa présence d'esprit et de sa ruse.
Néron était empereur. On le haïssait , et l'on méprisait à juste titre ceux que leur naissance rapprochait du trône, gens sans mœurs, perdus de vices. Yespasien seul était estimé ; il commandait aux plus grandes armées de l'empire,
(x) Histoire des Empereurs, III, p. 466.
victorienses sous son étendard. En Orient^ et de l'Orient dans les régions occidentales de l'empire, un pressentiment Yague s'était répandu (1) , attesté par tous les historiens, transformé par le peuple en miracles et en signes célestes, et qui promettait la puissance souveraine au vainqueur des contrées du soleil ; un tressaillement singulier avertissait le monde qu'il se ferait un grand changement dans ses destinées. Les Juifs attendaient le Messie; Rome, fatiguée, attendait un maître honnête homme. Quand le désir est universel et l'attepte générale , c'est la volonté de Dieu qui se manifeste , c'est le cours nécessaire des choses humaines qui se trahit. « Notre race, dit Tacite, voit, dans ce pressenti timent, des prodiges (2) qu'elle interprète à son gré,^i» L'oracle du mont Carmel (3) , consulté par Yespasien , lui avait promis tous les succès. Les victoires justifiaient l'oracle; Tamour des soldats s'en augmentait , et leur superstitieux dévouement voyait partout des signes favorables à leur général, des avertissements divins [k) , et des promesses d'empire, donnés par les songes et les prodiges (5). Josèphe ne perdit pas de vue une seule de ces cir-
(i) Pererehuerat,., Suétone. Vesp.
(a) Tacite, HUt, 1. 1, lo.
(3) ... in spem imperii venU,jàm pridem sîbi p$r ostensa eoncéptam
SuétoD. Vesp. Ghap. Y. — Catmeii dei oraculum consulentem,., confirma^ vire sortes,,, etc. Id, ib,
(4) Ostensa et responsa, Tacit. Id, ih,
(5) Sujaloc xal dvit^AToi. Dion. Casnus, 1. LXVI.
constances ; il était Juif et fils de prêtre ; il se donna pour prophète. Il était captif; il prétendit être résigné à Son sort. Il paraissait devant un général vainqueur qui désirait le trdne; il lui prédit le trône.
L'Israélite se présenta donc en riant (1) , et tombant à genoux devant le général : <x Tu crois, Yespasien, dit-il, n'avoir « Ici qu'un prisonnier (2) qui se remet entre tes mains ; tu
(i) Ê^O-Aot Kot fçY)... Dion. Cassius, I. LX\l, cb: ii.
(s) Gtforg. Philipp. Olearius , qui a très-bien jugé ce point unique de la vie de Joaèphe, dans son excellente dissertation, de Faticinio Josephi^ rétablit, d'après un ms. de la Bibliothèque Pauline de IjCipsig (Y. Jachcr^ Gottschfd , Ebert , et catal., codd., mss. Bib. Paul., Leips., 1688 ) , la leçon véritable de ce passage : Sb pitv , Oùi<nra9iavt, vofAtl^ctç oUxp.aX(it»TOv aÔTop.oXov (au lieu de aùrov {«.ovcv ) &iXY)çivat tov tûavirrov. La leçon suivie par Rufin, daus sa traJuction, n'est ni hellénique, nilatiue, ni rai&onuable : « Tu quidem , Vespasiane, pu(a< raptivuni , Hlud tantummodb^ te habere Josephum. » — iJaus la version de Leifisig , les mots > captif volontaire » ( aÙTO{xoXcc ) sout très-bien placés , trè.s-naturels et conformes au génie rusé de Josèphe qui , se prétendant prophète , affirmait que sa reddition était volontaire. La dissertation d Olearius , qui tnite exclusivement de celte prophéûe mensongère , a été attribuée par la plupart des érudits à Godefroi Olearius. Une lecture superficielle du titre a causé cette erreur. Le voici en entier : « A et n. — Fioif'i Josrphi , de yespasianis ad summum imperii fastiglum evehendis Faticinîum , dissertât ione hïstorico-criticà expendit ^ tandemque incluti ordtnis philosophorum benigno indultu , prœside M. Gottfrido OteO' rio^ add, TiX jan, A. O. R. cla Ijc le publico exanimi subjiciet frater ejus, Gkorgzus Philippds Olearius, SS, TheoU stud. et magist, candid, H. L. Q. G. Lipsiœ, Stanno Goziano. » Il est évident que Godefroi Olearius présidait Texamen et que Georges-Philippe , son frère , était le candidat et l'auteur de la dissertation ; mais selon les coutumes de la politesse universitaire des Allemands , le nom du président est imprimé en gros caractères et celui du candidat en lettres beaucoup plus modestes. Cette particularité a enlevé à Georges-Philippe rhohneur de cti trente pages d^une excellente critique.
« as mieQx ; je suis Taoge (1) qui f annonce de grandes desti- « nées. Tu veux m'envoyer à Néron ; pourquoi? Toi-même a tu seras empereur!... Garde-moi près de toi; rends mes a chaînes plus pesantes ; et si j'ai menti , punis-moi. Tu a seras maître dans peu , non de Josèphe seulement , mais « de la terre, de la mer et de tous les hommes (2) ! d
C'était ne rien hasarder et se rendre maître de l'avenir, que de confondre ainsi par une habile équivoque Yespasien et le Messie de l'Orient; c'était se donner pour prophète, relever son importance , empêcher Yespasien d'envoyer le captif à la mort, c'est-à-dire à Néron , que cette prophétie eût épouvanté ; enfin sauver sa vie par cet admirable mélange de terreur et de promesses , et se ménager la faveur prochaine d'un prince nouveau. Il calculait bien. Yespasien se défia de lui, mais le garda vivant. <x Cet honune , liisaitail, invente des contes pour détourner ma colère (3)« a S'il est prophète, que ne prédisait-il sa propre captivité? i» Josèphe afQrma qu'il l'avait prédite. « Yespasien , comme le remarque Basnage (4), a ne fut pas plus dupe de cette seconde prophétie que de la première; d mais il avait intérêt à feindre d'y ajouter foi, et l'envoi d'un tel prisonnier et d'un tel oracle à Néron eût été dangereux. Josèphe fut sauvé.
(i) Ê*^ èï chfiikoç ( nuntius) :Jixfi>... Bell. jud. III , tui, % ^
(s) A.ÙToxpocTttp... •fin TMJL doXaGOY); , xat irftvTOÇ M^émtx* <)fevouc.. . id, ib,
(3) ToSta... Xvi^oc... ^iflucpouoopuvGu TOC jie' oi&Tàv é^^a;. Bell. jud. 1. m, cbap. vtit , S 9*
(4) Hût. des Jui£i, 1. 1, a® part. SSg.
Parmi les savants qui ont signalé cette spirituelle fraude , nous citerons Georges Olearius (1), Basnage (2), et Tanglais Crull (3) , qui attribue même à Tlsraélite une intention que Josèphe n'a jamais eue , celle de donner Yespasien pour le fils de Dieu. Comment ces écrivains , avertis par une si éclatante preuve de fourberie, n'ont-îls pas rapproché de cette
circonstance notable les actes différents de la même vie et les écrits du même auteur? Il mentait en se prétendant prophète ; il mentait en affirmant que Dieu lui révélait la souveraineté prochaine de Yespasien ; mais il mentait à propos, ce qui est un grand art.
Quand même on admettrait cette explication toute moderne, qui efface les vestiges de l'Orient judaïque et donne les prophètes pour des « hommes éclairés » et des sages, cette confusion de Tisraélitisme et de la philosophie, de l'inspiration divine et du raisonnement humain , n'excuserait point Josèphe. Il n'est pas l'homme dont parle Maimonide, a qui s'adonne à la recherche de la vérité d'une manière exclusive , parce que la substance de son cerveau est parfaite (h). » Il admet le mot prophète dans le sens populaire; il a eu un songe; il a causé avec Dieu; il accourt de la part de Jéhovah , dont il « est l'ange. » Il ne se donne pas pour un homme qui voit bien ; il annonce la parole divine.
(i) De Faiicînio Josephi. Lipsiœy xôqq, (a) Hist. des Jui& , t. I , a^ part. 556.
(3) Diss, ad Hist. judaicam , ex Josepko et aliis. Lond., 1708.
(4) More neboiikim, II, 36, aga.
Captif, il suivit Tannée de Yespasien, jusqu'au moment oiï ce prince devint maître de l'empire. La grande prophétie était réalisée. Yespasien pensa qu'il y allait de sa gloire de payer un ^ mensonge comme une dette, et qu'il devait laisser entrevoir des récompenses éclatantes à quiconque imiterait Josèphe et croirait à sa fortune. Il brisa les fers du Juif. « Un homme qui est venu m'annoncer l'empire ne doit pas rester esclave; cela serait honteux (1) pour moi, dit-il. » RieiTne prouve mieux la sagacité de Josèphe, que le passage de son histoire dans lequel il démêle et caractérise ce qu'il y avait de prudence et de politique au fond de cette générosité impériale (2). Titus se chargea d'achever l'oeuvre de son père et la fortune du faux prophète. Josèphe, se jetant sans réserve dans les bras des Romains, reçut le nom de Flavius, abjura les coutumes nationales, épousa une captive de Tarichée, mariage défendu par la loi judaïque, et suivit son protecteur Titus sous les murs de Jérusalem, de la ville sacrée, dont il devint l'ennemi le plus dangereux. Il indiqua les points d'attaque , dirigea les campements (3) et le jeu des machines , essaya de persuader à ses compatriotes de se rendre à discrétion (k) , et ne réussit qu'à se faire chasser à coups de pierres par la fureur de ces assiégés.
(i) A(<7xp^v cSv , içv), «te... Id,, 1. IV, chap. z, $ 7.
(a) ToTç (Aiv oSv i^cp.omv... Xa{ii.^^à xoù iripl aÙTÔv IXTriÇetv irap^oTYi. Id» ibm
(3) Dion. Cassiiu^ 1. LXTI , chap. iv.
(4) Josèphe, Guerre jud. 1. YI ,passim.
— îft —
décidés à se laisser exterminer par le glaive ou la famine. La seule grâce qu'ils demandèrent quand la ville fut pleine de morts, et que la disette et l'incendie eurent tout dévasté, ce fut la permission de se retirer an désert , comme leurs ancêtres. On la leur refusa. Ils périrent alors avec le Temple, et Josèphe ose les accuser de a peu de courage (1) I » Dion Cassius, qui était Grec, n'en parle, pas ainsi ; il admire cette invincible résolution d'une race qui meurt tout entière , le peuple devant le sanctuaire , les sénateurs sur les degrés , et les prêtres devant l'autel (2) ; « vaincus , ajoute-t-il , non par les Romains , mais par les flammes ». Josèphe s'est bien gardé de faire de tels aveux ; il écrivait pour les Romains. Après avoir enlevé du Temple en ruines les livres saints, que Titus lui donna , il revint à Ronie à la suite de ses nouveaux maîtres, et fut témoin de ce triomphe^que nous avons décrit d'après lui. Il recueillit ensuite le prix de toutes ses finesses. Le reste de sa vie , protégé par les Flavius dont il avait pris le nom et dont il était le fils adoptif ; par Titus , qui lui donna de vastes domaines en Judée ; par Yespasien, qui lui assigna une pension annuelle ; par le cruel Domitien et par un affranchi nommé Épaphro* dite , que l'on croit être non le secrétaire de Néron (3) , mais l'affranchi de Trajan ; s'écoula doucement au milieu
(x) Karà çpcvoêXocêctocv. Id, ib, \xs, VI, eh. ix, $ r.
(!i)Liv. LXVI,S74.
(3) Selon Grotius, cet Épaphrodite, nommé Kpanatoç par Josèphe, est rafiranchi et le proeurator de Trajan. (ûrot., ap, Lucam, c. i , ▼. 3.)
de sa famille, de la considération publique et de ses travaux littéraires. Le même Épaphrodite , qui le protégeait à la cour, avait pour esclave Epictète, c'es1>à-dire la vertu et le génie. Sous Tabri de la bienveillance impériale, Joséphe brava la haine persévérante des Juifs, qu'il avait bien méritée, et qui lui tendit, à ce qu'il raconte, plusieurs pièges. L'amitié des Romains lui suffisait. Narrateur disert de leurs exploits dans l'Orient , il avait droit à leur reconnaissance, et, selon Eusèbe (1), ils lui élevèrent une statue.
C'est ainsi qu'il vécut.
Il nous reste à examiner si , dans ses œuvres, il a pu dire la vérité, s'il a voulu la dire, et s'il l'a dite.
A l'époque où Josèpbe écrivait ses Antiquités , en l'an x3 de Domitien, l'autre É}>aphrodite se trouvait en exil.
(i) Eus. I. m, chap. IX.